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Full text of "La Science sociale : suivant la méthode d'observation"

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ES  HAUTES  ÉTUDES 
COMAAERCIALES 
DE  MONTRÉAL 


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BIBLIOTHÈQUE 


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LA 


SCIENCE  SOCIALE 


TTrOQRAPHIE  FIUMIN-DIDOT   ET   C''.   —  PARIS. 


LA 


SCIENCE  SOCIALE 


SUIVANT   LA  MÉTHODE  D'OBSERVATION 


Directeur  :  M.  EDMOND    DEMOLINS 


13°  Année.  —  Tome  XXï 


PARIS 

BUREAUX     DE    LA    REVUE 

LIBRAIRIE    DE    FIRMIN-DIDOT    ET    C^^ 

IMPRIMEURS   DE   l'iNSTITUT,    RUE   JACOB,    56 

1898 


QUESTIONS   DU  JOUR 


LE  MOUVEMENT  TCllÈOUE  EN  BOHÈME 


La  question  Tchèque  traverse  une  phase  aiguë.  A  Vienne,  on 
s'est  battu  dans  le  Parlement.  A  Prague,  on  s'est  battu  dans  les 
rues.  L'empire  austro-hongrois,  vaguement  menacé  dune  dis- 
location, trouble  le  sommeil  des  diplomates.  Ils  se  prennent  à 
dire  :  «  Qu'adviendra-t-i!,  quand  le  bon  François-Joseph,  aimé  et 
respecté]  de  ses  sujets  de  toute  race,  ne  sera  plus  là?  »  En  atten- 
dant, il  se  produit  des  tiraillements  redoutables.  On  sait  à 
quelle  impuissance  le  parlementarisme  autrichien  s'est  vu  réduit 
dans  la  dernière  session  du  Reischrath.  Interruptions,  oJ)struc- 
tion,  injures,  chants,  cris  d'animaux,  sons  d'instruments  de  mu- 
sique, bris  de  pupitres,  coups,  batailles  rangées,  émeutes  orga- 
nisées dans  les  règles  de  l'art,  tout  a  été  mis  en  œuvre  par  les 
députés  de  race  allemande,  —  socialistes  et  libéraux,  —  pour 
empêcher  toute  délibération  effective  et  rendre  «  impossible  »  le 
ministère  Badeni,  suspect  de  complaisance  pour  les  Slaves.  Ceux- 
ci,  en  effet,  grâce  à  la  dernière  réforme  électorale,  ont  conquis 
la  moitié  des  sièges  au  Corps  législatif,  et  l'alliance  des  conser- 
vateurs allemands,  décentralisateurs  par  principe,  leur  assurait 
la  majorité. 


Il  y  a  cinq  catégories  de  Slaves  dans  la  portion  de  l'Empire 
austro-hongrois  officiellement  dénommée  Cisleitlianie  :  les  Polo- 


LA   SCIENCE   SOCIALE. 


nais  et  les  Ruthènes  de  Gallicie,  qui  gravitent  assez  loin  du 
centre  et  se  rattachent  géographiquement  à  la  Hongrie:  les 
Slovènes  et  les  Dalmates.  qui  peuplent  la  Carniole  et  le  littoral  de 
l'Adriatique;  enfin,  les  Tchèques,  répandus  dans  la  Bohême  et 
la  Moravie.  La  race  tchèque  trouve  en  Hongrie  un  prolonge- 
ment naturel  dans  les  Slovaques,  installés  au  pied  des  Carpathes. 
Il  existe,  selon  des  calculs  approximatifs,  trois  millions  et  demi 
de  Tchèques  en  Bohème,  un  million  et  demi  en  Moravie,  deux 
millions  de  Slovaques  en  Hongrie,  et  près  d'un  million  de  Tchèques 
ou  Slovaques  répandus  hors  de  leur  territoire  traditionnel  :  à 
Vienne,  où  ils  sont  plus  de  deux  cent  mille,  en  Gallicie,  en  Bu- 
ko^vine,  en  Russie,  dans  le  Caucase  et  enfin  aux  États-Unis,  où 
ils  ont  formé  des  groupes  importants. 

Les  Tchèques  constituent  donc  le  groupe  slave  le  plus  nom- 
breux de  l'Autriche.  C'est  aussi  le  groupe  le  plus  occidental.  Si 
l'on  représentait  par  une  mer,  sur  un  atlas,  la  zone  qu'occupe 
la  race  aUemande.  et  par  la  terre  ferme  celle  qu'occupent  les 
Tchèques,  cette  dernière  aurait  la  forme  d'une  presqu'île  al- 
longée, qui,  partant  du  Sud  des  Carpathes  occidentales,  s'avan- 
cerait vers  l'Ouest  jusqu'aux  confins  de  la  Bavière.  Cette  pres- 
qu'île aurait  même  la  forme  d'un  isthme  en  certains  points  de  la 
Moravie  et  ne  s'épanouirait  un  peu  largement  qu'en  Bohême, 
dans  un  vaste  cirque  de  montagnes,  si  l'on  peut  donner  le  nom 
de  cirque  à  un  système  géométriquement  découpé,  qui  donne 
plutôt  l'impression  d'un  quadrilatère. 

Représentants  les  plus  occidentaux  de  la  race  slave,  les 
Tchèques  en  sont  aussi  les  plus  avancés,  les  plus  civilisés. 
D'autres  peuples  slaves,  Russes,  Serbes,  Bulgares,  Monténégrins, 
possèdent  en  plus  l'indépendance  nationale,  que  la  Bohême  a 
perdue  ;  mais  ils  sont  loin  d'avoir  atteint  le  niveau  industriel  et 
intellectuel  de  cette  dernière,  qui  consacre  d'ailleurs  toutes  ses 
forces  vives,  en  ce  moment,  à  la  conquête  d'une  situation  quasi 
indépendante,  modelée  sur  les  privilèges  de  la  Hongrie. 

Depuis  le  commencement  du  siècle,  en  efiet,  un  mouvement 
très  intense  s'est  opéré  dans  l'antique  royaume  de  saint  Wen- 
ceslas.  Au  lieu  de  se  laisser  germanise)-  tant  par  leurs  voisins 


LE    MOUVEMENT   TCHEQUE    EN    BOHEME.  7 

d'au  delà  les  monts  que  par  les  nombreux  Allemands  qui  étaient 
venus  s'installer  au  milieu  d'eux,  les  Tchèques  ont  réagi  violem- 
ment. Ils  ont  rebondi,  pour  ainsi  dire,  et,  en  définitive,  ils  ont 
^agné  du  terrain.  Leur  langue,  que  les  hautes  classes  tendaient 
à  abandonner,  a  reconquis  brusquement  un  étonnant  éclat  litté- 
raire. Dps  poètes,  des  historiens,  des  archéologues  ont  poussé  en 
foule  sur  ce  sol  que  l'on  ne  croyait  plus  si  fécond.  Écoles 
tchèques,  gymnases  tchèques,  université  tchèque,  théâtre 
tchèque,  sociétés  savantes  tchèques  se  sont  créés  comme  par 
enchantement.  On  s'est  saigné  à  blanc  pour  soutenir  les  cam- 
pagnes des  députés  tchèques.  On  les  a  encouragés,  morigénés, 
éperonnés,  et.  quand  on  les  a  trouvés  trop  tièdes,  on  a  mis  au 
rancart  les  «  vieux  »  pour  les  remplacer  par  des  «  jeunes  ». 
Enthousiasme  poétique,  enthousiasme  historique,  enthousiasme 
politique,  rien  n'a  manqué  dans  Tordre  sentimental  et  intellec- 
tuel^ à  cette  renaissance  d'une  nationalité.  Pour  juger  de  cette 
ferveur,  écoutons  seulement  ce  cri  du  poète  Kollar,  qui  écrivait 
dans  la  première  moitié  de  ce  siècle  : 

((  Que  serons-nous,  Slaves,  dans  cent  ans?  Que  sera  toute  l'Europe?  La  vie 
slave,  comme  un  déluge,  étendra  partout  son  empire,  r.ette  langue,  que  les 
Allemands  tenaient  pour  un  idiome  d'esclaves,  elle  retentira  sous  les  voûtes 
des  palais  et  dans  la  bouche  même  de  ses  adversaires! 

'<  Les  sciences  couleront  alors  par  le  canal  slave-,  le  costume,  les  mœurs, 
les  chants  de  notre  peuple  seront  à  la  mode  sur  la  Seine  et  sur  l'Elbe. 

«  .\h!  si  j'avais  pu  naître  à  cette  époque  du  règne  des  Slaves,  ou  si,  du 
moins,  je  pouvais  sortir  alors  du  tombeau  (1)!  » 

Voilà,  à  coup  sûr,  de  bien  vaines  espérances;  mais,  toujours  au 
point  de  vue  du  sentiment,  nous  ne  pouvons  pas,  en  notre  (|ua- 
lité  de  Français,  trop  médire  de  ces  aspirations  généreuses.  Un 
des  traits  du  Tchèque  contemporain,  c'est  l'amour  passionné  de 
la  France.  Il  aime  en  celle-ci  une  initiatrice  intellectuelle  et 
aussi  une  ennemie  de  l'Allemagne.  Un  autre  amour  du  Tchèque, 
c'est  la  Russie,  le  type  arrivé,  et  démesurément  grandi,  de  la 
nation  slave.  On  devine  si  l'alliance  franco-russe  a  été,  chez 
nos  amis  de  Bohême,  saluée  avec  bonheur. 

(1)  Cité  par  M.  L.  Léger,  professeur  au  Collège  de  France,  dans  la  Rente  Encyclo- 
pédique du  4  décembre  1897. 


8  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

La  Science  sociale  a  pourtant  des  droits  qui,  laissant  intacts 
ceux  du  sentiment,  s'exercent  intégralement  sur  son  propre  do- 
maine. Il  nous  est  permis,  tout  en  félicitant  les  Tchèques  de 
leurs  bons  sentiments  pour  nous,  cVexaminer  en  quelques  mots 
les  principales  particularités  de  leur  formation,  et  d'en  noter  ra- 
pidement le  fort  et  le  faible.  Nous  devons  cVailleurs  nous  con- 
tenter ici  d'un  coup  d'œil  d'ensemble,  et,  faute  d'une  analyse 
complète,  donner  à  la  conjecture  une  certaine  part  dans  la  syn- 
thèse sommaire  que  nous  tentons.  Vérifiée  ou  modifiée,  l'hypo- 
thèse, on  le  sait,  constitue  toujours  un  effort  en  avant  dans  la 
science. 


II 


Le  voyageur  qui  remonte  le  Danube  et  ({ui,  après  avoir  franchi 
la  plaine  hongroise,  arrive  un  peu  en  amont  de  Presbourg, 
aperçoit  devant  lui  les  premières  cimes  des  Alpes.  De  tous  les 
cotés,  à  cet  endroit,  la  montagne  se  rapproche.  On  sent  que 
l'aspect  général  de  la  région  va  changer.  Or,  c'est  là  que  débou- 
che dans  le  Danube  une  rivière  importante,  la  Morava  ila  Mardi 
des  Allemands  I,  dont  la  vallée,  —  si  on  ne  veut  pas  ou  si  on  ne 
peut  pas  continuer  à  suivre  celle  du  fleuve,  —  offre  un  excellent 
chemin  vers  le  Nord. 

A  l'Est,  la  vallée  de  la  Morava  est  assez  brusquement  arrêtée, 
comme  par  une  muraille,  par  les  monts  Javorina,  contrefort  des 
Carpathes.  Pas  d'affluent  sérieux  de  ce  coté,  sauf,  tout  à  fait  au 
Nord  de  la  vallée,  la  Beczva,  qui  vient  de  l'Kst,  le  long  d'un 
étroit  couloir,  appelé  «  Porte  de  Moravie  ».  Ce  couloir  conduit 
aux  sources  de  l'Oder,  lesquelles  ne  sont  séparées  que  par  des 
collines  peu  élevées  des  sources  de  la  Vistule.  Par  le  Sud,  on 
peut  arriver  de  la  Hongrie.  Par  l'Est,  on  peut  arriver  de  la  Po- 
logne, bien  que  ce  dernier  chemin  soit  plus  étroit  et  plus  facile 
à  défendre  que  le  premier. 

A  l'Ouest  de  la  Morava,  au  contraire,  s'étendent  de  larges 
plaines,  (jui  remontent  insensiblement,  et  qu'arrose  un  grand 
affluent  de  la  Morava  :  laThava.  Cette  dernière  rivière  reçoit  elle- 


LE    MOUVEMENT    TCHÈQUE    E.\    BOHEME.  tl 

même  divers  cours  d'eau  que  roii  peut  remonter  sans  peine  et 
qui  nous  conduisent  ainsi  à  une  chaîne  de  plateaux  médiocre- 
ment élevés,  dits  :  collines  de  Moravie. 

Ces  hauteurs  n'ont  pas  la  nature  des  montagnes.  Klles  sont 
actuellement  couvertes  de  cultures.  Elles  n'en  forment  pas  moins 
la  ligne  de  partage  des  eaux  entre  IP^lbe  et  le  Danube,  entre  la 
mer  du  Nord  et  la  iMéditerranée.  Le  voyageur,  en  effet,  poursui- 
vant sa  route,  redescend  à  partir  de  là,  tout  doucement,  de  ter- 
rasse en  terrasse.  Un  vaste  pays  s'étend  devant  lui,  incliné  dans 
son  ensemble  du  Sud  au  Nord.  Ce  pays,  c'est  la  Bohême,  et  les 
hauteurs  que  nous  venons  de  décrire  constituent  un  des  côtés  du 
quadrilatère  qui  en  trace  les  contours,  le  côté  accessible  par  ex- 
cellence celui  par  lequel  sont  arrivés  les  Tchèques,  et  vraisem- 
blablement les  Boïens,  peuple  de  race  celte  qu'on  y  trouve  ins- 
tallé aux  premiers  temps  historiques. 

Les  trois  autres  remparts  du  quadrilatère,  en  effet,  sont  plus 
malaisés  à  franchir.  On  peut  les  escalader  sans  doute,  et  c'est 
par  là  que  sont  arrivés  les  Allemands;  mais  ils  offrent  de  re- 
marquables facilités  pour  la  défense.  On  attribue  ce  mot  à  Bis- 
marck :  ((  La  Bohème  est  la  citadelle  de  l'Europe  ».  Les  Alle- 
mands l'appellent  encore  (^  Un  coin  enfoncé  dans  la  chair  de 
l'Allemagne  ».  Des  batailles  décisives,  comme  celles  d'Austerlitz 
et  de  Sadowa,  se  sont  livrées  à  peu  de  distance  des  passages 
qu'offrent  les  cols  montagneux  de  son  pourtour.  Parmi  les  brè- 
ches qu'on  peut  signaler,  celle  qui  saute  aux  yeux  tout  d'abord 
est  Téchancrure  par  laquelle  s'échappe  l'Elbe.  Cette  échancrure 
met  la  Bohême  en  communication  avec  la  Saxe  et  constitue  évi- 
demment une  route;  seulement,  c'est  une  route  difficile,  sur- 
veillée aujourd'hui  par  des  forteresses  et  qui.  vraisemblablement, 
n'a  pas  échappé  à  la  vigilance  des  stratégistes  d'autrefois. 

Voilà  donc  le  lieu  où  se  trouvèrent  jetés  les  Tchèques,  vers 
le  cinquième  siècle  de  notre  ère,  à  la  suite  des  gigantesques 
remous  de  nations  qui  se  produisaient  tout  le  long  de  la  vallée 
du  Danube  et  sur  les  flancs  plus  ou  moins  lointains  de  cette 
vallée.  L'historien  a  peine  à  se  reconnaître  dans  ce  déménage- 
ment continuel  de  peuplades  qui  avancent,  reculent,  tournoient, 


10  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

semblent  parfois  s'effacer  pour  en  laisser  passer  une  autre,  font 
mine  de  se  fixer  au  sol,  et  abandonnent  pourtant  leurs  terres 
pour  aller  chercher  fortune  ailleurs.    Dans  ce  tourbillon  d'en- 
vahisseurs, les  Slaves  n'apparaissent    pas  comme  de  purs  no- 
mades.   On  les  qualifierait  plutôt  de  sédentaires  mal  enracinés. 
A  la  différence  des  Huns,  des  Avares,  des  Hongrois  anciens,  qui 
passent  comme  un  torrent  et  se  dispersent  à  Timproviste,  ils 
offrent  une  certaine  stabilité  et  une  certaine  aptitude  à  la  culture. 
On  ne  sait  trop  d'où  ils  viennent,  tout  en  soupçonnant  que  c'est 
du  côté  de  la  Pologne.  On  croit  les  apercevoir,  vers  le  commence- 
ment de  notre  ère,  au  pied  des  Carpathes,  contre  lesquels  une 
poussée  de  pasteurs  nomades  les  aura  probablement  jetés.  On 
les   retrouve  ensuite  en  Bohême,  soit  qu'ils  aient  passé  par  la 
Hongrie  du  Nord,  où  vivent  encore  aujourd'hui  leurs  congénè- 
res les  Slovaques,  soit  qu'ils  aient  franchi  la  «  Porte  de  Moravie  », 
soit  même  qu'ils  aient  occupé  un  instant  la  vallée  centrale  du 
Danube,  d'où  les  Huns  les  auraient  chassés.    Un  fait  curieux  à 
noter,  c'est  que  l'histoire  ne  leur   trouve  pas  une  physionomie 
guerrière.   Ils  se  défendent  plutôt  qu'ils  n'attaquent  et  recher- 
chent les   espaces  vacants  plutôt  que  les  terres   occupées.  Les 
chefs  qui  les  conduisent  sont  peu  capables,  et,  du  reste,  ils  s'en- 
tendent difficilement  entre  eux.  <(   Les  Slaves,  dit  M.  Léger,  s'ils 
n'ont  ni  le  génie  de  la  guerre  ni  le  génie  de  l'organisation,  ont 
en  revanche  l'instinct  de  l'anarchie  (1).  »  L'état  social  qui  permet, 
au  moins  par  occasion  et  'provisoirement ,  l'ascension  de  person- 
nalités puissantes,  —  type  d'Attila,  —  n'est  donc  plus  le  leur. 
Plies,  par  groupes  égaux  entre  eux,  à  une  culture  rudimentaire, 
soit  dans  les  plaines  fertiles  de  la  Russie  méridionale,  soit  dans 
les  vallées  montueuses  des  Carpathes,  ils  ont  perdu,  au  moment 
de  leur  arrivée  en  Occident,  cette  verdeur  militaire  du  pasteur 
nomade,  qui  le  rend  apte,   momentanément,  à  la  discipline  de 
invasion.  Us  arrivent  sans  grandes  batailles,  sans  coups  d'éclat, 
mais  en  revanche  ils  créent  une  installation  durable,  après  quel- 
ques  tAtonnements  et   (juelques  changements  de  séjour.   Ainsi 

(0  Histoire  de  rAulriche-Hongrie,  p.  33. 


LE  MOUVEMENT  TCHÈQUE  EN  BOHÊME.  41 

firent  nos  Tchèques  de  Bohême,  dont  une  partie,  entraînés  par  les 
Avares  au  Sud  du  Danube,  sont  devenus  les  Slovènes  d'aujour- 
d'hui. 

Une  fois  installés,  le  lieu  va  agir  sur  eux,  en  attendant  (juo  l'ac- 
tion d'éléments  nouveaux  vienne  se  combiner  avec  celle  du 
territoire. 


III 


La  Bohême  est  le  paradis  des  géologues.  Presque  tous  les  mi- 
néraux connus  existent  dans  le  flanc  de  ses  montagnes  et  même 
dans  le  sol  de  ses  plateaux,  qui  appartiennent  à  une  assez  com- 
plète série  de  formations  différentes.  La  chaîne  du  Nord-Ouest  a 
reçu  le  nom  à^Erzgehirgc  (Monts  des  métaux).  Ou  trouve  en 
Bohême  un  peu  d'or,  une  quantité  notable  d'argent,  du  cuivre, 
du  fer,  du  plomb,  de  l'étain,  de  l'antimoine,  du  manganèse.  On 
y  recueille  diverses  pierres  semi-précieuses  :  le  grenat,  l'opale, 
le  jaspe.  Certains  produits  minéraux  d'un  genre  spécial,  le  soufre, 
le  graphite,  l'alun,  sont  encore  de  son  domaine.  Elle  renferme 
des  carrières  de  marbre  et  de  porphyre.  Ses  terres,  étonnamment 
variées,  se  prêtent  ici  à  la  fabrication  de  ciments  renommés,  ail- 
leurs à  celle  de  verres  particulièrement  fins  ou  de  précieuses 
porcelaines,  et  l'on  sait  que  la  Bohême  est  universellement 
connue  pour  ces  deux  derniers  genres  de  fabrication.  Ce  n'est 
pas  tout.  Les  eaux  minérales  de  la  Bohême,  notamment  celles  de 
Carlsbad  et  de  Marienbad,  sont  parmi  les  plus  fameuses  de 
l'Europe.  Le  débit  de  la  source  de  Carlsbad  est  d'environ  un 
hectolitre  par  seconde  et  la  richesse  de  ces  eaux  en  solutions  chi- 
miques les  a  fait  apprécier  des  médecins.  Enlin,  —  et  nous  ver- 
rons que  ce  dernier  trait  est  capital  au  point  de  vue  des  phénomè- 
nes contemporains,  —  la  Bohême  possède  de  très  riches  mines  de 
houille.  Elle  produit  plus  de  la  moitié  du  charbon  consommé  par 
tout  l'Empire  austro-hongrois.  Si  la  Bohême  avait  du  sel  gemme, 
observe  Beclus,  «  son  écrin  géologique  serait  au  complet  ». 

Tel  est  le  sous-sol  du  pays  où  venaient  se  cantonner  nos  émi- 


12  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

grants  slaves.  Quant  au  sol  lui-même,  il  devait  être  en  très  grande 
partie  couvert  de  forêts,  puisque  la  forêt,  à  l'heure  actuelle,  cou- 
vre encore  le  quart  du  royaume.  Cette  forêt  se  relie,  de  Tautre 
côté  du  Boehmer  \yald  et  de  l'Erzgebirge ,  à  la  célèbre  Forêt- 
Noire,  à  laquelle  fait  pendant,  de  l'autre  côté  du  Rhin,  notre 
forêt  de  Lorraine.  Certaines  particularités  propres  au  plateau 
lorrain  se  retrouvent  sur  certains  points  de  la  Bohême,  notam- 
ment sur  les  déclivités  del'enceinte  montagneuse  :  les  montagnes 
qui  emprisonnent  la  contrée  sont  éminemment  forestières.  De 
plus,  elles  sont  sillonnées  par  des  torrents,  et  les  torrents  ne 
vont  pas  sans   chutes  d'eau. 

La  nature  a  donc  prédisposé  la  Bohême  à  être  une  terre  de 
prédilection  pour  les  industries  manufacturières  ;  mais  il  va  sans 
dire  que  ces  industries  ne  pouvaient  surgir  du  jour  au  lendemain. 
11  ne  suffit  pas  qu'un  pays  soit  un  «  écrin  »  :  il  faut  que  l'ha- 
bitant sache  l'ouvrir.  Or,  l'aptitude  à  la  fabrication,  chez  les 
émigranls  tchèques,  ne  pouvait  être  que  rudimentaire  à  l'excès. 
C'est  tout  au  plus  si  quelques  gisements  métalliques,  déjà  connus 
des  anciens  habitants,  durent  être  utilisés,  surtout  en  vue  de  la 
fabrication  des  armes  et  des  ustensiles  domestiques.  Aussi  les 
historiens,  amis  des  périodes  brillantes,  sont-ils  obligés  de  men- 
tionner plusieurs  siècles  de  sommeil  chez  ce  peuple  comme 
chez  bien  d^autres.  Mais  les  périodes  qni  fournissent  le  moins  à 
l'histoire  sont  encore  souvent  celles  où  s'accomplissent  silen- 
cieusement les  travaux  les  plus  productifs.  Nous  ne  songeons 
pas  assez  que  ces  périodes  sur  lesquelles  l'histoire  se  montre 
courte^  n'ont  pas  été  courtes  elles-mêmes,  et  que,  depuis  l'ar- 
rivée des  Tchèques  en  Bohême  jusqu'au  règne  brillant  des  deux 
Ottocars,  plus  de  vingt  générations  ont  apparu  et  disparu  sur 
cette  terre  où  une  transformation  s'imposait  sous  peine  de  mort. 
Il  a  fallu,  pour  ne  pas  mourir  de  faim,  que  les  Tchèques  devins- 
sent, au  moins  dans  une  certaine  mesure,  des  défricheurs,  et 
l'intensité  du  sentiment  religieux  dans  cette  réeion,  —  sans 
parler  des  documents  historiques,  —  semble  attester  que  les 
monastères,  là  comme  ailleurs,  ont  joué  un  rôle  prépondérant 
dans  la  direction  de  ce  travail  méritoire  et  obscur. 


LE    MOUVEMENT    TCirÈQUE    E\    HOIIKME.  13 

Comparés  aux  autres  Slaves  demeurés  en  Orient,  ou  môme  à 
ceux  que  le  choc  des  nomades  avait  refoulés  sur  les  rivages  de  la 
Méditerranée,  les  Tchèques,  sevrés  des  vastes  plaines  et  des  inter- 
minables prairies,  obligés  de  s'attaquer  à  la  forêt  pour  y  tailler 
des  champs  labourables,  stimulés  en  un  mot  à  plus  d'elforts,  se 
trouvaient  dans  de  meilleures  conditions  pour  perfectionner 
leur  éducation  agricole.  C'était  un  premier  point  gagné. 

Mais  si  l'agriculture  a  besoin  de  travail  et  de  patience,  elle 
n'a  pas  moins  besoin  de  sécurité.  La  constitution  des  pouvoirs 
publics  dans  la  Bohême  du  haut  moyen  âge  ne  paraît  pas  s'être 
opérée  très  facilement.  Comme  les  Russes,  les  Tchèques  sévirent 
réduits  à  «  demander  un  roi  »  à  une  race  mieux  outillée  au  point 
de  vue  des  aptitudes  gouvernementales.  C'est  ainsi  qu'on  voit  un 
certain  Franc,  nommé  Samo,  prendre  en  mains,  vers  le  septième 
siècle,  la  direction  des  affaires,  à  la  prière  des  gens  du  pays. 
Ce  Franc,  comme  nos  Mérovingiens,  comme  les  Varègues  de 
Russie,  comme  les  grands  conducteurs  d'émigrations  anglo- 
saxonnes,  devait  vraisemblablement  se  rattacher  à  ce  que  la 
Science  sociale  a  dénommé  le  type  odinique,  type  dont  la 
grande  qualité 'consiste  précisément  à  savoir  organiser  et  con- 
duire des  hommes.  Telle  fut  la  première  grifïé  posée  par  le 
monde  germanique  sur  le  jeune  royaume  tchèque.  La  Germanie, 
depuis  lors,  ne  devait  plus  lâcher  prise,  et  cet  élément  nouveau 
devait  constituer  un  facteur  essentiel  de  la  formation  bohé- 
mienne. Le  Tchèque  ne  serait  pas  devenu  le  Tchèque  d'au- 
jourd'hui, sans  les  Allemands.  C'est  ce  qu'il  nous  faut  indiquer. 


IV 


L'épisode  de  Samo  n'est  qu'un  fait,  significatif  sans  doute, 
mais  isolé.  Un  phénomène  beaucoup  plus  important  pour  la 
Bohême  a  été  V infiltration  lente  (F éléments  allemands  qui  s'est 
opérée  sur  les  trois  quarts  de  son  pourtour.  Du  cùté  du  \ord,  la 
race  germanique  eut  à  procéder  tout  d'abord  à  un  travail  de 
refoulement  ou  d'assimilation  progressive.  Les  Tchèques,  en  etlet, 


14  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

descendant  le  cours  de  l'Elbe,  s'étaient  répandus  en  Allemagne 
jusqu'à  la  Baltique,  mais  ces  groupes  manquaient  de  cohésion  et 
de  défenses  naturelles  (1).  Arrivés  aux  montagnes  de  Bohême, 
les  Allemands  les  escaladèrent  peu  à  peu,  pour  ainsi  dire,  et 
redescendirent  de  l'autre  côté,  à  travers  des  contreforts  escarpés 
et  boisés,  plus  ou  moins  négligés  par  les  Tchèques.  En  même 
temps,  des  colons  plus  hardis,  ou  plus  riches,  ou  protégés  par 
les  autorités,  s'aventuraient  au  centre  du  pays.  «  Les  princes 
chrétiens  de  Bohême,  dit  M.  Léger,  durent  fatalement  prendre 
femme  en  Allemagne,  et  les  princesses  étrangères  amenèrent  à  la 
cour  de  nombreux  Allemands.  Dans  le  clergé  et  les  monastères 
se  glissèrent  beaucoup  de  prêtres  et  de  moines  allemands.  Des 
marchands  allemands  établis  à  Praerue,  dans  le  viens  Teutoni- 
corum,  finirent  par  y  occuper  tout  un  quartier.  A  partir  du 
douzième  siècle,  on  voit,  sur  les  frontières,  dans  les  régions 
réceinment  défrichées,  se  former  des  villes  et  des  villages  alle- 
mands (2)  ». 

Ces  «  régions  récemment  défrichées  »,  dont  parle  M.  Léger, 
avaient  été  défrichées  précisément  par  les  Allemands.  Ces  der- 
niers finirent  par  se  trouver  complètement  à  cheval  sur  les  trois 
chaînes  de  montagnes  qui  limitent  la  Bohême  au  Nord-Est.  au 
Nord-Ouest  et  au  Sud-Ouest.  En  outre,  ils  s'implantèrent  solide- 
ment, du  côté  de  l'intérieur,  au  pied  des  mêmes  montagnes,  de 
manière  à  former,  dans  le  pays  même,  une  sorte  de  fer  à  cheval, 
—  ouvert  seulement  du  côté  de  la  Moravie,  —  qui  enveloppait 
l'agglomération  compacte  des  Slaves.  Politiquement,  ces  nou- 
veau-venus se  trouvaient  soumis  au  royaume  de  Bohême,  dans 
lequel  la  géographie  les  emprisonnait.  Socialement,  ils  tendaient 
constamment  à  transformer  les  populations  tchèques,  en  les 
initiant  à  lindustrie. 

Les  Allemands,  en  leur  qualité  d'Occidentaux  par  rapport  aux 
Slaves,  venaient  d'un  milieu  où  la  fabrication  était  plus  déve- 
loppée. De  plus,  occupant  le  bourrelet  montagneux  de  la  Bo- 

(1)  Aujourd'hui  encore,  dans  certains  cantons  de  la  Saxe,  les  habitants  parlent  un 
idiome  très  voisin  du  tchèque.  C'est  un  débris. 

(2)  Histoire  de  V Autriche- Hongrie,  120. 


LE  MOUVEMENT  TCHÈQUE  EN  BOHÊME.  15 

hême,  ils  tenaient  précisément  en  leur  possession  la  région  la 
plus  fertile  en  ressources  minérales  de  toutes  sortes,  en  forces 
naturelles  représentées  parles  chutes  d'eau,  et  en  bois  de  chauf- 
fage, représenté  par  les  forêts.  Ajoutons  que  ces  Allemands  se 
trouvaient  en  contact  immédiat  avec  Venise  et  les  autres  cités 
italiennes,  qui,  lorsqu'ils  se  sentaient  eux-mêmes  incapables  de 
«  monter  une  industrie  »,  pouvaient  leur  fournir  des  «  artisans  » 
expérimentés.  C'est  ce  qui  eut  lieu  pour  les  fameuses  verreries 
de  Bohême.  Ces  verreries,  pour  la  plupart,  sont  situées  sur  la 
zone  germanique,  là  où  les  convulsions  du  sol  ont  mis  à  nu  plus 
de  minéraux  exploitables  et  où  s'étendaient,  plus  épaisses  encore 
qu'aujourd'hui,  ces  fameuses  forêts,  nécessaires  à  la  chauffe  in- 
cessante des  fours. 

Au  contact  de  ces  industriels,  les  Tchèques  se  sont  évidemment 
élevés.  Il  y  a  là,  simultanément,  effet  de  patronage  et  de  voisi- 
nage. Ces  entreprises  attiraient  de  l'argent  dans  le  pays,  four- 
nissaient du  travail  aux  indigènes  et,  en  même  temps,  leur 
montraient  comment  eux-mêmes  pouvaient  s'y  prendre  pour 
s'enrichir.  Quelques  Tchèques,  çà  et  là,  suivaient  le  mouvement, 
et  la  masse  du  peuple  recevait  une  impulsion  dans  la  direction 
du  progrès.  Le  frottement  continu  avec  des  étrangers  vaut  pres- 
que un  voyage,  et  l'on  s'éclaire  à  voir  évoluer  des  gens  dont  on 
n'a  ni  les  mœurs  ni  les  conceptions.  Seulement,  si  les  Allemands 
étaient,  sans  le  vouloir  d^ailleurs,  des  éducateurs  pour  les  Tchè- 
ques, ces  éducateurs  n'en  étaient  pas  moins  la  bête  noire  de  leurs 
élèves,  qu'ils  essayaient  de  dominer,  de  maîtriser  politiquement 
ou  religieusement,  et  contre  lesquels  ils  ne  manquaient  pas  de 
se  ranger  toutes  les  fois  qu'un  conflit  militaire  éclatait  entre  le 
gouvernement  national  de  la  Bohême  et  les  princes  allemands  de 
l'extérieur. 

Toute  l'histoire  de  la  Bohême  n'est  que  le  récit  de  ces  luttes, 
qui  revêtent  un  caractère  particulièrement  acharné  au  XIIP  siè- 
cle, lors  de  la  rivalité  d'Ottocar  H  et  de  Rodolphe  de  Habsbourg, 
au  XV%  lors  de  la  guerre  des  Ilussites,  et  au  XVI 1%  au  début  de  la 
guerre  de  Trente  ans.  Tout  un  chapelet  d'insurrections  ou  de 
guerres  moins  violentes  relie  entre  eux  ces  trois  points  culmi- 


16  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

nants  de  l'histoire  bohémienne.  Dès  ces  temps  lointains,  perce, 
chez  les  Tchèques,  entre  autres  préoccupations,  celle  de  ne  point 
perdre  leur  langue,  préoccupation  qui  les  hante  encore  si  fort 
aujourd'hui.  Qu'on  en  juge  par  cette  exclamation  de  la  chronique 
de  Dalimil  :  a  Garde-toi  bien  de  confier  ta  fortune  à  l'étranger, 
tète  bohème  !  Là  où  il  n'y  a  qu'une  langue,  là  est  la  gloire  {\]  ». 
Vers  1615,  peu  de  temps  avant  la  seconde  Défenestration  de  Pra- 
gue, la  diète  de  cette  ville  décide  que  nul  étranger  ne  sera  admis 
en  Bohême  s'il  ne  parle  le  tchèque.  C'est  la  question  de  l'indé- 
pendance tchèque  qui  fait  le  fond  de  la  guerre  des  Hussites. 
L'hérésie  de  Jean  Huss  est  une  hérésie  nationale,  et  ces  hommes  y 
tiennent  comme  à  leur  langue,  comme  à  leurs  poésies  héroïques, 
comme  à  leur  autonomie.  Aussi  les  insurgés  sont-ils  tous  des 
Slaves,  au  lieu  que  Pilsen,  la  principale  ville  allemande  de  la 
Bohême,  près  de  la  frontière  de  l'Ouest,  soutient  plusieurs  siè- 
ges sans  broncher  pour  la  cause  catholique.  En  un  mot,  l'oppo- 
sition au  germanisme  prend  la  forme  qu'il  trouve^  mais  cette 
opposition  repose,  au  fond,  sur  l'antipathie  des  races.  C'est  au 
nom  du  protestantisme,  en  1618,  que  la  Bohême  lutte  désespé- 
rément contre  les  Impériaux  sur  la  Montagne-Blanche.  Depuis 
lors,  la  Bohême  est  revenue  au  catholicisme,  mais  l'opposition 
dure  toujours.  Prague  n'est  pas  moins  en  état  de  siège  au  début 
de  cette  année  1898  qu'en  1618.  Les  drapeaux  ont  changé,  mais 
l'àme  des  combattants  est  restée  la  même.  Les  lois  sociales,  de 
siècle  en  siècle,  continuent  de  s'accomplir. 


Mais  si  le  phénomène,  dans  son  essence,  est  resté  invariable, 
le  décor  qui  l'environne  s'est  transformé.  L'action  de  Yétram/er 
et  l'intluencc  du  voisinage  ont  acquis,  en  Bohême,  une  force  toute 
nouvelle,  et  cette  action,  d'autre  part,  semble  avoir  déterminé 
une  réaction  plus  puissante  qu'elle  n'a  jamais  été  depuis  trois 
siècles.  Le  grand  facteur  de  cette  transformation ,  comme  de  tant 

(1)  Cilé  par  M.  Léger,  ibid.,  121. 


LE    MOUVEMEiNT    TCIIEQUE    EX    BOHEME.  1  / 

d'autres  au  dix-neuvième  siècle,  c'est  la  houille,  cette  houille 
qui,  même  si  elle  n'existait  pas  en  Bohème,  y  ferait  sentir  le 
contre-coup  des  révolutions  sociales  qu'elle  entraine,  mais  qui, 
précisément,  se  rencontre  en  abondance  dans  ce  sol  privilégié. 

La  Bohême,  déjà  célèbre  avant  la  houille  par  plusieurs  in- 
dustries spéciales,  est  devenue  naturellement,  depuis  la  houille, 
la  province  la  plus  industrielle  de  l'empire  austro-hongrois. 
En  dehors  des  mines  diverses,  qui  occupent  quarante  mille  mi- 
neurs, et  des  verreries,  qui  emploient  vingt-sept  mille  verriers, 
le  royaume  regorge  de  sucreries,  de  brasseries,  de  minoteries, 
de  distilleries,  de  fabriques  d'amidon  et  de  dextrine,  de  fila- 
tures, de  draperies,  de  ganteries.  Les  gants  de  Bohême  s'ex- 
portent au  loin.  De  même  pour  les  chapeaux,  qui  vont  jusqu'en 
Amérique  et  en  Australie,  pour  les  fez  qui  s'expédient  en  Orient. 
A  côté  de  l'industrie  du  verre,  celle  de  la  porcelaine  artistique 
a  pris  un  grand  essor.  Mentionnons  encore,  comme  métiers  de 
luxe,  la  carrosserie,  l'orfèvrerie,  la  fabrication  des  instruments 
de  musique,  des  objets  en  cuir  parfumé,  l'imprimerie  et  ses 
annexes,  gravure,  lithographie,  reliure,  etc.  On  sait  que  l'ar- 
ticle de  Vienne  fait  depuis  quelque  temps  une  sérieuse  concur- 
rence à  l'article  de  Paris.  Or,  un  bon  nombre  de  ces  articles 
de  Vienne  sont  des  article  de  Prague,  comme  les  saucissons 
d'Arles  sont  des  saucissons  de  Tarascon. 

De  l'autre  côté  de  FErzgebirge,  la  Bohème  fait  donc  un  digne 
pendant  à  la  Saxe,  une  des  régions  les  plus  industrielles  de 
l'Empire  allemand.  L'Elbe  et  la  Vltava^  cours  d'eau  navigables, 
permettent  d'ailleurs  un  commerce  assez  intense  entre  ces  deux 
royaumes.  Si  l'on  jette  les  yeux  sur  une  carte  de  l'Autriche,  on 
voit  que  nulle  part  le  réseau  des  chemins  de  fer  n'est  plus 
serré  qu'en  Bohême.  Enfin,  si  l'on  met  de  côté  la  Basse-Autriche, 
où  se  trouve  Vienne,  la  Bohême  est  encore  la  partie  de  l'Autri- 
che où  la  population  est  le  plus  dense.  Aucun  pays  peuplé  de 
Slaves  n'a  été,  à  un  tel  point,  touché  par  la  fabrication. 

La  plupart  de  ces  entreprises  industrielles,  —  les  Tchèques  les 
plus  patriotes  ne  font  pas  difficulté  de  le  reconnaître.  —  ont  été 
fondées  et  dirigées  par  des  Allemands.  La  Science  sociale  a  ex- 

T.  \xv.  2 


18  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pliqué  ailleurs  à  quoi  Ton  doit  attribuer  cet  essor  industriel  de 
l'Allemagne.  Mais  les  Tchèques  font  observer  que  leur  race  s'esl 
mise  au  couinant,  et  qu'un  bon  nombre  d'usines  ou  de  manufac- 
tures sont  aujourd'hui  dirigées  par  des  Slaves.  Il  y  a  là  un  fait 
intéressant  à   noter.    Au   lieu  de   fournir   uniquement   des  ou- 
vriers, des  manœuvres,  —  ce  qui  a  lieu  du  reste  sur  le  pourtour 
germanisé  de  la  Bohème,  —  les  Tchèques  ont  pu  fournir  des  pa- 
Irons.  Des  Tchèques  ont  pu  s'enrichir,  comme   les   Allemands, 
acquérir  des  loisirs,  du  prestige,  des   facilités   nouvelles  pour 
soutenir  les  aspirations  de  leur  race  et  subventionner  les  œuvres 
qu'ils  jugeaient  propres  à  rehausser  le  prestige  de  celle-ci.  Mas- 
sés en   groupe  compact  au   centre  de  la  Bohème  défriché  par 
eux,  les  Tchèques  ont  donc  opposé  une  résistance  suffisante  à 
cette  invasion  saxonne,  bavaroise,  autrichienne,  qui  les  attaquait 
par  trois  côtés  à  la  fois.  Au  lieu  d'être  éliminés,  ou  absolument 
dominés,  ils  ont  tenu  tète.  Au  lieu  de  produire  exclusivement  des 
types  inférieurs,  propres  à  travailler  sous  les  ordres  de  l'Alle- 
mand, ils  ont  réussi  à  élever  un  certain  nombre  d'entre  eux  à 
des  situations  lucratives  et  honorables.  Ceci  prouve,  selon  nous, 
deux  choses  :  d'abord  que  le  type  envahisseur  n  était  pas  d'une 
supériorité  triomphante  ;  ensuite  que  l'effort  agricole  exigé  des 
Tchèques  primitifs,  par  les  conditions  géographiques  de  la  Bo- 
hême, les  avait,  plus  que  leurs  congénères  SlaveSj  enracinés  dans 
le  sol  et  dressés  à  la  lutte  contre  les  obstacles.  D'une  part,  l'in- 
dustriel tudesque  n'appartenait  pas  à  un  type  trop  élevé.  D'au- 
tre part,  l'ouvrier,  le  contre-maitre  slave  s'est  senti  assez  de  res- 
sort pour  profiter  de  l'exemple  qui  lui  était  offert  et  se  hisser  au 
niveau  de  son  maître,  sans  cesser  d'ailleurs,  par  un  attachement 
profond  à  la  grande  communauté  nationale,   de  demeurer  l'en- 
nemi de  son  initiateur. 

Une  fois  riche,  le  Tchèque  avait  plus  d'armes,  et  à  quoi  em- 
ployer ces  armes,  sinon  à  combattre  plus  efficacement  l'enva- 
hisseur de  sa  patrie?  On  peut  se  demander  pourquoi  l'Allemand, 
sans  évincer  le  Tchèque,  n'avait  pas  du  moins  réussi  à  Yassimi/er, 
au  point  de  vue  de  la  langue,  des  mœurs,  de  la  culture  intel- 
lectuelle. Ici  se  révèle  un  des  effets  de  la  formation  commmiau- 


LE   MOUVEMENT    TCIItIQUE    EN    BOHEME.  10 

taire,  combinée  avec  l'agglomération  de  fait.  Les  Tchèques, 
plus  récemment  arrivés  en  Europe,  participaient  davantage  aux 
conséquences  de  la  formation  patriarcale  que  leurs  ancêtres 
avaient  reçue  dans  la  steppe.  De  plus,  en  Bohème,  ils  n'étaient 
pas  des  déracinés.  Tous  se  tenaient  les  coudes.  \\s  formaient  bloc 
dans  ce  grand  cirque  dont  ils  possédaient  toute  l'arène,  et 
où  leurs  adversaires  n'occupaient  que  les  trois  quarts  des  gradins. 
Comme  une  troupe  se  forme  en  bataillon  carré,  ils  s'étaient 
formés  en  bataillon  rond,  et,  souvent  meurtris,  jamais  écrasés, 
ils  avaient  employé  la  rancune  même  de  leurs  défaites  à  surex- 
citer leur  culte  enthousiaste  pour  tout  ce  qui  les  rattachait  à 
leurs  ancêtres  et  les  distinguait  du  vainqueur. 

Seulement,  bien  que  supérieurs  aux  Celtes  dans  leur  lutte  contre 
FAnglo-Saxon,  les  Tchèques,  dans  leur  lutte  contre  l'Allemand, 
se  sont  trouvés  portés  à  puiser  des  armes  intellectuelles  dans 
l'arsenal  de  la  poésie,  de  la  légende,  des  traditions  historiques. 
A  quoi  tient  précisément  ce  développement  des  aptitudes  litté- 
raires chez  les  Tchèques?  Nous  manquons  d'observations  assez 
minutieuses  pour  l'établir  avec  une  certitude  absolue.  Ce  qui 
est  certain,  c'est  que  le  mouvement  intellectuel  qui  emporte 
depuis  un  siècle  la  Bohême  slave  est  un  des  plus  intenses  que 
l'histoire  ait  jamais  notés.  Certes,  l'Allemagne,  elle  aussi,  a  ses 
savants  et  ses  lettrés.  Ses  poètes  sont  plus  illustres  que  ceux  de  la 
Bohême.  Ses  universités  regorgent  d'érudits  qui  ne  le  cèdent  en 
rien  à  ceux  de  Prague.  Mais  n'oublions  pas  que  la  langue  tchè- 
que n'est  comprise  que  de  huit  millions  d'hommes,  dont  beau- 
coup—  en  iMoravie  et  en  Hongrie — sont  encore  de  pauvres  diables. 
Or,  tel  roman  se  tire  à  Prague  à  soixante  mille  exemplaires. 
Les  Chants  d'un  Esclave,  poème  de  Svatopluk  Cech,  ont  fourni 
quinze  éditions.  Une  société,  dite  Matice  cesAa,  propage  avec 
ardeur  la  littérature  populaire.  «  Il  est  douteux,  dit  M.  Jean 
Bourlier,  qu'il  existe  ailleurs  en  Europe  une  autre  nation  dont 
les  fils  de  paysans  et  d'ouvriers  se  tournent  en  si  grand  nombre 
vers  les  études  savantes  (1)  ».  Les  journaux  tchèques  sont  in- 

(1)  Les  Tchèques  et  la  Bohême  contemporaine,  p.  230. 


20  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

nombrables,  et  l'emportent  haut  la  main  sur  les  journaux  al- 
lemands. Le  nombre  des  illettrés,  en  1880,  n'était  en  Bohême 
que  de  sept  pour  cent,  et,  depuis  lors,  il  a  dû  décroître  encore. 
Non  seulement  ces  hommes  trouvent  des  charmes  à  leur  propre 
littérature,  mais  ils  dévorent  les  littératures  étrangères.  Un  de 
leurs  poètes,  Jaroslav  Vrchliky,  se  glorifiait  d'avoir  traduit  en 
vers  tchèques  2.366  poésies  extraites  des  œuvres  de  383  poètes 
étrangers.  Pour  les  arts,  même  passion.  La  Bohême,  qui  a  vu 
naître  Gluck  et  ^yeber,  est  un  pays  mélomane.  «  Tout  Tchèque, 
dit  un  proverbe  local,  trouve  à  sa  naissance  un  violon  sous  son 
coussin.  »  La  polka,  que  Ton  croit  polonaise  à  tort,  est  une 
danse  tchèque.  Là  encore,  toutefois^  nos  observations  sommaires 
ne  saisissent  pas  une  différence  immense  entre  les  Allemands 
du  Sud  et  les  Tchèques.  On  croit  démêler  simplement,  chez  ces 
derniers,  une  certaine  fur  la  littéraire  et  artistique,  dont  les 
compatriotes  de  Goethe  et  de  Beethoven  sont  généralement 
exempts. 

Nous  supposons  donc  que  les  Tchèques,  à  Finstar  de  tous  les 
communautaires,  offraient  des  dispositions  naturelles  aux  jouis- 
sances de  l'imagination,  aux  spéculations  abstraites  et  aux  diver- 
tissements musicaux.  Ces  dispositions,  qui,  chez  les  sociétés  sim- 
ples, ne  donnent  naissance  qu'à  des  compositions  rudimentaires, 
leur  ont  permis,  à  mesure  que  la  Bohême  présentait  le  spectacle 
d'une  société  riche  et  compliquée ,  de  produire  des  œuvres 
plus  savantes  et  plus  esthétiques;  et,  sur  ce  terrain  encore, 
l'exemple  des  Allemands  savants  et  lettrés  leur  aura  servi. 

Ce  qu'il  y  a  de  saillant  dans  la  culture  intellectuelle  du  peuple 
tchèque,  c'est  l'emploi  qu'il  en  fait  sur  le  terrain  politique,  c'est 
le  rôle  militant  qu'il  fait  jouer  à  certaines  branches  de  la  litté- 
rature ,  ordinairement  peu  atteintes  par  ces  querelles  de  partis. 
Grâce  à  leur  ascension  matérielle,  les  Tchèques  sont  parvenus 
à  éliminer  l'Allemand,  en  beaucoup  d'endroits  de  la  Bohême, 
des  pouvoirs  publics  locaux.  Ils  possèdent  la  municipalité  de 
Prague.  La  majorité  de  la  Diète  provinciale  est  à  eux.  Si  une 
fraction  d'entre  eux,  les  Vieux-Tchèques,  sympathise  quelque- 
fois avec  les  Allemands,  il  se  trouve  qu'une  partie  de  ces  Allô- 


LE  MOUVEMENT  TCnÈQUE  EN  BOHÊME.  2i 

maiids,  grands  propriétaires  terriens  établis  depuis  quelques  gé- 
nérations au  cœur  de  la  Bohème,  ont  une  tendance  à  se  laisser 
gagner  par  le  milieu,  et,  pour  ainsi  dire,  à  se  «  dégermaniser  ». 
Cette  noblesse  allemande,  issue  des  invasions  militaires  que  la 
Bohême  eut  à  subir,  a  formé  lo  parti  des  (^  aristocrates  histori- 
ques »,  qui,  comprenant  que  leurs  intérêts  sont  désormais  liés  à 
ceux  du  pays,  ne  refusent  pas  de  seconder,  avec  une  certaine  mo- 
dération, les  vœux  des  autonomistes.  Débris  ou  représentants  de 
l'aristocratie  indigène,  les  «  Vieux-Tchèques  »  font  preuve  d'une 
modération  analogue.  Mais,  après  tout,  l'aristocratie,  malgré  les 
vastes  domaines  qu'elle  a  conservés,  ne  semble  pas  jouir,  dans 
ce  pays  industrialisé,  d'une  bien  grande  influence.  A  la  diffé- 
rence de  la  Gallicie,  où  un  groupe  discipliné  de  grands  sei- 
gneurs soutient  le  drapeau  des  revendications  polonaises,  c'est 
la  petite  bourgeoisie,  le  peuple  môme,  qui,  en  Bohême,  conduit 
la  campagne  contre  le  gouvernement  centralisateur.  Un  levain 
démocrate  se  mêle  à  leurs  réclamations  nationalistes.  De  là  le 
triomphe  d'un  parti  violent,  remuant,  prêt  à  l'emploi  des 
moyens  excessifs  et  des  solutions  révolutionnaires,  dont  le  nom 
seul  enfin  indique  l'exubérance  et  la  fébrile  énergie  :  les  Jeunes- 
Tchèques. 

En  résumé,  bien  que  les  Tchèques  aient  réussi,  sur  certains 
points,  à  prendre  la  direction  du  travail  et  à  s'enrichir  à  côté  de 
leurs  anciens  maîtres,  l'émancipation  idéale,  pour  eux,  n'est  pas 
là.  Elle  consiste  avant  tout  dans  la  conquête  des  pouvoirs  pu- 
blics, c'est-à-dire  dans  la  constitution  officielle  d'un  royaume  de 
Bohême,  séparé  de  l'Autriche  comme  l'est  actuellement  la  Hon- 
grie. Les  Allemands,  qui  détiennent  dans  le  pays  un  bon  nombre 
de  fonctions  publiques,  n'entendent  pas  lâcher  leur  proie,  et 
craignent  d'ailleurs  que  les  Tchèques,  une  fois  maîtres  absolus 
en  Bohême,  ne  profitent  de  leur  domination  pour  tyranniser  un 
peu  leurs  anciens  dominateurs.  Le  métier  de  politicien,  en  défi- 
nitive, est  hautement  estimé  dans  les  deux  camps.  Mais,  sur  ce 
terrain,  les  Tchèques  l'emportent  ici  sur  leurs  rivaux.  Non  seu- 
lement ils  sont  les  plus  nombreux,  mais  ils  mettent  plus  de  fou- 
gue et  plus  d'obstination  dans  leurs  assauts  politiques.  Le  Slave, 


22  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

une  fois  son  éducation  faite,  semble  plus  apte  que  T Allemand  à 
ces  luttes  et  à  ces  manœuvres  parlementaires  d'où  dépendent  les 
réformes  administratives  ou  les  bouleversements  de  constitu- 
tions. Si  toutes  les  provinces  slaves  de  lEmpire  atteignaient  le 
niveau  intellectuel  de  la  Bohême,  ou  possédaient  du  moins  une 
aristocratie  influente  et  avisée  comme  celle  de  la  Gallicie,  il  y  a 
longtemps  cjue  les  pouvoirs  publics  austro-hongrois  seraient  sub- 
mergés par  le  slavisme.  N'a-t-on  pas  déjà  compté  jusqu'à  quatre 
Polonais  clans  un  ministère  autrichien?  En  ce  moment,  ces  Polo- 
nais sont  en  train  de  se  coaliser  avec  les  Tchèques,  malgré  leurs 
divergences  sociales  et  leurs  brouilles  d'autrefois.  Si  l'alliance 
dure,  le  vieux  libéralisme  tudesque  peut  dire  adieu  au  pouvoir. 
Malheureusement,  de  tels  triomphes  sont  stériles  en  eux-mê- 
mes, et  les  Tchèques  devraient  peut-être  se  demander  si  une  par- 
tie des  ressources,  de  l'enthousiasme,  de  toutes  les  forces  vives 
qu'ils  consacrent  à  soutenir  brillamment  leurs  revendications 
poUtiques,  ne  serait  pas  mieux  employée  sur  le  terrain  de  la 
concurrence  industrielle  et  commerciale ,  terrain  où,  malgré 
quelques  avantages  précieux,  ils  ont  encore  fort  à  faire  pour 
s'émanciper  complètement.  Nous  rapportions,  en  commençant, 
les  alarmes  diplomatiques  relatives  à  une  dislocation  de  l'Empire 
autrichien.  Mais  la  Bohême,  unité  géographique  bien  détermi- 
née, ne  peut  pas  se  partager  en  deux.  Tout  le  patriotisme  des 
Slaves  ne  peut  empêcher  les  Allemands  d'être  au  nombre  de  deux 
millions  et  plus  dans  la  région  et  d'y  détenir  en  grande  partie 
les  moyens  d'existence.  La  sagesse  semble  donc  conseiller  aux 
Tchèques  de  trouver  un  modus  vivendi  qui  leur  permette  de  vivre 
côte  à  cùte  avec  ces  inévitables  voisins  et  de  transformer  en  ému- 
lation laborieuse,  mais  pacifique,  l'élan  trop  belliqueux  dont  ils 
se  sentent  animés.  Une  guerre  civile,  autant  qu'on  peut  le  pré- 
sumer, serait  plus  qu'une  équipée;  ce  serait  une  fohe.  Menacés 
au  Nord  et  à  l'Ouest  par  l'Allemagne,  attaqués  au  Sud  par  l'Au- 
triche,  coupés  des  Slaves  du  Sud,  paralysés  par  les  éléments  ger- 
maniques de  l'intérieur,  ne  pouvant  compter  sur  les  Slovaques, 
dont  viendrait  vite  à  bout  le  sabre  du  Magyar,  nos  braves  Tchè- 
ques, fussent-ils  aussi  vaillants  que  les  guerriers  de  Jean  Ziska  et 


LE   MOUVEMENT    TCHÈQUE    EN    BOIIF'IME.  23 

de  Procope  le  Grand,  seraient-ils  plus  heureux  que  ces  derniers? 
Seule  une  conflagration  européenne  pourrait,  dans  le  chaos  uni- 
versel, leur  donner  des  chances,  et  encore  auraient-ils  le  temps 
d'être  cruellement  éprouvés.  N'oublions  pas  que  l'Allemagne,  le 
pays  militariste  par  excellence,  guette  depuis  longtemps  la  Bo- 
hême, prête,  si  jamais  l'Autriche  est  impuissante  à  la  garder,  à 
s'élancer  sur  cette  proie  magnifique.  Or  les  Tchèques  détestent 
encore  plus  les  Allemands  d'Allemagne  que  les  Allemands  d'Au- 
triche, et  cesser  de  dépendre  de  Vienne  pour  dépendre  de  Berlin 
serait  pour  eux  tomber  de  Charybde  en  Scylla. 

Nous  pensons,  par  l'exemple  môme  des  Tchèques  de  Bohême, 
que  les  Slaves  sont  capables  de  perfectionnement  social.  La  sta- 
tistique nous  apprend  d'autre  part  qu'ils  forment,  dans  l'Empire 
austro-hongrois,  une  majorité  respectable.  Le  mieux  pour  eux 
est  donc  de  travailler  en  silence,  de  devenir  forts  en  empruntant 
à  l'Allemand  ce  qui  a  fait  jusqu'ici  sa  force.  Alors,  tout  naturelle- 
ment, ce  qui  reste  de  l'oppression  allemande  et  des  privilèges 
allemands  tombera  de  soi-même.  L'Autriche-Hongrie  aura  été 
le  creuset  où  un  type  relativement  inférieur,  — le  type  slave,  — se 
sera,  au  contact  du  type  germanique,  et  au  prix  de  quelques 
convulsions  laborieuses,  métamorphosé  en  un  type  relativement 
supérieur. 

G.  d'Azambuja. 


LE  TYPE  SOCIAL 


r  r 


DES  PYRENEES  ET  DES  ALPES 


-C'CvjO'a-o- 


Dans  mes  études,  en  courS'  de  publication,  sur  la  Géographie 
sociale  de  la  France,  je  n'ai  fait  qu'indiquer,  sans  insister,  le 
type  qui  se  développe  dans  la  région  montagneuse  des  Pyrénées, 
et  des  Alpes.  Je  me  suis  borné  à  renvoyer  au  travail  de  M.  Butel 
sur  la  Vallée  d'Ossau. 

Ayant  l'intention  de  réunir  en  volume  la  première  série  de 
ces  études  sur  la  France,  j'ai  été  amené  à  combler  cette  lacune, 
car  le  type  des  Pyrénées  et  des  Alpes  a  une  importance  particu- 
lière en  ce  qu'il  forme  le  point  de  départ  des  populations  à  for- 
mation communautaire  pastorale. 

J'ai  donc  entrepris  de  le  présenter  sous  une  forme  nouvelle,  ou 
tout  au  moins  renouvelée,  qui  permettra  peut-être  d'en  saisir 
plus  facilement  l'ensemble. 

Pour  les  nouveaux  abonnés  delà  Revue,  arrivés  en  assez  grand 
nombre  depuis  deux  ans,  cet  exposé  sera  comme  une  introduc- 
tion qui  leur  permettra  de  suivre  plus  facilement  les  études  qu'il 
me  reste  encore  à  publier  sur  la  Géographie  sociale  de  la 
Finance. 


I 


Les  Pyrénées  et  les  Alpes  sont  les  unes  et  les  autres  des  mon- 
tagnes à  arêtes  vives,  flanquées  de  contreforts  qui  vont  en  s'a- 
baissant  à  mesure  qu'ils  s'éloignent  de  l'arête  faitière.  Entre  ces 
contreforts  se   trouvent  des  vallées  hautes  qui  descendent  de 


LE  TYPE  SOCIAL  DES  PYRÉNÉES  ET  DES  ALl'ES.  25 

Taré  te  faitière  et  où  la  population  est  venue  s'agglomérer  en  vil- 
lages. 

On  peut  donc  dénommer  ce  type  :  Tf/pe  des  vallées  liantes  à 
pentes  escarpées. 

Or,  par  suite  de  l'altitude,  ces  vallées  ainsi  que  les  pentes  qui 
les  dominent  produisent  surtout  de  Therbe.  La  culture  y  est  ren- 
due soit  difficile,  soit  tout  à  fait  impossible,  à  cause  de  la  rigueur 
du  climat. 

Prenons  comme  spécimen  deux  points  des  Pyrénées  qui  ont 
été  soumis  à  une  observation  méthodique  et  minutieuse,  suivant 
les  procédés  de  la  Science  sociale  :  la  vallée  de  Saint-Savin,  où  se 
trouve  Gauterets  (1),  et  la  vallée  d'Ossau  (2). 

Le  territoire  delà  commune  de  Gauterets  (3)  comprend 536  hec- 
tares, sur  lesquels  i70  hect.  23  sont  formés  de  prairies;  les 
terres  arables  n'occupent  que  57  hect.  79,  qui  produisent  à 
peine  la  moitié  des  céréales  nécessaires  à  la  population,  car  la 
neige  couvre  le  pays  pendant  six  mois  chaque  année. 

G'est  également  la  vie  pastorale  qui  règne  dans  la  région  d'Os- 
sau :  «  Le  royaume  de  l'herbe  est  partout,  dans  les  clairières,  sur 
les  pentes,  au  fond  des  ravins.  On  se  rend  compte  que  tout  le 
travail  des  populations  doit  converger  à  ces  magnifiques  pâtura- 
ges. En  effet,  sur  ces  steppes  verdoyantes  règne  une  vie  intense. 
De  nombreux  troupeaux  les  parcourent.  Les  16.000  Ossalais  ne 
pourraient  évidemment  nourrir  la  quantité  considérable  de  bétail 
qu'ils  entretiennent,  sur  les  8.200  hectares  de  la  vallée  inférieure, 
s'ils  ne  pouvaient  y  ajouter  les  immenses  réserves  de  la  mon- 
tagne (4).  » 

L'influence  du  Lieu  se  fait  toujours  et  directement  sentir  sur 
le  travail  :  ici,  la  prédominance  de  l'herbe  a  pour  effet  de  faire 
de  l'Art  pastoral  le  travail  principal. 

(1)  VoirceUe  monographie  dans  l'Organisation  de  la  Famille,  par  Le  Pla\ ,  livre  If. 

(2)  Cette  monographie,  d'abord  publiée  dans  la  Science  sociale,  Siélé  réunie  en  vo- 
lume sous  ce  litre  :  Une  Vallée  Pyrénéenne  :  la  Vallée  d'Ossau,  par  M.  F.  Butel, 
Firmin-Didot. 

(3)  Gauterets  appartenait  à  Fancien  Lavedan,  qm  comprenait  les  six  vallées  de 
1  Extrême  de  Salles,  d'Argelès,  de  Castalloubon.  do  Balsouriguerès,  d  Azun  et  de  Saint- 
Savin. 

(4)  F.  Butel,  p.  15. 


26  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Mais  ce  travail  lui-même  se  pratique  sous  une  forme  particu- 
lière qui  lui  est  propre,  et  qu'on  appelle  la  communauté. 

L'herbe  est,  de  sa  nature,  essentiellement  commnnautaire.  Elle 
résiste  obstinément  à  l'appropriation. 

L'herbe  est  un  produit  spontané  ;  elle  se  reproduit  sans  le  se- 
cours de  l'homme.  Aussi  le  pasteur  n'a  pas  les  mêmes  motifs 
que  le  cultivateur  pour  revendiquer  l'appropriation  du  sol  herbu; 
il  n'a  pas  sur  ce  sol  le  droit  que  crée  le  travail  personnel  et 
intense;  il  n'a  pas  labouré,  fumé,  semé;  il  ne  songe  donc  pas  à 
réclamer  le  droit  de  récolter  exclusivement  à  tout  autre.  Il  lui 
suffit  de  pouvoir  faire  pâturer  ses  troupeaux  librement  et  collec- 
tivement; il  s'en  tient  au  droit  de  libre  parcours,  qui  lui  donne 
toutes  les  satisfactions  de  la  propriété. 

Ce  caractère  communautaire  de  l'herbe  apparaîtrait  encore 
plus  complètement,  si  je  pouvais  dérouler  ici  le  tableau  des 
grandes  steppes  asiatiques,  où,  sur  une  surface  presque  aussi 
grande  que  l'Europe,  le  sol  n'est  pas  approprié,  chacun  pou- 
vant y  faire  pâturer  librement  ses  troupeaux  depuis  l'origine  des 
temps. 

Mais,  pour  être  moins  étendu,  le  phénomène  n'en  est  pas 
moins  manifeste  dans  nos  montagnes  des  Alpes  et  des  Pyrénées,  et 
il  va  nous  permettre  de  pouvoir  vérifier  ce  qu'on  pourrait  ap- 
peler la  grande  loi  de  l'herbe. 

Ce  phénomène  peut  s'énoncer  ainsi  :  Tandis  que  les  parties 
cultivées  sont  appropriées,  les  parties  herbues  de  la  montagne 
restent  à  Vétat  de  biens  communs. 

Voilà  qui  accuse  nettement  et  immédiatement  l'orientation  so- 
ciale difïérente  de  ces  deux  natures  de  sol  et  de  travail.  C'est  à 
partir  de  là  que  le  pasteur  et  le  cultivateur  sont  projetés  dans  des 
directions  sociales  bien  diflerentes,  ainsi  que  nous  aurons  à  le 
constater. 

Dans  la  région  de  Cauterets,  la  communauté  des  herbages  est 
tellement  accusée  qu'eUe  persiste  non  seulement  entre  les  mem- 
bres de  la  commune,  mais  entre  les  membres  des  sept  com- 
munes voisines,  qui  possèdent  indivisément  10.06V  hectares  de 
pâturages. 


LE    TYI'E    SOCIAL    DES    l'YRÉNÉES    ET    DES    ALPES.  27 

Ces  biens  communaux  forment  deux  groupes  principaux.  «  Le 
premier  groupe,  composé  des  montagnes  contiguës  au  bourg  de 
Cauterets,  est  spécialement  réservé  aux  troupeaux  des  paysans  de 
la  commune  ;  le  second  groupe,  beaucoup  plus  étendu  et  compre- 
nant toutes  les  montagnes  situées  entre  le  premier  gioupe  et  la 
frontière  d'Espagne,  sert,  pendant  l'été,  au  parcours  des  trou- 
peaux appartenant  aux  six  communes  qui  forment,  avec  celle 
de  Cauterels,  la  communauté  dite  de  Saint-Savin  (1)  ». 

Nous  constatons  exactement  le  même  phénomène  dans  la 
Vallée  d'Ossau  :  la  propriété  des  pâturages  est  commune  entre 
tous  les  habitants  :  «  Pour  la  culture,  au  contraire,  la  propriété 
est  individuelle.  Tout  chef  de  famille  est  propriétaire,  d'un  côté, 
de  pâturages  communs^  qui  sont  l'élément  le  plus  important^  et, 
de  l'autre,  d'un  peu  de  terre  arable,  d'un  peu  de  prairies  à  fau- 
cher, qui  sont  l'élément  complémentaire  possédé  individuelle- 
ment (2)  ». 

Mais,  tandis  que,  dans  les  grandes  steppes  asiatiques,  le  libre 
parcours  n'est  limité  que  par  les  usages  traditionnels  qui  règlent 
les  migrations  des  nomades ,  ici,  où  la  surface  herbue  est  moins 
vaste,  et  la  population  plus  dense,  on  a  été  obligé  de  réglementer 
plus  strictement  le  parcours  sur  les  pâturages  communs. 

Un  syndicat,  composé  des  délégués  des  diverses  communes  as- 
sociées, règle  les  questions  dedépaissance,  les  conditions  de  jouis- 
sance, les  époques  auxquelles  le  pâturage  doit  commencer  et 
finir,  etc.  Il  entretient  à  frais  communs  des  agents  chargés  de 
constater  les  contraventions. 

A  Aste-Béon,  dans  la  vallée  d'Ossau,  les  vaches  partent  pour 
la  haute  montagne  le  24  juin,  à  la  Saint-Jean.  La  veille,  on  pro- 
cède à  la  visite  des  animaux;  le  maire,  assisté  de  deux  conseillers 
municipaux,  écarte  les  animaux  malades.  Le  reste  est  réuni  en  un 
seul  troupeau^  de  \  à  500  bêtes,  sous  la  garde  de  six  pâtres 
communs  désignés,  chaque  année,  par  le  sort  parmi  les  habi- 
tants de  la  commune.  Chaque  animal  porte  à  l'oreille  une  petite 
entaille  qui  est  la  marque  de  son  propriétaire. 

(1)  Le  Play,  loc.  cit.,  p.  119. 

(2)  F.  Butel,  loc.  cit..,  p.  59. 


i28  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Le  troupeau  va  d'abord  passer  cinq  semaines  sur  les  hauts  pla- 
teaux de  Peyrelu  (2.200  mètres  d'altitude),  situés  à  la  limite  ex- 
trême de  Ja  frontière  d'Espagne. 

Le  1"  août,  les  vaches  descendent  des  hauts  pâturages  et  sont 
conduites  immédiatement  au-dessus  des  villages,  dans  des  pâtu- 
rages plus  rapprochés,  où  l'herbe  a  eu  le  temps  de  repousser  et 
où  elles  restent  jusqu'à  la  Toussaint. 

A  cette  époque,  on  ramène  à  Tétable,  pour  y  passer  l'hiver, 
les  vaches  que  l'on  peut  nourrir  avec  le  fourrage  récolté  dans  la 
vallée.  Mais  la  plupart  doivent  aller  hiverner  dans  des  pacages 
situés  dans  la  plaine.  Les  habitants  de  la  vallée  d'Ossau  envoient 
les  leurs  dans  les  vastes  landes  du  Pont-Long,  au  Nord  de  Pau,  à 
30  kilomètres  environ  de  leur  région. 

Ces  landes,  comme  les  pâturages  de  la  montagne,  sont,  de- 
puis un  temps  immémorial,  la  propriété  commune  des  habitants 
de  la  vallée  d'Ossau  et  elles  sont  également  administrées  par  un 
syndicat.  La  jouissance  gratuite  de  ces  pacages  constitue, 
comme  on  peut  le  penser,  une  ressource  précieuse  pour  la  saison 
d'hiver. 

Le  l"^"^  mai,  les  vaches  qui  sont  restées  dans  la  vallée  sor- 
tent de  l'étable  et  sont  conduites  aux  communaux,  où,  le 
l'^^'juin,  celles  que  l'on  ramène  du  Pont-Long  viennent  les  re- 
joindre. 

Le  24  juin,  toutes  ensemble  repartent  pour  la  montagne,  ainsi 
que  nous  l'avons  dit. 

Les  moutons  accomplissent,  à  travers  ces  pâturages  commu- 
naux, des  pérégrinations  analogues.  Mais  ils  restent  sous  la 
garde  de  chaque  chef  de  famille,  car,  pour  ces  populations  es- 
sentiellement pastorales,  la  garde  et  la  direction  du  trou- 
peau est  considérée  comme  le  travail  le  plus  honorable. 
Ainsi  que  le  dit  x\L  Butel,  «  c'est  presque  une  fonction  fami- 
liale ». 

Dans  les  Alpes,  les  pâturages  communs  ne  sont  pas  moins  éten- 
dus que  dans  les  Pyrénées.  Dans  le  seul  arrondissement  de  Bar- 
celonnette,  sur  une  superficie  totale  de  115.156  hectares,  on 
compte  38.211  hectares  de  pâturages  communaux. 


LE  TYPE  SOCIAL  DES  PYRÉNÉES  ET  DES  ALPES.  29 

Les  troupeaux  y  sont  soumis  au  même  régime  de  transhu- 
mance  :  pendant  l'été,  ils  vont  pâturer  dans  les  herbages  com- 
muns de  la  montagne  ;  pendant  l'hiver,  ils  descendent  dans  les 
plaines  de  la  Crau,  de  la  Camargue,  du  Var  et  des  Basses-Alpes. 


II 


Je  crois  que  nous  tenons  bien  maintenant  le  point  de  départ 
de  ce  type  social  :  ces  montagnards  sont  essentiellement  des 
Pasteurs;  cet  art  pastoral  a  pour  conséquence  la  Communauté 
dans  le  Travail  et  dans  la  Propriété. 

Mais  l'inlluence  de  l'art  pastoral  se  fait  également  sentir  sur 
la  Famille,  et  lui  imprime  un  caractère  très  particulier  et  très 
profond . 

Dans  les  grandes  steppes  de  l'Asie  centrale  et  de  l'Afrique  sep- 
tentrionale, l'art  pastoral  exclusif  et  intense  crée  un  type  de  fa- 
mille que  la  Science  sociale  appelle  :  la  Famille  patriarcale . 

Ce  type  se  reconnaît  aux  caractères  suivants  :  le  père  de  fa- 
mille, ou  patriarche,  conserve  près  de  lui  tous  ses  tils  mariés  ou 
célibataires,  ainsi  que  les  filles  qui  renoncent  au  mariage. 

On  comprend  que  cette  vaste  étendue  d'herbe,  Fabondance 
des  moyens  de  subsistance,  la  facilité  de  dresser  de  nouvelles 
tentes  à  côté  des  anciennes,  rendent  aisée  la  réunion  d'un  nombre, 
même  considérable,  de  ménages. 

D'autre  part,  par  suite  de  l'isolement  et  de  la  vie  nomade, 
chaque  famille  est  obligée  de  produire  elle-même  tout  ce  dont 
elle  a  besoin.  Elle  a,  par  conséquent,  intérêt  à  retenir  dans  son 
sein  le  plus  grand  nombre  de  ses  membres  afin  de  disposer  de 
plus  d'aides  et  d'aptitudes  diverses.  Cette  tendance  est  encore 
développée  par  le  désir  de  charmer  les  longs  loisirs  de  la  vie 
pastorale. 

Sauf  quelques  objets  personnels,  les  troupeaux  et  les  accessoi- 
res de  la  vie  pastorale  restent  indivis  entre  tous  les  membres  de 
ces  communautés,  qui  comprennent  parfois  plusieurs  centaines  de 


30  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

membres.  Le  patriarche  exerce  sur  toute  la  communauté  l'auto- 
rité la  plus  étendue  ;  il  réunit  dans  ses  mains  les  pouvoirs  du 
père,  du  magistrat,  du  pontife,  du  souverain.  Quand  l'étendue 
ou  la  fertilité  des  pâturages  n'est  plus  en  rapport  avec  l'accrois- 
sement de  la  communauté^  on  organise  un  essaim,  sous  la  direc- 
tion d'un  vieillard.  Enfin,  le  patriarche  choisit,  parmi  ses  frères, 
l'héritier  qui  doit  le  seconder  dans  sa  vieillesse  et  le  remplacer 
après  sa  mort. 

Telle  est  la  communauté  familiale  intense  que  produit  Fart 
pastoral  intense. 

Dans  les  Pyrénées  et  dans  les  Alpes,  l'art  pastoral  amoindri 
et  plus  ou  moins  associé  à  une  petite  culture,  ne  produit  plus 
(|u'une  communauté  familiale  amoindrie,  mais  cependant  encore 
très  reconnaissable,  ainsi  qu'on  va  le  voir. 

Voici  d'abord  la  famille  observée  et  décrite  par  Le  Play,  à 
(^auterets.  «  L'opinion  publique  a  maintenu,  dans  cette  localité 
et  spécialement  dans  cette  famille,  une  organisation  fort  diffé- 
rente de  celle  qui  règne  dans  la  majeure  partie  de  la  France. 
Le  domaine  de  la  famille  conservé  intégralement  de  génération 
en  génération  réunit,  dans  une  complète  communauté  d'exis- 
tence^ tons  les  membres  qui  n'ont  pas  voulu  s'établir  au  de- 
hors (1).  »  Le  bien  est  toujours  transmis  intégralement  à  l'un 
des  enfants^  garçon  ou  fille,  choisi  par  le  père  pour  être  après 
lui  le  chef  de  la  communauté. 

Au  moment  où  cette  famille  a  été  observée,  la  communauté 
familiale  ne  comprenait  pas  moins  de  quinze  membres,  dont 
voici  les  noms  et  les  relations  de  parenté  : 


10  Joseph  Py,  dit  MélouctA,  chef  de  la  communauté,  veuf  de  Dominique  Dulmo. 
précédente  héritière,  74  ans. 

2"  Savjna  Py.  dite  Mélouga,  fille  aînée  de  Joseph  Py,  maîtresse  de  7?î«/so7i,  de- 
puis la  morl  de  sa  mère,  hcritiùre  de  Ja  propriété,  mariée  depuis  dix-neuf 
ans,  45  ans. 

3°  Bernard  Oustalet,  dit  Mélouga,  mari  de  Savina.  chef  de  famille,  appelé  à 
succéder  à  Joseph  Py  dans  les  fonctions  de  chef  de  la  communaulé.  GO  ans. 


(l)  Le  Play,  loc.  cit.,  p.  122. 


LE    TYPE    SOCIAL    DES    l'VRÉNÉES    ET    DES   ALPES.  31 

40  Mafithe  OusTALi-r,  \8  ans 

o»  EuLALiE,  —  18  ans 

(V  Germaine,  —  16  ans 

7®  Elisabeth,  —  14  ans  )            enfants  de  Savina  et  de  Bernard. 

8^  Suzanne,  —  12  ans 

9"  Joseph,  —  9  ans 

10  Dorothée,  —  7  ans 

11  Jean  Dulmo,  56  ans     i  i      .  .     x     1    0     •  mi    .  • 

.^  ,,        ^  ,^  .  oncle  et  tante  de  Savina,  célibataires. 

12  iMarie  Dulmo,  48  ans  ) 

13  Jean-Pierre  Py,  38  ans  )  „,         ,    ^     •  i-.    .  • 

. ,  ,^  ,^     '  ^  i  frères  de  Savina ,  célibataires. 

14  Dominique  Py,  .i2  ans     ) 

lo  Antoine  R.,  berger-domestique. 

La  communauté  familiale  est  donc  bien  accusée.  Outre  le  mé- 
nage du  chef  de  famille  et  ses  sept  enfants,  elle  comprend  le 
grand-père,  un  oncle  et  une  tante,  et  deux  frères,  c'est-à-dire 
tous  les  collatéraux  célibataires. 

Évidemment  ce  n'est  plus  là  la  grande  communauté  patriar- 
cale des  immenses  plateaux  de  la  Mongolie  et  de  l'Arabie  où  l'on 
garde  au  foyer  tous  les  fils  mariés;  c'est'une  communauté  de 
petites  steppes,  une  communauté  qui  est  réduite  exactement 
aux  proportions  de  ce  Lieu  et  de  cet  Art  pastoral  amoindris. 
iMais  cette  réduction  elle-même  est  la  meilleure  preuve  de  la  re- 
lation étroite  qui  existe  entre  le  Lieu  et  le  Travail  d'une  part,  et 
l'organisation  de  la  Famille  de  l'autre ,  puisque  ces  divers  orga- 
nismes se  modifient  simultanément  et  restent  entre  eux  dans  une 
relation  constante. 

La  constitution  de  cette  famille  est  en  effet  un  spécimen  exact 
du  type  traditionnel  des  Pyrénées  et  des  Alpes. 

Nous  retrouvons,  dans  la  vallée  d'Ossau,  les  mômes  tendances  à 
la  communauté  familiale.  Là  aussi,  les  oncles  acceptent  l'autorité 
de  l'héritier  choisi  comme  chef  de  la  communauté.  «  Il  n'est  pas 
rare  de  voir  des  fils  qui  se  vouent  au  célibat  et  continuent  à 
travailler  pour  le  profit  exclusif  de  la  communauté.  Les  enfants 
qui  ont  émigré  et  qui  n'ont  pas  réussi  reviennent  au  foyer  où 
ils  retrouvent  leur  place  dans  la  communauté.  «  Dans  les  an- 
ciens contrats  de  mariage  se  retrouve  à  chaque  instant  une  dis- 
position stipulant  qu'en  cas  de  ruine  ou  de  veuvage,  la  fille 


32  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dotée  reviendra  dans  la  maison  paternelle ,  avec  droit  à  la 
chambre  et  aux  herbes  deu  caseu  (du  jardin).  » 

En  somme,  le  type  de  famille  créé  par  cet  art  pastoral  réduit 
repose,  comme  celui  des  grandes  steppes,  sur  le  principe  suivant  : 
Tout  ce  que  possède  la  famille  est  un  bien  commun,  un  bien 
de  famille,  et  il  faut,  autant  que  possible,  en  jouir  en  commun. 

La  différence  essentielle  c'est  que,  dans  les  grandes  steppes, 
cette  jouissance  en  commun  est  généralement  possible;  tandis 
que,  dans  nos  petites  steppes,  elle  est  devenue  très  difficile  :  les 
pâturages  sont  trop  limités  et  la  population  trop  nombreuse. 

Alors  les  familles,  plutôt  que  de  lâcher  le  grand  principe  tra- 
ditionnel de  la  communauté  du  bien  et  de  la  jouissance  en 
commun,  aiment  mieux  recourir  à  une  sorte  de  compromis,  de 
subterfuge,  à  une  combinaison  qui  n'est  qu'une  atténuation  du 
principe. 

Elles  s'efforcent  obstinément  de  maintenir  le  cadre  de  la  com- 
munauté, en  conserv^ant  intact  le  bien  de  famille  qui  en  est  la 
manifestation  extérieure.  Le  foyer  et  le  domaine  sont  attribués 
intégralement  à  un  des  enfants,  à  l'héritier  associé,  qui  devient 
ainsi  le  représentant  de  la  communauté.  A  ce  titre,  la  coutume 
lui  impose  des  charges  formelles  et  nombreuses  vis-à-vis  de  ses 
frères  et  sœurs  :  il  doit  les  garder  auprès  de  lui  s'ils  sont  céliba- 
taires ;  les  soutenir  et  les  aider  s'ils  émigrent  au  loin  ;  les  recueillir 
au  foyer  de  famille  s'ils  n'ont  pas  réussi  dans  leurs  entreprises. 

La  communauté  matérielle  est  diminuée,  mais  la  commu- 
nauté morale  persiste,  en  ce  sens  que  l'on  continue  k  s'appuyer 
fortement  sur  le  bien  de  famille,  sur  la  maison  de  famille  et 
qu'on  demande  aide  et  protection  à  l'héritier  associé  qui  con- 
tinue à  jouer,  tant  bien  que  mal,  le  rôle  d'une  sorte  de  pa- 
triarche, le  rôle  de  chef  de  la  communauté. 

Il  n'est  réellement  qu'un  représentant  de  la  communauté  : 
le  bien  de  famille  ne  lui  appartient  pas  en  propre.  Il  en 
est  seulement  le  dépositaire,  l'administrateur  au  nom  de  la  col- 
lectivité, qui  ne  meu^t  jamais.  «  La  propriété  n'est  considérée 
par  la  coutume  (pyrénéenne)  que  comme  un  fidéicommis  per- 
pétuel. Les  détenteurs  successifs  du  sol  se  le  passent  de  main  en 


LE  TYPE  SOCIAL  DES  PYRÉNÉES  ET  DES  ALPES.  33 

main  comme  un  dépôt  sacré.  Pour  obtenir  ce  résultat,  la  cou- 
tume est  d'une  rigueur  qu'on  peut  dire  inflexible  et  fait  bon 
marché  de  la  liberté  des  individus...  L'héritier  ne  dispose  pas 
en  toute  propriété  des  biens  qui  lui  ont  été  transmis;  à  vrai 
dire,  il  n'en  a  que  l'usufruit  et  ne  peut  les  aliéner^  ou  les  échan- 
ger qu'en  cas  de  besoin  ou  de  nécessité  (1).  » 

Tout  sacrifier  au  maintien  du  bien  commun,  tel  est  le  grand 
principe  qui  domine  cette  organisation  sociale  :  «  Ce  principe 
est,  avec  la  religion  et  l'autorité  paternelle,  le  premier  mobile 
de  cette  population.  Chaque  famille  y  subordonne,  en  toutes  cir- 
constances, ses  pensées  et  ses  actes  ;  c'est  le  grand  intérêt  com- 
mun que  les  parents  signalent  dès  le  plus  jeune  âge  au  respect  de 
leurs  enfants;  c'est  la  préoccupation  vers  laquelle  chacun  se 
trouve  constamment  ramené,  par  l'expérience  de  la  vie  com- 
mune et  par  la  pression  de  l'opinion  locale  (2).  » 

Cet  effort  pour  maintenir  la  communauté,  au  moyen  de  la 
transmission  intégrale  du  bien  de  famille  à  un  seul  enfant,  est 
tellement  énergique,  qu'il  a  triomphé,  jusqu'à  ces  dernières  an- 
nées, des  prescriptions  du  Code  civil  en  faveur  du  partage  égal. 
Grâce  à  l'entente  des  enfants  et  à  la  connivence  des  gens  de  loi 
imbus  de  l'esprit  local,  les  familles  arrivaient  à  tourner  les  pres- 
criptions de  la  loi  par  toutes  sortes  de  combinaisons  et  parfois 
même  par  des  fraudes. 

Pour  maintenir  intact  ce  bien  de  famille,  signe  sensible  et 
dernier  asile  de  la  communauté,  les  membres  de  la  famille  sont 
capables  des  plus  grands  sacrifices.  Beaucoup  restent  volontaire- 
ment célibataires  pour  éviter  à  la  communauté  de  leur  payer 
des  soultes  en  argent  et  ils  demeurent  au  foyer  pour  aider 
l'héritier.  Us  forment  la  catégorie  des  «  oncles  »  et  des  tantes, 
si  nombreux  et  si  respectés  chez  ces  montagnards.  Cette  préoc- 
cupation se  manifeste  encore  par  le  nombre  des  vocations  reli- 
gieuses :  ((  L'événement  le  plus  heureux  que  puisse  désirer  une 
famille  est  de  faire  arriver  à  la  prêtrise  un  de  ses  enfants.  Le 
jeune  prêtre,  en  effet,  renonce  toujours  en  faveur  de  rainé  à  sa 

(1)  Organ.  de  la  Famille,  p.  262,  272. 

(2)  Ibid.,  p.  128. 

T.    XXV.  3 


34  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

jmrt  de  F  héritage;  il  contribue  ainsi  à  prolonger  pendant  une 
nouvelle  génération  la  conservation  intégrale  du  bien  de  fa- 
mille (1)  ». 

On  voit  combien  il  est  difficile  de  maintenir  la  communauté 
dans  des  conditions  aussi  anormales;  on  n'y  réussit  qu'à  force 
d'abnégation,  de  privations  et,  parfois,  d'héroïsme,  en  multi- 
pliant le  nombre  des  célibataires  et  en  se  restreignant  à  une  vie 
de  jour  en  jour  plus  étroite. 

Il  n'est  pas  possible  de  lutter  longtemps  contre  la  force  des 
choses.  Aussi  les  communautés  de  famille  des  Pyrénées  disparais- 
sent-elles, d'années  en  années,  emportées  par  une  fatalité  inéluc- 
table. 

C'est  ce  qui  est  arrivé  à  la  famille  Mélouga  elle-même. 


in 


Son  histoire  est  celle  de  presque  toutes  et,  à  ce  titre,  elle 
mérite  d'être  rapportée. 

Au  moment  où  cette  famille  était  observée  et  décrite,  les  fonc- 
tions de  patriarche  étaient  exercées,  ainsi  que  nous  l'avons  vu, 
par  Joseph  Py. 

La  fille  aînée,  Savina,  avait  été  désignée  comme  héritière 
et  chef  de  la  communauté  conjointement  avec  Bernard  Oustalet, 
son  mari. 

D'après  Tancienne  coutume  pyrénéenne,  Théritier,  à  titre  de 
représentant  de  la  communauté,  devait  faire  face  à  diverses 
charges  fort  lourdes  :  éducation  et  établissement  des  frères  et 
sœurs,  entretien  au  foyer  de  tous  les  célibataires,  vieux  parents, 
oncles  et  tantes,  frères  et  sœurs. 

Pour  permettre  de  supporter  ces  charges,  la  coutume  attribuait 
à  l'héritier,  ou  à  l'héritière,  à  titre  de  préciput  et  hors  part,  la 
moitié  de  la  valeur  du  bien  patrimonial.  Les  autres  enfants  rece- 
vaient, en  se  mariant,,  une  part  de  l'autre  moitié  au  moyen  des 

(1)  Organ.  de  la  Famille,  p.  127. 


LE    TYPE    SOCIAL   DES    PYRÉNÉES    ET    DES   ALPES.  35 

économies  réalisées  par  l'héritier  sur  le  domaine  de  la  famille. 

On  voit  à  quel  point  la  coutume  est  en  désaccord  avec  le  Code 
civil,  qui  prescrit  le  partage  égal  et  en  nature,  non  seulement 
de  tous  les  biens,  mais  même  de. chaque  espèce  de  biens. 

Le  vieux  Joseph  Py  n'avait  qu'un  espoir  de  faire  triompher  le 
mode  traditionnel  de  succession,  c'était,  grâce  à  l'autorité  qu'il 
exerçait  sur  les  siens,  d'obtenir  le  consentement  de  tous  les  mem- 
bres de  la  communauté.  Il  leur  rappela  ce  qu'avaient  fait  leurs 
ancêtres,  comment,  grâce  à  la  coutume,  ils  avaient  pu  élever  la 
famille  à  l'état  de  prospérité  où  elle  était  arrivée;  par  quelle 
suite  d'efforts  ils  étaient  parvenus  à  constituer  ce  petit  domaine, 
où  chaque  génération  venait  à  son  tour  s'élever  et  puiser  le 
principe  d'une  existence  assurée  et  honorable.  Il  leur  redit  sans 
doute  également  avec  quel  soin  religieux  avaient  été  acquittées 
entre  les  mains  des  membres  qui  s'étaient  établis  au  dehors,  les 
parts  d'héritage,  aux  époques  fixées;  enfin,  il  dut  leur  montrer 
l'acte  de  partage  de  l'aïeul,  Pierre  Dulmo,  qui  était  demeuré 
comme  «  la  charte  »  de  la  famille. 

Cette  touchante  sollicitude  d'un  père  qui  s'efforce  d'assurer  à 
sa  famille  l'abri  protecteur  de  la  communauté  traditionnelle 
sembla  d'abord  couronnée  de  succès.  Tous  acceptèrent  de  régler 
les  choses  suivant  la  coutume. 

Dès  lors  les  nouveaux  chefs  de  la  famille  Mélouga,  Bernard 
Oustalet  et  Savina  Py,  travaillèrent  à  constituer,  au  moyen  de 
l'épargne,  les  dots  nécessaires  à  l'établissement  des  frères  et 
sœurs  cadets.  Ceux-ci  étaient  alors  au  nombre  de  six,  trois  fils  et 
trois  filles.  Il  fallait  donc,  avec  un  budget  annuel  d'environ 
4.2i0  francs,  nourrir  et  élever  de  douze  à  quinze  personnes  et, 
de  plus,  prélever  chaque  année  une  moyenne  de  700  francs  des- 
tinée à  constituer  peu  à  peu  la  dot  de  1.628  francs  fixée  pour 
chaque  cadet. 

Heureusement  pour  la  communauté,  il  se  rencontra  parmi  ses 
membres,  suivant  un  usage  traditionnel,  deux  frères  de  Savina 
qui  résolurent  de  rester  célibataires  et  de  se  fixer  définitivement 
au  foyer  paternel,  où  le  titre  d'  «  oncle  »  leur  assurait  une  sorte 
de  magistrature  domestique. 


36  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

La  communauté,  qui  comptait  déjà  deux  célibataires  de  la 
génération  précédente,  Jean  Dulmo  et  Marie  Dulmo,  en  compta 
alors  quatre,  par  suite  de  la  décision  de  Jean-Pierre  Py  et  de 
Dominique  Py. 

Ceux-ci,  en  effet,  en  s'étahlissant  définitivement  au  foyer  pater- 
nel, apportaient  à  leur  sœur  aînée  le  secours  d'un  travail  volon- 
taire, et  lui  abandonnaient,  en  partie,  pendant  leur  vie,  et  défini- 
tivement après  leur  mort  leur  part  d'héritage. 

Tout  semblait  donc  aller  pour  le  mieux  et  Savina  avait  déjà 
désigné  d'avance  comme  son  héritière  Marthe,  sa  fille  ainée, 
lorsque  Joseph  Py,  père  de  Savina,  et  le  patriarche  de  la  commu- 
nauté, vint  à  mourir,  à  l'âge  de  quatre-vingt-deux  ans.  Avec  lui 
disparaissait  le  représentant,  le  témoin  et  le  défenseur  du  passé 
et  de  la  tradition  domestique. 

Il  y  avait  alors,  parmi  les  membres  établis  au  dehors,  un  oncle 
de  Savina,  dont  la  fortune  était  gravement  compromise.  Sur  le 
conseil  d'un  homme  de  loi,  il  attaqua  l'acte  de  partage  fait  par 
Taïeul  Pierre  Dulmo,  pour  lésion  de  plus  du  quart. 

Dans  cet  acte,  Pierre  Dulmo  avait  estimé  fictivement  sa  pro- 
priété à  la  somme  de  17.368  francs,  afin  de  pouvoir  attribuer  à 
l'héritière  plus  du  quart  de  la  valeur  réelle  et  de  maintenir  intact 

le  bien  de  famille.  Chacun  des  huit  enfants  avait  reçu  des  lots 

<> 

égaux  de  1.628  fr.  25. 

Le  demandeur  essaya  de  gagner  à  sa  cause  quelques  membres 
de  sa  famille  ;  il  ne  réussit  qu'à  entraîner  une  de  ses  sœurs.  Tous 
les  autres  déclarèrent  accepter  le  partage  qui  avait  été  fait  :  entre 
le  Code  civil  et  la  tradition  communautaire,  ils  se  prononçaient 
pour  cette  dernière. 

Le  procès  eut  lieu  et  l'acte  de  partage  fut  condamné  par  le  tri- 
bunal de  Lourdes.  Savina  en  appela  à  la  cour  de  Pau,  qui  cassa 
le  jugement  du  tribunal  de  Lourdes  et  maintint,  au  profit  de  la 
famille  Mélouga,  l'acte  de  partage  de  l'aïeul  Pierre  Dulmo. 

Evidemment,  ce  n'était  pas  en  faveur  de  la  coutume  et  contre 
la  loi  que  se  prononça  la  Cour  ;  elle  se  fonda  simplement  sur  ce 
que  le  partage  ayant  été  accepté  par  tous  les  héritiers  devait  être 
tenu  pour  valable.  La  Cour  de  Cassation,  —  car  les  demandeurs 


LE    TYPE   SOCIAL   DES   PYRENEES   ET  DES   ALPES.  37 

allèrent  jusque-là,  —  confirma  cet  arrêt  pour  les  mêmes  raisons. 

Ce  procès,  qui  avait  duré  cinq  ans,  était  terminé,  mais  il  avait 
fortement  compromis  la  situation  de  la  famille.  Les  épargnes 
d'abord,  les  emprunts  ensuite,  enfin  la  vente  du  bétail  et  d'une 
partie  des  terres  avaient  été  employés  à  payer  les  frais  de  la  pro- 
cédure. Plus  de  4.000  francs  avaient  été  dévorés  ainsi. 

Cependant  Savina  ne  désespérait  pas  de  reconstituer  ou,  tout  au 
moins  de  maintenir,  la  communauté.  A  l'époque  du  mariage  de 
Marthe,  sa  fille  aînée,  elle  entreprit  d'assurer  la  transmission  du 
domaine  à  cette  dernière.  Suivant  l'usage  ancien,  c'était  tou- 
jours à  l'époque  du  mariage  de  l'héritier  que  se  concluaient  ces 
arrangements  de  famille. 

Mais  les  vieilles  idées  communautaires  perdaient  de  jour  en 
jour  leur  influence  :  ce  n'était  pas  seulement  le  Code  civil,  mais 
les  mœurs  elles-mêmes,  les  tendances  vers  l'action  personnelle 
qui  les  battaient  en  brèche.  Sur  les  six  enfants  de  Sa\ina,  trois 
filles,  au  lieu  d'accueillir  avec  respect  et  soumission  la  volonté  de 
leur  mère,  s'opposèrent  formellement  à  l'acte  de  partage  et  aux 
arrangements  pris  à  ce  sujet. 

Cependant,  à  force  de  pourparlers  qui  durèrent  deux  ans,  on 
arriva  à  un  compromis  qui  grevait  Marthe,  la  future  héritière, 
d'une  dette  d'environ  16.000  francs,  soit  8.000  francs,  pour  em- 
prunts divers,  et  8.205  francs,  pour  soultes  dues  à  ses  frères  et 
sœurs. 

Afin  d'y  faire  face,  Marthe  et  son  mari  durent  vendre  pour 
6.000  francs  un  pré  d'environ  3  hect.  75  ares.  Mais  cette  diminu- 
tion du  domaine  le  désorganisait.  Il  fallut  réduire  le  nombre  des 
vaches  et  renoncer  à  l'élevage  si  fructueux  d'un  troupeau  de 
moutons.  Et,  il  restait  encore  à  payer  10.000  francs. 

Dans  ces  conditions,  l'héritière  n'était  plus  en  état  de  faire 
face  aux  charges  qui  lui  étaient  imposées  par  la  coutume  vis-à- 
vis  de  ses  frères  et  sœurs  et  même  vis-à-vis  de  sa  mère.  La  situa- 
tion devint  de  jour  en  jour  plus  tendue  entre  ces  gens  que  la 
tradition  liait  les  uns  aux  autres  et  que  les  circonstances  nou- 
velles poussaient  à  se  séparer.  C'est  le  passé  qui  recula  :  la  mère, 
Savina  Py,   céda  et  se  retira  devant  sa  propre  fille.  Elle    lut 


38  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

obligée  d'aller  demander  un  asile  à  une  autre  de  ses  filles, 
Suzanne,  logée,  à  titre  de  locataire,  dans  une  pauvre  habita- 
tion. 

Ainsi  sombra  cette  communauté  familiale  qui  s'était  perpétuée 
pendant  tant  de  générations. 

Multipliez  ce  drame  domestique  par  le  nombre  des  vallées  des 
Pyrénées  et  des  Alpes,  et,  dans  chaque  vallée,  par  le  nombre  des 
familles,  et  vous  aurez  une  idée  assez  exacte  de  l'intensité  de  cette 
crise  domestique  qui  a  emporté  l'une  après  l'autre  les  vieilles 
communautés  familiales  de  ces  montagnes. 

Aujourd'hui  la  communauté  ne  se  manifeste  plus  que  par  l'or- 
ganisation collective  de  l'art  pastoral  et  par  la  jouissance  collec- 
tive des  pâturages  communaux. 

Le  Code  civil,  en  imposant  le  partage  égal,  a  rendu  difficile 
l'ancien  état  familial  ;  mais  il  n'est  pas  seul  responsable  de  sa 
dissolution. 

En  réalité,  il  n'a  été  qu'un  prétexte,  une  occasion,  la  chique- 
naude qui  fait  tomber  une  chose  branlante.  Cela  est  si  vrai,  que 
les  communautés  Sud-Slaves,  les  Zadrouga,  créées,  elles  aussi, 
par  l'art  pastoral,  tombent  les  unes  après  les  autres  comme  des 
châteaux  de  cartes,  à  mesure  que  la  culture  se  développe  et  exige 
plus  d'efforts.  Il  n'a  pas  été  besoin  d'une  loi  écrite  pour  les  dé- 
sorganiser. Et  il  en  est  ainsi  des  communautés  de  paysans  russes, 
et  des  communautés  kabyles,  et  des  communautés  de  paysans 
syriens,  etc.,  etc.  C'est  une  loi  sociale. 

Il  n'y  a  donc  pas  à  regretter  la  disparition  de  ces  groupements 
qui  ne  répondent  plus  aux  nécessités  nouvelles.  Il  y  a  seulement 
à  se  demander  comment  les  individus  sortis  de  ces  commu- 
nautés, jetés  hors  de  cet  asile  protecteur,  livrés  brusquement  à 
eux-mêmes,  mis  dans  la  nécessité  de  déployer  enfin  leur  initiative, 
vont  réussir  dans  le  grand  combat  de  la  vie  si  nouveau  pour 
eux. 
On  va  voir  qu'ils  n'y  sont  pas  très  bien  préparés. 


LE   TYPE   SOCIAL   DES    PYRÉNÉES   ET    DES   ALPES.  39 

IV 

Dans  le  cas  particulier  de  la  famille  Mélouga,  nous  constatons 
la  décadence  soudaine  des  diverses  individualités  qui  compo- 
saient la  communauté  et  qui,  désormais  ne  peuvent  plus  compter 
sur  elle. 

La  fille  ainée,  Marthe,  et  son  mari  liquident,  parcelles  par  par- 
celles, le  vieux  bien  de  famille  et  le  troupeau.  Le  fils,  à  vingt- 
deux  ans,  s'engage  comme  soldat.  Les  autres  filles,  sauf  une 
seule,  dérogent  à  l'ancien  rang  de  la  famille  et  s'allient  à  de 
simples  journaliers  domestiques,  qui  vivent  misérablement 
dans  des  appartements  en  location  et  sans  posséder  de  biens  au 
soleil.  Il  est  clair  que  tous  ces  gens-là  étaient  maintenus  par  la 
communauté  et  non  par  eux-mêmes. 

Le  fait  d'ailleurs  est  général,  les  populations  des  Pyrénées 
recherchent  surtout  les  professions  subordonnées  :  par  exemple, 
elles  fournissent  des  domestiques  à  toutes  les  villes  du  Midi,  de- 
puis Marseille  jusqu'à  Bordeaux  et  aux  villes  d'eaux  de  la  région. 
Ce  métier,  qui  n'exige  aucune  initiative,  est  bien  adapté  à  ces 
issus  de  communautés. 

Quant  aux  hommes,  beaucoup  cherchent  à  se  caser  dans  les 
situations  modestes  et  également  subordonnées  de  douaniers.  Ils 
passent  ainsi  de  la  communauté  de  famille  dissoute  à  la  commu- 
nauté militaire,  qui  les  encadre  fortement,  les  dispense  de  toute 
initiative  et  supprime  pour  eux  l'aléa  de  la  vie.  Ces  communau- 
taires font  naturellement  d'excellents  douaniers. 

Mais  c'est  surtout  en  observant  l'émigration  au  loin  que  l'on 
apprécie  exactement  la  valeur  sociale  d'une  j^opulation.  Lorsque 
des  hommes  sont  enlevés  de  leur  milieu,  qu'ils  sont  mis  en  con- 
tact et  en  concurrence  avec  d'autres  races,  on  peut  les  comparer, 
les  juger  et  estimer  exactement  le  degré  d'énergie  et  de  résis- 
tance qu'ils  présentent. 

A  ce  point  de  vue,  l'émigration  pyrénéenne  est  bien  caractéris- 
tique :  elle  témoigne  de  rinfluence  persistante  du  caractère  pas- 
toral et  communautaire. 


40  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Le  caractère  pastoral  se  manifeste  par  les  métiers  que  ces  émi- 
grants  recherchent  par-dessus  tout. 

En  Europe,  ils  s'adonnent  en  grand  nombre  au  métier  de 
hongreurs,  qu'ils  exercent  dans  tout  le  Midi,  mais  particulière- 
ment en  Espagne,  où  ils  émigrent  en  grand  nombre.  D'autres 
vont  s'établir,  comme  éleveurs  de  chèvres,  dans  les  villes  de  la 
région,  depuis  Marseille  jusqu'à  Bordeaux;  matin  et  soir,  ils  par- 
courent les  rues  avec  leur  petit  troupeau  s'arrêtant  de  porte 
en  porte,  pour  y  vendre  le  lait. 

Mais  il  n'y  a  plus  beaucoup  de  place  en  Europe  pour  la  vie 
pastorale  ;  aussi  l'émigration  pyrénéenne  se  dirige-t-elle  surtout 
vers  la  République  Argentine,  où  elle  est  attirée  par  les  immen- 
ses territoires  herbus  de  la  pampa.  Là,  du  moins,  il  est  encore 
possible  de  mener  la  vie  pastorale.  «  Ou  bien  ils  se  placent 
comme  bergers  chez  un  propriétaire:  ou  bien,  propriétaires 
eux-mêmes  d'un  troupeau,  ils  afferment  de  vastes  espaces  pour 
en  utiliser  l'herbe  (1).  » 

Mais  ils  ne  se  fixent  pas  au  sol,  ils  ne  l'achètent  pas,  surtout  ils 
ne  le  défrichent  pas.  <(  Ceux  qui  afîerment  des  herbages  culti- 
vent bien  parfois  cjuelques  céréales,  mais  seulement  pour  la  con- 
sommation du  personnel.  Nul  ne  fait,  à  proprement  parler,  de 
l'agriculture  (2).  » 

On  voit  à  quel  point  ces  é migrants  restent  profondément  et 
obstinément  pasteurs,  alors  même  qu'ils  se  transportent  au  loin 
et  qu'ils  sont  mis  en  contact  avec  d'autres  races. 

Le  caractère  communautaire  de  cette  émigration  est  encore  plus 
accusé  que  le  caractère  pastoral;  il  est  plus  général  et  plus  per- 
sistant, car  il  n'est  pas  toujours  possible  de  se  confiner  dans  les 
métiers  qui  se  rattachent  à  Fart  pastoral. 

Le  caractère  communautaire  se  manifeste  particulièrement  sur 
trois  points  :  1°  le  départ  a  lieu  par  groupes;  2°  le  travail  est 
organisé  sous  la  forme  d'associations;  3"  l'émigrant  revient  le 
plus  tôt  possible  au  pays. 

1°  Chaque  année,  le  plus  souvent  à  l'automne,   c'est-à-dire  au 

(1)  F.  Butel,  loc.  cit.,  p.  154. 
{2)  Jbid.,\\  156. 


LE  TYPE  SOCIAL  DES  PYRÉNÉES  ET  DES  ALPES.  41 

moment  où  la  rigueur  de  la  saison  ne  permet  plus  d'occuper  tous 
les  bras,  des  groupes  d'émigrants  se  forment.  Ils  ont  à  leur  tête 
des  anciens  qui  se  chargent  de  les  réunir,  et  de  les  conduire  à 
destination,  soit  en  Espagne,  soit  dans  la  République  Argentine, 
soit  ailleurs. 

Ces  émigrants,  habitués  à  la  vie  collective,  ne  se  résoudraient 
pas  facilement  à  partir  seuls.  Ils  ont  besoin  d'être  entraînés  et 
soutenus  par  la  pensée  qu'ils  s'en  vont  en  bande  et  que,  s'ils 
quittent  leur  communauté  d'origine,  c'est  pour  entrer  immédia- 
tement dans  une  autre  qui  va  les  encadrer  pendant  le  voyage. 

2''  Ils  savent  d'ailleurs  qu'à  peine  arrivés  à  destination,  ils 
trouveront,  soit  parmi  leurs  compagnons  de  route,  soit  surtout 
parmi  leurs  compatriotes  précédemment  établis  au  dehors,  des 
groupes  tout  constitués  auxquels  ils  pourront  s'agréger  pour  for- 
mer des  associations  de  travailleurs. 

Parfois  même,  ces  associations  sont  très  nombreuses.  Les  hon- 
greurs,  par  exemple,  «  mettent  tous  les  gains  en  commun  et 
forment  une  masse  que  l'on  partage  par  tête,  avec  la  plus  grande 
équité,  sans  oublier  même  la  part  des  malades  ». 

3^  Enfin,  la  plupart  de  ces  émigrants  reviennent  au  pays, 
quand  ils  le  peuvent  chaque  année,  en  tous  cas  le  plus  tôt  possi- 
ble. Le  communautaire  ne  peut  se  faire  à  l'idée  d'être  longtemps 
séparé  des  siens  et  éloigné  de  son  pays.  Il  part  toujours  avec 
esprit  de  retour. 

Aussi  ne  s'établit-il  jamais  au  loin  comme  colon  :  coloniser,  ce 
serait  s'implanter  hors  du  sol  natal,  s'expatrier,  car  la  coloni- 
sation est  une  œuvre  de  longue  haleine;  pour  l'entreprendre,  il 
faut  émigrer  sans  esprit  de  retour.  Ce  n'est  pas  là  le  cas  de  nos 
issus  de  communautés  pastorales, 

Pour  nos  Pyrénéens,  «  revenir  riches,  acheter  un  coin  de  terre 
afin  d'y  faire  bâtir  une  de  ces  maisons  qu'on  désigne  au  visi- 
teur comme  la  maison  d'un  «  Américain  »  et  finir  ses  jours  dans 
une  aisance  relative  :  voilà  le  rêve.  En  somme,  nos  montagnards 
ne  se  fixent  à  l'étranger  que  malgré  eux  (1).  » 

(1)  F.  Butel,  loc.  cit.,  p.  158. 


42  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Je  signalerai,  de  cette  expansion  à  forme  communautaire,  un 
exemple  bien  typique  qui  nous  est  fourni  par  une  vallée  des 
Alpes,  la  vallée  de  Barcelonnette. 

La  petite  ville  de  Barcelonnette.  sous-préfecture  du  départe- 
ment des  Basses- Alpes,  située  sur  le  bord  de  ITbaye,  à  1.135  mè- 
tres d'altitude,  compte  une  population  d'environ  1.800  habi- 
tants. Comme  dans  les  Pyrénées  et  pour  les  mêmes  causes,  c'est 
l'art  pastoral  qui  constitue  la  principale  ressource  de  ces  popu- 
lations perdues  au  milieu  de  la  montagne. 

La  pauvreté  du  sol  et  la  limitation  des  ressources  a,  depuis 
longtemps,  obligé  les  habitants  de  la  vallée  de  Barcelonnette  et 
de  la  région  voisine  à  émigrer. 

Mais  ces  Bas-Alpins  ont  cherché,  plus  que  les  Pyrénéens,  un 
débouché  dans  le  commerce. 

'D'abord  le  commerce  est  un  travail  auquel  l'art  pastoral  pré- 
dispose, ainsi  que  je  l'ai  expliqué  en  décrivant  le  type  de  l'émi- 
grant  auvergnat  (1).  3Iais,  déplus,  les  populations  des  Basses- Alpes 
ont  été  particulièrement  orientées  vers  le  commerce  par  le  voisi- 
nage de  Marseille,  où  beaucoup  vont  s'établir  et  sont  connus  sous 
le  nom  de  gavots.  Dans  cette  ville,  ces  émigrants  se  Kvrent  au 
petit  commerce  de  détail  et  ils  y  réussissent  surtout  parla  sobriété 
et  l'économie  dont  ils  ont  acquis  l'habitude  dans  leurs  pauvres 
montagnes. 

Depuis  environ  cinquante  ans,  une  partie  de  cette  émigration 
a  pris  la  direction  du  Mexique  par  suite  d'une  circonstance  for- 
tuite. Un  Bas-Alpin,  étant  allé  à  Mexico,  s'associa  avec  un  autre 
Français  pour  ouvrir  un  magasin  de  tissus.  Il  réussit  dans  ses 
affaires,  appela  auprès  de  lui  ses  deux  frères.  Ceux-ci  à  leur  tour 
appelèrent  d'autres  compatriotes  et,  sous  l'influence  de  cet  en- 
traînement mutuel,  un  mouvement  important  d'émigration  se 
dessina . 

Aujourd'hui,  à  Mexico  et  dans  la  plupart  des  grandes  villes  du 
Mexique,  les  Bas-Alpins  tiennent  entre  leurs  mains  le  commerce 
des  tissus  et  articles  de  Paris.  Au  témoignage  de  l'un  d'eux,  on 

(l)  Voir  la  livraison  de  juillet  1896. 


LE    TYPE    SOCIAL    DES    PYRÉNÉES    ET    DES   ALPES.  43 

compte  au  Mexique  cent  trente-deux  étaljlissements  tenus  par  des 
émigrants  de  Barcelonnette,  parmi  lesquels  quatre-vingt-six  ma- 
gasins de  nouveautés,  dont  le  chiffre  d'affaires  représente  annuel- 
lement plusieurs  centaines  de  millions  de  francs. 

Mais  ce  qui  nous  intéresse  particulièrement,  c'est  de  constater  la 
manière  dont  s'accomplit  cette  émigration.  On  va  voir  qu'elle 
présente  les  trois  caractères  essentiels  de  toute  expansion  com- 
munautaire :  elle  a  lieu  par  groupes,  le  travail  est  organisé  en 
communauté  et  les  émigrants  reviennent  au  pays  le  plus  tôt  pos- 
sible. 

Use  forme  chaque  année,  à  l'automne,  de  véritables  bandes, 
bien  encadrées  et  dirigées  par  des  chefs.  «  Les  plus  avisés  condui- 
sent la  petite  troupe  et  la  débrouillent  à  travers  la  France  jusqu'à 
Bordeaux  ou  jusqu'au  Havre.  Logés  à  l'entrepont  des  navires, 
ils  vivent  de  la  nourriture  des  matelots  à  laquelle  s'ajoutent  quel- 
ques douceurs  que  leurs  parents  ont  glissées  dans  un  coin  de  la 
malle  (1).  » 

A  leur  arrivée  à  Mexico,  ils  sont  immédiatement  saisis  et  en- 
cadrés par  un  nouveau  groupe.  «  Les  uns,  raconte  un  de  ces 
émigrants,  se  rendent  directement  chez  le  parent,  chez  l'ami  qui 
les  attend;  les  autres  s'en  vont  loger  dans  une  chambre  d'hôtel, 
mais  ils  sont  tous  au  moins  invités  à  prendre  leurs  repas  à  la  table 
hospitalière  d'un  compatriote.  Ce  jour-là,  les  membres  de  la  co- 
lonie voient  arriver  l'heure  de  la  fermeture  des  magasins  avec 
impatience;  on  va  pouvoir  causer  avec  les /jr/ys. 

«  Et,  le  soir  venu,  c'est  Barcelonnette  à  Mexico.  Questions  et 
réponses  se  pressent  sur  celui-ci,  sur  celui-là.  Les  jeunes  émigrés 
racontent  comment  ils  ont  laissé  le  père,  la  mère,  les  frères,  les 
sœurs,  cousins  et  cousines  jusqu'au  quatorzième  degré  (2).  »  Voilà 
bien  la  tendance  à  étendre  les  liens  de  famille  aussi  loin  que  pos- 
sible. 

Mais  ne  croyez  pas  que  ces  jeunes  émigrants  vont  être  laissés  à 
eux-mêmes,  qu'ils  vont  être  réduits  à  trouver  par  eux-mêmes  une 
sitMation.  Le  groupe  ne  les  lâche  pas;  ou  plutôt  ils  sont  ressaisis 

(1)  Les  Barcelonnettes  au  Mexique,  par  Emile  Chabrand,  p.  18. 

(2)  IbicL,  p.  258. 


44  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

par  un  autre  groupe  qui  va  les  encadrer  encore  plus  solidement. 

«  ..,  Le  lendemain  ^  toute  la  bande  est  casée,  sauf  quelques- 
uns  peut-être  qui  seront  répartis  entre  les  maisons  des  compa- 
triotes, en  attendant  la  réponse  des  chefs  de  maison  de  Tinté- 
rieur  (également  tenues  par  des  compatriotes)  auxquels  on  a 
écrit  (1)  ». 

Ces  émigrants  ont  donc  été  conduits,  accueillis  et  placés  par 
le  groupe;  il  semble  que  maintenant  ils  peuvent  enfin  être  livrés 
à  eux-mêmes.  Nullement,  les  patrons  auxquels  on  vient  de  les 
confier  vont  veiller  sur  eux  et  pourvoir  directement  à  tous 
leurs  besoins  :  ils  seront  logés,  nourris,  chauffés,  éclairés.  C'est 
l'encadrement  tenace,  rigide  et  persistant,  qui  supprime  tout 
aléa.  Vous  allez  en  juger. 

«  Les  ca Jones  de  ropa,  magasins  dans  lesquelles  nos  jeunes 
gens  font  leur  apprentissage  et  où  les  Barcelonnettes  brassent  des 
affaires  par  millions  »,  comprennent,  au  rez-de-chaussée,  une 
grande  salle  pour  la  vente,  où  se  tient  la  petite  armée  des  em- 
ployés, tous  originaires  de  la  région  de  Barcelonnette.  «  Les  étages 
supérieurs  sont  affectés  k\di  cuisine,  à  la  salle  àmanger^  au  loge- 
ment des  chefs  et  de  tous  les  employés.  » 

Les  débutants,  les  nouveaux.,  ne  sont  pas  payés  ;  «  on  les  em- 
ploie à  rouler,  doubler,  plier  les  étoffes  et  les  remettre  en  place 
sur  les  étagères  de  la  trastienda.  Pendant  cet  apprentissage, 
ils  couchent  sur  le  comptoir  et  le  soin  de  balayer  et  d'arroser  le 
magasin  leur  est  dévolu.  »  Ils  doivent  en  outre  employer  leurs 
moments  perdus  à  étudier  la  langue  espagnole. 

A  sept  heures  du  soir,  la  journée  est  finie,  on  dine,  puis  cha- 
cun peut  sortir,  mais  il  faut  être  rentré  à  une  heure  fixée  par  le 
règlement. 

Les  plus  intelligents  de  ces  jeunes  gens  arrivent,  après  un  cer- 
tain nombre  d'années,  à  s'établir  à  leur  compte  soit  à  Mexico, 
soit  dans  une  ville  de  l'intérieur. 

Mais  pour  cela,  ils  ont  encore  recours  à  l'association. 

C'est  en  effet  une  particularité  bien  caractéristique  de  toutes 

(1)  Ém.  Chabrand,  op.  cit.,  p.  121. 


LE  TYPE  SOCIAL  DES  PYRÉNÉES  ET  DES  ALPES.  Ao 

ces  maisons  de  commerce  tenues  par  des  émigrants  bas-alpins, 
qu'elles  sont  dirigées  par  un  certain  nombre  de  chefs  associés, 
«  A  la  tête  de  ces  maisons,  il  y  a  en  général  plusieurs  chefs  entre 
lesquels  est  partagée  la  direction,  vente  du  détail,  vente  en  gros, 
achats  sur  place,  correspondance,  caisses,  tenue  de  livres,  etc. 
Chacun  a  son  serviccet  ses  attributions,  mais  tous  s'aident  et  se 
suppléent  au  besoin  (1)  ». 

Pour  s'établir,  il  faut  des  capitaux  et  du  crédit.  C'est  encore  la 
communauté  qui  sert  de  caution.  Les  prêteurs  et  les  fournisseurs 
savent  que  tous  ces  émigrants  se  tiennent  étroitement  et  que  la 
signature  de  chacun  d'eux  est  garantie  moralement  et  souvent 
matériellement  par  tous  les  compatriotes.  ((  La  mise  de  fonds  est 
mince,  mais  le  nom  de  Barcelonnette  équivaut,  auprès  des  mai- 
sons de  gros,  à  un  crédit  huit  ou  dix  fois  supérieur;  j'ai  maintes 
fois  assisté  à  des  présentations  de  jeunes  Barcelonnettes  par  un 
courtier  chez  les  fabricants  espagnols,  chez  les  Anglais  et  les 
Allemands  qui  vendaient  en  gros  les  étoffes  étrangères.  Ces 
négociants  ne  connaissaient  que  le  courtier  lui-même,  auquel 
ils  répondaient  invariablement ,  après  quelques  renseignements 
insignifiants  :  «  Il  suffit  que  vous  les  présentiez  et  qu'ils  soient 
((  Barcelonnettes  pour  que  notre  maison  soit  à  leur  disposition  ». 
Voilà  comment  nos  compatriotes  peuvent  monter  avec  un  petit 
capital  une  maison  qui,  du  jour  au  lendemain,  fera  des  affaires 
relativement  considérables  (2).  » 

Ainsi,  c'est  bien  la  communauté  qui  soutient  toute  cette  émigra- 
tion, depuis  le  départ  de  Barcelonnette  jusqu'au  retour;  ces  émi- 
grants n'ont  pas  été  un  seul  instant  livrés  à  eux-mêmes;  ils  ont 
formé  comme  un  morceau  du  pays  quia  été  transporté  au  dehors 
d'un  seul  bloc,  d'un  bloc  qui  ne  se  brise  pas,  en  dépit  de  tout. 

Il  ne  fallait  rien  moins  que  cette  persistance  du  groupement 
pour  décider  les  jeunes  émigrants  à  quitter  le  pays.  11  fallait 
en  outre  la  certitude  que  cet  éloignement  serait  momentané . 
Et  voilà  bien  en  effet  le  troisième  caractère  de  cette  émigration, 
elle  est  faite  avec  esprit  de  retour, 

(1)  Ém.  Chabrand,  op.  cit., 

(2)  Ibid. 


46  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

L'auteur  dont  je  suis  le  récit,  et  qui  a  été  lui-même  un  émigrant 
de  Barcelonnette  au  Mexique,  a  bien  soin  de  noter  le  fait.  Il  y 
revient  à  plusieurs  reprises,  il  y  insiste.  D'après  lui,  ses  compa- 
triotes sont  «  animés  et  soutenus  par  le  désir  de  revoir  au  plus  tut 
leur  patrie  » . 

«  Oq  peut  actuellement,  dit  M.  Chabrand,  évaluer  à  quatre- 
cent  cinquante  environ  le  nombre  des  capitalistes  barcelonnettes 
qui  possèdent  des  fortunes  variant  de  cinquante  mille  à  huit 
cent  mille  francs,  et  à  près  de  trente,  celui  des  millionnaires;  un 
de  ces  derniers  vient  de  mourir  à  Nice  laissant,  dit-on,  de  quinze 
à  vingt  millions  à  ses  enfants  ;  il  cultivait  la  terre  et  gardait  les 
moutons  avant  son  départ  pour  le  Mexique.  Sur  le  nombre,  trois 
cents  environ  résident  encore  au  Mexique,  les  autres,  ou  bien  ont 
fixé  leur  domicile  dans  la  vallée  de  Barcelonnette ,  et  y  habitent 
toute  Fanaée,  ou  bien,  pour  la  plupart,  y  possèdent  une  villa  où 
ils  viennent  passer  les  mois  d'été.  » 

Je  crois  que  l'on  peut  bien  saisir  maintenant  ce  qui  fait  la  force 
et  la  faiblesse  de  ce  type  d'émigrants. 

Ils  tirent  leur  force  de  la  communauté,  dont  le  patronage,  ainsi 
que  nous  venons  de  le  voir,  ne  les  abandonne  pas  depuis  le 
départ  jusqu'au  retour. 

Mais  si  la  communauté  les  soutient,  elle  est  aussi,  pour  eux, 
pourleur  œuvre  personnelle  et  sociale,  unecause  d'affaiblissement. 

Elle  les  empêche  de  fonder  aucune  œuvre  durable,  puisque 
((  l'idée  du  prompt  retour  dans  la  patrie  »  est  la  préoccupation 
dominante  de  tous  ces  émigrants.  Ils  ne  s'installent  pas  au  Mexi- 
que, ils  y  sont  seulement  campés.  Surtout  ils  ne  s'y  implantent 
pas  par  la  culture,  ils  ne  colonisent  pas.  Pour  coloniser,  il 
faudrait  accepter  deux  choses  auxquelles  ces  issus  de  pasteurs 
répugnent  par-dessus  tout  :  il  faudrait  s'établir  dans  l'isolement 
de  la  vie  rurale,  loin  de  la  communauté  des  parents,  des  amis, 
des  «  pays  »  ;  il  faudrait  ensuite  renoncer  à  l'idée  de  retour,  car 
la  culture  n'est  pas,  comme  le  commerce,  une  entreprise  que  l'on 
peut  prendre  et  quitter  facilement. 

Or  une  race  ne  s'implante  au  sol,  n'en  prend  possession  réel- 


LE  TYPE  SOCIAL  DES  PYRÉNÉES  ET  DES  ALI'ES.  47 

lement  et  d'une  façon  durable  que  par  la  culture.  Par  consé- 
quent il  n'y  a  pas  à  compter  sur  ces  émigrants  bas-alpins  pour 
étendre  au  dehors  le  domaine  de  la  France,  pour  y  créer  une 
extension  de  la  race,  comme  l'a  fait,  par  exemple,  le  colon  ca- 
nadien, comme  le  fait  actuellement  le  colon  anglo-saxon.  Et  ce 
n'est  que  par  ce  procédé-là  qu'une  race  grandit  dans  le  monde. 

La  situation  des  Bas-Alpins  au  Mexique  est  à  la  merci  du  pre- 
mier échec  commercial.  Toujours  prêts  à  se  rembarquer  pour 
leur  vallée  de  Barcelonnette,  ils  lâcheront  pied  à  la  première 
difficulté  sérieuse  qu'ils  rencontreront. 

Jusqu'ici  ils  ont  été  servis  par  les  circonstances  au  moins  au- 
tant que  par  eux-mêmes.  Ils  se  sont  attirés  et  soutenus  les  uns  les 
autres  avec  un  entêtement  de  montagnards  qui  ont  conscience  de 
leur  faiblesse  individuelle.  Or  ils  n'ont  rencontré  en  face  d'eux, 
au  Mexique,  que  deux  types  peu  dressés  au  travail,  à  l'économie, 
et  à  l'initiative  :  l'Espagnol  et  Tlndien.  Ces  montagnards  éco- 
nomes et  finauds  devaient  avoir  beau  jeu  en  face  d'une  pareille 
clientèle,  à  laquelle  ils  sont  manifestement  supérieurs. 

Mais  voici  que  déjà  cette  situation  est  ébranlée,  ce  commerce 
ne  donne  plus  les  gros  bénéfices  d'autrefois,  parce  que  des  con- 
currents nouveaux  arrivent  peu  à  peu  des  États-Unis  et  importent 
au  Mexique  les  procédés  du  grand  commerce.  Contre  cette  con- 
currence redoutable  et  grandissante  nos  Bas-Alpins  sont  désar- 
més ;  ils  ont  vis-à-vis  du  Yankee  trois  infériorités  qui  résultent  de 
leur  formation  communautaire  pastorale  : 

1°  Ils  ne  tiennent  pas  à  leur  pays  d'adoption,  par  conséquent  ils 
sont  toujours  plus  disposés  à  décamper  qu'à  résister  sérieusement. 

2°  Ces  commerçants  n'ont  pas  de  réserves  financières  pour 
faire  face  à  une  crise  sérieuse.  L'argent  gagné  et  économisé  ne 
sert  pas  à  alimenter  les  affaires,  à  les  développer,  à  les  renou- 
veler; il  est  tout  simplement  importé  en  France  et  par  conséquent 
perdu  au  point  de  vue  commercial.  L'entreprise,  périodiquement 
interrompue,  doit  être  périodiquement  recommencée  à  nouveau 
et  sur  nouveaux  frais.  Tout  esprit  de  suite  est  impossible  et  toute 
crise  doit  être  fatale. 

3°  En  cas  de  crise,  ce  commerce  ne  pourrait  se  sauver  qu'en 


48  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

renoQçant  à  ses  procédés  routiniers,  en  évoluant  pour  s'adapter 
aux  conditions  multiples  et  changeantes  du  marché.  Pour  cela, 
il  faut  beaucoup  d'initiative,  beaucoup  d'audace;  il  faut  ne  pas 
craindre  de  risquer  beaucoup  pour  gagner  beaucoup. 

Or  l'organisation  communautaire  de  ces  maisons  développe 
surtout  l'esprit  de  tradition,  de  prudence  et  d'économie.  Les  ini- 
tiatives hardies  sont  comprimées  et  entravées  par  la  nécessité 
d'agir  toujours  collectivement,  d'obtenir  toujours  l'adhésion  de 
la  majorité  ou  de  la  totalité  des  intéressés. 

Ces  lourdes  et  traditionnelles  machines  ne  peuvent  lutter 
longtemps  contre  les  évolutions  hardies  et  rapides  du  com- 
merçant yankee  qui  déjà  pénètre  le  Mexique  de  toutes  parts  et 
qui,  lui  du  moins,  ne  s'appuie  pas  sur  la  communauté,  mais  sur 
l'action  personnelle  portée  à  sa  plus  haute  puissance,  sur  l'apti- 
tude remarquable  à  renouveler  rapidement  et  sans  cesse  les  pro- 
cédés au  moyen  desquels  on  saisit  la  clientèle  et  on  la  satisfait. 

Et  comme  le  Yankee  ne  vient  pas  seulement  en  commerçant, 
mais  aussi  en  industriel  et  en  colon,  il  s'implante  solidement  dans 
le  pays,  il  y  fait  souche  et  il  crée  ainsi  non  seulement  le  type 
du  fournisseur,  mais  encore  le  type  de  la  clientèle  la  mieux 
adaptée  à  ce  type  de  fournisseur. 

Voilà  la  véritable  manière  de  s'emparer  définitivement  d'un 
pays  et  d'y  implanter  une  race. 

Au  train  dont  s'opère,  dès  maintenant,  cette  implantation,  on 
peut  prévoir  que  l'expansion  des  émigrants  bas-alpins,  déjà 
menacée,  sera  bientôt  arrêtée. 

Je  crois  que  ceci  met  suffisamment  en  lumière  en  quoi  la  for- 
mation communautaire  pastorale  développe  la  puissance  d'expan- 
sion, mais  en  quoi  aussi  elle  la  limite. 

En  tous  cas,  il  est  bien  clair  que  ce  mode  d'expansion  n'est 
plus  à  la  hauteur  des  conditions  actuelles   de  la  vie  sociale. 

Cette  porte  de  sortie  n'ouvre  plus  que  sur  certaines  régions 
arriérées  du  globe,  comme  le  Mexique;  mais  ces  régions  elles- 
mêmes  se  transformciit  actuellement  de  jour  en  jour. 

Edmond  Demollns. 


LA  CRISE  MORALE 


DES  TEMPS  NOUVEAUX 


4 


-c-«~oo»o- 


I 

Peu  d'esprits  rétléchis  contestent  aujourd'hui  que  notre  pays 
traverse  une  crise  morale  aiguë  (1);  on  reconnaît  d'ordinaire 
qu'il  n'y  a  pas  équation  entre  la  tâche  morale  que  les  temps  nou- 
veaux donnent  à  chacun  de  nous  et  nos  dispositions  préexistantes 
à  la  bien  remplir. 

En  affirmant  cette  vérité,  il  n'est  pas  même  nécessaire  de  pren- 
dre parti  sur  la  question  si  discutée,  —  et  sur  laquelle  nous  aurons 
peut-être  l'occasion  de  présenter  plus  loin  quelques  observations, 
—  de  savoir  si  la  génération  de  1850  ou  celle  de  1825  observaient 
plus  fidèlement  que  nous  les  préceptes  de  la  loi  morale  ;  il  suffît 
de  recueillir  les  nombreux  témoignages  de  la  vie  quotidienne,  et 
en  observant  tour  à  tour,  même  sommairement,  les  mœurs  et  la 
manière  d'être  des  classes  aristocratiques  rurale  ou  urbaine,  des 
paysans  ou  des  ouvriers  de  l'industrie,  de  la  petite  bourgeoisie, 
des  étudiants  de  tous  ordres,  du  monde  de  la  finance  ou  de  la 
politique,  on  se  convainc  rapidement  de  l'insuffisante  valeur  mo- 
rale de  beaucoup  d'hommes. 

Ne  peut-on  même  pas  aller  jusqu'à  dire  avec  tel  moraliste 
«  qu'une  abominable  démoralisation  ruine  dans  notre  pays  toutes 
les  assises  de  la  vie  familiale  et  sociale  »,  lorsqu'on  assiste  d'un 
peu  près  au  relâchement  des  mœurs  et  qu'on  s'éclaire  à  la  lecture 
des  journaux  et  des  statistiques,  des  témoignages  des  magistrats 
et  du  compte  rendu  des  enquêtes  parlementaires?  Une  simple 

(l)  Cet  article  ne  s'occupera  que  de  la  situation  morale  en  France,  afin  que  celte 
étude  soit  plus  précise,  mais  il  n'entre  pas  dans  noire  pensée  de  décerner,  par  h  con- 
trario, un  brevet  de  moralité  au\  autres  peuples. 

T.    XXV.  4 


50  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

promenade  dans  les  rues  de  nos  villes  n'atteste  qu^avec  trop  de 
précision  la  dépravation  morale  d'un  grand  nombre  de  gens. 

Cette  démoralisation  est  si  grave  qu'il  n'est  pas  rare  de  l'enten- 
dre proclamer  comme  la  cause  unique  de  tous  les  maux  dont 
notre  société  souiTre  ;  le  jour,  dit-on,  où  les  préceptes  du  décalogue 
seraient  observés,  tous  les  problèmes  de  la  vie  individuelle  ou 
sociale  seraient  par  là  même  résolus. 

La  Science  sociale  proteste  contre  cette  méprise  ;  comme  cette 
erreur  est  tenace,  faisons  remarquer  une  fois  de  plus  qu'en  de- 
hors de  certaines  données  primordiales  la  loi  morale  ne  four- 
nit pas  de  lumière  sur  les  questions,  toutes  concrètes,  et  très  com- 
plexes, qui  se  posent  chaque  jour  devant  nous,  en  nos  qualités 
diverses  de  père  ou  d'époux,  d'ouvrier  ou  de  patron,  de  citoyen  ou 
d'homme  politique  :  comment  dois-je  former  Tintelligence  de  mes 
enfants?  vers  quelles  carrières  dois-je  tourner  leurs  désirs?  quelles 
relations  dois-je  avoir  avec  mes  ouvriers  et  quel  salaire  convient- 
il  de  leur  payer?  faut-il  imposer  davantage  les  valeurs  mobilières, 
ramener  le  service  militaire  à  deux  ans,  ou  transporter  la  gare 
d'Orléans  au  quai  d'Orsay?  autant  de  questions  sur  lesquelles 
les  préceptes  de  la  morale  ne  m'indiquent  pas  de  solution  qui 
suffise.  Force  est  de  reconnaître  la  courte  portée  de  la  formule 
que  nous  donnait^  il  y  a  quelques  jours,  une  excellente  chrétienne  : 
«  En  matière  de  législation,  le  principe  est  simple  :  toute  loi  qui 
est  conforme  à  la  morale  chrétienne  est  bonne,  toute  loi  qui  lui 
est  contraire  est  mauvaise.  »  Voilà  qui  est  simple,  en  effet  ;  mais 
combien  peu  lumineux  ! 

Une  autre  théorie,  tout  aussi  erronée  mais  beaucoup  plus  fré- 
quente, a  été  plus  ou  pioins  ouvertement  professée  par  la  plupart 
des  hommes  qui  ont  le  plus  illustré  notre  siècle  dans  le  domaine 
de  l'industrie,  du  négoce,  de  la  politique,  de  la  science  ou  des 
arts.  On  peut  la  formuler  en  une  ligne  :  la  loi  morale  est  inutile 
et  son  inutilité  démontre  son  inexistence.  Faire  abstraction  de  la 
loi  morale  dans  toutes  les  manifestations  de  l'activité  humaine, 
et  combiner  si  habilement  les  organismes  sociaux  que  le  plaisir 
et  l'intérêt  de  chacun,  collaborant  avec  1rs  forces  de  la  nature, 
suffisent  à  maintenir  dans   l'ordre   le  meilleur    toutes  les   ins- 


LA    CRISE    MORALE    DES    TEMF'S    NOUVEAUX.  î'A 

titutions  et  tous  les  hommes,  telle  a  été  la  décevante  chimère 
poursuivie  par  les  intelligences  les  plus  actives  de  notre  temps.  11 
n'y  aura  plus  besoin  de  parler  de  fidélité  conjugale  à  des  époux 
qui  s'aimeront,  comme  il  n'y  aura  plus  besoin  de  parler  de 
respect  de  l'autorité  publique  à  des  hommes  qui,  par  leur 
bulletin  de  vote,  constitueront  librement  cette  autorité;  il  sera 
superflu  d'enseigner  le  devoir  de  respecter  la  propriété,  lors- 
qu'on aura  trouvé  une  méthode  plus  scientifique  de  réparti- 
tion des  richesses  entre  les  hommes,  et  cette  même  découverte 
rendra  inutile  le  devoir  de  charité  ;  quant  aux  devoirs  envers  la 
Divinité,  ils  sont  supprimés  purement  et  simplement,  sans  être 
remplacés  :  l'existence  de  Dieu  n'est  pas  scientifiquement  dé- 
montrée. L^amour  et  la  science,  la  liberté  et  le  régime  démocra- 
tique, la  diffusion  des  biens  matériels  résoudront,  chacun  dans 
leur  domaine,  les  problèmes  que  nos  pères  ne  pouvaient  résoudre 
qu'avec  le  secours  de  l'impératif  catégorique  de  la  loi  morale  ;  et 
s'il  y  a,  de^ci  de -là,  quelque  maille  trop  lâche  dans  cet  immense 
filet,  —  par  exemple,  au  sujet  du  respect  des  bonnes  mœurs  et 
delafécondité  de  la  race,  —  «  les  Lois  de  la  Vie  »  se  chargeront  de 
combler  la  lacune;  car,  on  l'oublie  trop,  les  forces  de  la  nature 
exécutent  par  elles-mêmes  leur  œuvre  déterminée  et,  dans  une 
société  scientifiquement  organisée,  leur  collaboration  est  loin 
â'être  négligeable. 

Sous  le  bénéfice  d'une  réserve  importante  que  nous  formulerons 
plus  loin,  on  ne  peut  que  condamner  cette  étrange  théorie;  tous 
les  Homais  du  siècle  n'y  peuvent  rien,  cette  doctrine  a  fait  une 
banqueroute  retentissante  et  c'est  une  grande  joie  de  constater 
que,  depuis  sept  ou  huit  ans,  beaucoup  d'esprits  qui  l'avaient 
autrefois  adoptée  commencent  à  la  répudier.  Par  une  étrange 
malignité  du  sort,  on  a  vu  les  enfants  mêmes  des  poètes  et  des 
auteurs  dramatiques  qui  avaient  le  plus  méconnu  la  nécessité  de 
la  loi  morale  pour  la  constitution  de  la  famille,  contracter  des 
mariages  hâtivement  brisés  par  la  désunion  et  le  divorce  ;  l'ac- 
croissement des  salaires  et  la  meilleure  répartition  des  richesses 
n'ont  pas  rassasié  les  appétits,  et  c'est  précisément  dans  les  milieux 
où  le  progrès  du  bien-être  matériel  est  le   plus  sensible  que  les 


52  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

réclamations  sont  les  plus  violentes;  de  même,  le  bulletin  de  vote 
n'a  pas  supprimé  la  rébellion,  et  les  forces  révolutionnaires  en- 
rôlent surtout  leurs  recrues  dans  les  centres  où  l'individu  se  mon- 
tre le  plus  disposé  à  user  de  ses  prérogatives  électorales  et  en 
connaît  mieux  la  valeur  :  ainsi  la  Providence,  afin  de  mieux  con- 
vaincre ceux  qui  font  un  usage  loyal  de  leurs  yeux  et  de  leurs 
oreilles,  a  permis  que  la  crise  éclatât  avec  une  violence  spéciale 
dans  les  milieux  où  l'évolution  était  le  plus  avancée.  Quant  aux 
<(  Lois  de  la  Vie  »,  chères  aux  biologistes  et  aux  médecins,  il  faut 
croire  qu'on  professe  une  opinion  erronée  sur  les  conditions  dans 
lesquelles  elles  opèrent  (1),  car  elles  n'ont  pas  rempli  la  mission 
qui  leur  avait  été  confiée;  notamment  elles  ne  nous  ont  pas 
protégés  contre  le  lléau  de  la  dépopulation. 

Les  préceptes  de  la  loi  morale  conservent  donc,  en  cette  fin  du 
dix-neuvième  siècle,  toute  la  force  qu'ils  avaient  pour  les  généra- 
tions précédentes,  et  l'expérience,  toujours  impitoyable,  a  détruit 
l'illusion  de  ceux  qui  espéraient  n'avoir  plus  besoin  de,  leur  auto- 
rité. Sans  doute,  quelques  esprits  dont  la  conviction  est  robuste, 
ou  feint  de  l'être,  persistent  dans  leurs  espérances  en  affirmant 
que  l'on  ne  peut  encore  juger  le  résultat,  puisque  rorganisation 
scientifique  de  la  société  moderne  n'est  pas  encore  assez  avancée  ; 
mais  l'observation  des  faits  ne  favorise  guère  ces  espérances,  car 
elle  démontre,  comme  nous  le  disions  plus  haut,  que  la  crise  mo- 
rale s'aggrave  dans  les  milieux  où  l'on  constate  à  la  fois  les  pro- 
grès plus  rapides  de  l'évolution  et  le  déclin  du  respect  de  la  loi 
morale.  C'est  là  un  fait,  et  il  est  de  première  importance. 

Il  est  donc  vrai  qu'il  existe  une  loi  morale  ;  ce  n'est  pas  la  seule 
loi  qu'il  importe  à  l'homme  d'observer  sur  la  terre,  mais  la  vie 
familiale  et  la  vie  sociale  ne  se  peuvent  constituer  normalement, 
si  elle  est  violée. 

Le  problème  apparaît  ainsi  dans  toute  sa  netteté  :  Puisqu'il 
existe  une  loi  morale  que  la  société  no  peut  méconnaître  sans 
déchoir,  pourquoi  tant  d'hommes  sont-ils,  à  notre  époque,  infi- 
dèles au  devoir  moral?  Pourquoi   y  a-t-il   une  rupture  d'équi- 

(1)  II  n'enire  pas  du  tout  dans  notre  pensée,  bien  au  contraire,  de  nier  l'existence  et 
la  singulière  puissance  de  ces  forces. 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  o3 

libre  certaine  entre  les  obligations  morales  que  la  vie  impose  à, 
chacun  de  nous  et  notre  aptitude  à  les  respecter?  Sans  doute  le 
mal  séduira  toujours  un  grand  nombre  d'hommes,  mais  plusieurs 
affirment  que  ce  nombre  augmente  sensiblement  et,  en  tous  cas, 
il  importe  de  conquérir  sur  l'immoralité  les  nombreuses  et  re- 
doutables positions  qu'elle  occupe  actuellement.  A  quel  remède 
pourrait-on  recourir? 

Quand,  tenant  les  yeux  grands  ouverts,  on  réfléchit  attentive- 
ment sur  ce  problème,  on  fait  bientôt  une  remarque  curieuse  (1)  : 
on  s'aperçoit  que  le  problème  s'éclaire  à  mesure  que  l'on  observe 
avec  plus  de  précision,  non  pas  les  vices  des  personnes  déshon- 
nètes,  mais  les  qualités  des  personnes  vertueuses,  la  conception 
qu'elle  se  font  de  la  vertu  et  la  manière  dont  elles  respectent  la 
loi  morale;  et  on  arrive  bientôt  à  cette  conchision  :  La  moralisa- 
tion  de  notre  société  contemporaine  n'est  possible  qu'à  la  con- 
dition de  pratiquer  la  vertu  autrement  que  ne  le  font  générale- 
ment les  personnes  vertueuses. 

Ceci  semble  un  paradoxe,  et  pourtant  de  courtes  observations 
suffisent  à  démontrer  l'exactitude  de  cette  conclusion. 

C'est  un  truisme  que  de  dire  que  le  mal  ne  trouverait  plus 
d'adeptes  si  l'on  pouvait  convertir  les  mauvais  au  bien  et  empê- 
cher les  bons  de  devenir  mauvais.  Or,  pour  réaliser  cette  double 
entreprise,  il  ne  faut  compter  que  sur  les  personnes  vertueuses  et 
on  ne  peut  agir  que  par  leur  entremise. 

Sans  doute,  il  peut  arriver  que  certaines  personnes,  qui  avaient 
depuis  longtemps  pris  l'habitude  de  violer  leurs  obligations  mo- 
rales, reviennent  soudainement  à  la  pratique  de  la  vertu^  sans 
qu'on  puisse  indiquer  l'influence  extérieure  qui  a  été  l'origine 
première  de  cette  conversion  ;  mais  ces  cas  individuels  sont  bien 
peu  nombreux  et,  d'ordinaire,  le  retour  au  bien  ne  se  produit 
que  par  l'action  des  gens  vertueux  dont  la  constance  finit  par 
triompher  des  habitudes  perverses  de  leurs  frères  :  on  connaît  fort 


(1)  En  ivalité  la  surprise  que  l'on  éprouve  est  elle-même  surprenante,  car  la  Science 
sociale  re{»ose  tout  entière  sur  ce  principe  premier  :  L  étude  et  lobservalion  des  or- 
ganismes sains  peuvent  seules  conduire  à  la  connaissance  des  remèdes  qui  conviennent 
aux  organismes  malades. 


54  LA  SCIENCE    SOCIALE. 

^  bien  cette  vérité  en  Angleterre,  où  tant  de  personnes,  soit  séparé- 
ment, soit  collectivement,  prennent  à  tâche  de  développer  les 
vertus  morales  de  leurs  concitoyens  :  ainsi  l'ivrognerie,  qui  aug- 
mente en  France,  n'a  diminué  en  Angleterre  que  sous  la  pression 
des  sociétés  de  tempérance. 

D'autre  part,  il  est  aussi  manifeste  que  la  plupart  des  individus 
qui  mènent  une  vie  licencieuse  ou  irrégulière  ont,  pendant  une 
période  plus  ou  moins  longue,  pratiqué  la  vertu.  Sans  doute  ici 
encore,  il  y  a  des  exceptions;  pour  certaines  personnes  la  débau- 
che a  été  lïssue  naturelle  vers  laquelle  les  conduisaient  fatale- 
ment les  influences  funestes  auxquelles  elles  ont  été  soumises  dès 
leur  plus  jeune  âge  et,  dans  les  grandes  villes  surtout,  il  y  a  de  ces 
enfants  au  sujet  desquels  on  se  demande  avec  anxiété  comment 
il  serait  possible  qu'ils  fussent  plus  tard  des  hommes  vertueux  ; 
mais  à  côté  de  ces  recrues  inconscientes,  il  y  a  les  recrues  bien 
plus  nombreuses  formées  par  les  jeunes  gens  des  deux  sexes 
qui  «  abandonnent  délibérément  le  sentier  du  devoir  pour 
suivre  la  grande  route  de  la  perdition  » . 

Il  faudrait  diminuer  le  nombre  de  ces  désertions. 

Ainsi,  soit  que  l'on  se  préoccupe  de  ramener  au  bien  les  mau- 
vais, soit  que  l'on  s'efforce  d'empêcher  le  nombre  des  méchants  de 
s'accroître,  il  est  bien  vrai cjue  c'est  la  vertu  des  personnes  vertueuses 
qu'il  faut  observer,  que  c^est  par  elle  et  sur  elle  qu'il  faut  agir. 

La  conclusion  est  plaisante,  dira-t-on  :  ou  bien  elle  signifie 
que  les  personnes  vertueuses  ne  sont  pas  assez  vertueuses  et  ont 
le  tort  d'avoir  des  défauts,  ce  qui  est  notoirement  connu,  ou  bien 
elle  signifie  qu'il  faudrait  modifier  la  vertu  des  personnes  ver- 
tueuses, ce  qui  est  une  absurdité. 

Le  premier  terme  du  dilemme  est  exact;  examinons  le  second 
et  voyons  si  parfois  la  méthode  d'observation  ne  transformerait 
pas  cette  absurdité  apparente  en  une  réalité  certaine. 

Pour  démontrer  l'exactitude  de  cette  absurdité  prétendue,  les 
faits  apportent  un  triple  témoignage. 

D'abord,  on  constate  que  de  deux  personnes  qui  paraissent  et 
qui  sont  également  vertueuses,  l'une  a,  pour  encourager  son 
prochain  dans  la  voie  du  bien  ou  le  tirer  du  vice,  une  action  et 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  55 

une  force  que  l'autre  n'a  pas;  et.  quand  on  analyse  avec  atten- 
tion les  causes  de  cette  inégalité,  on  remarque  qu'elle  n'est  pas 
due  à  la  valeur  intellectuelle  plus  grande  de  l'une  de  ces  person- 
nes, mais  à  la  forme  de  sa  vertu,  à  l'application  spéciale  qu'elle 
fait  de  la  loi  morale. 

En  second  lieu,  on  constate  que,  de  deux  personnes  qui  pa- 
raissent et  qui  sont  également  vertueuses,  l'une  est  capable  d'of- 
frir au  mal  une  résistance  dont  l'autre  est  incapable  ;  si  l'on 
analyse  avec  perspicacité  les  causes  de  cette  inégalité,  on  constate 
qu'elles  se  trouvent  non  pas  tant  dans  le  degré  de  vertu  de  cha- 
cune de  ces  personnes,  que  dans  la  manière  dont  elles  ont  pra- 
tiqué la  vertu.  Évidemment  ce  jeune  homme  de  tel  collège,  cette 
jeune  domestique  de  telle  province  de  la  France  étaient  vertueux 
d'une  autre  manière  que  ce  jeune  homme  de  tel  autre  collège, 
({ue  cette  domestique  de  telle  autre  région;  dans  leur  milieu  d'o- 
rigine, les  uns  et  les  autres  pratiquaient  également  la  vertu  et  il 
eût  été  impossible  de  discerner  ceux  dont  la  valeur  morale  était 
la  plus  haute,  et  pourtant  la  transplantation  a  été  pour  les  uns 
l'occasion  d'une  chute  que  les  autres  ont  évitée. 

Enfin,  un  troisième  fait  d'expérience  personnelle  quotidienne 
vient  aussi  nous  convaincre  de  la  diversité  des  formes  de  la  vertu 
et  nous  remarquons  que  les  unes  excitent  en  nous  une  admiration 
et  un  respect  que  nous  ne  ressentons  pas  pour  les  autres.  Qui  de 
nous  rencontrant,  dans  ses  relations  d'affaires  ou  d'agrément,  une 
personne  dont  l'honorabilité  et  la  moralité  parfaite  étaient  cer- 
taines, ne  s'est  pas  pris  à  dire  :  «  Voilà  un  excellent  homme, 
ses  intentions  sont  très  bonnes,  il  n'est  pas  inintelligent,  il  veut 
le  bien  avec  sincérité,  et  pourtant  rien  n'est  plus  sûr  pour  moi 
que  son  impuissance;  en  affaires,  il  se  fera  «  rouler  »;  il  ne 
dirigera  pas  utilement  les  intérêts  moraux  ou  matériels  qui  lui 
sont  confiés  et  les  méchants  auront  de  l)eaux  moments  avec 
lui  ». 

Ce  qu'il  faut  noter  dans  cette  impression,  afin  d'en  dégager 
une  conclusion  scientifique,  c'est  qu'elle  n'est  pas  accompagnée 
dans  l'esprit  de  la  conviction  que  le  personnage  en  question 
soit  sot  ou  inintelligent  :  on  ne  peut  davantage  signaler  dans  sa 


56  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

vertu  aucune  défaillance  grave  ;  et  pourtant  on  se  retire  avec  le 
sentiment  pénible  qu'il  est  voué  à  réchec  et  à  la  défaite;  on  se 
dit  que  non  seulement  il  ne  réalise  pas  un  type  d'homme  tel 
qu'on  peut  le  désirer,  mais  même  qu'il  est  désirable  qu'on  ne 
lui  ressemble  pas.  Puis  à  mesure  que  l'analyse  et  la  réflexion 
précisent  davantage  la  pensée,  on  se  prend  à  formuler  tout  bas 
ces  deux  conclusions,  dont  le  caractère  fâcheux  ne  diminue 
pas  la  certitude  :  Cet  homme  n'aura  sûrement  aucune  action 
pour  empêcher  le  mal  autour  de  lui,  je  le  regrette  en  un 
certains  sens,  mais  je  le  comprends  très  bien;  de  plus,  la  forma- 
tion morale  qu'il  a  reçue  ou  qu'il  a  délibérément  choisie,  lui  a 
été  nuisible;  elle  a  partiellement  déformé  sa  nature. 

Ici,  M.  Prudhomme  nous  arrête  et,  esquissant  de  la  main  droite 
un  geste  indigné,  il  nous  accuse  de  blasphème,  car  il  est  impos- 
sible que  l'observation  de  la  loi  morale  soit  pour  qui  que  ce  soit 
une  cause  de  déformation  ;  et,  reprenant  l'objection  théorique 
formulée  plus  haut,  il  ajoute  que  «  la  loi  morale  est  absolue 
et  éternelle;  dès  lors  il  ne  peut  être  question  d'y  rien  chan- 
ger; quant  aux  personnes  vertueuses  qui  ont  été  mises  en 
cause,  puisqu'il  est  établi  par  hypothèse  qu'elles  observent  fidè- 
lement la  loi  morale,  on  ne  saurait  davantage  leur  demander  de 
modifier  leur  conduite.   » 

Essayons  de  répondre  d'une  manière  complète  à  cette  objection 
qui  est  la  négation  directe  de  la  vérité  expérimentale  que  nous 
nous  proposons  de  démontrer  dans  ces  articles  ;  aussi  bien  elle  est 
l'origine  de  toutes  les  erreurs  commises  par  un  grand  nombre 
de  personnes  vertueuses  dans  la  direction  de  leur  vie  morale. 

L'année  dernière,  nous  avons  rencontré  dans  un  comté  du 
Midland,  en  Angleterre,  wn  f armer  qui  s'était  ruiné  à  cultiver  du 
froment  :  pourtant  il  connaissait  la  chimie  agricole,  il  avait 
analysé  les  lois  diverses  qui  président  à  la  végétation  des  plantes, 
ses  terres  étaient  merveilleusement  entretenues^  le  coût  de  la 
main-d'œuvre  était  ramené  chez  lui  au  taux  le  plus  bas,  son  ou- 
tillage agricole  était  le  plus  perfectionné  qu'il  y  eût;  il  avait 
même  contribué  à  l'amélioration  de  plusieurs  variétés  de  se- 
mences et  d'une  race  de  moutons;  et  pourtant  il  s'était  ruiné. 


LA    CRISE   MORALE    DES    TF:MPS    NOUVEAUX.  i)  i 

Au  delà  de  l'Atlantique,  dans  les  plaines  du  Minnesota,  et  des  Da- 
kotas,  des  hommes  dont  les  forces  physiques  n'étaient  pas  supé- 
rieures aux  siennes,  à  peine  aussi  laborieux  que  lui-même  et 
totalement  ignorants  des  méthodes  scientifiques,  cultivaient  aussi 
du  froment,  et  c'étaient  ceux-là  qui  le  ruinaient.  Leur  travail  les 
enrichissait  et  procurait  aux  autres  du  pain  à  meilleur  marché, 
tandis  que  le  labeur  de  ce  (armer  anglais  était  nuisible  à  lui- 
même  et  à  sa  famille,  et  sans  profit  pour  personne. 

Cette  comparaison,  qui  est  mathématiquement  exacte,  nous 
fournit  la  démonstration  complète  que  nous  cherchons.  Les  lois 
de  la  chimie  agricole  sont  absolues  et  éternelles  et  pourtant 
l'homme  doit  en  faire,  sous  peine  de  ruine,  des  applications 
différentes  suivant  les  temps  et  les  lieux,  et  celui-là  ne  tarde 
pas  à  être  puni  de  son  erreur  qui  pense  que  le  succès  est  assuré 
au  cultivateur  qui  applique  avec  le  plus  de  vigilance  et  de  soin 
telle  loi  de  la  chimie  agricole  :  il  s'est  efforcé  de  bien  appliquer 
cette  loi,  mais  il  a  omis  de  rechercher  si  l'application  de  cette 
loi  était  opportune,  dans  telles  circonstances  déterminées;  il 
échoue  misérablement,  ni  plus  ni  moins  que  l' agriculteur  pa- 
resseux ou  que  r agriculteur  ignorant,  et  il  est  dépassé  par  des 
agriculteurs  moins  laborieux  ou  moins  instruits.  Ainsi  en  est-il  de 
la  loi  morale;  sans  doute  elle  est,  comme  on  aime  à  le  répéter, 
éternelle  et  absolue,  mais  cette  formule,  qui  exprime  une  vérité 
fondamentale,  n'a  point  le  pouvoir  lumineux  qu'on  lui  suppose. 
S'il  est  de  Tessence  de  la  loi  morale  d'être  absolue,  il  est  aussi  de 
l'essence  des  applications  que  l'homme  doit  en  faire  d'être  rela- 
tives et  contingentes,  et  il  importe  de  discerner  dans  chaque 
circonstance  la  forme  que  doit  revêtir  notre  capacité  de  pra- 
tiquer la  vertu.  Cette  forme  varie  suivant  les  temps  et  les  lieux, 
et  cette  variation  est  tellement  profonde  qu'il  peut  arriver,  et 
qu'il  arrive  effectivement,  que  l'effort  méritoire  fait  par  riiomnie 
pour  s'élever  dans  une  direction  déterminée  à  un  certain  degré 
de  vertu,  devienne  nuisible  si  cet  homme  change  de  milieu  : 
ainsi  les  qualités  qu'un  Anglais  doit  posséder  pour  être  un  bon 
citoyen  seront  pour  lui-même  et  pour  la  collectivité  une  source 
de  conflits,  s'il  devient  sujet  russe,  et  la  réciproque  serait  vraie; 


58  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

à  l'inverse,  une  excellente  mère  de  famille  napolitaine  ne  lais- 
sera que  trop  apparaître  les  lacunes  de  sa  formation  morale,  si 
elle  est  obligée  de  suivre  son  maria  Chicago  ou  à  San-Francisco. 

Ces  vérités  sont  évidentes,  et  la  diversité  des  temps  peut  pro- 
duire, dans  un  même  pays,  des  effets  semblables  à  ceux  que  pro- 
duit, à  une  même  époque,  la  diversité  des  lieux  :  ainsi,  pour 
reprendre  les  mêmes  exemples,  la  forme  de  vertu  que  devaient 
préférer  en  France  l'épouse  vertueuse  ou  le  «  féal  sujet  »  au 
quinzième  ou  au  dix-septième  siècle,  n'est  plus  celle  qui  doit 
être  recommandée  à  la  mère  de  famille  ou  au  citoyen  de  notre 
époque;  les  unes  et  les  autres  ont  eu  pour  devoir  d'être  des 
épouses  vertueuses  et  de  bons  citoyens,  mais  la  manière  de  pra- 
tiquer ce  devoir  a  singulièrement  changé  (1). 

Dans  certaines  sociétés,  ces  transformations  sociales  à  Tinté- 
rieur  d'un  même  pays  peuvent  présenter  pour  les  personnes 
vertueuses  de  ce  pays  un  danger  spécial  et  très  grave;  tandis 
que  les  émigrants  polonais  ne  vont  pas  à  Chicago  sans  le  savoir 
et  sans  que  le  contraste  des  deux  milieux  les  frappe  (2),  Thomme 
qui  reste  chez  lui  ne  s'aperçoit  pas  toujours  des  modifications  que 
subit  le  milieu  dans  lequel  il  vit;  il  peut  se  trouver  dans  des  dis- 
positions morales  telles  qu'elles  le  portent,  alors  même  que  ces 
modifications  lui  seraient  connues,  à  ne  pas  en  saisir  la  valeur 
morale,  voire  à  les  juger  comme  immorales,  et,  par  suite,  sa 
vertu  même  l'engagera  à  leur  résister.  11  élèvera  ses  enfants  dans 
cet  esprit  et  si  l'évolution  du  milieu  est  rapide,  on  constatera  un 
conflit  manifeste  entre  la  formation  morale  de  toute  une  catégorie 
de  personnes  vertueuses  et  les  formes  de  vertu  qu'exige  la  société 
au  sein  de  laquelle  elles   vivent. 

(1)  Il  importe  d'éviter  ici  toute  équivoque  et  il  ne  faudrait  pas  croire  que  la  mo- 
dification ne  porte  que  sur  l'acte  matériel  à  accomplir,  mais  que  la  disposition  morale 
qui  pousse  l'homme  à  accomplir  cet  acte,  quel  qu'il  soit,  demeure  la  même.  La  mo- 
dification atteint  l'un  et  l'autre,  mais  elle  n'est  étudiée  dans  ces  articles  qu'en  tant 
qu'elle  atteint  la  disposition  morale  elle-même.  Ainsi,  pour  reprendre  un  exemple  cité 
au  texte,  non  seulement  les  bons  citoyens  français  onl  aujourd  hui  à  accomplir  des 
actes  matériels  bien  différents  de  ceux  que  les  loyaux  sujets  du  quinzième  et  du  sei- 
zième siècles  devaient  accomplir,  mais  leurs  dispositions  morales  sont  totalement 
changées. 

(2)  On  pourrait  aussi  remarquer  que,  lorsqu'ils  partent  sans  esprit  de  retour,  ils 
partent  avec  la  pensée  de  s'adapter  au  milieu. 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  50 

Alors  se  développe  ce  que  l'on  appelle  une  crise  morale  ;  cette 
crise  est  d'autant  plus  aiguë  que  l'erreur  des  personnes  ver- 
tueuses les  conduit  à  des  échecs  répétés  dans  tous  les  efforts 
qu'elles  font  pour  organiser  la  vie  familiale  et  sociale  sur  un 
modèle  suranné,  tandis  que  l'immoralité  fréquexite  de  leurs  ad- 
versaires plus  heureux  s'accroît  sans  cesse.  En  effet,  l'action  sa- 
lutaire et  moralisatrice  des  bons  n'est  plus  là  pour  retenir  les 
dépravés  :  les  insuccès  des  premiers  excitent  la  méfiance  et  le 
mépris  des  seconds,  et  l'immoralité  des  seconds  engage  les 
premiers  à  persister  avec  plus  de  fermeté  dans  leur  erreur. 
On  entend  alors  dans  la  bouche  des  représentants  reconnus  de 
la  loi  morale  la  fameuse  phrase  :  «  Voilà  bien  où  mènent  ces 
belles  tentatives  orgueilleuses!  »  tandis  que  leurs  adversaires 
répètent  de  leur  côté  :  «  Voilà  bien  l'impuissance  de  ces  hom- 
mes qui  voudraient  nous  maintenir  dans  la  soumission  à  une  loi 
morale  démodée  I    » 

La  crise  continue  et  s'aggrave,  jusqu'au  jour  où  apparait 
enfin  à  l'horizon  une  lueur  d'abord  incertaine  :  pour  la  pre- 
mière fois,  les  soldats  des  deux  troupes  ennemies  se  tendent  la 
main;  ils  s'accordent  à  injurier  les  audacieux  qui  les  invitent  à 
porter  leurs  regards  vers  l'astre  nouveau  d'une  morale  mieux 
appliquée  :  «  Ce  sont  des  sacristains!  »  s'écrient  les  uns,  «  Ce 
sont  des  francs-maçons  !  w  vocifèrent  les  autres,  et  tous  s'ac- 
cordent à  proclamer,  dans  un  sens  différent,  qu'il  ne  saurait 
exister  aucune  alliance  entre  l'antique  loi  morale  et  les  théories 
nouvelles.  Et  pourtant  la  petite  cohorte  des  audacieux  persiste 
à  tourner  ses  regards  vers  l'astre  nouveau;  elle  fait  peu  à  peu 
de  nouvelles  recrues  en  dépit  des  accidents  du  chemin,  et  les 
petites  mésaventures  survenues  à  quelques-uns  de  ses  membres, 
et  dont  les  deux  partis  se  réjouissent,  n'arrêtent  pas  ses  pro- 
grès. Au  bout  de  quelque  temps,  les  hommes  de  bonne  foi,  à 
quelque  camp  qu'ils  appartiennent ,  se  demandent  avec  anxiété 
si  cet  astre  n'est  pas  le  soleil  qui  se  lève. 

Nous  venons  de  retracer  dans  cette  page  le  schéma  abstrait  et 
sec  des  batailles  que  se  sont  livrées,  pendant  le  cours  de  ce  siècle, 


60  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

les  défenseurs  et  les  adversaires  de  la  loi  morale.  Revenons  main- 
tenant anx  faits  concrets  et  examinons  successivement  les  ques- 
tions suivantes  :  Quelle  a  été  la  forme  de  vertu  qui  a  paru  la 
plus  estimable  aux  générations  qui  se  sont  succédé  jusque  vers 
le  milieu  de  ce  siècle?  En  quoi  cette  formation  morale  a-t-elle 
mal  servi  la  cause  de  la  moralité  et  favorisé  le  développement 
des  mauvaises  mœurs?  Enfin  quelle  application  de  la  loi  morale 
se  recommande  plus  spécialement  aux  personnes  vertueuses  de 
notre  temps,  afin  de  restaurer  en  France  le  respect  du  Déca- 
le gue? 

II 

Quelle  a  été,  jusque  vers  le  milieu  de  ce  siècle,  la  forme  de 
vertu  le   plus  préconisée  et  jugée  la  meilleure? 

Si  Ton  nous  demandait  de  formuler  notre  réponse  en  une 
phrase  unique,  nous  dirions  volontiers  que  la  disposition  géné- 
rale à  accepter  loyalement  et  pleinement  l'état  de  fait  que  chaque 
homme  trouvait  à  sa  naissance  et  à  concourir  à  son  maintien  était 
la  forme  par  excellence  de  la  vertu  :  cette  disposition  recevait, 
suivant  les  cas,  le  nom  de  soumission,  de  docilité,  de  douceur, 
d'obéissance,  de  respect,  de  résignation,  etc.,  et  on  aimait  à  la 
retrouver  dans  tous  les  actes  de  ceux  que  Ton  considérait  comme 
les  plus  vertueux.  Faire  le  bien  consiste  surtout  à  supprimer  en 
soi  les  penchants  mauvais  de  la  nature;  le  développement  des 
facultés  agissantes  ne  tient  qu'une  place  très  secondaire  dans  la 
vie  morale  telle  qu'on  la  conçoit,  car  la  docilité  et  l'obéissance 
sont  prisées  à  un  si  haut  prix  que  l'éducation  de  la  jeunesse  ne 
pousse  guère  au  développement  de  la  personnalité. 

Pourquoi,  en  efTet,  cultiver  une  vertu  dont  on  n'aurait  guère 
l'occasion  de  faire  usage,  et  qui  risquerait  de  nuire  à  Tépa- 
nouissement  de  la  vertu  la  plus  nécessaire? 

11  est  inutile  de  critiquer  ou  de  vanter  à  priori  cette  dispo- 
sition générale  de  l'âme;  il  est  plus  scientifique  et  plus  sage  de 
l'expliquer.  Disons  brièvement  comment  elle  résultait  de  l'état 
social    du   moment   et    comment  tous  les   organismes    sociaux 


LA    CiaSE    MORALE    DES    TEMPS    NOUVEAUX.  f)l 

étaient  constitués  de  tellesorte  qu'ils  n'auraient  pu  vivre  sans  elle. 

Voici  d'abord  la  famille.  L'autorité  du  p<M'c,  la  soumission 
de  la  femme  et  des  enfants  sont  les  deux  assises  sur  lesquelles 
elle  repose.  Le  chef  de  famille  désigne  à  chacun  des  fils  la  car- 
rière qu'il  devra  embrasser,  ou  la  situation  dont  il  devra  se  con- 
tenter; la  coutume  des  ancêtres  règle  la  répartition  du  patri- 
moine, et  ce  règlement  peut,  par  le  régime  des  substitutions 
fidéicommissaires,  atteindre  les  générations  les  plus  lointaines  : 
les  couvents  et  les  fonctions  ecclésiastiques  recevront  ceux  des 
enfants  que  le  père  et  la  coutume  destinent  au  célibat  et  qui  ne 
doivent  pas  diminuer  la  part  héréditaire  de  leurs  frères. 

Dans  cette  combinaison  savante,  chaque  chose  et  chaque  per- 
sonne sont  bien  à  leur  place,  à  condition  que  les  enfants  soient 
dociles  et  que  le  tempérament  plus  vigoureux  des  uns  ne  vienne 
pas,  par  la  rébellion,  troubler  la  vie  des  autres.  Que  le  fils  du 
châtelain  refuse  de  continuer  au  manoir  la  vie  de  son  père,  que 
la  jeune  fille  refuse  d'entrer  au  couvent,  et  l'édifice  tout  entier 
s'écroule;  ilfaut  à  tout  prix  éviter  un  pareil  malheur;  aussi 
l'éducation  doit-elle  avant  tout  empêcher  l'éclosion  de  ces  mau- 
vais sujets  et  de  ce  mauvais  esprit. 

D'innombrables  traits  empruntés  à  la  vie  familiale  des  classes 
supérieures  au  dix-septième  et  au  dix-huitième  siècle  pourraient 
être  cités  ici  pour  appuyer  ces  allégations;  contentons-nous 
de  rapporter  le  trait  suivant,  qui  nous  est  fourni  par  une  famille 
contemporaine.  Il  y  a  quelque  trente  années,  un  père  de  famille 
dont  le  nom  était  précédé  d'une  particule,  et  qui,  détail  signi- 
ficatif, habitait  l'Ile  Saint-Louis,  avait  cinq  fils  et  une  fille;  sa 
fortune,  sans  être  considérable,  était  très  suffisante.  Dès  que  la 
jeune  fille  commença  à  atteindre  l'âge  de  la  réflexion,  ses  parents 
lui  exposèrent  tranquillement  qu'elle  devait  arranger  sa  vie  en 
dehors  de  toute  idée  de  mariage  :  «Nous  ne  pouvons,  lui  dirent- 
ils,  te  donner  une  dot  suffisante  pour  que  tu  te  maries  sans 
déchoir;  tes  frères,  grâce  à  leur  nom,  se  marieront  aisément, 
mais  tu  es  évidemment  destinée  au  célibat.  »  Et  la  jeune  tille 
accepta  parfaitement  cette  décision  paternelle,  qui  lui  parut 
très  sage  :  elle  n'en  souffrit  d'aucune  manière.  Que  l'on  songe  à 


6^  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

réducation  qui  est  nécessaire  pour  qu'une  pareille  chose,  que 
beaucoup  jugeraient  aujourd'hui  plus  que  singulière,  ait  été  pos- 
sible, sans  éveiller  aucun  sentiment  de  révolte  ou  de  désespoir 
chez  celle  qui  écoutait  ce  décret! 

Si  de  la  famille  nous  passons  au  travail,  nous  voyons  que 
le  régime  du  travail  exige  aussi  impérieusement  les  mêmes  qua- 
lités. Pour  le  paysan,  cela  n'est  que  trop  évident  et  la  perma- 
nence des  procédés  traditionnels  de  culture  a  développé  en  lui 
plus  qu'en  aucun  autre  l'esprit  de  soumission  et  d'imitation 
poussé  jusqu'à  la  routine;  mais  le  bon  artisan  doit  aussi  se  signa- 
ler par  les  mêmes  vertus  passives.  Les  règlements  de  la  corpo- 
ration ont  fixé,  pour  tous,  les  jours  et  les  heures  de  travail,  les 
matières  premières  qui  doivent  être  employées,  les  outils  dont  on 
doit  se  servir.  Continuer  à  faire  ce  qui  se  fait,  ne  pas  chercher 
à  drainer  la  clientèle  par  Tappàt  d'une  marchandise  de  qualité 
supérieure  ou  de  prix  moins  élevé,  tels  sont  les  devoirs  du  bon 
artisan;  celui  qui  travaille  plus  longtemps,  ou  qui  invente  une 
machine  nouvelle  ou  qui  essaie  de  faire  aussi  bien  avec  une 
matière  première  de  moindre  prix,  celui-là  est  un  perturbateur, 
un  mauvais  sujet. 

Si  nous  considérions  les  deux  autres  grandes  sources  d'influence 
sociale,  l'État  et  l'Église,  nous  verrions  qu'elles  concourent  aussi 
à  développer  l'esprit  de  soumission  et  de  docilité.  On  sait 
comment  la  monarchie  française,  soutenue  par  les  légistes, 
aboutit  à  l'absolutisme  ;  les  États  généraux,  les  Parlements,  les 
organismes  locaux,  tout  cela  a  disparu;  il  n'y  a  plus  d'un  côté 
que  le  roi  et  ses  représentants  et  de  l'autre  que  des  sujets 
[siibjecti)  ;  le  Prince  est  à  lui  seul  l'État,  sa  seule  volonté  suffit 
à  faire  la  loi,  et  le  bon  et  loyal  sujet  doit  obéir  sans  discuter, 
doit  suivre  sans  contrôler.  Qu'il  ne  se  mêle  pas  de  critiquer  ou  de 
donner  des  conseils,  car  le  Prince,  investi  directement  par  Dieu,  et 
à  qui  ((  une  sorte  de  sacrement  »  (1),  le  sacre,  dispense  des  lumières 
spéciales  est  évidemment  le  père  de  tous.  Vit-on  jamais  l'enfant 
s'aviser  d'indiquer  à  son  père  ce  qui  convient  le  mieux  à  son 

(1)  Nous  avons  entendu  tout  récemment  cette  expression  extraordinaire,  et  aujour- 
d'hui considérée  comme  très  peu  orthodoxe,  de  la  bouche  d'un  monarchiste  catholique. 


LA    CRISE   MOHALb:    DES    TEMl'S    NOUVEALX.  6'J 

propre  bonheur?  Aussi,  là  encore,  tout  homme  qui  n'est  point 
préparé  à  l'obéissance  la  plus  passive  est  un  mauvais  sujet,  un 
perturbateur  de  l'ordre  social. 

Enfin,  on  a  décrit  maintes  fois  comment,  au  moyen  ùgc,  l'Église 
était  devenue,  par  Feffet  des  événements  historiques,  le  chef, 
le  protecteur  et  le  représentant  de  tous  les  grands  intérêts  de 
l'Europe  civilisée.  Elle  règle  les  relations  diplomatiques,  fixe  la 
hiérarchie  des  nations,  distribue  les  territoires  et  la  possession 
des  mers,  dépose  les  rois,  intervient  dans  les  affaires  intérieu- 
res des  peuples;  presque  seule,  elle  cultive  la  science  et  la 
philosophie,  donne  un  asile  aux  belles-lettres  et  encourage  les 
arts.  Il  n'est  en  ce  genre  aucune  mission  importante  qu'elle  ne 
remplisse  et  les  collaborateurs  qu'elle  peut  avoir  reconnaissent 
sa  suprématie.  Cette  organisation  fut,  pour  l'Europe,  la  cause  de 
grands  bienfaits  et  le  moyen  d'éviter  de  grands  maux  ;  seule- 
ment un  jour  vint  où  elle  ne  pouvait  plus  fonctionner  utilement 
et  les  hommes  d'Église,  habitués  à  ne  plus  distinguer  entre 
sa  mission  divine  et  les  multiples  missions  humaines  dont  les 
événements  l'avaient  chargée,  ne  purent  comprendre  comment 
il  était  possible  de  confier  à  des  mains  laïques  ces  diverses  fonc- 
tions. Chacune  des  sécularisations  nécessaires  ne  fut  obtenue 
qu'au  prix  de  luttes  parfois  sanglantes,  toujours  ardentes;  les 
guerres  sévissaient  en  Europe  depuis  plus  d'un  siècle,  lorsque  la 
paix  de  Westphalie  posa  définitivement  le  principe  en  vertu 
duquel  les  relations  internationales  des  États  sont  indépendantes 
de  la  confession  religieuse  des  peuples.  On  connaît  les  luttes 
des  puissances  civiles  et  de  la  puissance  religieuse  ;  l'astronomie 
ne  fut  laïcisée  qu'au  prix  des  tribulations  imméritées  de  Galilée 
et  le  grand  fondateur  de  la  philosophie  contemporaine,  Des- 
cartes, vit  son  Discours  sur  la  Méthode  frappé  des  foudres  de 
l'hidex  à  l'époque  même  où  le  fondateur  de  la  science  du  Droit 
des  Gens,  Grotius,  voyait  ses  deux  grands  ouvrages  atteints  des 
mêmes  foudres. 

Joignez  à  cela  les  grands  schismes  du  seizième  siècle  et  vous 
comprendrez  comment  les  hommes  d'Église,  en  présence  de 
l'esprit  d'indépendance  qui  attirait  hors  de  la  maison  maternelle 


04  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

un  grand  nombre  des  enfants  qui,  même  à  l'égard  des  fils 
demeurés  fidèles,  restreignait  les  attributions  de  la  puissance 
religieuse,  crurent  à  la  nécessité  de  renforcer  le  principe  d'au- 
torité et  le  devoir  de  l'obéissance.  Ils  eurent  ou  crurent  avoir  juste 
sujet  de  regarder  avec  méfiance  toute  affirmation  tant  soit  peu 
vigoureuse  de  la  personnalité  humaine,  et  le  bon  chrétien  parut 
briller  surtout  par  son  esprit  de  soumission,  d'abandon  de  soi- 
même,  de  renoncement,  d'obéissance  et  de  résignation  ;  je  n'ose 
dire  que  ce  furent  les  seules  quabtés,  mais  certainement  ce  furent 
celles  qui  se  trouvèrent  le  plus  prisées. 

Aussi,  voyez  quel  sera  l'idéal  moral  poursuivi  par  les  âmes 
dociles  qui  s'efforcent  de  suivre  au  plus  près  les  courants  domi- 
nants dans  l'Église  :  elles  vont  s'enfermer  dans  des  cloîtres  (1)  ; 
leurs  yeux  ne  contemplent  plus  aucune  chose  extérieure  qui  vaille 
la  peine  d'être  regardée  et  leurs  oreilles  n'entendent  plus  que 
des  avis  salutaires  sur  la  nécessité  de  se  renoncer  à  soi-même  et 
de  se  mortifier  ;  on  arrivera  aussi  près  que  possible  du  fameux 
perinde  ac  cadavev. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  sur  la  condition  générale  de  l'an- 
cienne société  parait  si  naturel,  si  normal,  qu'il  faut,  nous 
semble-t-il,  quelque  légèreté  d'esprit  unie  à  une  certaine  dose 
de  confiance  en  sa  propre  perspicacité,  pour  critiquer  la  con- 
duite de  ceux  qui,  dans  les  siècles  passés,  ne  pouvaient  con- 
cevoir la  vertu  que  sous  cette  forme.  Toutes  les  institutions 
sociales,  les  plus  petites  comme  les  plus  grandes,  réclamaient  l'o- 
béissance des  membres  qu'elles  encadraient.  Une  chose  seule  doit 
être  à  jamais  regrettée  :  c  est  la  survivance  de  cette  conception 
de  la  vertu  à  Vétat  social  qui  V avait  engendrée.  Que  l'état  social 
ait  subi  de  profondes  transformations,  personne  ne  le  conteste, 
et  pourtant  les  personnes  les  plus  vertueuses  de  la  société  française 
ont  maintenu  aussi  intégralement  qu'elles  l'ont  pu  leur  concep- 
tion de  la  moralité  et  de  la  vertu. 

(1)  La  nécessite  où  lÉj^lise  se  trouva  de  maintenir  ses  défenseurs  au  milieu  de  la 
société  laïque  atténue  seule  celte  règle  pour  les  ordres  religieux  d'hommes  ;  mais  le 
cloître  resta  universellement  recommandé  pour  les  femmes,  et  on  sait  au  prix  de  quelles 
difticullés  saint  Vincent  do  Paul  parvint  à  fonder  un  ordre  non  cloîtré  de  femmes;  peu 
de  temps  avant  lui.  saint   l'r^nçois  de  Sales  avait  échoué  dans  cotte  tâche. 


LA    CRISE    MORALE    DES    TEMI»S    NOUVEAUX.  65 

Nous  avons  pu,  comme  exemple  d'éducation  familiale,  citer  le 
cas  d'une  femme  qui  n'a  encore  (juc  cinquante-cinq  ans;  des 
exemples  contemporains  attestent  que,  jusque  dans  ces  derniers 
temps,  l'action  de  l'État  et  l'action  d'une  partie  de  l'Église  se  sont 
exercées  dans  le  même  sens  :  l'idée  d'autorité,  même  dans 
les  matières  étrangères  à  la  foi  et  à  la  morale,  domine  le  plus 
souvent  encore  chez  les  catholiques  français. 

Dans  le  domaine  politique.  Napoléon  P'"  et  la  Restauration,  la 
fameuse  Sainte -Alliance  et  la  bourgeoisie  de  1830,  enfin  le  second 
Empire,  jiisquà  ses  dernières  années  (1),  ont  continué  la 
même  tradition  :  vingt-cinq  ans  ne  se  sont  pas  encore  écoulés 
depuis  le  jour  où  les  gens  les  plus  vertueux  de  France  es- 
sayèrent de  restaurer  l'autoritarisme  dans  toute  sa  pureté,  et 
ce  n'est  guère  que  sous  la  poussée  irrésistible  des  forces  sociales 
que  la  troisième  République  est,  à  son  corps  défendant,  obligée 
de  contempler  sans  enthousiasme  la  nécessité  de  commencer  en- 
fin l'éducation  personnelle  des  citoyens;  le  temps  est  passé  où 
l'antimonarchisme  et  l'anticléricalisme  suffisaient  à  grouper  les 
républicains.  Ce  n'est  donc  pas  un  passé  lointain  que  nous  avons 
évoqué  ici,  mais  le  passé  d'hier,  et  des  événements  récents  ont 
seuls  instruit  les  pères  et  les  éducateurs  de  la  jeunesse,  les 
patrons,  les  prêtres  et  les  hommes  politiques  qui  commencent  à 
entrevoir  l'insuffisance  de  la  méthode  ancienne. 


III 

On  peut  ramener  à  deux  résultats  principaux  les  eflets  que 
cette  formation  morale,  mise  au  contact  de  la  société  moderne,  a 
produits  :  d'abord,  en  ne  formant  pas  des  tempéraments  capables 
de  résister  aux  séductions  du  mal,  elle  a  préparé  les  recrues  du 
vice,  le  jour  oùles  autorités  sur  lesquelles  elle  comptait  n'étaient 
plus  là  pour  commander;  en  second  lieu,  elle  a  concouru  à  dis- 
créditer la  loi  morale  et  la  vertu  par  les  preuves  manifestes  d'im- 

(1)  Les  mots  imprimés  en  italique  ne  se  trouvent  ici  que  pour  respecter  la  cou- 
tume qui  distingue  les  deux  systèmes  gouvernementaux  successivement  suivis  par  le 
second  Empire  ;  en  réalité  cette  distinction  est  peu  fondée. 

T.   XXV.  5 


6()  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

puissance  que  donnaient  dans  la  vie  pratique  ceux  qui  avaient  le 
plus  subi  son  influence. 

Dans  le  domaine  matériel,  dans  la  sphère  du  travail  et  des 
carrières,  on  peut,  à  la  rigueur,  résoudre  temporairement  le  pro- 
blème que  chaque  père  de  famille  se  pose  au  sujet  de  ses  enfants, 
au  moyen  de  petites  recettes,  de  trucs  variés,  de  combinaisons 
habiles  :  avoir  peu  d'enfants,  placer  son  argent  en  rentes  sur 
l'État  ou  en  obligations  de  chemins  de  fer,  mener  une  vie  étroite 
afin  d'économiser  et  de  doter  ses  enfants,  faire  de  ses  fils  des 
fonctionnaires  ou  des  Saint-Cy riens,  tout  cela  n'est  pas  très  élevé, 
ni  même  parfois  très  moral;  avec  cette  méthode,  la  race  s'abâ- 
tardit rapidement,  mais  les  individus  peuvent  encore  ajuster  à 
peu  près  leur  petite  existence  et  ils  réussissent  tant  bien  que  mal 
à  se  soustraire  à  la  grande  force  qui  exige  de  chaque  homme  la  ca- 
pacité, l'énergie,  l'initiative  et  le  sentiment  de  la  responsabilité. 

Au  contraire,  dans  le  domaine  du  bien  et  du  mal  les  recettes 
sont  rares  et  presque  totalement  inefficaces  et  les  appareils  pro- 
tecteurs dont  on  s'entoure  disparaissent  rapidement.  Les  bourgeois 
envoient  leurs  fils  à  Saint-Cvr  ou  aux  écoles  de  droit  ou  de  méde- 
cine  dès  qu'ils  ont  atteint  fâge  de  dix-sept  ou  dix-huit  ans  et  les  fils 
des  ouvriers  vont  plus  jeunes  encore  en  apprentissage  dans  les 
ateliers;  de  leur  côté,  les  jeunes  filles  entrent,  suivant  les  cas,  dans 
les  magasins,  les  ateliers  de  couture,  les  écoles  normales  ou  les 
bureauxdu  télégraphe  et  du  téléphone,  à  moins  qu'elles  n'aillent, 
en  qualité  de  domestiques,  loger  dans  les  sixièmes  «  des  maisons 
de  rapport  »  de  Paris. 

Dans  toutes  ces  situations  diverses,  ces  jeunes  gens  se  trou- 
vent sans  guide  et  sans  direction  morale  :  jetés  soudainement  au 
grand  carrefour  de  la  vie,  ils  doivent  faire  preuve  de  personna- 
lité, choisir  librement  entre  le  bien  et  le  mal  et  se  décider  sous  leur 
seule  responsabilité.  En  vérité,  la  formation  morale  qui  leur  a 
été  donnée  n'est-elle  pas  une  amère  dérision  et  ne  peut- 
on  pas  être  surpris  de  la  conduite  de  ceux  qui  ont  cherché  à  édi- 
fier la  moralité  de  leurs  élèves  sur  des  assises  dont  les  devoirs 
d'obéissance,  de  soumission,  d'abdication  de  son  propre  juge- 
ment devaient  former  les  seules  pierres?  On  ne  devrait  pas  recoin- 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  Cû 

mander  l'obéissance,  comme  la  vertu  principale  à  des  jeunes  gcDS 
qui,  à  peine  lancés  dans  la  vie,  ne  trouvent  plus  devant  eux  per- 
sonne pour  les  diriger. 

On  connaît  le  résultat  de  cette  admirable  tactique.  Il  y  a 
désaccord  sur  les  causes  de  la  dépravation,  mais  personne  ne 
conteste  que  le  nombre  des  trahisons  est  considérable.  Chaque 
jour,  de  petits  groupes  désertent  les  rangs  des  défenseurs  de 
la  loi  morale  pour  passer  à  l'ennemi  ! 

Ajoutons  que  la  Providence,  afin  de  mieux  convaincre  d'er- 
reur ceux  qui  donnent  à  leurs  efforts  une  fausse  direction, 
semble  se  plaire  à  rendre  chaque  jour  plus  difficiles  à  con- 
server les  positions  qu'ils  occupent  ;  Fàpreté  de  la  concurrence 
et  le  développement  des  moyens  de  transport  diminuent 
constamment  le  nombre  des  jeunes  gens  que  leurs  parents 
ou  leurs  maîtres  peuvent  soustraire  au  contact  des  influences 
mauvaises,  et  les  séminaristes  eux-mêmes,  les  derniei^  témoins 
d'une  méthode  autrefois  chère  à  tant  d'àmes  élevées,  doivent 
passer  une  année  à  la  caserne  (1).  De  plus,  certaines  carrières 
jusque-là  réservées  aux  hommes  commencent  à  entre-bâiller  leurs 
portes  devant  les  femmes  ;  demain  ces  portes  seront  toutes 
grandes  ouvertes  et  de  nouveaux  problèmes  moraux  se  poseront. 

En  même  temps  que  cette  fausse  application  de  la  loi  morale 
préparait  au  vice  des  recrues  faciles,  elle  accroissait  encore  le 
nombre  des  transfuges  et  l'orgueil  des  ennemis  en  jetant  le  dis- 
crédit sur  la  loi  morale. 

On  sait  comment  ce  siècle  a  développé  dans  des  proportions  in- 
définies la  puissance  de  l'homme.  Cet  être  dont  lesjambes  ne  peu- 
vent qu'avec  peine  supporter  une  marche  journalière  de  quinze  ou 
vingt  kilomètres,  dont  les  bras  ne  peuvent  soulever  que  quelques 
kilogrammes,  dont  la  voix  ne  peut  se  faire  entendre  à  une  faible 
distance,  dont  les  forces  sont  si  fragiles  et  si  peu  alertes,  devenait 

(1)  Il  faudrait  remarquer  aussi  que  l'espace  de  temps  pendant  lequel  l'enfant  est 
soumis  à  l'inlluence  exclusive  de  la  famille,  ou  de  lecole,  tend  plutôt  à  diminuer,  et 
encore  pendant  ce  laps  de  temps,  «  ces  coquines  d'inventions  modernes  »  viennent 
battre  en  brèche  l'autorité  du  pcre  de  famille.  On  pourrait,  à  ce  propos,  transcrire  au 
passif  de  la  bicyclette  de  bien  curieuses  histoires  et  la  voiturette  à  pétrole  ne  dimi- 
nuera pas  les  diflicullés. 


68  LA    SCIENCE    SOCULE. 

soudainement  capable  de  franchir  l'espace  avec  une  vitesse  de 
cent  kilomètres  à  l'heure,  de  soulever  des  poids  de  cent  tonnes, 
de  faire  résonner  le  son  de  sa  voix  à  une  distance  de  plusieurs 
centaines  de  kilomètres  et  de  produire  en  quantités  indéfinies 
toutes  les  choses  nécessaires  à  Tentretien  de  sa  vie.  La  science 
opérait  toutes  ces  transformations,  et  ces  grands  changements  dans 
le  domaine  matériel  n'étaient  que  le  prélude  et  l'origine  de 
changements  plus  grands  encore  dans  le  domaine  intellectuel. 
Les  sciences  anciennement  connues  étaient  renouvelées,  et  de 
nouvelles  se  constituaient  à  Tenvi. 

Or,  il  se  trouva  que  cet  immense  et  merveilleux  mouvement, 
dontceux  qui  croient  en  Dieu  ne  célébreront  jamais  assez  lagran- 
deur,  fut  loin  de  susciter  l'enthousiasme  de  beaucoup  de  cathoh- 
ques  :  ils  semblaient  être  si  profondément  pénétrés  de  la  fai- 
blesse humaine,  qu'ils  refusèrent  de  croire  à  l'orthodoxie  de 
cette  singulière  expansion  de  la  puissance  de  ce  «  ver  de  terre  » . 
Grégoire  XVI  défendit  jusqu'à  sa  mort  qu'aucun  fil  télégraphique 
et  aucun  rail  de  chemin  de  fer  fussent  posés  dans  les  États  pon- 
tificaux. Le  monde  religieux  le  plus  en  évidence  devant  le  public 
se  tint  sur  la  réserve,  pour  ne  pas  dire  plus,  à  l'égard  de  la  science 
et  des  inventions  modernes. 

On  vit  souvent  alors,  spectacle  douloureux,  les  enfants  du 
Dieu  de  lumière  ne  marcher  que  les  derniers  à  la  recherche  de 
la  vérité  scientifique  et  les  fils  du  Dieu  de  miséricorde  se  défier 
des  améliorations  matérielles  apportées  à  la  destinée  des  pau- 
vres et  des  petits  :  ils  se  complurent  au  contraire,  tâche  facile,  à 
montrer  les  insuffisances  et  les  lacunes  de  toutes  ces  tentatives. 
Sans  doute,  de  nombreuses  raisons  expliquent  cette  attitude, 
ne  fiit-ce  que  les  intentions  hautement  affirmées  des  représentants 
de  ces  nouveautés  de  s'en  servir  pour  ruiner  la  croyance  reli- 
gieuse et  démontrer  l'inutilité  de  la  loi  morale  ;  mais  s'il  est  très 
difficile  de  critiquer  cette  attitude,  alors  qu'elle  eût  été  peut- 
être  la  nôtre  si  nous  avions  vécu  dans  la  première  moitié  de  ce 
siècle,  il  nous  parait  impossible  de  n'en  pas  reconnaître  le  ca- 
ractère très  fâcheux. 

Les  grands  changements  survenus  dans  le  domaine  du  travail 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  69 

et  dans  le  domaine  intellectuel  eurent  naturellement  leur  ré- 
percussion sur  la  politique ,  et  des  lois  nouvelles  devinrent 
nécessaires  :  or,  là  encore,  ces  hommes  qui  s'intitulèrent  conser- 
vateurs, et  qui  ne  réfléchissaient  pas  que  le  conservatisme  sup- 
pose au  préalable  le  discernement  entre  les  institutions  bonnes 
et  les  institutions  mauvaises ,  entre  les  organismes  vivants  et  ceux 
qui  sont  condamnés  à  mourir,  furent. le  plus  souvent  hostiles  à 
ce  mouvement  de  réformes  et  en  tous  cas  n'y  prirent  qu'une  part 
insignifiante.  Élevés  suivant  la  méthode  d'un  temps  où  les  choses 
changeaient  peu  et  où,  par  suite,  les  choses  existantes  et  recon- 
nues bonnes  auparavant  pouvaient,  à  priori,  être  considérées 
comme  douées  encore  de  leur  vertu  bienfaisante,  ils  continuèrent 
à  professer  les  mêmes  sentiments  de  révérence  et  de  respect 
pour  des  institutions  qui  ne  méritaient  plus  guère  cet  honneur; 
ainsi,  pour  ne  prendre  que  des  exemples  récents,  les  change- 
ments apportés  à  la  forme  du  gouvernement,  la  diffusion  plus 
grande  donnée  à  l'instruction,  les  lois  sur  la  presse,  et  sur  les 
syndicats,  la  réduction  de  la  durée  du  service  militaire,  tout  cela 
se  fît  malgré  eux  et  sans  eux. 

Sans  doute,  ici  encore,  des  raisons  sérieuses  excusent  cette  at- 
titude de  réserve  à  l'égard  de  ces  modifications  législatives  dans 
lesquelles  un  parti  important  se  vantait  de  trouver  des  armes  nou- 
velles contre  les  catholiques,  mais  on  ne  peut  néanmoins  s'em- 
pêcher de  regretter  cette  attitude  et  il  n'est  guère  permis  de 
douter  qu'elle  n'ait  eu  pour  cause  le  défaut  de  discernement. 

On  sait  d'ailleurs  ce  qui  est  advenu  :  ces  lois  ont  été  votées,  le 
tempss'est  écoulé  et  aujourd'hui,  à  l'exception  de  quelques  réserves 
dont  il  ne  faut  pas  exagérer  l'importance,  les  conservateurs  ont 
accepté  le  fait  accompli.  Il  a  été  prouvé  une  fois  de  plus  que  des 
hommes  très  vertueux  avaient  manqué  de  clairvoyance,  leur  im- 
puissance a  été  aussi  démontrée  et  ces  preuves  n'ont  pas  servi  la 
cause  du  bien. 

{A  suivre.) 


ESSAIS  DE  SOLUTIONS 


DE  LA  QUESTION  OUVRIÈRE  ' 


TYPES  DE  PATRONS  ET  D'OUVRIERS 

La  question  ouvrière,  c'est-à-dire  la  question  capitale  des  rap- 
ports entre  employeurs  et  employés,  a  été  étudiée  déjà  sous  bien 
des  aspects,  par  beaucoup  d'auteurs  employant  des  méthodes 
diverses.  Elle  n'en  reste  pas  moins  à  l'ordre  du  jour,  parce  que 
les  difficultés  qu'elle  comporte,  loin  de  disparaître,  semblent 
plutôt  en  voie  de  s'aggraver  par  l'effet  de  circonstances  multi- 
ples. Il  n'est  donc  pas  inutile  d'examiner  de  près  la  situation 
actuelle,  de  chercher  à  découvrir  les  causes  qui  agissent  pour 
répandre  parmi  les  travailleurs  manuels  des  sentiments  de 
mécontentement,  de  méfiance  et  d'irritation.  Cette  étude  est  une 
modeste  contribution  à  la  grande  enquête  constamment  ouverte 
sur  ce  sujet  si  important. 

Nous  l'avons  préparée  dans  un  esprit  de  complète  impartialité, 
en  nous  attachant  avant  tout  à  la  recherche  de  la  vérité  par  la 
constatation  et  la  comparaison  des  faits.  C'est  une  étude  mono- 
graphique conduite  méthodiquement,  dans  le  milieu  parisien,  où 
nous  avons  choisi  deux  séries  parallèles  de  types.  La  première 
comprend  des  ouvriers  attachés  à  des  ateliers  patronnés,  c'est-à- 

(1)  CcUc  étude  est  extraite  d'un  volume  que  M.  Poinsard  va  publier  prochainement 
chez  H.  Le  Soudier,  éditeur  à  Paris,  sous  ce  titre  :  La  guerre  de  classes  peut-elle 
être  évitée  et  par  quels  moyens  pratiqiies? 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIERE.  i  I 

dire  bien  organisés  au  point  de  vue  social  comme  au  point  de 
vue  technique.  La  seconde  se  compose  d'hommes  occupés  par  de 
purs  employeurs,  autrement  dit  par  des  chefs  de  métier  qui  ne 
se  préoccupent  en  rien  du  côté  social  de  leur  rôle.  Nous  avons 
eu  soin  de  ne  prendre  pour  exemples  que  des  familles  réputées 
comme  honnêtes  et  exemptes  des  vices  ou  des  défauts  qui  sont  de 
nature  à  les  maintenir  en  tout  état  de  cause  dans  la  misère.  Tous 
nos  types  appartiennent  au  moins  à  la  bonne  moyenne  du  groupe 
ouvrier  parisien,  et  sont  pratiquement  et  scientifiquement  com- 
parables entre  eux.  Ils  sont  donc  bien  propres  à  montrer  ce  que 
l'ouvrier  contemporain  peut  faire  à  lui  seul,  et  en  quoi  il  a  besoin 
d'une  aide  extérieure. 

Dans  ce  premier  article,  nous  allons  exposer  les  faits  observés. 
Dans  un  second,  nous  essaierons  de  dégager  la  leçon  de  choses 
qui  ressort  de  ces  mêmes  faits. 

I 

Voici  d'abord  plusieurs  ouvriers  typographes  et  conducteurs- 
typographes  (1).  Le  premier,  iM.  L***,  né  en  1858  à  Paris,  est  entré 
en  1871,  comme  apprenti,  à  l'imprimerie  Chaix.  L'organisation 
de  cette  maison,  due  surtout  à  3L  Alban  Chaix,  était  fort  remar- 
quable et  elle  a  été  conservée  avec  le  soin  le  plus  intelligent 
par  son  fils,  chef  actuel  de  la  maison.  Au  lieu  d'entrer  directe- 
ment à  l'atelier,  pour  y  apprendre  lentement  et  d'une  manière 
plus  ou  moins  incomplète  les  éléments  du  métier,  M.  L***  dut 
passer  d'abord  parune  école  professionnelle  attachée  à  la  maison, 
où  il  reçut,  outre  un  utile  complément  d'instruction  primaire, 
une  formation  professionnelle  très  soignée.  La  durée  de  l'appren- 
tissage était  de  quatre  ans,  dont  les  six  premiers  mois  sans 
salaire  ;  pendant  les  six  mois  suivants,  l'apprenti  recevait  0  fr.  50 
par  jour,  puis  1  franc  pendant  la  seconde  année,  1  fr.  50  pen- 
dant la  troisième,  2  francs  et  enfin  2  fr.  50  pendant  la  dernière. 

Les  souvenirs  de  M.  L***  montrent  que,  dès  le  début  de  leur 

(1)  On  désigne  ainsi  les  ouvriers  spécialistes  qui  conduisent  les  machines  à  im- 
primer. 


72  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

carrière,  le  patron  s'efforçait  d'inspirer  aux  jeunes  gens  le  senti- 
ment précis  de  la  portée  et  de  la  valeur  de  leurs  efforts  person- 
nels. En  outre  de  son  salaire,  chaque  apprenti  assistant  à  un 
cours  d'instruction  primaire  recevait  un  jeton,  lequel  représen- 
tait une  valeur  de  dix  centimes  ;  à  la  fin  du  mois  on  rendait  les 
jetons  contre  argent.  C'était  là  une  prime  d'assiduité,  à  laquelle 
on  joignait  une  prime  à  l'application  au  moyen  de  gratifications 
accordées  aux  meilleurs  élèves.  En  même  temps,  le  patron  cher- 
chait à  inculquer  aux  apprentis  l'idée  de  la  prévoyance  en  leur 
donnant  des  gratifications  sous  la  forme  de  livrets  d'épargne. 
Enfin,  de  temps  en  temps,  des  réunions  solennelles  avec  distri- 
bution de  récompenses  excitaient  les  émulations,  tandis  que  des 
fêtes  intimes  groupaient  par  intervalles  tout  le  personnel  de  la 
maison,  familles  comprises,  et  créaient  une  tradition  de  con- 
fraternité et  de  sympathie  précieuse  et  agréable  pour  tous. 

M.  L^**  a  gardé  un  vif  souvenir  de  tous  ces  faits;  il  les  raconte 
avec  un  plaisir  évident,  et  il  est  aisé  de  voir  que  son  temps  d'ap- 
prentissage n^  lui  a  laissé  que  de  bonnes  impressions.  Il  n'a  eu  à 
subir  ni  les  brutalités,  ni  les  propos  grossiers,  ni  les  tâches  re- 
butantes, ni  les  fréquentations  dangereuses  qui  sont,  trop  sou- 
vent, le  lot  de  l'apprenti  soumis  dès  le  début  au*régime  commun 
de  l'atelier.  De  son  propre  aveu,  il  y  a  gagné  beaucoup  en  habi- 
leté technique  et  en  valeur  morale. 

En  1876,  L***  devenait  ouvrier  et  débutait  dans  les  ateliei*s  Chaix 
au  salaire  courant  de  6  francs  par  jour.  Deux  ans  après,  en  1878, 
une  grande  grève  éclata  dans  les  imprimeries  parisiennes  ;  les 
typographes  demandaient  une  augmentation  journalière  de 
0  fr.  50.  11  n'y  eut  point  de  conflit  dans  les  ateliers  Chaix;  les 
ouvriers  refusèrent  de  cesser  de  travailler,  attendu  qu'ils  n'a- 
vaient aucune  plainte  à  faire  valoir  contre  leur  patron.  Mais 
comme  l'affaire  tourna  au  profit  des  grévistes,  M.  Chaix  accorda 
de  lui-môme  à  son  personnel  le  nouveau  tarif.  D'ailleurs,  de- 
puis vingt  ans  qu'il  est  dans  le  métier,  M.  L***  n'a  jamais  connu 
la  grève;  toujours  dans  cette  maison  les  difficultés  ont  été  réglées 
à  l'amiable,  sans  aucun  sentiment  d'hostilité  ou  de  lutte. 

F^n  1879,  notre  typographe  partit  pour  le  régiment.  Cette  pé- 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈRE.  73 

riode  fut  adoucie  pour  lui  par  les  économies  faites  précédem- 
ment, grâce  aux  mesures  prises  par  le  patron  pour  habituer  ses 
apprentis  et  ouvriers  à  la  prévoyance.  En  1883,  il  revenait  avec 
le  grade  de  sergent-fourrier  et  retrouvait  aussitôt  sa  place  dans 
la  maison  Ghaix,  qu'il  n'a  plus  quittée  depuis  lors.  Son  salaire 
s'est  élevé  par  degrés  à  7  fr.  50  par  jour.  Si  ses  aptitudes  le  per- 
mettent, il  pourra  avec  le  temps  devenir  chef  d'équipe,  metteur 
en  pages,  avec  un  salaire  supérieur  et  une  gratification  annuelle, 
sans  parler  des  autres  occasions  d'avancement  que  procure  la 
maison.  Si  les  places  sont  prises  pour  trop  longtemps,  et  si  M.  V** 
est  ambitieux,  il  pourra  trouver  des  débouchés  au  dehors,  car 
beaucoup  d'anciens  ouvriers  de  l'imprimerie  Chaix  en  sont  sortis, 
sollicités  le  plus  souvent  par  d'autres  maîtres  imprimeurs,  qui 
les  recherchent  pour  en  faire  des  chefs  de  service  avec  des  trai- 
tements supérieurs.  D'autres  ont  réussi  à  s'établir  et  prospèrent 
comme  patrons. 

Dès  à  présent  M.  L***  mène  une  vie  modeste  sans  doute,  mais 
pourtant  aisée.  Marié  en  1886,  père  en  1890  d'un  garçon^  il  ha- 
bite sur  les  hauteurs  de  Montmartre ,  dans  une  vaste  cour  qui 
forme  comme  une  cité  ouvrière,  un  logement  petit,  mais  assez  gai 
et  bien  entretenu,  où  tout  offre  un  aspect  honnête,  propre  et  décent. 

Dans  ces  faits,  nous  apercevons  déjà  quelques-uns  des  effets  d'un 
patronage  éclairé  :  la  bonne  organisation  de  l'apprentissage 
donne  des  ouvriers  de  choix;  la  sollicitude  et  l'esprit  de  justice 
du  patron  maintiennent  la  confiance  et  l'accord  entre  lui  et  son 
personnel;  la  maison  fait  d'autre  part  les  plus  grands  efforts  pour 
éviter  ou  pour  abréger  les  chômages,  au  moyen  de  combinai- 
sons appropriées  :  enfin,  elle  a  fondé  des  institutions  de  pré- 
voyance dont  il  nous  reste  à  parler.  Nous  comprendrons  alors 
sans  difficulté  pourquoi  ses  employés  lui  sont  particulièrement 
attachés.  C'est  toujours  l'exemple  de  M.  L***  qui  va  nous  en  faire 
apprécier  la  valeur. 

11  y  a  de  nombreuses  années  déjà  que  M.  Napoléon  Chaix,  le  vé- 
ritable fondateur  de  cette  grande  maison,  a  créé  pour  son  per- 
sonnel une  caisse  de  secours  spéciale  qui  a  rendu  les  plus  grands 
services.  Cette  caisse  est  alimentée   :  1^  par  une  cotisation  de 


74  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

1  franc  par  quinzaine  versée  par  chacun  des  membres  actifs; 
2°  par  les  subventions  de  la  maison.  Elle  donne  aux  malades  un 
secours  quotidien  de  2  fr.  25;  aux  femmes  en  couches  un  don  fixe 
de  50  francs  ;  aux  familles  des  décédés  un  secours  de  100  francs.  En 
outre,  les  anciens  apprentis  ont  formé,  avec  l'appui  et  les  encou- 
ragements du  patron,  une  société  amicale  dont  les  cotisations  ont 
surtout  un  but  d'assistance  mutuelle.  Pendant  les  six  premiers 
mois  de  maladie,  ses  membres  reçoivent  un  secours  quotidien  de 

2  francs,  qui  s'ajoute  à  celui  de  la  société  de  secours.  Cela  fait  un 
total  de  i  fr.  25  qui  suffit  pour  éviter  la  noire  misère  avec  ses 
conséquences  prolongées. 

Ce  n'est  pas  tout.  La  régularité,  au  moins  approximative,  du 
travail,  les  secours  de  maladie,  l'assurance  contre  les  accidents, 
organisée  aussi  par  la  maison,  font  jouir  les  ouvriers,  pendant 
leur  période  d'activité,  d'une  sécurité  bien  précieuse.  Mais  cela 
ne  suffit  pas.  Il  arrive  un  moment  où  les  facultés  affaiblies  ne 
permettent  plus  au  typographe  de  fournir  un  travail  rémuné- 
rateur; il  lui  faut  alors  recourir  à  l'aide  de  ses  enfants,  qui  trop 
souvent  sont  déjà  surchargés,  ou  bien  pratiquer  des  métiers  in- 
fimes et  vivre  de  misère,  ou  encore  tomber  à  la  merci  de  la 
charité  publique.  Les  ouvriers  comme  L***,  qui  sont  placés  dans 
une  situation  plutôt  exceptionnelle  au  point  de  vue  de  la  régu- 
larité du  travail  et  par  conséquent  du  salaire,  peuvent  encore, 
lorsqu'ils  ont  de  l'ordre,  de  la  prévoyance,  et  une  santé  robuste, 
réaliser  quelques  économies  ;  mais  elles  ne  peuvent  atteindre  un 
chifî're  bien  considérable.  Avec  un  salaire  annuel  qui  ne  dépasse 
guère  2.000  francs,  il  faut  d'abord  vivre  dans  une  grande  ville 
où  tout  est  assez  cher,  et  dans  un  pays  où  le  système  d'impôts  a 
pour  efi'et  de  charger  beaucoup  les  consommations  usuelles. 
Après  cela,  et  tout  en  se  serrant  étroitement,  on  n'arrive  pas  tou- 
jours à  mettre  quelque  chose  de  côté;  la  moindre  maladie,  un 
chômage  un  peu  prolongé,  peut  fort  bien  amener  le  déficit  et 
supprimer  toute  possibilité  d'épargne  pendant  plusieurs  années 
successives.  Il  en  résulte  qu'après  trente-cinq  ou  quarante  années 
de  labeur,  le  salarié  vieilli  se  trouve  dépourvu  de  ressources 
suffisantes. 


ESSAIS    DE   SOLUTIONS    DE    LA    OL'ESTION    OUVRIÈRE.  75 

C'est  clans  le  but  d'aider  ses  ouvriers  à  surmonter  cette  diffi- 
culté si  grave  que  le  second  des  Chaix,  Alban,  a  établi  chez  lui 
une  institution  qui  fonctionne  depuis  1872,  et  dont  L***  béné- 
ficie depuis  1875,  c'est-à-dire  depuis  qu'il  travaille  comme  ou- 
vrier. Il  s'agit  ici  de  la  participation  du  personnel  aux  béné- 
fices de  la  maison.  La  proportion  du  profit  net  attribuée  aux 
ouvriers  est  répartie  entre  eux  au  prorata  des  salaires  reçus  dans 
l'année.  Chaque  part  individuelle  était  ensuite,  jusqu'à  une  épo- 
que récente,  subdivisée  en  trois  portions  égales  :  un  tiers  payé  en 
espèces  à  l'ayant-droit,  et  formant  une  sorte  de  gratification  ou 
de  prime  destinée  à  intéresser  directement  l'ouvrier  à  la  com- 
binaison; un  second  tiers  capitalisé  sur  livret  pour  être  remis  au 
titulaire  à  sa  sortie  de  la  maison,  de  façon  à  lui  constituer  un 
pécule  disponible,  avec  lequel  il  pouvait,  par  exemple,  acheter 
une  petite  maison  à  la  campagne;  enfin  la  dernière  fraction  aussi 
capitalisée,  n'était  acquise  à  l'ouvrier  qu'après  vingt  ans  de  ser- 
vices ou  à  soixante  ans  d'âge,  bon  moyen,  croyait-on,  pour  assu- 
rer mieux  la  stabilité  du  personnel.  Ce  système  a  été  modifié 
depuis  peu,  nous  dirons  tout  à  l'heure  pourquoi  et  comment. 

De  1875  à  1894-,  soit  une  période  de  quinze  ans,  défalcation 
faite  du  temps  de  service  miUtaire,  la  part  de  M.  L***  s'est  élevée 
aux  chiffres  suivants.  Pour  les  deux  tiers  capitalisés,  y  compris 
la  plus-value  des  titres  de  placement  :  2.100  francs  Pour  le 
tiers  payé  comptant,  à  peu  près  900  francs.  C'est,  au  total,  une 
somme  de  3.000  francs  dont  notre  typographe  a  bénéficié  en  sus 
d'un  salaire  au  moins  égala  celui  du  tarif  courant.  Sur  ce  total,  les 
900  francs  reçus  par  petites  annuités  de  60  francs,  chiffre  moyen, 
ont  été  dépensés  d'une  manière  plus  ou  moins  utile,  selon  les 
circonstances.  C'est  là  du  reste,  parait-il,  un  cas  assez  fréquent 
parmi  les  ouvriers  de  la  maison;  cette  répartition  relativement 
faible  était  surtout  considérée,  nous  dit  L***,  comme  une  gra- 
tification que  Ton  consacrait  volontiers  à  des  acquisitions  ex- 
ceptionnelles, parfois  môme  à  l'organisation  d'une  petite  fête, 
d'une  partie  de  campagne.  Beaucoup  com[)taient  assez  sur  la 
prospérité  de  la  maison,  sur  la  régularité  du  travail  et  du  salaire. 
sur  la  réserve  en  bonnes  valeurs  due  à  la  prévoyance  du  patron. 


76  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pour  dissiper  sans  souci  l'aubaine  qui  leur  tombait  ainsi  du  ciel. 
Le  fait  est  que  L***,  qui  se  trouvait  en  189i,  à  trente-six  ans,  en 
possession  d'une  réserve  de  près  de  3.000  francs,  pouvait  raison- 
nablement espérer  qu'à  soixante  ans  son  capital  serait  porté  à 
9.000  ou  10.000  francs  par  le  jeu  combiné  de  la  participation  et 
de  la  capitalisation.  C'est  là  certainement  une  ressource  ;  pour- 
tant il  faut  convenir  qu'elle  serait  mince  pour  faire  vivre  un  mé- 
nage devenu  hors  d'état  de  travailler.  C'est  ce  qu'a  fort  sagement 
pensé  M.  Alban  Chaix,  chef  actuel  de  la  maison.  Aussi,  modifiant 
enlSO*!.  le  système  de  répartition  primitif,  il  a  adopté  une  combi- 
naison toute  différente.  Le  régime  institué  en  1871  était,  en  théo- 
rie, ingénieusement  combiné  :  il  devait  à  la  fois  habituer  les  ou- 
vriers aux  idées  de  prévoyance,  les  accoutumer  à  l'épargne 
personnelle,  leur  inculquer  le  sentiment  d'une  association  avec 
le  patron,  constituer  pour  leurs  vieux  jours  un  capital  de  re- 
traite. Mais  la  pratique  ne  répondait  pas  tout  à  fait  à  cette  con- 
ception. Chacune  des  fractions  que  nous  avons  énumérées  tout  à 
l'heure  était  trop  faible  pour  former  à  elle  seule  une  base  de 
prévoyance  bien  solide.  M.  Alban  Chaix  a  préféré  une  combi- 
naison plus  simple  et  au  fond  plus  efficace.  Il  a  décidé  que  dé- 
sormais le  fonds  de  participation  tout  entier  serait  consacré  à 
la  constitution  de  pensions  de  retraite.  A  cet  effet,  la  somme  pré- 
levée sur  les  bénéfices  est  placée  à  la  Caisse  nationale  des  retraites, 
avec  répartition  au  compte  particulier  de  chaque  intéressé.  Ainsi, 
au  lieu  de  toucher  à  soixante  ans  un  capital  de  quelques  milhers 
de  francs,  M.  L***  recevra  une  pension  viagère  proportionnée  à 
l'importance  des  versements  opérés,  et  qui  atteindra  probable- 
ment au  moins  600  francs.  Cette  perspective  est  pour  lui  un  grand 
élément  de  sécurité;  pourtant  l'ancienne  répartition  en  espèces 
a  laissé  des  regrets  à  lui  et  à  plusieurs  de  ses  camarades,  u  Cette 
petite  somme,  arrivant  chaque  année,  faisait  grand  plaisir, 
dit-il,  on  sentait  mieux  l'eflet  de  la  participation.  Sans  doute,  je 
sais  que  quand  je  serai  vieux,  j'aurai  toujours  un  bout  de  pain  à 
manger;  du  reste,  j'ai  là  mon  livret  pour  me  le  rappeler  au  be- 
soin. Mais  c'est  égal,  ce  n'est  plus  la  même  chose  I  »  Ce  regret 
naïf  et  franc  n'est  pas  pour  faire  revenir  M.  Chaix  sur  sa  déter- 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈRE.  77 

niination.  Quand  l'âge  de  la  retraite  approchera,  le  brave  L*** 
aura  changé  d'avis,  et  pensera  comme  certains  de  ses  camarades 
plus  prévoyants,  qui  nous  ont  exprimé  de  la  manière  la  plus 
catégorique  leur  préférence  pour  le  système  actuel,  lequel  donne 
à  l'ouvrier  un  avantage  plus  grand  dans  Favenir,  et  plus  de  li- 
herté  dans  le  présent,  car  si  son  intérêt  l'engage  à  quitter  la 
maison,  il  peut  le  faire  en  emportant  son  livret,  dont  il  a  la 
pleine  propriété.  Cette  réforme  a  donc  été  de  la  part  du  patron 
à  la  fois  une  mesure  de  haute  prévoyance  et  un  acte  libéral. 

En  résumé,  M.  L***  a  trouvé  dans  les  institutions  et  le  régime  de 
patronage  de  la  maison  Chaix  : 

1°  Une  forte  instruction  professionnelle; 

2°  Une  éducation  morale  supérieure  à  celle  de  la  moyenne  des 
enfants  de  sa  condition; 

3°  Des  secours  en  cas  de  maladie  ou  de  décès  ; 

k*"  Une  retraite  pour  sa  vieillesse. 

En  échange,  il  témoigne  pour  la  maison  un  grand  attache- 
ment, s'honore  hautement  de  lui  appartenir,  se  montre  fier  de 
son  importance,  de  son  renom,  de  sa  belle  organisation.  Il  ma- 
nifeste pour  son  patron  une  considération  affectueuse  dont  la 
sincérité  est  évidente,  ce  qui  ne  Tempéche  nullement  d'exprimer 
son  opinion  critique  à  l'occasion,  quoiqu'il  sache  que  iM.  Chaix 
lui-même  a  bien  voulu  nous  mettre  en  rapport  avec  lui.  Son 
esprit  est  tellement  accoutumé  à  l'idée  du  bon  accord  récipro- 
que qu'il  a  toujours  vu  régner  autour  de  lui,  que  la  pensée 
d'une  opposition  ou  d'une  lutte  lui  est  véritablement  étrangère. 
Il  en  résulte  qu'il  n'a  jamais  été  poussé  bien  fortement  à  entrer 
dansune  association  syndicale.  A  une  certaine  époque,  vers  le  début 
de  sa  carrière,  il  y  pensa  cependant,  d'autant  plus  que  le  patron 
ne  s'y  opposait  nullement.  Il  demanda  conseil  à  ce  sujet  à  un 
ancien  de  l'atelier  qui  l'en  dissuada.  Le  vieillard  lui  conta  que, 
ayant  fait  partie  du  syndicat  des  typographes  avec  l'espoir  d'en 
tirer  quelques  avantages  en  retour,  il  l'avait  trouvé  mal  con- 
duit, entaché  d'abus  criants,  et  il  en  était  sorti  au  bout  de  quel- 
que temps  avec  la  persuasion  qu'il  n'était  utile  qu'aux  membres 
du  comité  et  à  leurs  amis  personnels.  Il  faut  bien  reconnaître  que 


78  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

beaucoup  de  syndicats  ouvriers  méritent  ces  reproches  dans  une 
mesure  plus  ou  moins  grande.  Toujours  est-il  que  L***,  qui  n'était 
poussé  dans  cette  occasion  que  par  un  sentiment  général  de  soli- 
darité et  non  par  un  besoin  immédiat,  renonça  à  son  projet  sans 
tenter  aucune  expérience  directe. 

Telle  est  l'impression  précise  que  nous  emportons  en  quittant 
cet  honnête  ménage,  qui  doit  à  la  bonne  organisation  du  travail 
établie  dans  l'imprimerie  Chaix  la  tranquille  paix  et  la  sécurité 
de  son  existence. 


II 


Nous  avons  eu  l'occasion  de  vérifier  d'une  manière  plus  complète 
les  résultats  obtenus  parla  maison  Chaix.  Ils  sont  assez  frappants 
pour  que  nous  les  exposions  avec  quelques  détails. 

Il  a  fallu  des  efforts  prolongés  et  patients  pour  arriver  au  résultat 
actuel,  qui  est  vraiment  excellent.  Déjà  Napoléon  Chaix,  le  créa- 
teur de  l'imprimerie,  s'était  efforcé  d'intéresser  directement  ses 
ouvriers  au  développement  de  l'entreprise.  Mais  il  avait  trouvé 
peu  d'écho.  Il  faut  dire  aussi  que  ses  procédés  manquaient,  paraît- 
il,  de  souplesse.  C'était,  nous  a-t-on  raconté,  un  excellent  homme, 
mais  très  raide.  Il  avait  fait  placer  à  l'entrée  des  ateliers  un  si- 
gnal mobile  qui  tournait  au  moment  même  où  l'heure  de  la  ren- 
trée achevait  de  sonner.  Aussitôt  la  porte  était  close,  et  les  retar- 
dataires savaient  qu'il  devenait  inutile  de  faire  un  pas  de  plus  en 
avant,  quelles  que  fussent  la  durée  et  les  causes  du  retard.  Les 
ouvriers  étaient  fort  indisposés  de  tant  de  sévérité,  si  bien  qu'un 
jour  ils  se  trouvèrent  d'accord  pour  attendre  tous  au  dehors  que 
le  signal  de  la  fermeture  ait  été  donné,  puis  pour  se  présenter  en 
masse  à  la  porte,  qui  fut  forcée,  après  quoi  chacun  gagna  paisi- 
blement sa  place. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  anecdote,  il  est  bien  certain  que  ces 
procédés  autoritaires  sont  abandonnés  depuis  longtemps  dans 
cette  maison,  devenue  l'une  des  plus  grandes  imprimeries  du 
monde.  Ce  n'est  pas  que  la  discipline  y  soit  plus  relâchée  qu'ail- 
leurs; elle  est  au  contraire  très  exacte.  Mais  on  l'obtient  par  des 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIERE.  79 

moyens  tout  dilï'érents,  appliqués  surtout  par  M.  Alban  G(|aix, 
fils  du  précédent,  qui  fut  un  patron  éminent  et  clairvoyant  en- 
tre tous.  Par  son  action  personnelle  constante,  il  s'ellbrca  tou- 
jours de  donner  à  ses  ouvriers  le  sentiment  de  la  responsabilité 
morale,  de  l'initiative,  de  la  dignité  professionnelle,  de  la  pré- 
voyance. A  cet  effet,  il  s'attacha  à  les  grouper  aussi  étroitement 
que  possible,  à  les  réunir  souvent  autour  de  lui  pour  leur  parler 
de  l'œuvre  commune,  de  leurs  devoirs  envers  la  maison  et  envers 
eux-mêmes.  Les  assemblées  de  la  Société  de  secours  mutuels,  de 
la  Société  amicale  des  anciens  apprentis,  les  distributions  de  ré- 
compenses aux  élèves  en  cours  d'apprentissage,  la  réunion  an- 
nuelle du  personnel  entier  pour  proclamer  les  résultats  de  la 
participation  aux  bénéfices,  étaient  pour  lui  autant  d'occasions 
de  semer  ou  de  réveiller  dans  les  esprits  les  idées  de  solidarité  et 
de  progrès.  C'est  dans  une  de  ces  occasions  qu'Alban  Cliaix  di- 
sait à  ses  ouvriers  cette  noble  parole  :  «  Je  veux  que  vous  deve- 
niez les  officiers  de  la  typographie  parisienne  ».  Et  cette  phrase 
a  trouvé  chez  ceux  qui  l'ont  entendue  un  tel  écho,  qu'ils  la  con- 
servent précieusement  dans  leur  mémoire  et  que  la  plupart 
d'entre  eux  en  ont  fait  la  règle  de  leur  conduite. 

Le  libéralisme  patronal  des  Chaix  a  donné  les  meilleurs  fruits. 
Son  personnel  est  l'un  des  mieux  composés,  des  plus  intelligents, 
des  plus  capables  que  l'on  puisse  rencontrer.  Il  est  animé  d'un 
esprit  élevé,  d'un  sentiment  de  respectabilité,  d'une  tendance 
progressive  qui  en  font  une  élite.  On  trouve  sans  doute  dans 
beaucoup  d'autres  ateliers  des  ouvriers  dont  la  valeur  et  la  tenue 
sont  remarquables,  mais  ce  sont  plus  ou  moins  des  exceptions 
parmi  la  masse  des  camarades.  Il  est  bien  rare  de  trouver  un  tel 
ensemble.  Aussi  le  généreux  désir  d'Alban  Chaix  s'est  réalisé. 
Les  élèves  qu'il  a  formés  se  rencontrent  en  grand  nombre  dans 
la  typographie  française,  et  ils  occupent  presque  tous  des  em- 
plois supérieurs.  Quelques-uns  sont  sortis  de  l'établissement  par 
l'effet  de  circonstances  plutôt  regrettables  :  une  brouille  avec  un 
contre-maitre,  un  caprice,  un  coup  de  tête.  Beaucoup  ont  été 
appelés  au  dehors  par  Toffre  d'une  position  avantageuse.  Ceux- 
ci  sont  bien  les  officiers  annoncés  par  un  patron  éducateur,  ils 


80  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

jout|fit  dans  la  profession  un  rôle  particulièrement  honorable 
pour  eux-mêmes  et  pour  la  maison  Chaix. 

Certains  lecteurs  objecteront  peut-être  que,  si  cette  maison 
fournit  ainsi  d'année  en  année  à  ses  concurrents  des  collabora- 
teurs de  choix,  elle  fait  là  un  métier  de  dupe.  Penser  ainsi,  ce 
serait  tomber  dans  une  lourde  erreur.  En  effet,  si  cette  imprime- 
rie laisse  aller  vers  les  autres  établissements  quelques-uns  de  ses 
élèves,  voir  même  des  meilleurs,  les  autres  lui  restent  en  grand 
nombre  et  maintiennent  sa  prospérité;  du  reste,  avant  de  la  quit- 
ter, les  émigrants  lui  ont  consacré  au  moins  une  partie  de  leur 
vie  d'ouvriers,  de  leur  jeune  activité,  de  leur  capacité.  En  la  quit- 
tant, ils  portent  au  dehors  l'influence  de  son  bon  renom,  l'affirma- 
tion de  sa  supériorité,  nonseulement  par  leurs  œuvres,  maisencore 
par  le  souvenir  qu'ils  en  gardent,  par  le  respect  et  l'attachement 
qu'ils  lui  conservent  toujours,  même  —  nous  avons  eu  l'occasion 
de  le  constater  —  lorsqu'ils  sont  partis  mécontents  et  froissés. 

Pour  bien  préciser  les  impressions  que  nous  venons  d'indi- 
quer, et  pour  compléter  les  renseignements  que  la  monographie 
de  M.  L***  nous  a  déjà  fournis,  nous  allons  esquisser  brièvement 
la  physionomie  de  quelques  autres  ouvriers  ou  anciens  ouvriers 
de  la  maison  Chaix. 

M.  Simon  F***,  né  à  Clichy  en  1855,  est  entré  comme  apprenti 
conducteur  à  la  maison  Chaix  en  1868.  Son  apprentissage  ne  lui 
a  laissé  que  de  bons  souvenirs.  Margeur  en  1872,  puis  con- 
ducteur en  titre  en  1878,  il  n'a  pas  quitté  la  maison  jusqu'en 
1896,  époque  à  laquelle  il  est  devenu  patron  dans  une  autre 
spécialité  industrielle.  11  ne  s'est  pas  séparé  sans  regrets  de  cet 
établissement  où  il  a  travaillé  de  longues  années,  dont  il  reste 
un  admirateur  et  un  ami  dévoué  ;  il  continue  à  faire  partie  de 
toutes  les  associations  formées  par  le  personnel.  Ces  sociétés  sont 
au  nombre  de  trois  :  la  Société  de  secours  mutuels  de  la  maison, 
dont  M.  F***,  ne  peut  plus  être  membre  actif,  bien  entendu  ;  l'As- 
sociation amicale  des  anciens  élèves,  enfin  le  «  groupe  intime  » 
des  conducteurs.  M  F***  avait  ainsi  à  payer  trois  cotisations 
cumulées,  en  échange  desquelles  il  était  assuré  de  recevoir  en 
cas  de  maladie  un  secours  total  allant  à  5  fr.  25  par  jour  pour  le 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈHE.  81 

premier  mois,  à  6  fr.  25  pour  le  second,  à  7  fi\  :>5  du  quatrième  au 
sixième.  Au  delà,  il  ne  fallait  plus  compter  que  sur  la  bonne  vo- 
lonté du  patron  et  des  camarades,  qui  d'ailleurs  n'est  jamais 
invoquée  en  vain. 

En  quittant  l'imprimerie  après  vingt-quatre  ans  de  service, 
M.  F***  pouvait  demander  la  liquidation  intégrale  de  ses  primes  de 
participation.  Il  en  avait  reçu  un  tiers  en  argent,  soit  deux  mille  et 
quelques  cents  francs.  Les  deux  autres  tiers,  capitalisés,  ont  donné 
5.500  francs,  auxquels  l'intéressé  avait  ajouté  2.000  francs  d'éco- 
nomies personnelles.  Le  tout  versé  à  la  Caisse  nationale  des  retrai- 
tes par  les  soins  de  la  maison,  à  capital  réservé,  lui  assurera  à  cin- 
quante-cinq ans  une  pension  viagère  de  980  francs.  Si  M.  F***  avait 
constitué  une  famille,  il  en  serait  résulté  pour  lui  des  charges  qui 
auraient  probablement  modifié  un  peu  ce  résultat,  mais  le  seul 
jeu  de  la  participation,  dont  il  pouvait  bénéficier  encore  pendant 
au  moins  quinze  ans,  devait  en  tout  cas  mettre  sa  vieillesse  à 
l'abri  de  la  misère. 

M.  R***  était  aussi  conducteur  à  la  maison  Chaix  ;  élève  de  Fim- 
primerie ,  ouvrier  vers  187G,  il  avait  dix-neuf  ans  de  présence 
comme  tel,  déduction  faite  du  temps  de  service  militaire,  lorsqu'à 
la  suite  d'un  incident  qui  le  mécontenta,  il  se  décida  à  aller  cher- 
cher fortune  ailleurs.  Excellent  ouvrier,  parfaitement  recomman- 
dable,  il  n'a  pas  eu  beaucoup  de  peine  à  se  placer,  et  il  occupe 
maintenant  dans  une  grande  imprimerie  parisienne  une  situation 
bien  rémunérée.  Il  n'en  a  pas  moins  perdu  au  change.  D'abord, 
sorti  avant  sa  vingtième  année  de  service,  il  a  été  atteint  par  la 
déchéance  alors  prévue  parle  règlement,  et  a  perdu  de  ce  chef  un 
tiers  de  la  somme  produite  par  la  participation  ;  un  autre  tiers, 
placé  en  valeurs  incessibles  et  insaisissables,  lui  donne  à  peu  près 
100  francs  de  revenu.  Ensuite,  la  maison  où  il  travaille  actuelle- 
ment n'a  ni  société  de  secours,  ni  organisation  régulière  contre 
le  chômage,  ni  participation.  En  un  mot,  comme  il  l'observe  lui- 
même,  il  ne  retrouve  pas  là  ces  liens  de  solidarité  qui  font  la  force 
de  la  maison  Chaix.  Il  ne  doit  donc  plus  compter  que  sur  ses 
propres  forces.  Mais  la  formation  supérieure  qu'il  a  reçue  de  ses 
anciens  patrons  lui  permet  au  moins  de  se  tirer  d'affaire  plus 

T.    XXV.  6 


82  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

aisément  qu'un  autre.  C'est  cette  formation  qui  lui  a  valu  un 
emploi  avantageux  et  qui  le  fera  toujours  rechercher  entre 
beaucoup  d'autres.  Il  s'en  rend  très  bien  compte,  et  les  griefs 
qu'à  part  soi  ilimpute  sans  doute  à  la  maison  Ghaix,  ne  l'empêchent 
nullement  de  reconnaître  avec  franchise  tout  ce  qu'il  lui  doit, 
et  probablement  aussi  de  la  regretter  in  petto ^  sans  vouloir  en 
convenir  tout  haut. 

Nous  avons  interrogé  encore  un  typographe,  M.  P***,  qui,  entré 
chez  les  Chaix  en  1870,  est  resté  dans  la  maison  vingt-trois  ans,  y 
compris  le  temps  d'apprentissage.  Ouvrier  très  intelligent,  il  occu- 
pait une  situation  de  contre-maître,  qu'il  a  quittée  pour  entrer  dans 
une  importante  imprimerie  de  la  banlieue  de  Paris,  où  il  a  trouvé 
un  salaire  supérieur,  des  chances  d'avancement  plus  immédiates 
et  enfin  la  possibilité  de  s'installer  dans  une  commune  suburbaine, 
et  de  louer  un  jardin  qu'il  soigne  avec  passion.  Avec  sa  valeur 
personnelle,  son  savoir  technique,  sa  conduite  régulière,  cet  ou- 
vrier a  devant  lui  un  avenir  très  large,  s'il  sait  profiter  des  cir- 
constances, et  il  paraît  capal^le  de  les  saisir  au  passage.  Il  se  loue 
hautement  des  institutions  de  la  maison  Chaix,  dont  il  a  tiré  une 
formation  professionnelle,  morale  et  sociale,  ainsi  que  des  avan- 
tages pécuniaires,  qu'il  apprécie  avec  un  bon  sens  et  un  sentiment 
de  gratitude  remarquables.  La  participation  lui  a  valu  :  1°  entre 
800  et  900  francs  en  espèces,  2''  une  réserve  en  valeurs  incessi- 
bles et  insaisissables  donnant  à  peu  près  100  francs  de  revenu: 
3*^  un  placement  à  la  Caisse  des  retraites  qui  lui  assurera  à  cin- 
quante-cinq ans  une  pension  de  5.000  francs.  La  maison  qui  occupe 
actuellement  M.  P***  ne  lui  offre  aucun  de  ces  avantages,  mais 
c'est  un  homme  assez  bien  préparé  pour  ne  pas  craindre  la 
chance.  Pour  donner  une  idée  plus  précise  de  sa  valeur  intel- 
lectuelle et  du  courant  d'idées  qui  domine  généralement  chez 
les  ouvriers  formés  par  les  Chaix,  nous  reproduisons  ici  une  let- 
tre qu'il  nous  a  écrite.  Sans  être  à  l'abri  de  la  critique  sur  cer- 
tains points,  elle  montre  au  moins  que  l'action  éducatrice  du  pa- 
tron a  pour  résultat  direct  de  dégager  l'esprit  de  l'ouvrier  des 
fumées  socialistes,  et  de  lui  inculquer  des  idées  solides  et  prati- 
(jues.  Voici  cette  lettre  : 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈRE.  8.'i 

«  En  ce  qui  concerne  le  développement  de  la  condition  du 
travailleur,  il  sera  long  à  se  réaliser,  sans  que  pourtant  il  en  faille 
désespérer.  Pour  moi,  j'en  vois  les  étapes  à  peu  près  ainsi  : 

«  Associations  d'épargne  de  toute  nature  (caisses  d'épargne, 
de  secours  mutuels,  de  retraites,  de  secours  en  cas  de  décèsj  ; 

«  Associations  de  consommation; 

((  Chambres  syndicales  (1)  ; 

«  Associations  de  production. 

((  J'ai  suivi  l'ordre  que  je  crois  le  plus  favorable  à  l'éduca- 
tion sociale  du  travailleur.  En  effet,  les  caisses  d'épargne  agis- 
sent pour  donnera  l'individu  le  goût  de  l'économie;  les  caisses 
de  secours  mutuels  présentent  à  leurs  sociétaires  un  intérêt  im- 
médiat, une  sécurité  actuelle;  on  peut  en  dire  autant  des  sociétés 
de  consommation;  les  caisses  de  retraites  sont  bien  plus  diffici- 
les à  organiser;  parce  que  le  résultat  est  éloigné,  on  croit  avoir 
toujours  le  temps  d'y  penser,  et  généralement  on  y  pense  trop 
tard  ;  les  caisses  de  secours  en  cas  de  décès  remplaceraient  avan- 
tageusement les  assurances^  qui  font  le  bonheur  des  actionnaires 
des  compagnies,  mais  coûtent  trop  cher  aux  clients;  les  cham- 
bres syndicales  sont  fort  utiles  pour  soutenir  les  intérêts  corpo- 
ratifs, mais  à  la  condition  qu'elles  ne  tombent  pas  dans  les  mains 
des  politiciens  qui,  après  les  avoir  prises  comme  marchepied, 
les  abandonnent  quand  ils  n'en  ont  plus  besoin. 

((  Quant  aux  sociétés  de  production,  c'est  là  un  but  très  éloi- 
gné. Comme  je  vous  l'ai  dit  au  courant  de  notre  conversation, 
elles  réussiront  d'autant  mieux  si  elles  sont  organisées  par  en 
haut,  c'est-à-dire  en  descendant  du  patron  à  l'ouvrier.  Voici 
comment  je  comprends  les  phases  de  cette  évolution  :  1  '  parti- 
cipation aux  bénéfices  sans  immixtion  dans  les  affaires,  les  par- 
ticipants laissant  le  capital  acquis  engagé  dans  l'entreprise; 
2°  actionnaires  ouvriei^  peu  nombreux,  nommant  la  direction  ; 
3*^  admission  de  nouveaux  actionnaires  à  tout  petit  capital,  c'est- 
à-dire  de  presque  tout  le  monde. 

(1)  Nous  devons  faire  remarquer  à  ce  propos  que  tous  les  ouvriers  cités  ont  été 
unanimes  à  constater  la  faiblesse  des  syndicats  actuels,  et  cependant  les  deux  der- 
niers d'entre  eux  sont  syndiqués. 


84  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

«  C'est  là  le  but,  mais  nous  n'y  sommes  pas  arrivés  ». 

On  pourrait  sans  doute  discuter  ce  programme  social ,  surtout 
en  ce  qui  touche  l'extension  indétinie  de  l'association  de  produc- 
tion. Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  si  la  classe  ouvrière  comp- 
tait beaucoup  d'hommes  formés  à  une  école  aussi  sensée,  aussi 
pratique  et  en  même  temps  aussi  libérale,  la  question  ouvrière 
n'aurait  plus  l'aspect  qu'elle  affecte  aujourd'hui.  Or,  cette  forma- 
tion est  surtout  l'œuvre  des  patrons,  MM.  Chaix,  ce  sont  leur 
ouvriers  eux-mêmes  qui  l'affirment.  Voilà  une  conclusion  qu 
méritait  assurément  d'être  mise  en  pleine  lumière. 


III 


Nous  pourrions  multiplier  les  exemples  du  genre  de  ceux  que 
nous  venons  d'esquisser,  car  au  cours  de  notre  enquête  nous 
avons  étudié  une  série  de  types  pris  dans  des  professions  très 
différentes.  Mais  cela  ne  servirait  qu'à  montrer  la  constance  des 
phénomènes  obtenus  dans  des  conditions  semblables,  chose  que 
l'on  peut  admettre  sans  autre  démonstration,  et  nous  arriverions 
à  dépasser  les  limites  d'un  article  de  revue.  Nous  nous  en  tien- 
drons donc  à  ces  faits,  d'ailleurs  si  démonstratifs,  et  nous  pas- 
serons à  l'examen  du  système  tout  à  fait  opposé  :  celui  dans  lequel 
le  chef  de  métier  se  considère  simplement  comme  un  rouage  éco- 
nomique et  technique,  sans  se  préoccuper  en  rien  du  côté  social 
de  ses  relations  avec  les  ouvriers.  Nous  y  procéderons,  bien 
entendu,  au  moyen  de  la  méthode  appliquée  tout  à  l'heure,  c'est- 
à-dire  en  envisageant  des  faits  concrets  et  précis,  pris  dans  la 
réalité  de  la  vie  courante. 

M.  C***  est  né  à  Paris  en  IS'j-S.  Entré  en  apprentissage  dans 
une  petite  imprimerie  en  1856,  il  eut  la  chance  de  tomber  sur 
un  brave  homme  qui  le  traitait  comme  un  membre  de  sa  propre 
famille.  Aujourd'hui,  dit  M.  C***,  avec  nos  vastes  imprimeries,  les 
choses  ont  bien  changé  à  ce  point  de  vue  ;  les  apprentis  sont 
en  général  livrés  à  eux-mêmes,  ils  apprennent  peu  et  contrac- 
tent de  mauvaises  habitudes.  L'excès  du  mal  est  devenu  si  sen- 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    Ot'ESTION    OUVRIÈRE.  85 

siblc,  qu'il  a  fait  naître  l'idée  de  la  création  d'une  école  profes- 
sionnelle spéciale,  d'abord  privée,  devenue  depuis  municipale, 
et  connue  sous  le  nom  d'école  Estienne.  Klle  forme  quelques 
i)ons  élèves,  fortement  préparés  au  point  de  vue  technique, 
mais  peu  ou  pas  sous  celui  de  l'éducation  sociale. 

Ouvrier  en  1860,  M.  C***  se  rangea  bientôt  parmi  l'élite  de  sa 
corporation.  A  vingt  ans,  il  était  occupé  déjà  comme  metteur 
en  pages,  c'est-à-dire  comme  contre-maitre,  ce  qui  témoigne  en 
faveur  de  son  savoir  professionnel  et  de  sa  conduite.  Le  taux  cou- 
rant du  salaire  était  alors  de  5  francs  à  5  fr.  50  pour  les  ouvriers; 
il  était  naturellement  supérieur  pour  les  metteurs  en  pages.  En 
1 862,  une  grève  fit  obtenir  la  journée  de  6  francs,  puis  on  arriva  à 
6  fr.  50  en  1868.  Aujourd'hui,  le  prix  du  salaire  tend  à  s'établir 
sur  la  base  de  70  centimes  l'heure,  soit  7  francs  par  jour,  parfois 
même  plus  pour  les  bons  ouvriers.  Il  faut  dire  à  ce  propos  que 
le  métier  de  typographe  est  assez  dur  dans  les  imprimeries 
parisiennes.  Les  travaux  de  nuit  sont  fréquents  pendant  la  pé- 
riode active  de  l'année,  et  ils  usent  rapidement  le  personnel.  En 
été,  au  contraire,  le  chômage  survient  et  dure  trop  souvent  pen- 
dant de  longues  semaines.  D'ailleurs,  si  M.  C***  a  beaucoup  tra- 
vaillé, de  jour  et  de  nuit,  il  n'a  guère  eu  l'occasion  de  connaî- 
tre le  chômage.  11  le  déclare  avec  une  juste  fierté,  parce  que  cela 
prouve  qu'il  était  apprécié  par  les  patrons  d'une  façon  particu- 
lière. Il  est  évident,  du  reste,  que  c'est  un  ouvrier  vraiment  ex- 
ceptionnel. Sa  tenue,  son  langage,  la  rectitude  et  l'élévation  de 
ses  idées,  tout  indique  un  homme  de  savoir  et  d'expérience, 
d'esprit  sain  et  ferme.  Il  s'intéresse  aux  choses  de  son  époque, 
spécialement  aux  questions  sociales,  sur  lesquelles  il  a  essayé  de 
se  renseigner  par  la  lecture  et  par  l'observation.  Il  a  fait  beau- 
coup pour  pousser  ses  camarades  dans  la  voie  de  la  prévoyance 
par  la  mutualité ,  et  dans  celle  de  la  gestion  de  leurs  intérêts 
corporatifs  par  les  chambres  syndicales.  Il  a  fondé  personnelle- 
ment une  petite  société  de  secours  mutuels,  et  contribué  à  l'or- 
ganisation de  divers  groupements  analogues,  notamment  de 
l'association  ou  caisse  de  retraites  connue  sous  le  nom  de  So- 
ciété  des  Prévoyants  de  l'Avenir^  dont  le  succès  a  été  très  grand, 


86  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

puisqu'elle  compte  aujourd'hui  jusqu'à  200.000  membres.  M.  C*** 
constate  en  passant,  non  sans  regret,  que  les  jeunes  gens  s'inté- 
ressent moins  qu'autrefois  aux  sociétés  de  secours  en  cas  de 
maladie;  en  revanche,  ils  semblent  comprendre  mieux  Futilité 
des  combinaisons  à  longue  échéance,  comme  les  caisses  de  re- 
traites. 

En  ce  qui  concerne  le  syndicat  des  typographes,  M.  C***,  qui 
Ta  suivi  fidèlement,  constate  sa  faiblesse  numérique  (2.000  ou- 
vriei^  sur  10.000)  et  sa  faible  influence.  Ce  syndicat  est  inter- 
venu à  diverses  reprises  dans  un  sens  pacifique,  et  il  n'est  pas 
sans  avoir  rendu  quelques  services  à  la  corporation,  mais  son 
rôle  est  resté  médiocre;  il  n'exerce  certainement  pas  l'influence 
qu'il  pourrait  obtenir  s'il  était  organisé  d'une  manière  plus  pra- 
tique, et  surtout  s'il  était  bien  conduit  et  plus  nombreux.  Pour 
se  recruter  plus  largement,  il  devrait  offrir  à  ses  membres  des 
avantages  immédiats  qu'il  est  incapable  de  leur  donner,  faute 
d'une  organisation  et  de  ressources  suffisantes.  C'est  là  un  cercle 
vicieux  dont  les  ouvriers  français  en  général,  et  non  pas  seule- 
ment les  typographes,  ne  savent  pas  sortir. 

La  considération  dont  jouit  M.  C***  dans  sa  corporation  l'a  fait 
désigner,  avec  quelques  autres,  pour  entrer  dans  le  conseil 
d'administration  d'une  association  coopérative  de  typographes, 
fondée  il  y  a  quelques  années.  Les  ouvriers  associés  avaient  es- 
sayé d'abord  de  se  gouverner  eux-mêmes,  mais  ils  y  réussirent 
si  mal,  que,  pour  tâcher  d'éviter  une  catastrophe  devenue  im- 
minente, ils  résolurent  de  constituer  un  comité  choisi  parmi  des 
camarades  étrangers  à  l'affaire.  Depuis  lors,  l'association  arrive 
à  joindre  les  deux  bouts,  ce  qui  n'est  pas  facile  à  cause  des 
charges  imprudemment  accumulées  au  début.  La  chose  méritait 
d'être  notée  comme  démonstration  de  la  difîiculté  presque  in- 
surmontable qui  s'oppose  à  la  constitution  spontanée  de  tels  grou- 
pements. 

En  résumé,  nous  nous  trouvons  ici  en  présence  d'un  ouvrier 
rare  par  sa  capacité  intellectuelle,  par  son  habileté  technique, 
par  sa  valeur  morale.  Il  est  dans  le  métier  depuis  trente-cinq 
ans,  et  il  en  a  tiré  des  gains  plutôt  exceptionnels.  C'est  d'ailleurs 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈRE.  87 

un  homme  modéré  et  prévoyant.  Mais,  d'autre  part,  il  a  eu  à 
supporter  de  lourdes  charges.  Sa  mère  a  vécu  longtemps  chez 
lui.  Marié  deux  fois,  sa  première  femme,  ses  enfants,  hii-méme, 
ont  traversé  de  coûteuses  maladies.  Il  a  perdu  plusieurs  des 
siens  après  de  longs  sacrifices.  Dans  ces  conditions,  et  bien  que 
son  salaire  fût  élevé  et  rarement  interrompu,  M.  C***  n'a  pas  pu 
faire  d'économies.  Il  touche  à  la  vieillesse;  déjà  ses  services  ne 
sont  plus  appréciés  au  même  degré,  son  salaire  a  été  réduit,  et 
l'avenir  lui  otfre  pour  toute  prévision  la  faible  pension  viagère, 
à  capital  aliéné,  que  la  société  des  Prévoyants  de  l'Avenir  pourra 
lui  payer  à  partir  de  sa  soixantième  année.  Il  est  juste  de  dire 
que,  tout  en  vivant  avec  modération,  il  a  toujours  tenu  à 
donner  à  sa  famille  un  certain  confortable.  Tout  chez  lui,  vête- 
ment, logement,  mobilier,  porte  l'empreinte  non  pas  de  l'élé- 
gance, mais  d'une  aisance  simple,  relevée  par  un  soin  méticu- 
leux. Nous  trouvons  ici  très  nettement  cette  conception  de  la 
respectabilité,  qui  élève  le  moral,  forme  le  caractère  et  em- 
bellit la  vie.  Loin  de  reprocher  à  M.  C***  cette  manière  de  vivre, 
on  doit  désirer  que  la  classe  ouvrière  tout  entière  s'élève  à  ce 
niveau  et  prenne  de  telles  habitudes.  Malheureusement  les  cir- 
constances le  permettent  rarement.  En  effet,  si  les  choses  sont 
ainsi  pour  un  ouvrier  de  choix,  si  la  vie  lui  est  aussi  dure  mal- 
gré les  avantages  qu'il  a  pu  tirer  de  sa  valeur  personnelle,  la  si- 
tuation est  bien  pire  pour  un  homme  ordinaire,  moins  formé, 
moins  bien  payé,  moins  prévoyant.  Au  cours  de  sa  triste  exis- 
tence, il  faut  que  celui-ci  recoure  à  l'hôpital  pour  ses  malades,  à 
l'Assistance  publique  pour  lui-même  quand  l'âge  lui  ferme  les  ate- 
liers. Les  chômages  sont  pour  lui  des  moments  de  rude  misère, 
de  cruelle  souffrance  pour  les  siens.  C'est  ce  dont  nous  allons 
nous  rendre  mieux  compte  en  citant  de  nouveaux  exemples. 


IV 


M.  V**\  plombier  à  Paris,  est  né  dans  le  département  d'Eure- 
et-Loir,  en  186^.  Son  père,  étant  petit  patron  du  même  métier, 


88  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

lui  fit  faire  son  apprentissage  dans  des  conditions  exceptionnel- 
lement favorables.  Du  reste,  la  profession  ne  comporte  pas,  en 
général,  un  véritable  apprentissage.  Chaque  ouvrier  plombier 
est  doublé,  pour  rexécution  des  travaux,  d'un  aide  rétribué  qui, 
après  quelques  années ,  se  trouve  en  état  d'agir  comme  compa- 
gnon, s'il  est  tant  soit  peu  intelligent  et  attentif. 

M.  V***  père  étant  mort  de  bonne  heure,  le  jeune  homme  dut 
aller  chercher  fortune  ailleurs.  11  quitta  sa  ville  natale  et  vint  à 
Paris,  où  il  passa  successivement  par  plusieurs  chantiers,  au 
hasard  de  la  demande  de  main-d'œuvre.  A  cette  époque,  c'est-à- 
dire  vers  1880,  les  aides  étaient  payés  par  jour  i  fr.  25,  les  com- 
pagnons de  6  francs  à  6  fr.  50.  En  1885,  les  ouvriers  plombiers 
de  Paris  dressèrent,  avec  l'appui  ofticiel  du  conseil  municipal, 
un  nouveau  tarif  qui  portait  les  salaires  à  5  francs  pour  les  aides, 
à  7  francs  pour  les  compagnons,  la  journée  étant  de  huit  heures 
en  été,  de  sept  heures  en  hiver.  Ceci  fut  accepté  en  principe,  mais 
depuis  lors  beaucoup  de  patrons,  surtout  les  petits,  ont  pu  em- 
baucher au  rabais,  sans  se  soucier  d'un  tarif  que  personne  n'é- 
tait en  état  de  soutenir.  Bel  exemple  de  la  faible  utilité  des  in- 
terventions officielles  quand  les  intéressés  ne  font  rien  par  eux- 
mêmes.  D'autre  part,  comme  le  métier  comporte  en  moyenne 
trois  mois  de  chômage  par  an,  le  gain  total  annuel  ne  dépasse 
guère  1.600  francs  pour  les  compagnons  les  mieux  payés,  et 
tombe  bien  au-dessous  de  ce  chiffre  pour  la  majorité  d'entre 
eux. 

Y***,  qui  est  un  ouvrier  évidemment  intelHgent  et  avisé,  qui. 
en  outre,  d'après  les  renseignements  préalables  que  nous  nous 
sommes  procurés,  est  un  homme  rangé,  très  assidu  à  son  tra- 
vail, jouit  d'une  situation  assez  rare  dans  sa  corporation.  D'a- 
bord, sa  bonne  réputation  lui  a  valu  des  engagements  plus 
stables  qu'on  ne  les  obtient  généralement  dans  le  métier  ;  il  est 
attaché  au  même  entrepreneur  depuis  plusieurs  années,  et  il 
est  devenu  chef  de  chantier,  ce  qui  lui  assure  un  travail  plus  ré- 
gulier, rarement  interrompu,  et  une  haute  paye  de  50  centimes 
par  jour.  Son  salaire  annuel  peut  varier  ainsi  entre  2.000  et 
2.200   francs.  Marié  en  1887,  il  a  deux  enfants,  c'est  donc  une 


ESSAIS    HE   SOLUTIONS    DE    LA    0«^ESTION    OUVKIÈRE.  89 

famille  de  quatre  personnes  à  faire  vivre.  Bien  qu'il  habite  hors 
de  Toctroi,  et  tout  en  vantant  l'esprit  d'économie  de  sa  femme, 
notre  plombier  déclare  qu'il  arrive  juste  à  joindre  les  deux 
bouts,  ou  à  peu  près,  et  ne  peut  guère  songer  à  faire  de  sé- 
lieuses  économies.  Dès  lors  comment  couvrir  tous  les  risques  de 
la  vie?  En  réclamant  une  augmentation  de  salaire?  Une  de- 
mande faite  individuellement  n'aurait  aucune  chance  de  succès, 
car  la  main-d'œuvre  n'est  pas  rare.  Il  existe  bien  une  chambre 
syndicale  des  plombiers-couvreurs-zingueurs,  qui  a  précisément 
pour  but  d'organiser  collectivement  le  marché  du  travail,  mais  elle 
est  peu  nombreuse,  pauvre  et  sans  autorité,  ce  qui  ne  permet  pas 
davantage  les  demandes  en  commun  ;  de  Là  l'échec  du  tarif  de 
1882.  Puis  M.  V***  est  le  premier  à  reconnaître  qu'en  haussant  le 
prix  de  la  main-d'œuvre,  on  risque  de  raréfier  le  travail  et  de 
multiplier  les  périodes  de  chômage,  ce  qui  aurait  pour  résultat 
immédiat  de  ramener  le  salaire  à  un  faible  taux  moyen. 

La  seule  institution  de  prévoyance  que  le  patron  de  V***  ait  or- 
ganisée dans  ses  chantiers,  c'est  l'assurance  contre  les  accidents. 
Mais  il  faut  bien  reconnaître  que,  s'il  y  a  pensé,  c'est  avant, 
tout  pour  couvrir  ses  propres  risques,  et  par  conséquent  dans  son 
intérêt  principalement.  Du  reste,  il  a  soin  de  faire  payer  à  ses  ou- 
vriers une  prime  de  cinq  centimes  par  jour  de  travail,  retenue  sur 
le  salaire  de  la  quinzaine.  C'est  par  an  et  par  homme  une  cotisa- 
tion de  10  à  12  francs,  dont  le  patron  dispose  à  son  gré,  sans 
rendre  aucun  compte  à  personne.  En  cas  d'accident,  la  victime 
est  indemnisée  par  la  compagnie  d'assurances  à  laquelle  le  patron 
s'est  abonné.  En  fait,  celui-ci  se  débarrasse  à  bon  compte  d'un 
risque  assez  grave.  Pour  le  surplus,  c'est  à  chacun  à  se  tirer  d'af- 
faires par  son  seul  et  unique  effort.  V***,  qui  est  jeune  et  bon  ou- 
vrier, parvient  tout  juste  à  se  tenir  à  flot,  mais  il  reste  exposé  sans 
garantie  à  tous  les  hasards  de  l'avenir,  à  toutes  les  mauvaises  chan- 
ces que  l'âge  amène  avec  lui.  Et  à  côté  de  celui-ci,  combien  d'au- 
tres moins  intelligents,  moins  bien  doués,  moins  bien  préparés, 
sont  roulés  pèle  mêle  par  le  torrent  de  la  misère,  et  s'avilissent 
par  la  débauche,  faute  d'une  action  éducatrice  capable  de  les 
former,  de  les  guider  pendant  leur  jeunesse,  de  les  aider  raison- 


T.    XXV. 


90  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

nableroent  plus  tard  !  Ils  font  alors  souches  d'incapables,  et  la 
situation  se  perpétue,  toujours  mauvaise  et  sans  issue. 

Et  pourtant  on  pourrait  faire  beaucoup  pour  eux  sans  dépenser 
de  bien  grands  efforts.  La  plupart  de  ces  hommes  ne  demande- 
raient en  somme  qu'à  marcher  d'accord  avec  le  patron  si  celui-ci 
voulait  s'astreindre  à  les  considérer  comme  des  collaborateurs  et 
non  comme  de  simples  marchands  de  travail,  envers  lesquels  on 
est  quitte  lorsqu'on  leur  a  payé  le  prix  de  la  journée  fournie. 
Voici  par  exemple  V***;  il  nous  communique  divers  rapports  ou 
discours  qu'il  a  lus  dans  les  assemblées  de  sa  chambre  syndicale  ; 
ce  sont  des  amplifications  dont  le  fond,  visiblement  emprunté  aux 
journaux  dits  avancés,  est  accompagné  d'agréments  déclamatoires 
dont  la  forme  trahit  l'inexpérience  de  l'auteur.  Tout  cela  tranche 
singulièrement  avec  la  conversation  calme  et  parfaitement  raison- 
nable du  plombier,  qui  nous  cite  certaines  grandes  maisons  où 
des  institutions  de  prévoyance  ont  été  organisées  d'un  commun 
accord  par  les  patrons  et  les  ouvriers;  il  nous  déclare  que  tout 
cela  est  excellent,  et  il  ajoute  avec  un  regret  évident  que  de  telles 
créations  restent  et  resteront  toujours  exceptionnelles,  parce  que 
la  grande  majorité  des  patrons  ne  veulent  pas  se  donner  tant 
d'embarras.  C'est  alors  qu'un  sentiment  d'aigreur  et  d'hostilité 
apparaît,  non  pas  contre  le  patron  en  soi,  mais  bien  contre  celui 
qui  emploie,  mais  ne  patronne  pas,  au  sens  social  du  mot. 

Nous  exposerons  pour  finir  la  situation  d'un  ouvrier  teinturier, 
M.  0***,  qui  travaille  depuis  de  longues  années  dans  le  même  éta- 
blissement, oii  son  père  était  occupé  avant  lui.  Entré  dans  cette 
maison  vers  1865,  0***  ne  Ta  jamais  quittée.  Il  ne  s'agit  donc  pas 
ici  de  ce  qu'on  appelle  un  mauvais  patron,  et  quant  à  l'ouvrier, 
la  durée  de  ses  services  parle  assez  haut  en  sa  faveur.  La  maison 
a  même  pris  certaines  mesures  en  faveur  de  ses  ouvriers.  Elle  a 
organisé  une  société  de  secours  mutuels  qui  donne  à  chacun  de 
ses  membres  1  fr.  50  par  jour  de  maladie,  en  outre  des  soins  mé- 
dicaux et  des  médicaments  ;  ceux-ci  profitent  aussi  à  la  famille  en 
cas  de  besoin.  Lorsque  le  travail  manque,  on  s'arrange  pour  oc- 
cuper les  ouvriers  tour  à  tour;  cela  arrive  malheureusement  trop 
souvent.  Les  salaires  sont  d'ailleurs  assez  faibles,  0  fr.  50  l'heure, 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈHE.  ÎU 

prix  maximum,  avec  une  journée  de  dix  heures.  Si  le  travail  était 
régulier,  les  hommes  les  mieux  payés  obtiendraient  un  salaire 
annuel  de  1.500  francs  environ;  mais  de  nombreux  chômages  le 
réduisent  à  moins  de  1.200  francs  soit  à  peu  près  3  francs  par  jour 
ordinaire.  11  faut  bien  convenir  qu'il  est  difficile  de  vivre  dans  de 
pareilles  conditions,  et  que  l'épargne  devient  chose  impossible. 
M.  ()***,  qui  est  contremaître ,  est  un  peu  mieux  payé,  mais  il 
chôme  presque  régulièrement  un  jour  par  semaine.  Cependant, 
comme  il  a  épousé  une  femme  entendue,  laborieuse,  qui  travaille 
de  son  côté,  il  vit  dans  une  aisance  relative,  avec  ses  parents  qui 
peuvent  encore  s'occuper  un  peu.  Mais  il  constate,  avec  une  tris- 
tesse empreinte  à  la  fois  de  résignation  et  d'une  sorte  de  décou- 
ragement, qu'une  grande  misère  règne  autour  de  lui,  que  ses 
camarades  vivent  dans  un  état  d'insécurité,  d'angoisse,  de  priva- 
tion, d'affaissement  moral  dont  les  détails  font  peine  à  entendre. 
Le  fait  môme  que  l'usine  est  souvent  arrêtée  faute  d'ouvrage 
montre  que  les  patrons  ne  sont  pas  non  plus  dans  une  situation 
très  brillante,  au  moins  depuis  quelques  années.  Celte  maison  a 
d'ailleurs  connu  de  meilleurs  jours;  son  fondateur  a  laissé  à  ses 
enfants  une  assez  belle  fortune.  C'était  un  homme  plutôt  bien- 
veillant pour  son  personnel;  nous  avons  constaté  qu'il  a  pris 
quelques  dispositions  élémentaires  pour  aider  ses  ouvriers  à 
vivre.  Ces  mesures  de  patronage  étaient  peu  de  chose;  elles  ont 
pourtant  donné  déjà  aux  ouvriers  un  appui  utile  dans  certaines 
épreuves  de  la  vie  courante.  Mais  le  chef  d'une  industrie  alors 
prospère  aurait  probablement  pu  faire  davantage,  surtout  au 
point  de  vue  de  la  sécurité  de  la  vieillesse.  On  nous  cite,  par 
exemple,  un  ouvrier  de  la  maison  qui,  après  quarante  ans  d'un 
travail  assidu,  payé  comme  nous  le  disions  tout  à  l'heure,  devra 
d'un  jour  à  l'autre,  en  raison  de  son  âge,  cesser  toute  occupa- 
tion lucrative,  sans  avoir  devant  lui  aucune  réserve  sérieuse.  Des 
institutions  analogues  à  celles  de  la  maison  Chaix  lui  auraient 
assuré,  sans  compromettre  la  fortune  du  patron,  un  revenu  suffi- 
sant pour  finir  ses  jours  en  paix.  Par  bonheur  pour  lui,  ce  vieil- 
lard a  des  enfants  qui  pourront  lui  donner  un  abri  et  du  pain,  A 
lui  et  à  sa  femme,  sans  quoi  il  ne   leur  resterait  point   d'autre 


92  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

perspective  que  celle  de  l'asile  des  pauvres.  Il  est  sûr  que,  toute 
sensiblerie  mise  à  part,  ce  n'est  pas  là  une  fin  enviable  pour  des 
gens  qui  ont  honnêtement  vécu  et  travaillé  durant  tant  d'an- 
nées. 

Nous  avons  dû,  faute  de  place,  réduire  nos  observations  à  un 
petit  nombre  de  cas.  Elles  suffisent  d'ailleurs  pour  établir  d'une 
manière  précise  deux  faits  essentiels  : 

l*'  L'étude  directe  de  la  vie  ouvrière,  au  moyen  de  la  méthode 
monographique,  montre  que  le  rôle  du  patron  est  double  :  d'une 
part  il  exerce  une  fonction  technique,  de  l'autre  une  fonction 
sociale. 

2°  Lorsque  le  patronage  est  exercé  d'une  manière  complète 
sous  ses  deux  formes,  il  en  résulte,  pour  les  familles  laborieuses^ 
un  élément  d'éducation,  de  prospérité,  de  stabilité,  de  progrès,  un 
moyen  de  sécurité,  dont  le  résultat  tourne  au  profit  commun  du 
maître  et  de  l'ouvrier. 

Ces  conclusions  sont  trop  importantes  pour  être  présentées^ 
d'une  manière  aussi  sommaire.  Elles  appellent  un  certain  nom- 
bre de  réflexions  et  de  remarques  que  nous  présenterons  dans  un 
prochain  article. 

Léon  PoixsARD. 
[A  suivre.) 


Le   Directeur-Gérant  :  Edmond  DEMOLrvs. 


TYPOGRAPHIE    FinMIN-DIDOT    ET  C**.    —   PARIS. 


LE  PASSÉ  ET  L'AVENIR 

DE 

LA  REVUE  LA  SCIENCE  SOCIALE 


I.    LE    PASSE  DE    LA    REVUE. 

Pendant  ses  douze  premières  années,  la  Revue  la  Science  so- 
ciale a  donné  les  résultats  suivants  : 

V La  Mét/iode  (F observation  sociale,  inaug'urée  par  F.  Le  Play, 
a  été  précisée,  rectifiée  et  développée,  grâce  à  la  Classification 
ou  Nomenclature  sociale  établie  par  M.  H.  de  Tourville. 

2°  Le  Classement  des  Sociétés  /iwnaines  a  été  fixé  ,  dans  ses 
grandes  lignes,  d'après  cette  méthode,  au  moyen  d'observations 
entreprises  en  France  et  à  l'Étranger. 

'^'^  U Enseignement  de  la  Science  sociale  a  été  fondé  et  con- 
tinué depuis  douze  ans  sans  interruption  devant  un  nombreux 
auditoire  composé  surtout  de  jeunes  gens  de  nos  grandes 
écoles  (1).  La  Revue  a  publié  régulièrement  les  deux  Cours  de 
Méthode  et  d'Exposition  de  la  Science  sociale. 

4-°  I^a  Revue  «  la  Science  sociale  »  a  enregistré  ces  résultats  et 
en  a  fait  des  applications  à  propos  de  toutes  les  questions  du  jour 
qui  ont  préoccupé  l'opinion.  Le  volume  de  M.  Edmond  Demo- 
lins,  A  quoi  tient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons^  publié  d'a- 

(1)  Voir  à  la  deuxième  page  de  la  couverluro  la  note  1. 

T.   XXV.  8 


94  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

bord  dans  la  Revue,  a  été  une  de  ces  applications.  L'impression 
qu'il  a  faite  sur  le  public  témoigne  de  la  valeur  et  de  la  puis- 
sance de  démonstration  de  la  méthode  sociale. 

h""  La  Bibliothèque  de  la  Science  sociale  a  été  inaugurée.  Elle 
comprend  aujourd'hui  dix-neuf  publications  formées  d'études 
publiées  dans  la  Revue  et  qui  s'inspirent  de  la  même  méthode  (1). 
Quatre  de  ces  publications  ont  été  présentées  aux  concours  de 
l'Institut  :  toutes  ont  été  couronnées.  Plusieurs  ont  été  traduites 
en  anglais,  en  russe,  en  italien,  en  grec,  en  hongrois. 

6°  La  Société  de  Science  sociale  a  été  créée  en  vue  de  pro- 
pager ces  études  et  de  concourir  au  développement  de  l'initia- 
tive individuelle  et  de  l'initiative  privée  (*2).  Son  but  praticfue 
est  de  démontrer  à  chacun  que  le  meilleur  moyen  de  succès 
dans  la  vie  est  de  s'aider  soi-même  et  elle  indique,  d'après  l'ob- 
servation, les  conditions  qui  mènent  à  ce  résultat. 

En  somme,  le  travail  de  ces  douze  années  a  eu  surtout  pour 
effet  d'établir  sur  des  bases  scientifiques  l'étude  des  phénomènes 
sociaux. 

II.  —  l'avemr  de  la  revue. 

Il  s'agit  maintenant,  —  tout  en  continuant  l'œuvre  scienti- 
ficjue,  qui  doit  toujours  progresser,  —  de  vulgariser  X^^résultats 
pratiques  de  la  science,  en  montrant  comment  s'acquiert  la 
supério7nté  dans  chaque  profession. 

La  crise  sociale  actuelle  n'est  que  la  résultante  des  diverses 
crises  qui  atteignent  les  différentes  professions. 

Chaque  profession  doit  donc  être  étudiée  et  considérée  séparé- 
ment, dans  ses  rapports  avec  la  situation  actuelle  et  avec  les  so- 
lutions cjue  cette  situation  comporte. 

(1)  Voir,  à  la  (jualrièmc  page  de  la  couverlure,  la  liste  des  ouvrages  de  la  Biblio- 
thèque. 

(2)  Voir,  à  la  deuxième  page  de  la  couverlure,  les  moyens  d'action  et  le  recrute- 
ment de  la  Société. 


LE    TASSÉ    ET    l'aVEMR    DE    LA    REVUE    '<    LA    SCIENCE    SOCIALE  ».         95 

Il  y  a  une  crise  de  rEdncation.  Notre  éducation  n'est  plus 
adaptée  aux  conditions  actuelles  de  la  vie  sociale.  M.  Kdmond 
Demolins  a  entrepris  de  le  démontrer  dans  son  dernier  ouvrage, 
et  la  Presse  de  tous  les  partis  lui  a  fait  écho,  il  s'agit  maintenant 
de  modifier  pratiquement  nos  méthodes  d'enseignement  qui 
forment  des  hommes  —  et  aussi  des  femmes  —  pour  le  passé  et 
non  pour  le  présent,  pour  une  société  morte  et  non  pour  la  so- 
ciété actuelle  et  vivante.  La  Kevue  se  tiendra  dans  cette  voie, 
non  seulement  en  examinant  et  en  éclairant,  mais  encore  en 
provoquant  les  idées  de  réformes  à  ce  sujet. 

Il  y  a  une  crise  agricole^  qui  provient  de  ce  que  l'agriculteur 
en  est  généralement  resté  à  des  idées  et  à  des  pratiques  qui  ne 
suffisent  plus  en  présence  du  développement  des  transports  et 
de  la  concurrence  étrangère.  La  Revue  fera  connaître  l'exemple 
des  agriculteurs  qui  réussissent  et  elle  expliquera  pourquoi  ils 
réussissent. 

Il  y  a  une  crise  industrielle  déterminée  par  la  transition  subite 
du  petit  atelier  au  grand  atelier,  du  petit  patron  au  grand  pa- 
tron, de  l'ouvrier  spécialiste  à  l'ouvrier  déspécialisé,  du  moteur 
à  la  main  au  moteur  à  la  machine.  Il  est  clair  que  les  vieux  er- 
rements industriels  ne  sont  plus  adaptés  à  ces  conditions  nou- 
velles de  l'usine  et  que  les  patrons  doivent  transformer  leurs  idées 
et  leurs  procédés  comme  ils  ont  dû  transformer  leurs  ateliers  et 
leur  outillage. 

Il  y  a  une  crise  ouvrière,  qui  résulte  de  cette  transformation 
de  l'industrie.  Cette  crise  a  pour  résultat  d'abaisser  davantage 
les  ouvriers  incapables  et  d'élever  davantage  les  ouvriers  capa- 
bles. Le  problème  est  donc  de  s'orienter  vers  un  type  social  qui 
produise  le  maximum  de  capables  et  le  minimum  d'incapables 
et  qui  aide  ces  derniers  à  monter  par  eux-mêmes.  Cela  est  plus 
facile  que  de  les  aider  à  végéter,  comme  on  le  fait  trop  souvent 
par  toutes  sortes  d'institutions  artificielles. 


96  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

Il  y  a  une  crise  commerciale  amenée  par  la  brusque  extension 
de  la  clientèle  d'une  extrémité  du  monde  à  Fautre.  Pour  saisir 
cette  clientèle  et  pour  la  satisfaire,  il  faut  autre  chose  que  les 
procédés  traditionnels  et  usés  du  petit  commerce  d'autrefois.  Le 
type  du  commerçant  et  celui  de  l'employé  de  commerce  doivent 
être  modifiés. 

Il  y  a  une  crise  ecclésiastique^  qui  est  bien  manifestée  par  la 
diminution  de  l'influence  sociale  du  clergé.  Le  clergé  a  intérêt  à 
connaître  exactement  les  causes  de  cette  situation  et  les  moyens 
d'y  remédier.  11  doit  être  prêt,  si  cela  lui  est  démontré,  à  modi- 
fier cerfaines  de  ses  idées  et  de  ses  pratiques.  Il  n'a  pas  intérêt 
à  laisser  se  creuser  davantage  le  fossé  qui  le  sépare  de  la  société 
actuelle  ;  c'est  une  condition  essentielle  de  succès  dans  Texercice 
de  son  ministère. 

Il  y  a  une  crise  littéraire^  qui  se  traduit  par  des  oscillations 
brusques  du  naturalisme  à  Tidéalisme,  par  Tavortement  d'une 
grande  partie  de  la  jeunesse  lettrée  et  par  l'encombrement  ex- 
traordinaire des  professions  libérales. 

Il  y  a  une  crise  administrative,  qui  résulte  du  nombre  crois- 
sant des  fonctionnaires  et  de  retendue  croissante  de  leurs  attri- 
butions. Par  suite  de  leur  nombre  et  de  leurs  attributions,  ils 
entravent  Tinitiative  privée  et  développent  la  centralisation 
administrative  qui  paralyse  l'action  individuelle  et  locale  au  de- 
dans, la  colonisation  au  dehors.  Il  s'agit  de  savoir  exactement 
comment  procèdent  les  peuples  qui  grandissent  sous  le  régime 
de  la  décentralisation  administrative. 

Il  y  a  une  crise  financière,  que  Ton  pourrait  appeler  la  crise 
des  rentiers  ;  la  diminution  de  l'intérêt  de  l'argent  en  est  le  prin- 
cipal facteur.  La  puissance  du  capital  diminue  de  jour  en  jour 
et  l'homme,  pour  maintenir  sa  situation,  doit  compter  de  plus 
en  plus  sur  lui-même,  sur  son  travail,  sur  son  etlbrt  personnel, 
sur  la  connaissance  exacte  des  conditions  sociales  actuelles.  La 
•Science  sociale  apprend  à  surmonter  cette  crise. 


LE    PASSÉ    ET    l'avenir    DE    LA    REVUE    *<    LA    SCIENCE    SOCIALE    ».  'M 

Il  y  a  une  crise  militaire^  provoquée  par  la  transition  du  ré- 
gime de  la  petite  armée  de  métier  au  régime  de  la  nation  armée. 
Si  cette  évolution  s'accomplit  sans  tenir  compte  des  nécessités 
sociales  nouvelles,  toutes  les  professions  peuvent  être  désorgani- 
sées k  la  fois.  On  le  sent  si  bien  que  la  préoccupation  dominante 
des  pères  de  famille  est  de  soustraire  leurs  fils  au  service  de  trois 
ans.  La  Science  sociale  démontre  qu'il  est  possible  de  concilier 
l'intérêt  militaire  et  l'intérêt  social. 

11  y  a  une  crise  politique  dont  témoignent  suffisamment  l'aug- 
mentation des  impôts  et  de  la  dette,  l'exagération  du  rôle  et  de 
l'influence  des  politiciens.  Nous  sommes  arrivés  à  l'extrême  li- 
mite de  l'action  publique.  Il  faut  enrayer  ce  mouvement,  et  nous 
inspirer  de  l'exemple  des  peuples  qui  trouvent  aujourd'hui  la 
supériorité  en  fortifiant  énergiquement  l'indépendance  de  l'in- 
dividu, et  la  puissance  de  la  vie  privée  et  de  la  vie  locale. 

Il  y  a  une  crise  coloniale  qui  est  de  la  dernière  gravité  ;  elle  ré- 
sulte de  ce  fait  que  notre  empire  colonial  s'étend  démesurément, 
tandis  que  nous  ne  formons  pas  de  colons  pour  l'exploiter.  Nous 
y  envoyons  surtout  des  militaires  et  des  fonctionnaires.  Pour 
faire  cesser  cet  état  de  choses,  il  ne  suffît  pas  de  parler  en  fa- 
veur de  la  colonisation,  il  faut  surtout  adopter  les  procédés  qui 
donnent  à  d'autres  peuples  la  puissance  coloniale.  Ce  sont  ces 
procédés  qu'il  est  possible  de  déterminer  rigoureusement  d'après 
l'observation  comparée. 

Ces  exemples  suffisent  à  signaler  quelques-unes  des  formes 
de  la  crise  sociale  actuelle  ;  il  importe  de  les  soumettre  séparé- 
ment à  une  analyse  méthodique  et  à  une  observation  comparée. 

C'est  cette  œuvre  que  la  Revue  la  Science  sociale  poursuit,  et, 
par  là,  elle  s'adresse  à  toutes  les  catégories  de  lecteurs. 

Cette  œuvre,  elle  la  fait,  non  pas  en  s'appuyant  sur  des  théo- 
ries et  des  systèmes,  mais  au  moyen  de  faits  méthodiquement 
observés  et,  par  conséquent,  irrécusables. 

La  Revue  fait  en  outre  appel  à  tous  ses  lecteurs  pour  diverses 


08  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Enquêtes.  Elle  leur  fournit  une  méthode  d'investigation  rigou- 
reuse, qui  permet  d'observer,  d'enregistrer  les  observations  et 
d'en  tirer  des  conclusions  à  la  fois  scientifiques  et  pratiques. 

C'est  ainsi  qu'elle  poursuit  actuellement  une  Enquête,  en  vue 
de  dresser  la  Cai^te  sociale  de  la  France,  c'est-à-dire  en  vue  de 
comparer,  d'expliquer  et  de  classer  les  divers  types  sociaux,  dont 
l'ensemble  forme  la  Société  française.  La  France,  qui  a  sa  carte 
géologique,  n'a  pas  encore  sa  carte  sociale. 

Le  plan  d'ensemble  de  ce  travail  est  aujourd'hui  établi  et  les 
lecteurs  de  la  Revue  le  trouveront  prochainement  exposé  dans 
un  volume;  ils  pourront,  grâce  à  ce  point  de  départ,  étudier 
leur  région  d'après  une  méthode  commune,  qui  leur  facilitera 
les  observations  et  rendra  les  résultats  comparables  entre  eux. 

Tous  ceux  qui,  à  un  point  de  vue  ou  à  un  autre,  s'intéressent 
à  la  connaissance  de  leur  région,  soit  dans  le  passé,  soit  dans  le 
présent,  pourront  ainsi  s'associer  à  une  œuvre  collective  et  d'un 
intérêt  général.  Ils  auront  le  sentiment  qu'ils  contrilDuent  à  l'a- 
vancement de  la  science. 

Afin  de  faciliter  ce  travail  d'ensemble,  la  Revue  met  en  com- 
munication ses  lecteurs  de  chaque  région.  Elle  leur  donne  ainsi 
le  moyen  de  constituer  des  groupes  locaux,  soit  pour  l'étude  des 
questions  sociales,  soit  pour  la  vulgarisation  et  la  mise  en  pra- 
tique des  conclusions  de  la  science  (i). 

(1)  L'étude  sociale  d'une  région  se  décompose  en  un  grand  nombre  de  questions  :  la 
géographie,  la  géologie,  la  météorologie,  la  botanique,  la  zoologie,  qui  constituent  les 
éléments  du  Lieu  ;  les  innombrables  formes  et  natures  des  Travaux,  la  Propriété,  la 
Famille,  les  Cultures  intellectuelles  (littérature,  arts,  sciences^  le  Culte,  les  Corpora- 
tions d'intérêt  commun  et  de  bienfaisance,  les  organismes  des  Pouvoirs  publics,  l'Émi- 
gration et  la  Colonisation,  IHistoire  et  l'Archéologie.  Chacun  peut  choisir,  entre  ces 
questions,  celle  qui  l'intéresse  plus  particulièrement  et  qu'il  rattache  ensuite,  par  le 
lien  d'une  commune  science,  aux  autres  questions  étudiées  par  les  membres  de  son 
groupe.  Ainsi  ces  études  séparées  forment  un  ensemble  qui  se  tient  et  qui  vient  se 
classer  lui-même  dans  la  série  des  études  entreprises  sur  les  autres  régions  de  la 
France,  car,  dans  la  science,  tout  s'enchaîne. 


QUESTIONS   DU  JOUR 


LE  FÉMINISME 


Un  de  nos  lecteurs,  récemment  amené  à  la  connaissance  de  la 
Science  sociale  et  curieux  d'étudier  le  mouvement  féministe,  a  com- 
muniqué ses  notes  à  notre  collaborateur  et  ami,  M.  Victor  MuUer,  en 
le  priant  de  Taider  à  résoudre  les  difficultés  que  ce  travail  présente, 
lia  reçu  laréponsesuivanle,  qu'il  nous  a  transmise  et  que  nous  croyons 
de  nature  à  intéresser  nos  lecteurs.  L'auteur,  auquel  nous  avons  de- 
mandé l'autorisation  de  cette  reproduction,  nous  prie  de  remarquer 
qu'il  n'a  pas  entendu  traiter  au  fond  la  question,  mais  seulement  indi- 
quer la  voie  à  suivre  et  la  méthode  à  employer  pour  la  résoudre. 

Liège,  28  janvier  1898. 
Monsieur, 

Je  ne  puis  qu'applaudir  au  projet  que  vous  avez  formé  d'é- 
tudier le  féminisme,  à  la  lumière  de  la  Science  sociale.  Vous 
me  dites  que  ce  sujet  vous  parait  se  ramener  à  cette  question 
fondamentale  :  «  Dans  les  conditions  actuelles  de  l'existence  les 
femmes  ne  doivent-elles  pas  êtres  rendues  aptes  à  se  suffire 
par  elles-mêmes?  »  • 

Vous  ajoutez  :  «  Ne  convient-il  pas  dès  loi^  de  les  élever  en 
vue  de  la  lutte  pour  la  vie  et  de  les  admettre,  au  même  titre 
que  les  hommes,  à  toutes  les  carrières  et  à  tous  les  genres 
de  travaux  pour  lesquels  elles  réunissent  des  capacités  sufti- 
santes?  » 

A  ces  questions,  que  vous  avez  si  bien  posées,  vous   n'hésitez 


100  LA    SCIEN'CE    SOCIALE. 

pas  à  répondre  affirmativement.  Mais,  tout  en  trouvant  cette 
solution  rationnelle  et  nécessaire,  vous  vous  alarmez  au  sujet 
de  certaines  conséquences  extrêmes  que  son  application  peut 
entrainer.  Vous  restez  effrayé,  me  dites-vous,  à  la  pensée  de 
voir  cette  femme,  avocat  ou  docteur,  abandonner  son  ménage  et 
ses  enfants  pour  se  livrer  à  des  occupations  extérieures,  qui  la 
distraient  du  rôle  essentiel  qui  lui  est  dévolu  dans  la  famille. 
Vous  vous  demandez  avec  terreur  ce  qu'il  en  adviendra  de  la 
société,  si,  sous  prétexte  de  gérer  des  intérêts  professionnels 
quelconques,  les  femmes  délaissent  les  charges  qui,  par  nature, 
leur  incombent;,  si  elles  méconnaissent  leurs  devoirs  les  plus 
élémentaires  d'épouse  et  de  mère. 

L'anarchie  dans  laquelle  tomberait  la  famille,  si  ces  éventua- 
lités se  réalisaient,  vous  consterne  à  bon  droit.  Mais  sous  le 
coup  de  cette  impression  et  ne  sachant  comment  éviter  les  dan- 
gers qui  vous  effrayent,  vous  perdez  contenance.  Vous  interro- 
gez alors  le  passé  et  vous  cherchez  ce  qu'ont  pensé  de  la  femme, 
les  grands  esprits  dont  les  écrits  sont  arrivés  jusqu'à  nous. 
Vous  avez  récolté  une  abondante  moisson  de  pensées.  Vous 
m'en  citez  un  bon  nombre  qui  sont  autant  d'appréciations  qui  ont 
été  émises  sur  la  nature,  la  valeur  morale,  et  la  capacité  natu- 
relle des  femmes,  par  des  philosophes  anciens^  des  Pères  de 
l'Église  et  des  écrivains  célèbres.  Mais  les  investigations  que 
vous  avez  dirigées  de  ce  côté  ne  sont  point  faites  pour  diminuer 
votre  trouble. 

Si  les  excès  possibles  que  vous  me  signalez  sont  détes- 
tables, les  jugements  que  vous  me  soumettez  tendent  tous  à 
dire  que  la  femme  est  naturellement  incapable  et  perverse. 
Beaucoup  assurent  que,  laissée  à  elle-même,  la  femme  devient 
un  monstre,  d'autres  quelle  n'est  bonne  et  telle  que  nous  l'es- 
timons qu'à  condition  d'être  réduite  à  un  rôle  très  secondaire 
et  dépendant,  sous  la  toute-puissance  de  l'homme. 

Établissant  alors  un  rapport  de  conséquence  entre  les  abus 
hypothétiques  que  vous  craignez  et  les  opinions  que  vous  invo- 
quez, vous  en  arrivez  à  penser  que  les  premiers  seraient  la 
résultante  fatale   de  l'infériorité  de  nature  que  dénoncent  les 


LE    FÉMINISME.  101 

dernières.  Ainsi  ètes-vous  amené  à  mettre  en  doute  la  justesse 
d'une  solution  qui,  au  premier  abord,  vous  semblait  indiquée 
par  la  raison  et  par  l'observation.  De  là  pour  vous  un  extrême 
embarras  dont  vous  me  demandez  de  vous  tirer. 


I 


Je  voudrais,  3Ionsieur^  répondre  dignement  à  l'honneur  que 
vous  me  faites  en  me  prenant  pour  guide  dans  cette  difficulté. 
Si  j'ai  commencé  pour  vous  exposer  celle-ci  d'une  façon  mé- 
thodique et  succincte,  c'est  que  je  voulais  vous  en  faire  pressen- 
tir la  solution  et  vous  en  faciliter  la  découverte.  Mais  permet- 
tez-moi de  ne  point  toucher  d'une  façon  spéciale  aux  cas 
particuliers  qui  vous  arrêtent;  permettez-moi  de  ne  point  m'at- 
tarder  à  vous  dire  en  détail  ce  que  je  pense  des  divers  passages 
d'auteurs  que  vous  voulez  bien  soumettre  à  mon  examen.  Il  se- 
rait, je  pense,  plus  décisif  eu  égard  à  la  solution  de  ces  difficul- 
tés et  partant  plus  profitable  pour  vous  d'aborder  directement 
le  fond  du  problème  qui  vous  préoccupe.  Nous  l'éclaircirions 
suffisamment  d'ailleurs  pour  que  vous  puissiez  résoudre  par  vous- 
même  les  difficultés  secondaires  que  vous  me  proposez  et 
toutes  celles  qui  pourraient  par  la  suite  vous  retarder  en  route. 

Toutefois  je  dois  bien  au  préalable,  pour  dissiper  toute  cause 
nouvelle  d'erreur,  vous  dire,  en  deux  mots  et  très  librement, 
mon  impression  au  sujet  des  extraits  tirés  des  anciens  auxquels 
vous  semblez  attacher  une  si  grande  importance.  Une  fois  notre 
chemin  débarrassé  de  cet  obstacle,  nous  pourrions  pénétrer  d'un 
coup  au  cœur  même  du  sujet. 

Quel  qu'ait  été  le  caractère  des  hommes  illuslres  dont  vous 
invoquez  les  opinions  sur  la  femme,  quel  que  soit  le  rôle  qu'ils 
aient  joué  dans  le  monde,  de  grâce.  Monsieur,  mettez  tout  bon- 
nement leurs  sentences  de  côté.  C'est  là,  croyez-moi,  le  meilleur 
usage  que  vous  puissiez  en  faire  dans  le  cas  qui  nous  occupe. 
Et  ne  vous  étonnez  point  trop  de  cet  avis;  ne  me  taxez  point 
d'irrévérence  présomptueuse  vis-à-vis  de   ces  grands  esprits. 


102  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

J'ai,  pour  vous  proposer  une  solution  aussi  radicale,  deux  raisons 
bien  simples.  La  première,  c'est  que  «  la  femme  »  dont  par- 
lent ces  penseurs  n'a  jamais  existé.  La  seconde,  c'est  que  «  les 
femmes  »  que  nous  connaissons,  celles  qui  vivent  très  réelle- 
ment autour  de  nous,  appartiennent  à  un  milieu  social  qui  leur 
a  donné  une  formation  très  différente  de  celle  que  recevaient 
ces  anciens,  c'est  qu'elles  sont  soumises  à  des  nécessités  d'exis- 
tence que  n'ont  point  connues  leurs  devancières  des  temps  pas- 
sés pour  lesquelles  parlaient  les  juges  rigoureux  dont  vous  me 
signifiez  les  sentences. 

Si  vous  voulez  bien  relire  les  jugements  qui  vous  jettent  dans 
l'incertitude,  vous  constaterez  que  ceux  qui  les  ont  prononcés 
parlent  tous  de  «  la  femme  »  en  général.  Ils  visent  un  être 
idéal  et  abstrait  au  sujet  duquel  ils  ont  pensé  ;  tandis  que  nous 
étudions  dans  leur  individualité  concrète  des  femmes  réelle- 
ment vivantes  dont  nous  nous  proposons  à^ observer  les  besoins. 

Il  ne  s'agit  dès  lors  point  pour  nous,  d'émettre  à  leur  sujet 
les  appréciations  plus  ou  moins  piquantes  que  peut  nous 
suggérer  la  rivalité  des  sexes,  ni  d'en  faire  des  thèmes  à  spécu- 
lations théoriques  plus  ou  moins  éblouissantes.  Il  importe,  au 
contraire,  de  nous  défaire  de  toute  prévention  à  leur  égard  et  de 
nous  défendre  de  toute  idée  systématique  ou  à  priori,  si  nous 
voulons  analyser  scrupuleusement  leur  situation  et  découvrir 
leurs  besoins  véritables.  Tandis  que  «  la  femme  »  est  un  sujet  à 
«  pensées  »  et  à  rêveries,  ((  les  femmes  »  demandent  à  être  observées. 

Défiez-vous  donc,  Monsieur,  de  tous  ces  petits  livres,  de  la 
lecture  desquels  vous  me  paraissez  fort  imbu,  et  où  sont  accu- 
cumulées,  en  guise  de  raisons,  force  citations  tirées  de  person- 
nages illustres.  N'oubliez  pas,  tout  d'al)ord,  que  ces  extraits 
sont  souvent  faussés  par  suite  de  leur  isolement  fatal  du  con- 
texte qui  les  expliquait.  Mais  surtout  rendez- vous  bien  compte 
de  l'insuffisance  de  cette  faron  de  raisonner.  C'est  là  trop  sou- 
vent un  procédé  commode  auquel  ont  recours  certains  faiseurs 
de  livres,  en  peine  de  trouver  des  arguments.  Les  mêmes  auto- 
torités  dont  on  invoque  les  témoignages  et  dont  on  aligne,  dans 
un  crescendo  suivi,  des  extraits  plus  frappants  et  plus  audacieux 


LE    FÉMINISME.  103 

les  uns  que  les  autres,  serviront  à  démontrer  clair  comme  le 
jour,  suivant  les  thèses  diil'érentes  que  soutiennent  les  auteurs  : 
que  la  femme  est  un  ange  ou  qu'elle  est  un  monstre,  qu'elle 
vaut  infiniment  mieux  que  l'homme  ou  qu'elle  est  pis  encore  que 
lui.  Il  n'est  même  pas  rare  que  les  deux  opinions  extrêmes  soient 
soutenues  dans  le  même  ouvrage.  Passant  alors  des  généralités 
aux  applications  particulières,  de  l'abstrait  au  concret,  les  au- 
teurs qui  recourent  à  cette  sorte  de  raisonnement  s'accordent 
en  général  à  conclure  que  toute  femme  est  incapable  de  faire 
par  elle-même  quoi  que  ce  soit  de  bon.  La  conséquence  qui  en 
découle  naturellement,  c'est  qu'il  faut  faire  entrer  cet  être  mys- 
térieux et  dangereux,  à  la  fois  ange  et  démon,  dans  une  petite 
combinaison  qu'a  trouvée  l'auteur  et  qui  doit  avoir  pour  ef- 
fet immanquable  de  refondre  la  femme  sur  un  plan  tout  nou- 
veau. Dans  celui-ci,  la  prédominance  appartiendra  à  tout  ja- 
mais à  l'ange  qu  elle  nous  laisse  voir,  sur  le  démon  qu'elle  nous 
ménage. 

Ce  sont  là,  n'est-il  pas  vrai,  de  purs  enfantillages.  Vous  voyez 
suffisamment  le  vice  radical  de  ces  raisonnements  et  vous  aper- 
cevez assez  aisément  l'insuffisance  lamentable  des  systèmes  qu'on 
y  préconise  comme  moyens  d'éducation  des  femmes,  pour  qu'il 
ne  soit  point  nécessaire  d'insister  davantage  sur  ce  sujet.  Mais  cela 
étant  et  quel  que  soit  d'ailleurs  le  but  des  ouvrages  qui  nous 
fournissent  des  spécimens  de  ces  défauts,  quel  que  soit  le  caractère 
des  auteurs  qui  les  signent,  n'hésitez  donc  point  à  fermer  une 
fois  pour  toutes  ces  mauvais  «  bons  livres  » . 

Vous  avez  mieux  à  faire.  Monsieur,  que  de  perdre  votre  temps 
aies  consulter  ou  de  le  gaspiller  à  les  imiter.  Mais  pour  cela,  il 
importe  de  rompre  complètement  avec  les  procédés  aussi  stériles 
qu'enfantins  suivant  lesquels  ils  sont  composés. 

Il  faut,  non  accumuler  des  avis  devant  lesquels  vous  n'avez 
qu'à  vous  incliner,  mais  observer  des  faits  et  penser  par  vous- 
même.  Et  n'allez  pas  croire  que  vous  ne  puissiez  vous  former 
de  la  sorte  une  opinion  complète,  ni  rendre  un  jugement  défini- 
tif; c'est  au  contraire  la  seule  façon  d'v  arriver.  La  Science  so- 
ci  aie,  qui   vous  invite  à  tenter  cet  essai,  vous  met  d'ailleurs  en 


104  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

main  un  instrument  de  travail  si  perfectionné,  que  quicon- 
que se  sert  de  la  méthode  d'observation  acquiert  sur  ses  devan- 
ciers des  avantages  inappréciables.  C'est  à  elle,  déjà,  que  vous 
devez  d'avoir  aperçu  l'intérêt  réel  et  vital  du  sujet  dont  nous 
m'entretenez  et  d'avoir  exactement  établi  les  données  du 
problème  fondamental  qu'il  recouvre.  C'est  elle  aussi  qui  vous 
a  dicté  la  réponse  si  catégorique  que  vous  donnez  à  la  question 
par  laquelle  vous  le  formulez  et  que  vous  avez  placée  en  tète 
même  de  votre  étude.  Fiez-vous  donc  pleinement  à  notre  mé- 
thode^ Si  vous  vous  appuyez  solidement  sur  elle,  elle  saura 
vous  procurer  la  solution  des  difficultés  qu'il  nous  faut  main- 
tenant aborder. 

Si  vous  voulez  bien  rechercher,  —  et  ce  sont  là  deux  points  qu'il 
importe  d'éclaircir,  —  à  quelle  époque  est  né  le  mouvement  fémi- 
niste et  dans  quel  milieu  il  recrute  ses  adeptes,  vous  pourrez 
constater  que  la  plupart  de  ses  partisans  sortent  de  la  petite  bour- 
geoisie, et  que  son  apparition  constitue  un  phénomène  tout  récent. 

Mais  pour  saisir  parfaitement  ces  caractères  et  pour  bien  dé- 
mêler les  conséquences  que  leur  présence  entraine,  il  me  parait 
nécessaire  de  rechercher  au  préalable  quelles  sont,  parmi  les 
femmes  qualifiées  communément  de  féministes  celles  que  Ton 
peut  légitimement  ranger  parmi  les  adeptes  de  ce  mouvement. 
Il  faut  déterminer  les  traits  particuliers  par  lesquels  les  sectateurs 
du  féminisme  se  distinguent  des  femmes  qui  lui  restent  étrangères. 
C'est  le  seul  moyen  de  bien  s'entendre  sur  ce  sujet.  Il  est  d'autant 
plus  nécessaire  d'y  recourir,  que  faute  de  l'employer  on  tombe 
parfois  dans  d'étranges  confusions.  Il  n'est  point  rare,  en  effet, 
que  ceux  qui  parlent  ou  qui  écrivent  sur  ce  mouvement  ne 
fassent  rentrer  dans  ses  cadres  toutes  les  femmes  qui  ont  honoré 
leur  sexe  ou  qui  seulement  ont  éveillé  l'attention  du  public  dans 
le  présent  ou  dans  le  passé.  Depuis  les  héroïnes  antiques  jusqu'à  ces 
femmes  qui  ont  pris  rang  parmi  les  meilleurs  écrivains  de  ces  der- 
niers siècles,  depuis  les  quelques  révolutionnnaires  bruyantes  de 
cette  époque  jusqu'à  ces  grandes  dames  dont  on  connaît  la  bienfai- 
sance et  dont  on  vante  la  munificence  princière,  il  n'est  aucune 
personne  du  sexe  quelque  peu  en  vue,  qui  ne  soit  aussitôt  portée 


LK    FÉMIMSMK.  105 

par  certains  gens  ti II  nombre  des  féministes.  C'est  ainsi  ({iie  j'ai  pu 
entendre  citer  parmi  elles,  Madame  de  Sévigné,  Madame  de 
Maintenon,  Charlotle  Corday,  sans  compter  certaines  contempo- 
raines de  haut  rang  que  leurs  œuvres  charitables  avaient  parti- 
culièrement mises  en  relief. 

C'est  là,  vous  en  conviendrez,  abuser  étrangement  des  mots; 
c'est,  de  plus,  faire  preuve  d'un  manque  de  discernement  com- 
plet. Une  telle  erreur  n'est  cependant  que  trop  fréquente,  et  les 
publications  qui  appuyent  le  mouvement  féministe  ou  qui  simple- 
ment se  proposent  d'en  rendre  compte  ne  versent  que  trop  souvent 
dans  cette  confusion.  Il  y  a  notamment  chez  quelques  adeptes  du 
féminisme  une  étrange  préoccupation  de  lui  chercher  une  lignée 
d'ancêtres  de  marque  et  d'en  faire  remonter  les  origines  en  quel- 
que sorte  à  la  nuit  des  temps.  Le  public,  qui  aime  à  se  faire  en 
toutes  choses  des  idées  très  simples  et  générales,  accueille  volon- 
tiers ces  classifications  aussi  sommaires  que  souples  qui  fournis- 
sent à  ses  pensées  un  cadre  tout  prêt  et  d'une  parfaite  élasticité. 
Mais  la  Science  sociale  ne  saurait  s'en  contenter. 

Cette  façon  de  raisonner  est  en  effet,  des  moins  éclairées.  Elle 
jette  la  confusion  dans  l'esprit;  elle  ne  peut  qu'égarer  celui  qui  en 
fait  usage.  Quelle  que  soit  la  question  qu'il  entreprenne  d'élucider, 
l'observateur  doit  procéder  tout  autrement.  Au  lieu  d'accumuler 
des  matériaux  hâtivement  choisis  et  superficiellement  classés,  il 
doit  recourir  constamment  à  l'analyse  et  opérer  des  éliminations 
nécessaires.  Or,  c'est  là  tout  le  contraire  de  ce  que  font  les  sources 
auxquelles  vous  avez  puisé  jusqu'ici.  11  faut  donc.  Monsieur, 
commencer  par  leur  appliquer  cette  méthode,  sous  peine  de  res- 
ter dans  le  vague  et  de  vous  perdre.  Entre  toutes  ces  femmes  ap- 
partenant à  des  temps  et  à  des  miUeux  très  diii'érents,  établissez 
des  catégories  distinctes  en  groupant  ensemble  celles  qui  réunis- 
sent des  traits  communs.  Demandez-vous  ensuite  et  successive- 
ment, si  les  caractères  que  vous  venez  de  relever  dans  chacune  de 
ces  classes  ont  donné  naissance  au  féminisme.  De  celle  façon, 
vous  ne  pouvez  manquer  d'arriver  à  en  découvrir  l'origine  et  les 
causes  et  à  déterminer  exactement  la  nature  de  ce  phénomène 
que  vous  ne  saisissez  encore  qu'imparfaitement. 


106  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Or,  si  vous  procédez  ainsi  par  voie  d'analyse  et  de  classement, 
vous  aurez  vite  écarté  de  votre  route  toutes  les  héroïnes  antiques, 
tous  les  écrivains  célèbres  et  les  artistes  qui  ont  illustré  le  sexe, 
comme  aussi  les  bienfaitrices  de  Thumanité  souffrante  qu'il  peut 
encore  compter.  Prenez,  en  effet,  l'une  ou  l'autre  de  ces  catégories 
à  n'importe  quelle  époque  et  cherchez...;  nulle  part,  vous  ne 
verrez  naître  sous  leur  influence  un  mouvement  qui  ressemble  en 
quoi  que  ce  soit  à  celui  que  nous  voyons  se  dessiner  aujourd'hui. 
Nous  aurions  donc  beau  les  étudier  Tune  après  l'autre,  aucune 
d'elles  ne  pourrait  nous  livrer  l'explication  de  ce  phénomène. 

Il  ne  faut  pas  davantage,  me  semble-t-il,  l'aller  demander  à 
la  classe  des  femmes  riches  ou  simplement  aisées,  c'est-à-dire  des 
personnes  qui  n'ont  pas  à  travailler  pour  s'assurer  leur  pain.  Il 
suffît  pour  cela,  vous  vous  en  convaincrez  aisément,  d'interroger 
quelques  personnes  de  ce  milieu  pour  se  persuader  que,  à  de 
rares  exceptions  près,  il  est  plutôt  hostile  au  féminisme  et  qu'il 
conserve  vis-à-vis  de  lui  une  attitude  pleine  de  réserve  et  de  dé- 
fiance. Sans  doute  l'on  voit  quelques  femmes  de  haut  rang  se 
mettre  à  la  remorque  de  ce  mouvement.  Mais  ce  sont  là  comme 
les  épaves  qu'entraîne  un  fleuve.  Elle  ne  sont  qu'un  simple  ac- 
cident dans  l'histoire  de  ce  mouvement  et  n'en  modifient  pas  sen- 
'siblement  la  marche,  bien  loin  d'en  être  l'origine  ou  de  fournir 
la  force  initiale  qui  lui  donne  l'impulsion. 

A  l'inverse,  le  féminisme  tiendrait-il  uniquement  à  ce  fait  que 
bon  nombre  de  femmes  sont  obligées  de  travailler  pour  vivre? 
Je  ne  le  pense  pas  non  plus.  Prenez,  en  effet,  l'exemple  que  nous 
offrent  de  cette  situation  les  paysannes.  De  tout  temps,  elles  ont 
participé  aux  travaux  agricoles.  Cependant  le  féminisme  ne  date 
que  d'hier  et  il  ne  nous  est  point  venu  des  campagnes.  Faut-il 
peut-être  ne  voir  dans  son  apparition  qu'une  des  phases  de  la 
question  ouvrière?  Ce  mouvement  ne  serait-il  que  la  protestation 
des  femmes  obligées  de  demander  au  travail  de  l'usine  une  partie 
des  ressources  nécessaires  à  leur  famille?  Pas  davantage!  Car  ce 
ne  sont  point  les  femmes  du  peuple  qui  ont  créé  le  féminisme  ; 
elles  semblent  même  s'en  préoccuper  assez  peu.  Si,  à  la  vérité, 
quelques-unes    des  revendications  qu'émettent  ses  partisans  se 


LE   FÉMINISME.  107 

rapportent  à  raraclioration  du  sort  des  ouvrières,  ce  n'est  pas  là 
le  but  principal  de  ce  mouvement.  Tandis  qu'il  semble  vouloir 
soustraire  la  femme  de  l'ouvrier  à  la  nécessité  de  travailler 
à  l'usine,  il  réclame  au  contraire  pour  ses  adhérents  l'accès  à  une 
série  d'emplois  qui  leur  ont  été  fermés  jusqu'ici.  Ses  adeptes  ap- 
partiennent par  leur  origine  et  par  leur  orientation  à  une  classe 
supérieure  à  celle  de  l'ouvrier;  ils  visent  à  des  professions 
moins  pénibles  et  plus  lucratives  que  celles  qui  reposent  sur  le 
travail  musculaire. 

Entre  la  classe  aisée  où  les  femmes  n'ont  pas  à  gagner  leur 
pain  et  se  désintéressent  du  féminisme  et  la  classe  laborieuse  qui 
ignore  ce  mouvement  parti  de  plus  haut,  se  place  un  degré  inter- 
médiaire. C'est  ce  degré  qu'occupe  la  petite  bourgeoisie.  Celle-ci 
est  composée  des  familles  qui  tirent  leurs  moyens  d'existence  des 
professions  urbaines.  Or,  si  vous  voulez  bien  vérifier  les  choses  de 
près,  vous  pourrez  constater  que  c'est  dans  ce  milieu  que  se  re- 
crutent presque  toutes  les  adeptes  du  féminisme.  C'est  de  son 
sein  qu'il  est  sorti  récemment. 

Pourquoi  ce  milieu  a-t-il  donné  naissance  au  féminisme,  sous 
l'empire  de  quelles  causes  et  sous  l'influence  de  quelles  circons- 
tances nouvelles  ce  phénomène  est-il  apparu  au  cours  de  ces  der- 
nières années?  C'est  ce  que  je  voudrais  vous  montrer  mainte- 
nant. A  vous,  Monsieur,  incombera  la  tâche  de  préciser  et  de 
compléter  ce  que  je  ne  fais  qu'ébaucher  ici  dans  le  seul  but  de 
vous  indiquer  la  direction  à  prendre.  Vous  aurez  à  vérifier  et 
à  rectifier  au  besoin  ce  que  je  ne  puis  que  signaler  à  votre  at- 
tention. 


II 


C'est  une  chose  aujourd'hui  surabondamment  démontrée  en 
Science  sociale,  que  la  vapeur,  en  transformant  complètement  les 
procédés  de  fabrication  et  les  moyens  de  transports,  a  provoqué 
une  évolution  sociale  qui  dilFérencie  complètement  ce  siècle  des 
âges  précédents.  Parmi  les  effets  que  cette  découverte  a  entraînés 


108  '  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

à  ce  point  de  vue,  laissez-moi  vous  en  rappeler  quelques-uns  qui 
touchent  directement  à  notre  affaire.  Dabord  ,  le  bon  marché 
des  produits  subitement  répandus  par  le  monde  a  singulière- 
ment amélioré  le  mode  d'existence  des  familles.  Ensuite,  les 
moyens  de  transports  perfectionnés,  en  répandant  partout  les 
objets  fabriqués,  a  mis  le  monde  entier  en  concurrence.  Enfin, 
dans  ces  dernières  années,  la  rente  des  biens-fonds  a  considérable- 
ment diminué  et  la  baisse  de  l'intérêt  de  l'argent  qUia  marché  de 
pair  n'est  pas  encore  près  de  cesser. 

Le  premier  phénomène  a  eu  pour  résultat  d'accroître  dans  de 
fortes  proportions  les  exigences  de  la  vie.  Le  second  a  rendu 
l'obtention  des  moyens  d'existence  plus  pénible  et  moins  assurée. 
Dans  ces  conditions,  l'épargne,  facile  jadis,  est  devenue  beaucoup 
moins  aisée  à  pratiquer  quand  elle  est  restée  possible  ;  et  son  im- 
portance a  considérablement  diminué.  Enfin  le  dernier  phéno- 
mène a  eu  pour  conséquence  de  réduire  presque  à  rien  le  rôle 
efficace  du  patrimoine  que  les  ancêtres  avaient  formé  à  force 
d'économies  et  de  privations.  Car,  tandis  que  les  besoins  auxquels 
il  devait  satisfaire  n'ont  cessé  de  se  multiplier,  l'intérêt  qu'il 
procure  ne  cesse  de  baisser. 

Or,  ces  trois  phénomènes  ne  devaient  pas  avoir  une  égale 
influence  sur  les  diverses  classes  de  la  société.  La  classe  moyenne 
allait  en  souffrir  beaucoup  plus  que  les  autres. 

En  effet,  les  personnes  qui  se  trouvaient  à  la  tête  de  grandes 
fortunes  ont  pu  ne  point  modifier  essentiellement  le  genre  de  vie 
qu'elles  menaient  auparavant.  Leur  patrimoine,  bien  qu'affaibli, 
suffit  encore  à  pourvoir  à  leurs  besoins.  Cette  catégorie  de  familles 
peut  continuer  à  ne  rien  faire.  Par  contre,  la  nécessité  de  se  livrer 
au  travail  a  toujours  existé  pour  l'ouvrier.  La  situation  de  celui- 
ci  ne  s'est  donc  pas  modifiée  à  cet  égard.  Mais  en  est-il  de  même 
en  ce  qui  concerne  la  bourgeoisie? 

Jusqu'en  ces  derniers  temps,  elle  avait  vécu  des  fonctions 
urbaines,  du  commerce,  des  petites  entreprises  de  fabrication 
qui  servaient  une  clientèle  toute  locale  et  traditionnellement 
attachée  à  des  emplois  administratifs  et  judiciaires,  toutes  situa- 
tions modestes,  mais  assurées.  Elle  s'appuyait  en  outre  sur  une 


LE    FÉMINISME.  100 

puissance  d'éparg-ue  dont  les  facilités  de  Texistcncc,  les  mœurs 
simples,  les  habitudes  d'ordre  et  de  vie  bien  réglée  favorisaient 
l'exercice.  Son  enrichissement  avait  créé  le  type  du  petit  rentier. 

Or,  cherchez  ce  qu'a  laissé  subsister  de  tout  cela  l'évolution 
moderne  ! 

La  vapeur,  nous  venons  de  le  voir,  après  avoir  accru  nos  besoins 
en  les  excitant  par  les  facilités  qu'elle  nous  a  données  de  lés  satis- 
faire, a  porté  partout  la  concurrence,  grûce  à  ses  moyens  de  trans- 
ports rapides  et  peu  coûteux.  Incomparablement  plus  puissante 
que  les  moteurs  animés  ou  mécaniques  dont  disposait  la  petite 
industrie,  elle  ne  devait  pas  tardera  supplanter  complètement 
cette  dernière.  Même  ces  établissements  de  commerce  fondés  de 
longue  date  et  jouissant  d'une  réputation  bien  établie  de  «  mai- 
sons de  confiance  »  disparaissent  au  fur  et  à  mesure  que  s'édifient 
les  grands  magasins,  beaucoup  mieux  pourvus  qu'eux  et  surtout 
mieux  outillés  pour  allécher  les  acheteurs  et  retenir  la  clientèle. 
Évincée  de  toutes  parts,  la  bourgeoisie  en  est  réduite  à  se  rejeter 
en  masse  sur  quelques  emplois  administratifs  peu  rémunérateurs 
que  viennent  encore  lui  disputer  les  fils  de  nos  ouvriers. 

Mais  le  récit  de  sa  dépossession  des  anciennes  professions  ne 
nous  a  pas  conduits  au  bout  de  t'histoire  de  ses  malheurs.  La 
classe  moyenne  se  voit  encore  atteinte  dans  la  fortune  qu'elle  s'é- 
tait acquise  à  force  de  privations  et,  qui  pis  est,  dans  sa  puis- 
sance d'épargne.  Ses  besoins  ayant  augmenté  en  même  temps 
que  les  anciens  métiers  lui  échappaient  ou  s'avilissaient  entre 
ses  mains,  les  patrimoines  des  familles  se  sont  émiettés  sans 
qu'il  fût  possible  de  les  reconstituer  par  des  économies  désor- 
mais bien  difficiles  à  réaliser.  Et  ce  qu'il  en  subsiste  ne  lui  est 
plus  que  d'un  mince  secours.  Par  suite  de  la  baisse  énorme  du 
taux  de  l'intérêt,  le  revenu  de  la  fortune  amassée  est  devenu 
dérisoire.  Aussi  le  petit  rentier  qui  vivait  du  produit  du  capital 
qu'il  s'était  constitué  par  son  travail  et  ses  privations  disparait- 
il  de  jour  en  jour,  si  bien  que  ce  type  ne  tardera  pas  à  être 
complètement  éliminé  de  la  scène  de  ce  monde. 

C'est   donc    un    bouleversement    complet  dans    les    moyens 

d'existence  dont  avait  disposé    la  bourgeoisie   qui  s'est  opéré 
T.  XXV,  y 


110  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

à  ses  dépens  en  moins  d'un  demi-siècle.  Les  conditions  de  vie 
se  sont  radicalement  transformées  pour  elle;  elle  est  condamnée 
à  disparaître  si  elle  n'évolue  en  conséquence.  Elle  ne  peut  plus 
désormais  compter  sur  des  situations  paisibles  et  assurées;  elle 
ne  tire  plus  aucun  secours  d'un  patrimoine  amoindri  cjue  l'é- 
pargne et  les  privations  ne  sauraient  plus  reformer.  Elle  est  forcée, 
si  elle  veut  vivre  à  Taise,  de  ne  plus  compter  que  sur  sa  pro- 
pre initiative  et  de  redoubler  d'activité  et  d'énergie. 

Or,  veuillez  bien  le  remarquer,  Monsieur,  les  femmes  ne  de- 
vaient pas  tarder  à  ressentir  tout  comme  leurs  pères  et  leurs 
frères  les  conséquences  de  cette  transformation. 

Avant  que  ce  changement  ne  sopéràt,  elles  jouissaient  d'une 
existence  facile.  Quand  elles  se  mariaient,  —  elles  se  mariaient 
plus  aisément  qu'aujourd'hui,  —  tout  était  résolu  pour  elles. 
Quand  elles  restaient  filles,  il  leur  revenait  une  part  respectable  de 
la  fortune  paternelle,  qui,  en  ce  temps-là,  pouvait  suffire  à  leurs 
besoins.  Le  revenu  de  ce  patrimoine,  les  facilités  de  la  vie  et  la 
modération  des  exigences ,  le  resserrement  et  Fassistance  mutuelle 
des  familles  leur  assuraient,  après  tout,  un  sort  acceptable.  Leur 
existence ,  pour  être  un  peu  triste  et  rétrécie  parce  que  solitaire 
et  vide  d'intérêt,  ne  se  posait  pourtant  point  devant  elles  comme 
un  problème  bien  difficile  à  résoudre.  Les  vieilles  fdles,  aussi, 
étaient  de  petits  rentiers.  Mais  aujourd'hui  que  les  enfants,  ha- 
bitués à  une  vie  plus  large,  ne  peuvent  plus  compter  sur  un 
patrimoine  dont  le  revenu  devient  dérisoire,  les  jeunes  filles 
qui  ne  trouvent  point  à  se  marier  n'ont  en  perspective  qu'une 
existence  difficile  et  peut-être  misérable,  si  elles  ne  sont  point 
à  même  de  gagner  leur  pain  par  leur  propre  industrie.  De  là 
l'urgente  nécessité  pour  toute  femme  de  se  mettre  en  état  de 
se  suffire  à  elle  seule  par  le  produit  de  son  travail. 

Voilà  pourquoi  et  comment  le  féminisme  est  né.  Voilà  com- 
ment il  a  fait  son  apparition  dans  la  seconde  moitié  de  ce  siècle  ; 
voilà  pourquoi  enfin  il  recrute  la  plupart  de  ses  adhérents  et 
ses  plus  ardents  propagateurs  dans  la  petite  bourgeoisie. 

Au  point  où  nous  en  sommes  arrivés.  Monsieur,  sa  nature  et 
son  but  essentiel  doivent  vous  apparaître   très  clairement.  Ce 


LE    FÉMINISME.  il  ! 

mouvement  se  lie  essentiellement  à  la  question  du  pain  quotidien. 
Celle-ci  s'étant  posée  pour  les  femmes  de  notre  temps,  il  leur 
a  bien  fallu  chercher  à  la  résoudre  par  le  seul  moyen  naturel 
et  infaillible  qui  était  donné  à  l'humanité  pour  y  arriver:  par  le 
travail.  C'est  pourquoi  elles  réclament  aujourd'hui  l'accession 
aux  diverses  carrières  par  lesquelles  elles  pourraient  gagner 
leur  vie,  si  ces  dernières  ne  leur  avaient  été  jusqu'ici  impitoya- 
blement fermées. 

Voilà  le  fondement  et  le  but  du  féminisme. 

Sans  doute  les  réformes  qu'il  demande  dépassent  les  bornes 
du  champ  d'action  auquel  se  limite  le  simple  droit  de  travailler. 
Elles  tendent  notamment  à  l'abolition  d'une  série  de  mesures 
qui  ont  pour  effet  de  maintenir  la  femme  dans  un  état  d'infé- 
riorité et  de  subordination  vis-à-vis  de  l'homme.  Elles  veulent, 
pour  la  première,  des  prérogatives  qui  auraient  pour  résultat  de 
mettre  les  deux  sexes  sur  le  pied  d'une  parfaite  égalité.  xMais, 
remarquez-le  bien,  Monsieur,  l'émancipation  que  les  féministes 
réclament  est  la  conséquence  indispensable  et  fatale  de  la  néces- 
sité de  travailler  qu'elles  acceptent.  Elle  découle  naturellement 
de  la  capacité  de  fait  qu'acquière  toute  personne  qui  arrive 
à  se  suffire  à  elle-même.  Du  jour  où  un  homme  parvient  à 
pourvoir  seul  à  ses  besoins,  il  est  en  réalité  indépendant  de  qui 
que  ce  soit.  Il  est,  de  plus,  censé  apte  à  se  conduire,  puisqu'il 
réussit  à  se  procurer  toutes  les  choses  nécessaires  à  la  vie. 
Se  suffire  entièrement,  c'est  bien  la  preuve  que  l'on  jouit  de  la 
plénitude  de  la  personnalité.  On  ne  pourrait,  sans  porter  atteinte 
à  celle-ci  et  sans  méconnaître  les  droits  de  l'individu,  maintenir 
sous  tutelle  celui  qui  fournit  ce  témoignage  de  capacité.  Aussi 
soyez  sûr.  Monsieur,  que  dans  la  mesure  où  il  y  a  correspon- 
dance entre  la  capacité  de  se  suffire  dont  les  féministes  font 
preuve  en  gagnant  leur  vie  et  les  désirs  d'indépendance  qu'elles 
manifestent,  leurs  aspirations  sont  légitimes  et  rationnelles,  puis- 
qu'elles ne  visent  qu'une  conséquence  logique  et  fatale  d'une 
évolution  devenue  inéluctable.  Avant  donc  de  vous  prononcer 
sur  l'une  quelconque  des  revendications  féministes,  reportez-vous 
toujours  à  ces  deux  points  essentiels  :  en  premier  lieu,  la  né- 


112  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

cessité  de  travailler  pour  vivre  qui  s'impose  aux  femmes  :  en 
second  lieu,  la  capacité  naturelle  que  révèle  chez  tout  individu 
le  fait  qu'il  se  suffit  à  lui-même. 

De  cette  façon  vous  ne  courez  aucun  risque  de  vous  égarer. 
Vous  ne  pouvez  manquer  de  mener  votre  étude  à  bonne  fin  si, 
usant  de  ce  critère  très  simple,  vous  ne  vous  laissez  point  émou- 
voir par  ce  qui  pourrait  vous  paraître  condamnable  dans  les 
revendications  de  ce  mouvement.  Nous  y  viendrons  d'ailleurs 
bientôt.  De  grâce,  Monsieur,  ne  perdez  point  votre  sang-froid 
en  présence  de  certaines  prétentions  qui  peuvent  vous  paraître 
exorbitantes  ou  qui  sont  manifestement  inopportunes  et  mal- 
habiles. N'allez  point  rejeter  en  bloc  ce  que  vous  admettez  dans 
les  grandes  lignes,  parce  que  des  erreurs  de  détail  en  vien- 
draient gâter  l'effet.  Ce  sont  là  des  accidents  qui  affectent  toutes 
les  choses  humaines.  Aucun  mouvement,  si  légitime  soit-il,  ne  se 
trouve  jamais  complètement  à  l'abri  des  exagérations  dans  les- 
quelles l'entrainent  fatalement  les  préjugés  du  temps  et  la  pas- 
sion que  mettent  à  le  défendre  ses  partisans  les  plus  éclairés  et 
les  moins  prévenus.  Le  fait  qu'une  réforme  nécessaire  ou  utile 
entraîne  avec  les  avantages  qu'elle  présente  certains  inconvé- 
nients, n'est  pas  plus  un  motif  suffisant  pour  s'opposer  à  ce  qu'elle 
a  de  nécessaire  et  de  bon,  que  la  circonstance  c[ue  nous  sommes 
imparfaits  et  que  nous  pouvons  mal  faire  ne  serait  une  raison 
de  nous  étouffer  au  berceau  ou  de  nous  empêcher  de  naître. 

Cette  remarque  et  l'analyse  qui  précède  me  dispensent  d'en- 
trer dans  des  questions  de  détail  que  vous  devez  être  maintenant 
parfaitement  à  même  de  résoudre.  Mais  je  dois  bien  m'arrêter 
à  une  objection  que  vous  m'avez  déjà  faite,  que  votre  lettre  me 
propose  à  nouveau  et  qui  vous  semble  avoir  d'autant  plus  de 
poids  que  vous  l'entendez  répéter  à  chaque  instant  autour  de 
vous.  «  Après  tout,  m'écrivez-vous,  je  conçois  très  bien  que  le 
féminisme,  avec  ses  désirs  d'émanciper  la  femme  et  d'en  faire 
régale  de  l'homme,  se  développe  en  Amérique  et  en  Angleterre. 
Limité  à  ces  pays,  je  n'y  trouve  à  faire,  en  principe,  aucune 
objection  fondamentale.  Aux  États-Unis  tout  particulièrement, 
il  me   parait  cadrer  avec  les  mœurs  du  milieu.  Mais,  ajoutez- 


LE    FÉMINISME.  1  l.'i 

VOUS,  il  ne  me  semble  pas  également  bien  adapté  aux  idées  et 
aux  habitudes  du  continent.  11  y  détonne  d'une  façon  choquante. 
Je  n'en  veux  d'autre  preuve  que  la  défiance  qu'il  inspire  à  la 
plupart  des  femmes  comme  des  hommes  ».  Vous  en  êtes  ainsi 
amené  à  vous  demander  si  ce  mouvement  n'est  pas  purement 
factice  en  Europe.  A  l'appui  de  cette  opinion,  vous  invoquez  le 
fait  de  son  introduction  tardive  sur  le  continent.  11  n'y  a  guère 
que  quinze  à  vingt  ans  qu'il  commence  à  s'y  affirmer,  tandis 
qu'il  s'était  manifesté  longtemps  auparavant  au  sein  des  races 
anglo-saxonnes.  A  considérer  les  efforts  énormes  que  font  ses 
partisans  pour  l'implanter  parmi  nous  et  la  peine  que  le  mou- 
vement semble  avoir  d'y  prendre  racine  vous  êtes  tenté  de  n'y 
voir  qu'une  tentative  irréalisable.  La  propager,  ce  serait  essayer 
bien  vainement  d'acclimater  une  plante  exotique  dans  une 
contrée  où  elle  manque  de  terre  et  de  soleil.  En  d'autres  termes, 
le  féminisme  peut  être  très  bon  pour  les  Américains  et  les 
Anglais,  mais  il  froisse  nos  idées,  il  est  contraire  à  notre  forma- 
tion, il  bat  en  brèche  nos  mœurs,  tenons-nous  en  garde  contre 
cette  innovation  dangereuse. 

C'est  là,  je  le  reconnais,  une  objection  très  répandue.  Au 
premier  abord,  elle  paraît  mettre  en  défaut  la  démonstration 
que  je  vous  ai  esquissée  des  causes  et  du  caractère  fatal  du 
mouvement  féministe.  J'ajoute  même  :  les  faits  que  vous  ap- 
portez à  son  appui  me  semblent  parfaitement  exacts. 

Le  féminisme  avait  depuis  longtemps  déjà  fait  son  appari- 
tion dans  les  races  anglo-saxonnes,  lorsqu'il  s'est  implanté  sur 
le  continent.  Ce  n'est  guère  que  depuis  une  quinzaine  d'années 
qu'il  a  pris  solidement  pied  dans  nos  pays.  11  s'est  développé 
là-bas  assez  librement,  tandis  qu'il  rencontre  ici  des  résistances 
continuelles  et  que  nos  tendances  traditionnelles  lui  créent 
mille  difficultés. 

Mais  il  n'y  a  à  cela  rien  de  bien  étonnant.  Il  n'y  a  ni  dans  ce 
retard  ni  dans  ces  obstacles  rien  qui  puisse  nous  faire  douter 
un  instant  de  la  fatalité  de  l'évolution  qui  en  amène  l'avènement 
et  en  propage  l'influence.  Tout  cela  mérite  seulement  une 
explication  qui  vous  permette  de  saisir  la  raison  de  son  appari- 


114  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tioii  tardive  en  Europe  et  de  raccueil  peu  sympathique  qui  lui 
était  réservé. 

La  race  anglo-saxonne,  Monsieur,  devait  précéder  les  peu- 
ples du  continent  dans  le  mouvement  féministe,  comme  elle 
les  avait  devancés  sur  tous  les  autres  points  de  l'évolution  ac- 
tuelle. 

Cela  se  comprend  parfaitement. 

Tout  d'abord,  l'Angleterre  nous  a  précédés  dans  l'application 
des  nouvelles  méthodes  de  travail.  Les  conséquences  sociales 
qui  découlent  d'une  transformation  c]u'elle  a  inaugurée,  se  sont 
manifestées  chez  elle  en  tout  premier  lieu.  Prenons-en  comme 
exemple,  si  vous  le  voulez  bien,  l'organisation  ouvrière  dans 
les  conditions  nouvelles  faites  à  l'industrie  par  la  vapeur.  Le 
Trade-Unionisme  Ta  portée  depuis  longtemps  déjà  à  son  apogée, 
alors  que  nos  syndicats  n'en  constituent  encore  qu'un  misérable 
embryon.  Voilà  qui  est  frappant.  C'est  en  quelcjue  sorte  la  race 
anglo-saxonne  qui  mène  actuellement  le  monde  en  avant  et  qui 
nous  oblige  à  nous  mettre  en  marche.  Aussi  est-elle  pour  nous 
un  guide  excellent.  Elle  essaie  tout;  nous  n'avons  plus  qu'à  lui 
emprunter  ce  qui  réussit,  c'est-à-dire  ce  qu'elle  fait. 

Ensuite,  l'Angleterre  et  les  États-Unis  appartiennent  à  une 
formation  sociale  qui  repose  sur  le  développement  intense  de 
l'initiative  et  qui  porte  ceux  qui  en  sont  dotés  à  ne  compter,  en 
tout,  que  sur  eux-mêmes.  Vous  savez  aussi  bien  que  moi.  Mon- 
sieur, combien  nos  sociétés  européennes  sont  encore  loin  d'en 
être  arrivées  là.  Les  divergences  d'orientation  existant  entre  des 
races  si  dissemblables  devaient  fatalement  amener  celles-ci  à 
prendre  des  voies  ditYé rentes  en  présence  des  nécessités  actuelles. 
Elles  se  comportèrent  en  effet  diversement  suivant  la  prépara- 
tion qu'elles  avaient  reçue  antérieurement.  Tandis  que  l'évolu- 
tion, dont  j'ai  relevé  plus  haut  quelques  conséquences,  trouvait 
les  Anglo-Saxons  prêts  à  s'y  conformer,  elle  venait  contrarier 
toutes  nos  habitudes,  toutes  nos  façons  de  faire  traditionnelles, 
et  elle  soulevait  en  conséquence  les  résistances  naturelles  de  la 
plupart  d'entre  nous. 

Avant  que  les  exigences  de  la  vie  augmentassent,  avant  que 


LE    FÉMINISME.  115 

rintéivt  de  l'argent  diminuât,  les  jeunes  Anglaises  ne  comp- 
taient pas  plus  que  leurs  frères  sur  leur  dot  pour  s'établir  ou 
sur  le  patrimoine  paternel  pour  s'assurer  le  pain  quotidien  dans 
le  célibat. 

Elles  savaient  qu'elles  avaient  à  résoudre  par  elles-mêmes  la 
question  de  leur  avenir.  Elles  se  mettaient  en  mesure  de  le  faire. 
Les  transformations  et  les  progrès  de  ce  siècle  n'ont  fait  que 
donner  un  nouvel  élan  à  leurs  aptitudes;  ils  ont  ouvert  un  nou- 
veau cbamp  à  leur  activité.  Élevée  sur  un  pied  d'égalité  avec 
l'homme,  la  femme  n'a  d'ailleurs  pas  été  mise  par  les  lois  an- 
glaises dans  une  situation  d'infériorité  et  de  dépendance  com- 
plète comme  elle  Ta  été  sur  le  Continent,  par  la  volonté  de 
nos  législateurs  qui  l'ont  déclarée  tout  simplement  incapable. 

Et  cette  opinion  que  traduisent  nos  Codes  ne  correspond  mal- 
heureusement que  trop  à  la  situation  réelle  que  fait  aux  femmes 
l'éducation  que  nous  leur  donnons.  Pas  plus  que  nos  jeunes  gens, 
elles  ne  sont  dressées  au  self-ht'lp.  La  famille,  la  pension,  le 
monde,  toutes  les  influences  auxquelles  elles  ont  été  tour  à  tour 
soumises,  n'ont  fait  que  comprimer  leur  personnalité  et  détruire 
en  elles  tout  ressort  intime.  La  jeune  fille  «  comme  il  faut  »  est 
essentiellement  une  personne  sans  initiative,  sans  originalité, 
sans  volonté  propre.  Elle  doit  réprimer  tout  ce  qui  vient  d'elle 
pour  se  conformer  à  ce  que  pensent  les  autres  et  pour  faire 
((  comme  tout  le  monde  ».  Elle  fait  une  chose  «  parce  que  cela 
se  fait  »  ;  c'est  ainsi  qu'elle  atteint  à  la  perfection  convenue. 

Les  jeunes  gens  n'ont  guère  été  mieux  élevés.  Pour  ceux-ci 
comme  pour  celles-là,  l'évolution  actuelle  a  marqué  le  début 
d'une  crise  terrible.  En  présence  des  difficultés  grandissantes 
qu'ils  rencontraient  dans  la  conquête  du  pain  quotidien,  les 
jeunes  gens  ont  déserté  les  métiers,  dans  lesquels  il  leur  fallait, 
pour  réussir  et  se  maintenir,  déployer  un  surcroit  d'activité  et 
d'efforts.  Ils  ont  préféré  se  rejeter  sur  les  emplois  publics,  les 
fonctions  administratives,  positions  assurées  et  à  l'abri  de  tout 
risque.  Mais  comme  elles  sont  aussi  très  peu  rémunérées,  il  leur 
a  fallu  chercher,  en  dehors  du  faible  traitement  ([u'elles  leur 
fournissent,  de  quoi  suffire  à  des  besoins  grandissants.  Xe  se  sen- 


116  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tant  pas  l'énergie  suffisante  pour  se  procurer  par  leur  travail  un 
surcroit  de  ressources,  ils  préférèrent  le  demander  au  patrimoine 
de  leurs  parents  et  à  la  dot  de  leurs  femmes.  C'est  ainsi  que  la 
course  aux  dots  et  aux  héritages  s'est  organisée  parallèlement 
avec  la  course  aux  places. 

Auparavant,  les  prétentions  étaient  encore  raisonnables  et  la 
plus  légère  dot  constituait  déjà  un  apport  sérieux  pour  un 
jeune  ménage.  Mais  avec  la  diminution  de  l'intérêt  de  l'argent 
et  raugmentation  incessante  des  besoins ,  les  petites  dots  et  les 
petites  fortunes  sont  devenues  bien  insuffisantes.  Les  hommes 
ne  s'en  contentent  plus.  Tandis  que  le  mouvement  qui  s'opère 
tend  à  les  réduire  chaque  jour  et  à  en  restreindre  de  plus  en 
plus  le  rôle  efficace ,  il  faut  aux  épouseurs  des  dots  de  plus  en 
plus  fortes ,  des  pensions  de  plus  en  plus  élevées.  Or  vous  voyez 
immédiatement  que  les  femmes  qui  comptaient  sur  leur  dot  pour 
trouver  un  établissement  avantageux  ne  devaient  pas  tarder  à 
être  les  victimes  de  ce  système.  En  présence  de  la  tendance  fâ- 
cheuse des  hommes  à  compter  de  plus  en  plus  sur  l'avoir  de  leur 
femme,  et  devant  leurs  exigences  grandissantes  au  sujet  de  leur 
dot,  les  jeunes  filles  appartenant  à  des  familles  peu  fortunées  ou 
simplement  nombreuses  se  voient  maintenant  placées  dans  une 
alternative  pénible  :  ou  épouser  un  jeune  homme  qui  n'a  pas 
reçu  leur  éducation  et  ne  pourra  leur  garantir  qu'un  sort  incer- 
tain et  une  vie  étroite,  bien  précaire  à  coté  de  l'existence  dont 
elles  jouissent  au  foyer  paternel  ;  ou  bien  rester  tilles  sans  moyens 
d'existence  assurés.  Plutôt  que  d'embrasser  la  première  alterna- 
tive, la  plupart  préfèrent  se  réfugier  dans  l'espoir  séduisant  et 
plus  reposant  d'un  parti  plus  avantageux,  et,  faute  de  le  ren- 
contrer, beaucoup  en  sont  réduites  à  la  seconde.  Vous  n'avez , 
Monsieur,  qu'à  jeter  un  regard  autour  de  vous  pour  vous  per- 
suader qu'il  en  est  bien  ainsi.  Jamais  peut-être  le  nombre  des 
jeunes  filles  en  train  de  vieillir  n'a  été  aussi  grand  qu'aujour- 
d'hui. 

Et  voilà  comment,  malgré  toutes  les  combinaisons  imaginées 
par  nos  pères  pour  nous  faire  échapper  aux  conséquences  de  l'é- 
volution qui  a  créé  le  féminisme,  la  nécessité  de  se  mettre  en 


LE    FÉMINISME.  11" 

état  de  gagner  par  soi-même  sa  vie  fiait  par  s'imposer  à  nos 
sœurs.  Nos  filles  la  subiront  comme  elles  et  plus  impérieusement 
encore. 

Si  l'éducation  qui  a  été  donnée  jusqu'ici  aux  femmes  ne  s'ac- 
commode guère  de  ce  besoin,  —  et  il  en  est  malheureusement 
ainsi,  —  c'est  là  pour  elles  un  grand  dommage  et  un  péril.  Mais 
le  fait  que  nos  mœurs  nous  ont  mis  dans  cette  position  désavan- 
tageuse et  pénible  n'est  nullement  une  raison  de  nous  y  entêter. 
La  nécessité  de  se  transformer  est  là  qui  nous  presse  avec  d'au- 
tant plus  de  rigueur  que  nous  sommes  plus  éloignés  de  réaliser 
le  type  vers  lequel  il  faut  évoluer.  Toutes  les  difficultés  qu'en- 
traine  cette  transformation,  toutes  les  préventions  que  suscite 
le  nouveau  mode  de  vivre  ne  nous  y  feront  pas  échapper.  Rien 
ne  sert  d'entretenir  à  cet  égard  des  illusions  aussi  chères  que 
trompeuses  :  de  gré  ou  de  force ,  il  faudra  nous  conformer  aux 
exigences  d'une  évolution  qui  est  en  voie  de  s'accomplir  et  dont 
les  conséquences  s'imposeront  inévitablement  malgré  tous  les 
expédients  imaginés  pour  les  éluder.  Plus  nous  tarderons  à  nous 
soumettre  à  ces  lois,  plus  s'assombrira  et  se  compromettra  l'a- 
venir réservé  aux  femmes,  plus  s'aggraveront  les  difficultés 
qu'elles  ressentent  à  se  transformer  et  à  s'adapter  à  des  nécessités 
nouvelles.  Le  plus  sage  n'est-il  pas  d'ouvrir  décidément  les  yeux 
à  la  lumière  et  d'embrasser  sans  hésitation  ni  regrets  superflus 
les  devoirs  nouveaux  qui  s'imposent? 


III 


Je  crois,  iMonsieur,  avoir  suffisamment  mis  au  jour  le  fond  de 
la  question  féministe.  J'en  viens  aux  problèmes  secondaires  que 
son  apparition  soulève  et  qu'il  nous  reste  à  résoudre.  Je  veux 
parler  des  conséquences  fâcheuses  que  pourrait  entrainer,  pour 
la  famille  et  la  société,  l'application  des  femmes  à  un  art  nour- 
ricier, —  conséquences  que  vous  redoutez  tout  particulièrement, 
—  des  limitations  naturelles  que  comporte  le  travail  du  sexe  et 
enfin  des  moyens  que  vous  me  proposez  de  faire  respecter  côlles- 


118  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ci  et  d'éviter  celles-là.  Les  observations  que  nous  avons  pu  faire 
précédemment  vont  nous  permettre  de  trancher  ces  dernières 
difficultés. 

Si  vous  avez  bien  suivi  la  démonstration  que  je  vous  ai  es- 
quissée des  causes  du  féminisme  et  des  circonstances  qui  en  ont 
marqué  l'avènement,  deux  points  principaux  ont  dû  vous  pa- 
raître dominer  ce  court  exposé.  Permettez-moi  de  les  rappeler 
ici. 

En  premier  lieu,  c'est  la  nécessité  qu'ont  ressentie,  en  ces  der- 
niers temps,  les  femmes  de  la  bourgeoisie  de  ne  plus  compter 
désormais  que  sur  elles-mêmes  pour  parer  aux  besoins  de  leur 
vie,  qui  a  suscité  le  mouvement  féministe. 

En  second  lieu,  cette  nécessité  de  travailler  pour  vivre  ne  se 
manifeste  pas  également  dans  toutes  les  conditions  d'existence 
dans  lesquelles  se  trouvent  les  femmes,  mais  seulement  dans 
certaines  situations  données. 

Il  vous  suffit  maintenant  de  rapprocher  ces  deux  observations 
et  de  voir  les  combinaisons  diverses  qui  en  peuvent  sortir  pour 
trouver  les  bornes  naturelles  que  comporte  pour  les  femmes 
rexercice  des  diverses  professions.  Le  premier  phénomène,  en 
effet,  constitue  la  cause,  le  fait  générateur  du  féminisme;  il 
nous  en  fait  connaître  le  but.  Nous  l'avons  suffisamment  étudié. 

Le  second  nous  indique  les  conditions  dans  lesquelles  ce  mou- 
v^ement  s'est  formé.  Il  doit  nous  permettre,  par  conséquent,  de 
tracer  les  limites  de  son  domaine,  de  préciser  son  champ  d'ac- 
tion. Mais  il  nous  faut  pour  cela  y  apporter  quelques  éclaircis- 
sements, en  serrant  les  choses  d'un  peu  plus  près. 

Partons  donc  de  ce  fait  bien  acquis,  qu'il  est  de  plus  en  plus 
nécessaire  pour  les  femmes  de  se  mettre  en  état  de  gagner  leur 
vie.  Recherchons  ensuite  quelles  sont,  parmi  les  situations  que 
traversent  normalement  les  femmes,  celles  qui  peuvent  avoir 
pour  efïet  d'influer  sur  l'exercice  d'un  art  nourricier,  soit  en  le 
rendant  indispensable  soit  en  le  rendant  inutile  ou  impossible, 
l^ardonnez-moi.  Monsieur,  si  je  remonte  ici  à  des  notions  plus 
qu'élémentaires.  J'ai  besoin  de  le  faire  pour  être  parfaitement 
clair. 


LE    FÉMINISME.  119 

L'homme  et  la  femme,  vous  le  savez,  passent  d'ordinaire  par 
deux  conditions  très  différentes  :  le  célibat  et  le  mariage.  Mais  si 
les  personnes  de  l'un  et  de  l'autre  sexe  connaissent  également  ces 
deux  états,  ceux-ci,  envisagés  au  point  de  vue  du  travail  et  de 
la  possibilité  de  s'y  appliquer,  —  et  c'est  là  le  seul  point  que  nous 
ayons  à  considérer  ici,  —  n'entraînent  point  pour  l'un  et  l'autre 
sexe  des  conséquences  identiques.  Loin  de  se  ressembler,  elles 
sont  diamétralement  opposées.  Arrêtez,  je  vous  prie .  quelques 
instants  votre  attention  sur  la  situation  respective  d'un  jeune 
homme  et  d'une  fille  en  face  du  mariage,  et  cela  vous  apparaîtra 
clairement. 

Le  jeune  homme  qui  songe  à  s'établir  doit  être  en  état  de 
pourvoir  à  ses  besoins  personnels  et  de  subvenir  à  ceux  de  la 
femme  qu'il  se  choisit  et  des  enfants  qui  naîtront  de  leur  union. 

La  jeune  fille  qu'il  épouse  non  seulement  n'a  pas  à  se  préoc- 
cuper des  nécessités  futures  de  sa  famille,  mais  elle  devient  dé- 
sormais quitte  et  libre  de  tous  les  soucis  que  l'expectative  du 
célibat  entretenait  dans  son  esprit.  Elle  se  marie  I  Un  homme 
prend  soin  de  lui  assurer  le  pain  quotidien. 

Tout  est  résolu  pour  elle,  au  moment  même  où  toutes  les  diffi- 
cultés de  la  vie  commencent  à  se  dresser  devant  l'homme  comme 
le  problème  le  plus  gros  de  conséquences  qui  se  soit  jamais 
posé  en  face  de  lui.  Le  célibat  n'était  qu'un  jeu  pour  le  jeune 
homme  ;  rien  ne  lui  coûtait  de  le  conserver  :  il  se  fût  assuré  ainsi 
une  existence  facile  et  sans  soucis.  Mais  le  célibat  en  se  perpé- 
tuant eût  constitué  pour  la  jeune  fille  un  problème  bien  difficile  et 
souvent  pénible.  Il  l'eût  laissée  sans  occupation  et  sans  ressources. 

Le  mariage  est  la  solution  la  plus  simple  et  la  plus  heureuse 
de  la  question  de  la  vie,  pour  la  femme.  Pour  l'homme,  le  ma- 
riage est  le  seuil  même  de  ses  difficultés,  il  les  complique  sin- 
gulièrement. 

Voilà  une  première  diflerence  entre  la  situation  de  l'homme  et 
celle  de  la  femme.  Elle  touche  directement  à  la  nécessité  de 
pourvoir  aux  besoins  de  l'existence,  nécessité  qui  est  la  raison 
d'être  et  la  cause  productrice  du  travail.  Cela  me  parait  lui 
donner  une  importance  capitale. 


1:20  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Il  en  est  une  seconde  tout  aussi  décisive.  Elle  ne  tient  plus  à  la 
nécessité  qui  s'impose  à  llionime  de  gagner  son  pain  par  ses  la- 
beurs, mais  elle  résulte  des  dispositions  très  dissemblables  que 
les  époux  apportent  au  travail  dont  leur  sort  dépend. 

En  abordant  les  devoirs  nouveaux  dont  il  a  pris  la  charge, 
l'homme  ne  diminue  en  rien  sa  puissance  de  travail.  Il  l'aug- 
mente, au  contraire,  de  toute  la  force  que  peuvent  lui  donner 
Tamour  profond  qui  l'attache  à  sa  femme,  à  ses  enfants,  et  le 
sentiment  de  la  responsabihté  qu'il  a  prise  d'assurer  leur  vie  et 
leur  bonheur.  Et  c'est  tellement  bien  dans  cet  amour  et  ce  sen- 
timent que  réside  le  plus  puissant  stimulant  qui  puisse  activer 
l'ardeur  de  l'homme  au  travail,  que  c'est  en  vue  du  mariage,  qui 
les  fait  naître  cjue  le  jeune  homme  cherche  à  se  créer  une  posi- 
tion rémunératrice.  Ceux-là  seuls  d'ailleurs  cjui  ont  la  charge 
d'une  famille  déploient  dans  le  travail  une  énergie  soutenue 
et  une  persévérance  constante.  Si  les  hommes  pouvaient  demeu- 
rer dans  le  célibat,  l'énergie  humaine  décroîtrait  sensiblement 
et  le  progrès  se  ralentirait  immédiatement.  Les  vieux  garçons 
ont  peu  de  besoins  et  ne  sont  généralement  pas  des  prodiges 
d'activité.  Ainsi  donc  le  mariage  augmente  la  puissance  produc- 
trice de  l'homme. 

Cet  événement  a-t-il  sur  la  femme  le  même  pouvoir  stimu- 
lant qu'il  exerce  sur  son  mari?  Nullement,  il  s'en  faut  de  beau- 
coup. 

Débarrassée  du  souci  de  la  recherche  personnelle  du  pain 
quotidien,  Tépouse  se  voit  appelée  à  porter  son  activité  et  ses 
soins  d'un  tout  autre  côté.  Sans  doute  celui  qui  s'est  attaché  à 
elle  a  pris  sur  lui  de  pourvoir  à  ses  besoins  ;  mais  en  retour  il 
attend  d'elle  un  double  service  qui  rentre  pleinement  dans  les 
vœux  de  la  nature.  L'accomplisement  de  la  mission  qui  lui  est 
départie  va  occuper  toutes  les  pensées  et  réclamer  toutes  les 
forces  de  l'épouse.  Elle  doit,  tout  d'abord,  faire  un  intérieur 
à  son  mari;  elle  a,  ensuite,  le  grave  devoir  de  lui  donner  des 
enfants  et  de  les  élever. 

Vous  savez  aussi  bien  que  moi,  Monsieur,  que  cette  dernière 
tache  est,  à  elle  seule,  assez  considérable  et  assez  lourde  pour  ex- 


LE    FÉMINISME.  121 

dure  à  peu  près  complètement,  pour  les  femmes,  la  possibilité 
de  se  livrer  à  une  activité  extérieure  dans  les  conditions  où 
celle-ci  devrait  se  produire  pour  constituer  un  gagne-pain 
sérieux.  Je  n'ai  donc  pas  besoin  d'insister  davantage  pour 
vous  faire  sentir  tout  ce  que  les  charges  de  la  maternité  ont 
de  pénible,  de  grave  et  de  délicat,  de  peu  compatible  avec 
l'exercice  d'une  profession.  Vous  savez  d'ailleurs  que  c'est  à  s'y 
consacrer  pleinement  qu'est  la  grandeur  du  rôle  départi  aux 
femmes  dans  l'organisation  de  la  société.  Tout  doit  se  subordonner 
chez  elles  à  l'accomplissement  de  cette  mission  capitale.  Le  travail 
pas  plus  que  toute  autre  chose  ne  peut  y  être  un  obstacle,  ou 
constituer  simplement  une  entrave  à  son  exécution.  Les  quel- 
ques féministes  qui  semblent  ignorer  cela  et  qui  affectent  de 
faire  peu  de  cas  du  rôle  naturellement  dévolu  à  la  femme,  ou 
qui  même  considèrent  la  maternité  comme  une  charge  avilis- 
sante, tombent  dans  une  étrange  aberration,  contre  laquelle  la 
Science  sociale  s'élève  tout  autant  que  la  morale.  Je  n'ai  pas 
besoin  de  vous  montrer  le  vice  de  leur  jugement,  ni  de  vous 
dénoncer  les  dangers  de  leur  erreur.  Vous  les  avez  immédiate- 
ment aperçus.  Faites  d'ailleurs  appel  à  vos  premières  con- 
naissances de  Science  sociale,  jetez  les  yeux  autour  de  vous,  et 
dites-moi  si  les  faits  ne  parlent  pas  assez  clairement  par  eux- 
mêmes.  Lorsque  la  femme  mariée  donne  tous  ses  soins  à  son 
rôle  intérieur  d'épouse  et  de  mère,  la  société  est  stable  et 
prospère.  Si  ce  rôle  vient  à  être  délaissé,  cette  désertion  est  tou- 
jours le  signe  précurseur  d'une  immanquable  dégénérescence 
de  la  famille  <  Que  l'insuffisance  du  travail  de  l'ouvrier  entraine 
l'épouse  à  l'usine,  que  l'amour  des  plaisirs  ou  l'absence  de  vie 
intime  éloigne  la  mondaine  de  son  foyer,  la  maison  que  la 
femme  abandonne  et  que  l'épouse  cesse  de  gouverner,  la  famille 
que  la  mère  se  refuse  d'accroître  ou  d'éduquer  subissent  une 
crise  fatale  qui  a  ses  contre-coups  terribles  sur  la  société.  Le 
moule  dont  celle-ci  tirait  ses  éléments  ne  fonctionne  plus  nor- 
malement; les  produits  qui  en  sortent  sont  informes  et  sans 
consistance.  La  décadence  commence. 

Voilà  ce  qu'une  observation  constante  me  parait  démontrer. 


j52  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Il  doit  maintenant  vous  être  aisé,  31onsieur,  d'aplanir  par 
vous-même  toutes  vos  difficultés,  pourvu  que  vous  ne  perdiez  pas 
de  vue  la  distinction  qui  se  dégage  des  constatations  que  nous 
venons  de  faire.  Il  en  résulte  que  les  deux  états  de  vie  entre 
lesc[uels  se  partagent  les  hommes  et  les  femme?  entraînent  chacun, 
au  point  de  vue  du  travail,  des  conséquences  différentes  suivant 
qu'il  s'agit  de  Fun  ou  de  l'autre  sexe.  Pour  toute  femme  l'ave- 
nir s'ouvre  donc  comme  il  suit  : 

V  Le  célibat  qu'elle  connaît  d'abord,  est  généralement  un 
état  transitoire.  Mais  s'il  se  perpétue,  —  et  c'est  là  une  éventua- 
lité à  laquelle  personne  n'est  certain  d'échapper,  —  il  lui 
laisse  toutes  ses  facultés  de  travailler  et  toutes  ses  libertés  et  il 
la  met  dans  la  nécessité  de  se  suffire  à  elle-même  par  ses  pro- 
pres ressources. 

2°  Le  mariage,  —  événement  probable,  mais  nullement  as- 
suré, —  dispense  la  femme  de  pourvoir  personnellement  à  ses 
besoins,  et  réclame  ses  soins  et  ses  forces  pour  les  appliquer  à 
la  constitution  d'un  foyer  et  à  l'éducation  d'une  famille. 

Si  la  plupart  des  femmes  arrivent  à  la  seconde  situation, 
n'oubliez  pas  cependant  qu  aucune  d'elles  prise  individuelle- 
ment n^est  assurée  d't/  atteindre  et  d'échapper  aux  conséquences 
qiC entraînerait  pour  elle  la  persistance  de  la  première.  C'est 
le  fait  de  la  fréquence  de  plus  en  plus  grande  de  cette  éventua- 
lité pour  la  bourgeoisie  peu  fortunée,  combiné  avec  la  nécessité 
nouvelle  pour  la  femme  céliljataire  d'avoir  à  suppléer  par  son 
travail  à  l'insuffisance  du  patrimoine  familial,  qui  a  donné  nais- 
sance au  mouvement  féministe  dans  tout  ce  c[u'il  a  de  bon  et 
de  fatal.  Vous  avez  là  l'explication  des  tentatives  faites  par  les 
femmes  pour  arriver  aux  professions  occupées  jusqu'ici  par  les 
hommes  exclusivement.  Voici  maintenant  ce  qui  limite  naturel- 
lement l'activité  des  femmes. 

Ce  n'est,  comme  bien  vous  pensez,  ni  une  incapacité  naturelle 
de  la  femme,  —  infériorité  qui  n'existe  que  dans  l'imagination 
de  ceux  qui  redoutent  une  concurrence,  — ni  une  incompatibilité 
quelconque  entre  la  faiblesse  de  son  sexe  et  les  devoirs  de  cer- 
taines carrières  plus  ou  moins  fermées  jusqu'ici.  C'est  une  dis- 


LE    FÉMINISME.  123 

convenance  complète  entre  l'exercice  d'une  profession  quelconque 
et  les  charges  d'une  situation  donnée  à  laquelle  elle  est  appelée, 
le  mariage. 

Rien  ne  limite  donc,  en  principe,  le  domaine  du  travail  ou- 
vert à  l'activité  des  femmes.  Elles  devraient  dès  lors  pouvoir 
aborder  toutes  les  carrières.  Qu'elles  y  aient  donc  librement  ac- 
cès! C'est  en  vain  et  bien  inutilement  d'ailleurs  qu'on  invoque 
contre  elles  la  faiblesse  du  sexe  ou  une  incapacité  naturelle  quel- 
conque pour  leur  en  fermer  l'entrée.  Qu'on  laisse  aux  résultats 
de  la  lutte  qu'elles  engageront  sur  ce  terrain  concurremment 
avec  les  hommes  le  soin  de  décider  eux-mêmes  de  leur  capa- 
cité. Ils  trancheront  cette  question  l)ien  mieux  que  ne  le  pou- 
raient  faire  les  règlements  les  plus  minutieux  et  de  la  façon  la 
plus  judicieuse  et  la  plus  avantageuse.  Ainsi  se  détermineront  na- 
turellement et  pour  chacune  d'elles  individuellement  les  profes- 
sions auxquelles  les  femmes  peuvent  légitimement  prétendre. 
Elles  seront  semblablement  écartées  de  celles  où  elles  ne  pour- 
raient tenir.  Est-il  rien  de  plus  simple  et  de  plus  décisif? 

Seulement,  quelle  que  soit  la  carrière  qu'elle  embrasse  et  le 
succès  qu'elle  y  recueille,  toute  femme  doit  normalement  y  re- 
noncer en  même  temps  qu'elle  renonce  au  célibat.  Elle  le  peut 
sans  inconvénient,  parce  que  le  mariage  vient  trancher  pour  elle 
la  question  du  pain  quotidien  que  le  célibat  l'avait  obligée  à  ré- 
soudre par  son  travail.  Elle  le  doit^  parce  qu'il  y  a  incompatibi- 
lité entre  les  exigences  d'une  profession  et  les  devoirs  de  son  état 
nouveau.  En  etfet,  l'homme  qui  s'unit  à  la  femme  ne  cherche 
pas  en  elle  une  associée  dans  le  travail.  Il  prend  sur  lui  seul 
toute  la  tâche  de  procurer  les  ressources  nécessaires  à  la  subsis- 
tance de  l'un  et  de  l'autre.  Ce  qu'il  attend  de  la  femme  à  laquelle 
il  s'attache  et  dont  il  assure  l'avenir,  ce  sont  des  avantages  qu'il 
ne  peut  obtenir  dans  toute  leur  plénitude  que  si  elle  se  consacre 
entièrement  à  ses  devoirs  d'épouse  et  de  mère.  L'exercice  d'une 
profession  en  entraverait  raccomplissement.  Il  se  forme  là  entre 
les  conjoints  un  véritable  contrat  synallagmatique  dont  les  clau- 
ses sont  si  naturelles,  si  essentielles,  qu'elles  ne  sont  écrites  nulle 
part.  Il  est  d'autant  plus  respectable  et  plus  sacré  qu'il  donne 


124  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

naissance  à  la  société  première,  fondement  de  tout  autre  grou- 
pement, à  la  famille.  Porter  atteinte  à  ses  lois  essentielles,  serait 
atteindre  dans  sa  moelle  la  société  tout  entière. 

La  femme  unie  à  l'homme  par  le  mariage  ne  redevient  pas  une 
incapable,  comme  sous  le  régime  actueldu  Gode  civil.  Elle  conserve 
toute  la  capacité  qu'elle  avait  comme  fille.  Seulement,  elle  est  su- 
bordonnée à  riiomme,  par  la  raison  bien  simple  qu'a  si  merveil- 
leusement mise  en  lumière  la  Science  sociale,  à  savoir,  que  ceux  qui 
tiennent  leurs  moyens  d'existence  d'un  autre,  en  dépendent  dans 
la  mesure  même  où  ils  les  reçoivent  et  s'y  subordonnent  naturel- 
lement. Voilà  pourquoi  la  primauté  et  le  commandement  ap- 
partiennent à  l'homme  dans  la  famille.  Cette  loi,  qui  se  vérifie 
partout,  trouve  d'ailleurs  une  preuve  a  contrario  éclatante  dans 
les  sociétés  où  domine  la  forme  du  matriarcat. 

C'est  ainsi  que  la  hiérarchie  s'établit  dans  la  famille  d'après  lé 
rôle  qu'y  jouent  ses  fondateurs,  et  que  la  direction  y  revient  spon- 
tanément à  celui  qui  la  fait  vivre. 

Cela  doit  vous  rassurer.  Ainsi  que  vous  l'avez  vu  d'ailleurs, 
j'ai  tenu^  pour  vous  guider,  à  analyser  aussi  exactementque  possi- 
ble le  rôle  naturel  de  l'homme  et  de  la  femme,  et  les  conséquen- 
ces qu'ont  sur  l'un  et  l'autre  les  situations  par  lesquelles  ils 
passent.  Ne  perdez  jamais  de  vue  ces  deux  points  essentiels  et 
n'oubliez  pas  qu'en  toute  situation  un  être  doit  se  comporter 
suivant  sa  nature  propre.  C'est  là  une  vérité  qui  se  vérifie  dans 
tous  les  domaines  et  l'observation  scientifique  n'a  pas  d'autre  but 
que  de  démêler  méthodiquement  ses  applications. 

Appliquez  cela  aux  revendications  féministes.  Dites- vous  bien 
que  la  perfection  pour  tout  être  consiste  dans  le  plein  épanouisse- 
ment de  ses  facultés  d'une  part,  et  dans  raccomplissement  inté- 
gral de  la  mission  qui  lui  est  dévolue  d'autre  part.  Tout  se  ra- 
mène là. 

La  femme  ne  gagne  pas  plus  à  se  faire  homme  et  à  mépriser 
son  sexe,  ou  à  refuser  d'en  supporter  les  charges,  que  l'homme  à 
se  faire  femme  et  à  oublier  sa  virilité  et  ses  devoirs.  Sortir  de  sa 
voie  n'est  pas  avancer,  c'est  tomber,  c'est  se  mettre  en  dehors  du 
seul  chemin  de  bonheur  et  de  progrès  qui  nous  soit  ouvert.  Ce 


LE  kémimsmf:.  I2r> 

n'est  donc  qu'en  développant  au  plus  haut  dcu.;v6  leurs  aptitudes 
et  leurs  qualités  propres  de  femme,  et  en  remplissant  dans  toute 
son  étendue  le  rôle  particulier  qui  leur  revient  dans  l'organisa- 
tion providentielle  de  la  société,  que  les  femmes  peuvent  amé- 
liorer et  grandir  leur  situation.  Se  développer  suivant  sa  nature, 
c'est  là  tout  le  progrès.  L'évolution  sociale  actuelle  met  les 
femmes  dans  une  situation  qui  les  oblige  à  faire  appel  à  des  apti- 
tudes jusqu'ici  inexercées^  et  c'est  là  un  bien.  iMéconnaltre  les  fa- 
cultés naturelles  du  sexe,  en  entraver  le  développement,  que  cette 
tendance  vienne  de  nos  mœurs  trop  compressives  ou  d'une  fausse 
idée  de  progrès,  est  également  malheureux.  Quand  donc  les  re- 
vendications féministes  tendent  à  assurer  à  la  femme  la  pleine 
possession  et  le  plein  développement  d'elle-même,  elles  méritent 
toutes  nos  sympathies.  Le  droit  au  travail  et  conséquemment  la 
reconnaissance  de  la  capacité  civile  qui  en  découle  sont  de  celles- 
là.  Mais  chaque  fois  qu'elles  tendent  à  méconnaître  leurs  qua- 
lités propres  de  femme  et  à  les  faire  sortir  de  leur  rôle  naturel, 
elles  sont  hautement  blâmables.  Toute  atteinte  à  son  rôle  dans 
la  famille,  aux  conditions  essentielles  du  mariage,  rentre  dans 
ce  cas.  Mais  ce  sont  là  non  pas  des  conséquences  d'une  évolution 
bienfaisante,  mais  les  élucubrations  que  font  à  propos  de  celle-ci 
quelques  cerveaux  sans  fermeté  et  dépourvus  de  méthode.  Ce 
n'est  pas  ce  que  comporte  le  mouvement  actuel,  c'est  seulement 
ce  que  certains  voudraient  lui  faire  dire.  Or,  c'est  tout  différent. 

Je  crois.  Monsieur,  avoir  touché  le  fond  du  mouvement  fémi- 
niste et  serré  d'assez  près  les  difficultés  qu'il  soulève  pour  que 
vous  puissiez  avancer  résolument  dans  votre  étude  et  résoudre 
par  vous-même  les  objections  qui  vous  arrêteraient.  L'analyse 
que  j'ai  faite  de  cette  question  pourra  vous  servir  à  classer  vos 
idées  et  répondra  peut-être  au  désir  que  vous  me  manifestiez 
de  recevoir  un  plan  suivant  lequel  il  vous  soit  possible  de  traiter 
votre  sujet.  Mais  c'est  là  une  pure  affaire  d'exposition;  c'est  à 
vous  d'en  régler  le  détail  et  l'arrangement. 

S'il  vous  convient  de  suivre  la  voie  que  j'ai  prise,  arrivé  à  ce 
point,  vous  devriez,  pour  être  complet  faire  ressortir  les  avantages 
que  la  femme,  élevée  en  vue  de  gagner  elle-même  sa  vie,  a  sur 

T.    XXV.  10 


12G  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

toute  autre,  non  seulement  dans  le  célil)at.  mais  aussi  dans  le 
mariage.  Ces  avantages  me  paraissent  être  au  nombre  de  trois.  En 
premier  lieu,  la  femme  capable  de  se  suffire  par  elle-même  est 
mieux  à  même  que  tout  autre  de  contracter  une  union  sérieuse  et 
heureuse  ;  car  n'ayant  pas  besoin  de  se  marier  pour  vivre,  elle  ne  le 
fera  qu'autant  qu'elle  rencontrera  un  homme  qui  réponde  à  ses 
goûts  et  qui  mérite  ses  sympathies. 

En  second  lieu,  une  femme  ainsi  dressée  s'impose  puissamment 
à  l'estime  et  à  l'afFection  de  son  mari  et  de  ses  enfants.  Par  ses 
aptitudes,  ses  connaissances,  la  volonté  et  les  capacités  dont  elle 
a  fait  preuve,  elle  s'est  mise  et  elle  se  tient  à  la  hauteur  de  leur 
intelHgence  et  de  leur  caractère. 

Enfin,  cette  femme  est  supérieure  à  toute  autre  mère  dans 
l'éducation  et  la  direction  de  ses  garçons  et  de  ses  filles.  Elle  a 
sur  ses  semblables  l'avantage  incomparable  de  s'être  assouplie 
déjà  et  conformée  aux  nécessités  de  la  vie  moderne.  Loin  de  ré- 
sister aux  tendances  actuelles,  et  d'être  une  entrave  à  la  formation 
virile  et  progressive  de  sa  postérité,  elle  s'elïorcera  d'élever  sa  fa- 
mille suivant  les  exigences  du  moment.  Son  esprit  naturellement 
intéressé  à  ce  qui  se  passe  autour  d'elle,  lui  fera  tirer  constam- 
ment la  leçon  qui  se  dégage  des  choses  et  elle  saura  orienter  ses 
enfants  vers  les  voies  de  l'avenir. 

J'aurais  fini,  Monsieur,  et  je  pourrais  clôturer  ici  cette  lettre 
déjà  fort  longue  si  vous  n'aviez  particulièrement  insisté  dans  vos 
notes  sur  les  moyens  d'empêcher  les  femmes  mariées  de  déser- 
ter leur  foyer  pour  se  livrer  à  des  occupations  étrangères  à  leurs 
devoirs  de  famille.  Vous  me  soumettez  d'ailleurs  plusieurs  re- 
mèdes et  vous  me  demandez  spécialement  mon  avis  à  leur 
égard. 

Je  vous  le  donnerai  très  librement,  si  vous  voulez  ])ien  me  le 
permettre,  sans  entrer  toutefois  dans  l'examen  détaillé  des  con- 
traintes administratives  ou  légales  dont  vous  seml)lez  assez  par- 
tisan. Le  voici  en  deux  mots. 

En  dehors  du  sentiment  du  devoir,  j'estime  qu'il  n'y  a  pas  de 
moyen  d'empêcher  les  femmes  mariées  qui  le  voudraient  faire 


LE    FÉMINISME.  i27 

de  luéconnaitre  leurs  devoirs  d'épouse  et  de  mère.  Je  pense  en- 
core que  ceux  qui  croient  en  trouver  de  plus  efficaces  dans  des 
contraintes  extérieures  se  font  d'étranges  illusions.  Et  la  har- 
diesse d'une  réponse  aussi  absolue  se  prévaut  d'une  excellente 
raison. 

C'est  que,  en  aucun  domaine,  on  n'a  pu  jusqu'à  ce  jour  trou- 
ver un  procédé  quelconque  qui  ait  eu  la  vertu  d'empêcher  les 
hommes  d'abuser  des  dons  que  Dieu  leur  a  départis  et  d'en  faire 
un  mauvais  usage.  Ce  moyen  ne  doit  pas  exister  non  plus  pour 
les  femmes.  Il  n'existe  nulle  part,  —  faites-vous  bien,àcette  idée, 

—  de  petites  combinaisons  qui  puissent  nous  amener  automa- 
tiquement à  pratiquer  le  bien  et  qui  nous  arrêtent  juste  à  la  li- 
mite du  mal.  Ne  rêvez  donc  pas  la  constitution  d'un  état  social 
idéal  qui  fasse  disparaître  les  abus  et  les  vices.  Ceux-ci  se  trou- 
vent en  germe  partout  où  il  y  a  seulement  un  homme,  et  ils  se 
greffent  même  sur  les  mouvements  les  meilleurs  de  la  nature  et 
du  progrès.  Nous  avons  pu  le  voir  tantôt  à  propos  des  théories  de 
certaines  féministes.  Beaucoup  de  théoriciens,  je  le  sais,  passent 
leur  temps  à  dresser,  à  grands  eiîbrts  d'imagination,  des  plans 
de  refonte  de  la  société  et  à  inventer  de  ces  sortes  d'expédients. 
Mais  faut-il  vous  dire  que  ce  sont  là  de  purs  jeux  d'enfant  et 
que  les  éternels  recommencements  de  ceux  qui  s'y  livrent  s'ex- 
pliquent par  l'éternel  insuccès  de  leurs  tentatives. 

Vous  pouvez  d'ailleurs  juger,  par  les  expériences  du  passé, 
ce  que  valent  de  semblables  essais.  Est-il  rien  de  plus  merveil- 
leusement conçu  que  le  Code  civil  et  la  Procédure  civile,  par 
exemple  pour  la  protection  des  droits  des  mineurs?  Et  en  fait 
cependant,  est-il  rien  qui  soit  souvent  plus  contraire  à  leurs  in- 
térêts? 

Ne  vous  faites  donc  pas  illusion  à  cet  égard. 

Outre  que  toute  contrainte  artificielle  pourrait  tourner  à  ren- 
contre des  intérêts  de  la  famille  que  l'on  veut  protéger,  —  comme 
cela  arriverait  dans  le  cas  où  la  mère  resterait  veuve  ou  se  trou- 
verait en  présence  d'un  mari  malade  qui  lui  tomberait  à  charge, 

—  n'oubliez  pas  que  l'homme  est  un  être  libre  et  intelligent. 
Comme  tel  et  malgré  toutes  les  défenses  imaginées,  il  peut  tou- 


128  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

jours  faire  un  mauvais  usage  de  ses  facultés.  Croyez  bien  qu'il 
a  trop  d'esprit  pour  rester  longtemps  embarrassé  en  présence 
des  obstacles  qu'on  lui  oppose.  Pour  peu  qu'il  soit  personnelle- 
ment intéressé  au  résultat  qu'on  voudrait,  par  des  contraintes 
légales  ou  autres,  l'empêcher  d'atteindre,  il  aura  vite  appris  à 
tourner  les  dispositions  des  lois  dans  le  cercle  étroit  desquelles 
on  voudrait  l'enserrer. 

Aussi^  Monsieur,  n'y  a-t-il  qu'un  moyen  sérieux  et  véritable- 
ment efficace  d'amener  les  femmes  à  n'abuser  ni  de  leurs  facul- 
tés ni  des  prérogatives  diverses  dont  une  éducation  mieux  en 
rapport  avec  les  nécessités  actuelles  peut  les  doter.  Ce  moyen 
n'est  pas  bien  compliqué  et  bien  extraordinaire;  il  est  absolu- 
ment simple  et  naturel.  Ce  moyen,  c'est  d'asseoir  sur  la  volonté 
même  de  l'individu  la  règle  qu'il  doit  suivre  et  de  ne  croire  à 
l'efficacité  réelle  que  des  contraintes  internes  qui  agissent  sur  sa 
conscience.  Mais  un  tel  frein  n'est  pas  le  produit  d'une  mesure 
artificielle  et  il  n'est  pas  aisé  à  réaliser  :  il  ne  s'obtient  que  sous 
l'influence  incessante  d'une  éducation  particulière. 

Or,  vous  le  savez,  Monsieur,  c'est  précisément  le  propre  de  la 
formation  particulariste  de  développer  d'une  façon  intense,  chez 
ceux  qui  la  reçoivent,  les  sentiments  du  devoir  et  de  la  respon- 
sabilité personnelle.  Aussi  est-ce  à  elle  seule  qu'il  faut  faire 
appel  pour  écarter,  dans  la  plus  large  mesure  qu'il  soit  humai- 
nement possible  d'atteindre,  les  abus  que  les  femmes  pourraient 
faire  de  leur  aptitude  à  se  suffire. 

Bien  loin  de  nous  alarmer  de  cette  solution,  nous  devons  donc 
nous  réjouir.  Car  l'éducation,  que  nécessitent  pour  les  fem- 
mes les  exigences  nouvelles  auxquelles  le  féminisme  essaie  de 
répondre,  entraine  cette  formation  supérieure.  Comme  elle  a, 
entre  autres  effets,  celui  de  faire  prédominer  dans  l'individu  la 
notion  et  le  respect  du  devoir,  nous  avons  tout  lieu,  je  pense, 
de  nous  fier  à  son  pouvoir.  Elle  a  précisément  pour  effet  de 
réduire  au  minimum  possible  la  tendance  humaine  au  mal, 
qui  est  une  faiblesse,  et  de  donner  à  la  force  et  à  la  vertu  leur 
plus  bel  épanouissement. 

Je  vous  laisse,  Monsieur,  sur  ces  constatations  aussi  décisives 


LE    FÉMINISME.  120 

que  rassurantes.  Elles  me  semblent  légitimer  une  fois  de  plus 
rac({uiescement  que  vous  donnez  au  féminisme  et  elles  doivent 
dissiper  vos  dernières  craintes  au  sujet  des  conséquences  que 
pouvait  entraîner  révolution  qui  Fa  provoqué. 

Agréez,  je  vous  prie,  etc. 

Victor  MuLLKR. 


LA  CRISE 


DE  LA  MARINE  MAÎ 


EN  FRANCE 


LES  CAUSES  DE  LA  CRISE  SONT  S< 

Parvenus  à  ce  point  de  notre  travail,  je 
arrière  sur  la  longue  route  que  nous  avons  p 

Une  marine  marchande  est  nécessaire  à  ] 
pays  n'a  pas  la  marine  que  demandent  ses  ii 
et  militaires.  Comment  se  la  procurera-t-il? 
de  la  situation  actuelle  peut  seule  révéler  les 
ter.  On  s'est  cru  en  présence  de  causes  éconoi 
appel  aux  primes  ou  aux  surtaxes,  remède 
n'ont  pu  produire  aucune  amélioration  du 
pas  qu'on  a  cherché  le  mal  où  il  n'était  pas' 


LA    CRISE    dp:    la    MARINE   MARCHANDE    EN    FRANCE. 

La  marine  marchande  est  une  industrie  accessoire 
mcrce  maritime;  celui-ci  le  crée,  elle  la  développe 
mais  demande  à  étendre  son  action  au  commerce  du  m 
tier  sans  faire  les  distinctions  de  nationalités  qui  suhsi 
core  de  nos  jours.  Nous  avons  signalé  à  ce  sujet  (1)  Te 
tombent  certains  économistes  qui  soutiennent  que  la  p 
d'une  marine  suffisant  à  ses  besoins  personnels  doit  sat 
France. 

La  mer  est  essentiellement  le  domaine  de  la  concurre 
est  libre.  Toutes  les  nations  s'y  font  une  guerre  pacifi(j 
y  a  des  vainqueurs  ou  des  vaincus.  Dans  toute  lutte,  k 
et  la  défaite  ont  leurs  causes.  La  position  des  combî 
le  hasard  y  jouent  un  rôle  important ,  nous  avons  étab 
de  ces  éléments  dans  la  lutte  maritime  en  déterminant  Y 
de  la  situation  géographique  de  la  France  sur  sa  mar 
chande,  et  celle  de  sa  constitution  géologique  (éloigner 
rapport  aux  côtes,  des  centres  producteurs  de  houille  c 

Si  nous  considérons  la  lutte  pacifique  engagée  de| 
quante  ans  sur  les  diverses  mers  du  globe  entre  les  na 
différentes  nations,  nous  constatons  que  la  France  s'e 
vaincre.  Tous  le  reconnaissent.  Il  faut  le  dire,  rinitiati\ 
fait  défaut,  et  nous  avons  manqué  plus  encore  de  la 
sance  des  conditions  de  la  lutte  économique  moderne. 

Notre  infériorité  résulte  de  la  manière  dont  les  comn 
les  transporteurs  de  marchandises  à  l'intérieur  du  t 
les  armateurs  et  les  constructeurs  de  navires  entender 
faires,  enfin  de  l'esprit  même  de  la  population  française 
nons  chacun  de  ces  points. 


13:2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

nière  de  faire  la  meilleure,  et  ils  n'admettent  pas  la  contradiction. 

Nous  n'avons  pas  à  rechercher  la  mesure  dans  laquelle  cette 
prétention  est  justifiée  au  point  de  vue  théorique,  mais  il  est 
aisé  de  constater  que,  dans  la  pratique  commerciale,  elle  a  eu 
de  funestes  effets.  Que  se  propose  le  commerçant?  Gagner  de 
Fargent  en  écoulant  ses  produits.  Il  n'a  pas  à  faire  pour  cela 
l'éducation,  à  transformer  le  goût  des  clients,  il  faut  et  il  suffit 
qu'il  leur  offre  ce  qui  leur  plait,  que  ce  soit  conforme  ou  non 
à  sa  conception  du  bien  et  du  beau.  Le  commerçant  est  le  ser- 
viteur de  son  client,  si  riche  que  soit  celui-là,  si  petit  que  soit 
celui-ci.  Pour  développer  le  commerce  d'exportation  il  ne  faut 
pas  vouloir  imposer  ses  goûts  et  ses  articles  aux  peuples  dont 
on  recherche  la  clientèle,  il  faut  se  plier  aux  convenances  de  ces 
peuples,  y  conformer  ses  produits  ;  c'est  ce  que  nos  commerçants 
n'ont  pas  fait  jusqu'ici.  C'est  là  une  des  causes  de  la  stagnation 
de  notre  commerce  maritime  dont  le  développement  ou  l'en- 
gourdissement a  une  si  grande  influence  sur  la  prospérité  de  la 
marine  marchande,  ainsi  que  nous  l'avons  établi  au  début  de 
cette  étude.  Tous  les  agents  diplomatiques  français  et  étran- 
gers et  les  commerçants  français  fixés  à  l'étranger  sont  d'ac- 
cord sur  ce  point  :  voici  des  extraits  typiques  des  rapports  de 
quelques-uns. 

M.  de  Bérard,  consul  aux  États-Unis,  écrit  :  «  Nos  commer- 
çants... persuadés  et  avec  raison  de  la  supériorité  de  leurs  pro- 
duits, ne  tiennent  pas  assez  compte  des  goûts  ou  des  ressources 
de  leurs  clients;  leurs  concurrents,  au  contraire,  n'hésitent  pas, 
même  au  prix  d'une  modification  de  leur  outillage,  à  fabri- 
quer des  articles  à  bon  marché,  dont  le  prix  est  accessible 
à  la  bourse  de  l'acheteur  et  dont  les  couleurs,  les  dessins  ou 
les  dimensions  répondent  à  sa  fantaisie  ou  à  ses  habitudes.   » 

M.  Klobukowski,  consul  général  au  Japon,  s'exprime  ainsi  : 
«  Nos  négociants  n'ont  pas  pris  soin  de  se  renseigner  par 
eux-mêmes  au  début,  et  une  fois  décidés  à  agir,  ils  ont  con- 
sulté bien  plus  leurs  convenances  et  leurs  habitudes  que  les 
goûts  et  les  préférences  des  populations  qu'ils  désiraient  ap- 
provisionner. » 


LA    CRISK    DE    LA    MAIUNE    MARCHANDE    EN    FRANCE.  i'^^ 

Voici  l'avis  du  Président  de  la  Chamlire  du  commerce  fran- 
çais des  Pays-Bas  :  «  D'année  en  année,  la  France  perd  du  ter- 
rain... Les  causes  de  ce  phénomène  sont  multiples  et  ont  été 
signalées  cent  fois  :  les  fabricants  français  ne  se  donnent  pas 
la  peine  de  se  renseigner  sur  place  au  sujet  des  goûts  et  des 
besoins  du  pays »  C'est  un  commerçant  français  qui  parle. 

Les  consuls  étrangers  donnent  à  leurs  nationaux  des  conseils 
analogues  à  ceux  que  contiennent  les  rapports  des  consuls 
français.  C'est  ainsi  que  le  consul  d'Angleterre  à  Ténériffe  écrit  : 
«  La  principale  raison  du  succès  de  nos  concurrents  étrangers 
(il  s'agit  des  Allemands) ,  c'est  la  grande  attention  apportée 
par  eux  dans  l'art  de  présenter  au  dehors  des  articles  adaptés 
exactement  au  goût  et  à  la  convenance  des  consommateurs  (1).  )> 

Nous  pourrions  poursuivre  longtemps  encore  ces  citations, 
mais  celles-ci  nous  paraissent  suffisamment  précises  et  déci- 
sives. 

Que  les  procédés  actuels  du  commerce  soient  très  différents 
de  ceux  de  1830  et  de  1850,  c'est  évident,  mais  qu'importe 
pourvu  que  le  commerce  prospère.  Nombreux  sont  encore  en 
France  ceux  qui  regrettent  le  vieux  temps  de  la  petite  boutique 
où  le  commerçant  et  le  client  se  connaissaient.  Si  les  temps 
sont  changés,  nous  n'y  pouvons  rien  et  si  nous  voulons  déve- 
lopper nos  échanges,  au  lieu  de  faire  le  procès  des  moyens 
modernes,  nous  devons  les  utiliser...  tout  en  conservant  un 
pieux  souvenir  à  ceux  qui  firent  la  fortune  de  notre  père  ou 
de  notre  aïeul.  Le  développement  des  chemins  de  fer  et  plus 
encore  celui  de  la  navigation  à  vapeur  a  produit  dans  la  vie 
des  peuples  une  transformation  profonde.  Des  nations  à  peine 
connues  ou  complètement  ignorées  au  commencement  de  ce 
siècle  sont  aujourd'hui  à  notre  portée,  la  terre  s'est  rnpetissée 
dans  des  proportions  inouïes;  elle  n'est  plus  qu'une  vaste  nation 
où  les  marchés  se  touchent,  où  les  échanges  se  croisent  et 
s'entrecroisent;  les  distances  n'existent  plus. 

La  masse  des  commerçants  et  de  la  population  en  France  ne 

(l)  Tous  les  rapports  dont  nous  citons  des  extraits  ici  et  plus  loin  sont  contenus 
dans  le  Moniteur  officiel  du  Commerce,  années  1890  et  1897. 


13  i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

s'est  point  encore  rendu  compte  de  cette  transformation  pro- 
fonde et  parmi  ceux  qui  la  reconnaissent,  combien  la  déplorent! 
C'est  là  une  seconde  cause  de  l'état  misérable  dans  lequel  se 
traîne,  à  travers  le  monde,  notre  commerce  vieilli,  affaibli,  ap- 
puyé à  grand'peine  et  à  grands  frais  sur  des  primes,  des  sub- 
ventions, des  bécpiilles  de  toutes  sortes... 

Les  pays  neufs  demandent  des  produits  à  bon  marclié;  il 
faut  donc  en  fabriquer.  La  concurrence  excessive  force  le  pro- 
ducteur à  aller  solliciter  le  consommateur;  il  faut  y  aller. 

C'est  ce  que  ne  cessent  de  répéter  les  esprits  clairvoyants  :  «  Le 
commerce  français,  dit  la  Chambre  de  commerce  française  de 
Constantinople ,  pourrait  occuper  s'il  le  voulait  une  place  bien 
plus  importante  dans  le  Levant.  Pour  cela,  il  faut  fabriquer  les 
articles  convenant  au  pays,  voyager  et  faire  voyager,  choisir  de 
bons  agents.  » 

D'autre  part  «  les  négociants  de  la  métropole,  écrit  le  consul 
général  à  Tientsin,  en  suivant  des  traditions  surannées,  ont  con- 
tinué à  attendre  le  client  au  lieu  d'aller  le  chercher.  » 

Et  encore,  M.  Wiener,  consul  général  au  Brésil,  s'exprime  ainsi  : 
«  Lorsque  la  population  d'un  pays  comme  le  Brésil  s'accroit  par 
l'immigration  (amenant  un  élément  plutôt  pauvre),  la  demande 
des  produits  bon  marché  augmente.  D'autre  part  on  n'apprécie 
guère  ici  le  fini  et  la  durée  des  produits.  Ces  qualités  constituent 
pourtant  la  base  de  notre  fabrication...  La  concurrence  étran- 
gère avec  ses  produits  bien  inférieurs,  mais  moins  chers,  avec 
ses  facilités  de  fournitures  rapides...  nous  combat  victorieuse- 
ment. » 

Nous  terminerons  par  un  extrait  d'un  rapport  de  M.  de  Lacre- 
telle,  consul  à  Alexandrie  :  «  Un  grand  nombre  de  produits  fran- 
çais sont  abandonnés  par  le  négociant,  parce  que  leur  prix  de 
revient  îi  Alexandrie  laisse  une  moins  grande  marge  aux  béné- 
fices... Dans  ces  conditions,  ou  nos  fabricants  devront  se  con- 
tenter ici  de  la  clientèle  qui  consomme  l'article  de  luxe,  —  et 
cette  clientèle  est  restreinte  bien  quelle  existe  en  Egypte  plus 
qii  ailleurs  peut-être,  —  ou  nos  industriels  doivent  s'efibrcer  de 
fabriquer  des  produits  qui  seront  d'une  qualité  inférieure  sans 


LA    CRISE    DE    LA    MARINE    MARCHANDE    EN    FRANCE.  135 

doute,  mais  dont  les  prix  se  rapprochent  sensiblement  de  ceux 
des  produits  étrangers,  m 

C'est,  dit-on,  Tabsence  de  fret  de  sortie  qui  est  la  cause  prin- 
cipale de  la  langueur  de  notre  marine  marchande  ;  n'est-il  pas 
vrai  qu'on  cherche  le  mal  où  il  n'est  pas  et  que  l'absence  de  fret 
de  sortie  n'est,  elle-même,  qu'un  effet?  Nous  sommes  là  en 
présence  de  faits  sociaiu-  qui  sont  les  véritables  causes  de  l'ali- 
sence  de  fret  de  sortie  et  de  la  situation  actuelle  de  notre  com- 
merce maritime,  par  là  même  de  la  marine  française.  Ces  faits 
sociaux,  ce  sont  l'ignorance  des  conditions  du  commerce  mo- 
derne, et  l'emploi  de  moyens  surannés,  en  un  mot  la  routine  et 
l'absence  d'initiative. 


II.    LES    ARMATEURS. 

Au  moment  de  l'apparition  de  la  marine  à  vapeur,  il  y  avait 
si  longtemps  qu'on  se  servait  de  navires  à  voiles,  que  nos  arma- 
teurs se  sont  demandé  pourquoi  ils  changeraient  leur  matériel. 
Leurs  pères  avaient  fait  fortune  avec  ces  navires,  pourquoi  n'en 
serait-il  pas  ainsi  d'eux-mêmes?  Et  quiconque  fréquente  les  arma- 
teurs, les  capitaines  au  long  cours,  le  monde  maritime  français, 
est  forcé  de  reconnaître  qu'aujourd'hui  encore  la  masse  de  la 
population  maritime  française  est,  au  fond,  hostile  à  la  marine  à 
vapeur.  Cet  état  d'esprit  est  mis  en  évidence  par  la  loi  de  1893 
qui  donne  à  la  navigation  à  voiles  des  primes  plus  élevées  qu'à 
la  navigation  à  vapeur.  Et  c'est  avec  enthousiasme  que  des  jour- 
naux maritimes,  ou  économiques,  signalent  la  construction  dans 
ces  dernières  années  de  plusieurs  grands  voiUers  :  Voilà,  dit-on, 
la  marine  à  voiles  qui  renaît.  Mais  quelques  faits  particuliers  ne 
changent  point  le  cours  général  des  choses,  et  l'on  peut  aflîrmer 
que  le  mouvement  de  disparition  des  navires  à  voiles  est  cons- 
tant, et  qu'il  atteint  même  les  navires  de  fort  tonnage.  C'est  ainsi 
qu'en  1895,  l'effectif  des  marines  à  voiles  du  monde  a  diminué 
de  *2*2*2  unités  et  leur  tonnage  do  181). 000  tonneaux,  ce  qui  fait 
ressortir  le  tonnage  moyen  des  unités  disparues  à  837  tonneaux. 


136  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Enfin,  voici  comment  s'exprimait  un  armateur  devant  la  Com- 
mission d'enquête  sur  la  marine  marchande  en  1873  :  «  Ce  n'est 
pas  la  marine  à  vapeur  qui  pourra  transporter  les  charbons,  les 
cotons,  les  fers,  les  bois  de  construction  et  de  teinture  et  tous  les 
produits  lourds.  A-t-il  jamais  pu  venir  à  la  pensée  d'un  négo- 
ciant que  ces  produits  de  peu  de  valeur  et  d'un  grand  poids 
pourraient  être  transportés  par  les  navires  à  vapeur?...  Quant  à 
moi,  je  prédis  que  les  produits  dont  je  viens  de  parler  seront 
toujours  transportés  par  les  navires  à  voiles  et  il  est  impossible 
qu'il  en  soit  autrement,  » 

L'homme  n'est  point  prophète  et  celui-ci,  tout  en  étant  du 
métier,  ne  prévoyait  pas  jusqu'à  quel  point  les  perfectionne- 
ments apportés  aux  navires  à  vapeur  et  les  nécessités  de  la  con- 
currence réduiraient  les  frets,  et  combien  de  navires  à  vapeur 
seraient  affrétés  chaque  jour  pour  porter  le  charbon  anglais 
non  seulement  dans  les  ports  d'Europe,  mais  jusque  dans  l'Amé- 
rique du  Sud  et  dans  l'Extrême  Orient.  Le  transport  des  cotons 
des  États-Unis  et  de  l'Orient,  des  blés  de  la  Mer  Noire  est  fait 
presque  exclusivement  par  steamers.  Les  vieux  navires  en  bois 
des  Scandinaves  eux-mêmes  disparaissent  et  le  transport  des 
bois  du  Nord  se  fait  de  plus  en  plus  par  des  navires  à  vapeur. 
Enfin,  ne  construit-on  pas  actuellement  des  vapeurs  spécialement 
destinés  au  transport  du  pétrole?  La  marine  à  voiles  voit  son 
champ  d'exploitation  partout  attaqué  et  réduit;  elle  se  confine 
actuellement  dans  les  transports  des  blés  d'Australie,  des  nitrates 
du  Chili  et  du  pétrole  dont  elle  n'a  plus  même  le  monopole. 

M.  Sempé,  consul  de  France  au  Mexique,  constatait,  en  1896, 
que  la  <(  navigation  à  voiles  sous  pavillon  étranger  peut  être 
considérée  comme  s'étant  complètement  retirée  du  trafic  et  étant 
remplacée  d'une  manière  absolue^  dans  le  port  de  Vera-Cruz,  par 
la  navigation  à  vapeur  »   (1). 

D'après  M.  Duchastel  de  Montrouge,  gérant  du  Consulat  géné- 
ral de  France  à  Montréal,  «  la  principale  cause  de  l'infériorité  de 
notre  pavillon  au  Canada  provient  de  ce  que  les  navires  à  voiles 

(1)  Moniteur  officiel  du  Commerce,  17  septembre  1S96. 


LA    CRISE    DE    LA    MARINE    MARCHANDE    EN   FRANCE.  \'4l 

disparaissent  de  plus  en  plus  devant  la  concurrence  des  lig-nes  à 
vapeur  »  (1). 

Cet  esprit  de  routine  a  causé^  plus  qu'aucun  phénomène  éco- 
nomique, l'état  stîitioniiaire  de  notre  marine  marchande  au  mo- 
ment décisif)  au  moment  où  la  vapeur  a  été  substituée  à  la  voile. 
Si  à  ce  moment  les  armateurs  avaient  eu  le  sentiment  des 
transformations  nécessaires,  ils  eussent  remplacé  leurs  navires  à 
voiles  par  des  navires  à  vapeur.  Il  en  a  été  autrement,  et  c'est 
là  une  des  causes  les  plus  sérieuses  de  l'infériorité  de  notre 
marine,  celle  qui  s'oppose  le  plus  peut-être  à  son  relèvement, 
car  elle  est  maintenant  beaucoup  plus  faible  contre  les  marines 
étrangères  qu'il  y  a  vingt-cinq  ans.  Alors  la  marine  à  vapeur 
de  l'Allemagne  n'existait  pas,  ni  celle  de  la  Suède  et  de  la 
Norwège,  ni  celle  de  la  Hollande,  ni  celle  du  Japon,  et  la  marine 
de  l'Angleterre  comptait  quatre  millions  de  tonneaux  en  moins. 
Nos  adversaires  sont  aujourd'hui  plus  forts  et  plus  nombreux, 
la  lutte  est  plus  inégale. 


TII.    LES    CONSTRUCTEURS. 

Les  constructeurs,  de  leur  côté,  ont  été,  depuis  1893,  parmi  les 
principaux  acteurs  de  la  décadence  de  notre  marine.  En  effet,  si 
la  vérité  ne  se  fait  jour  en  France  qu'avec  lenteur,  elle  parvient 
cependant  à  triompher,  et  aujourd'hui,  convaincus  enfin  par 
l'expérience,  de  nombreux  armateurs  ne  demandent  qu'à  aug- 
menter leur  flotte  à  vapeur,  à  la  renouveler  pour  la  pousser  au 
degré  de  perfectionnement  des  flottes  concurrentes.  Leur  bonne 
volonté  est  paralysée  par  Ja  législation  :  pour  permettre  à  quatre 
ou  cinq  chantiers  de  construction  de  végéter,  on  leur  interdit 
d'acheter  des  navires  à  l'étranger,  ou  du  moins  on  leur  refuse  la 
prime  accordée  par  les  lois  de  1881  et  1893  à  tous  les  navires 
en  compensation  des  charges  de  Vincription  maritime^  alors 
que  ces  charges,  dans  la  mesure  où  elles  sont  réelles,  pèsent  sur 

(1)  Moniteur  officiel  du  Commerce,  7  janvier  18'.)7. 


138  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

les  navires  de  construction  étrangère  aussi  bien  que  sur  ceux  qui 
sortent  des  chantiers  français.  En  effet,  ne  sont-ils  pas  soumis 
aux  mêmes  obligations  pour  la  composition  des  équipages,  n'ont- 
ils  pas  les  mêmes  charges?  Les  constructeurs  ont  voulu  avoir  à 
leur  merci  les  armateurs,  et  la  Chambre  a  livré  ceux-ci  à  ceux-là, 
malgré  Tavis  des  députés  dont  la  situation  attestait  la  compé- 
tence. Comment  les  constructeurs  ont-ils  usé  des  faveurs  de  la  loi 
de  1893?  Le  Bulletin  de  la  Société  des  études  maritimes  et  colo- 
niales nous  l'a  dit  déjà  (1)  :  ils  ont  exploité ,  ils  exploitent  les 
armateurs. 

Le  résultat  est  que  les  armateurs  ne  font  plus  construire.  Nous 
le  répétons,  les  constructeurs  oublient  que,  pour  qu'ils  aient  des 
commandes,  il  faut  qu'il  y  ait  des  armateurs.  Pas  d'armateurs, 
pas  de  navires,  pas  de  constructions.  La  construction  dépend 
naturellement  de  l'armement,,  l'armement  en  France  ne  dépend 
pas  naturellement  de  la  construction,  puisqu'il  devrait  pouvoir 
acquérir  des  navires  quelque  part  que  ce  soit  aux  meilleures  con- 
ditions possibles. 


IV.    —    LES    TRANSPORTEURS    DE    MARCHANDISES    A    L  INTERIEUR. 

Ce  groupe  est,  lui  aussi,  dans  une  certaine  mesure,  responsable 
de  la  situation  de  notre  marine.  Nous  voulons  parler  des  Compa- 
gnies de  chemin  de  fer,  et  il  n'est  que  trop  facile  d'établir  leur 
part  de  responsabilité. 

Nos  Compagnies  de  chemins  de  fer  ont  à  leur  tète  des  capita- 
listes, hommes  éminents  peut-être,  mais  qui  certes  n'ont  pas  plus 
que  les  commerçants  la  notion  du  commerce  moderne.  Us  sont 
préoccupés  avant  tout  de  donner,  chaque  année,  un  dividende 
au  moins  égal  à  celui  de  l'année  précédente.  Ils  n'osent  proposer 
la  moindre  amélioration  qui  pourrait  entraîner  une  diminution 
momentanée  des  recettes,  quand  même  elle  devrait  être  cou- 
verte ensuite  par  une  augmentation  de  trafic.  Il  faut  que,  dans 

(1)  Voir  la  6t/c»ce  50cia/e,  octobre  1897,  p.  301. 


LA    CRISE    DE    LA    MARINE    MARCHANDE    EN    FRANCE.  i.'JO 

les  rapports  de  chaque  année,  le  chiffre  des  recettes  soit  en 
augmentation;  il  faut  que  la  Compagnie  n'ait  pas  à  recourir  à  la 
garantie  de  l'État  pour  un  chiffre  plus  élevé  que  précédemment  : 
là  est  la  pierre  d'achoppement. 

Le  mode  d'administration  des  Compagnies  de  chemins  de  fer 
nuit  au  commerce  maritime  en  France  et  à  la  marine  marchande  : 
1°  par  l'élévation  et  la  complication  des  tarifs ,  2*'  par  la  guerre 
acharnée  que  les  Compagnies  ont  déclarée  à  la  navigation  flu- 
viale. 

Les  tarifs  de  chemins  de  fer  français  sont  trop  élevés  et  trop 
compliqués;  c'est  ce  que  constate  M.  Pallain,  un  homme  du 
métier,  devant  la  Commision  d'enquête  sur  la  marine  marchande 
en  1897  :  (1)  «  Une  région  très  productive  de  France,  au  point  de 
vue  industriel,  est  celle  du  Nord  et  de  l'Est.  Eh  bien,  nous  som- 
mes obligés  de  constater  que  tous  les  tarifs  de  chemins  de  fer, 
presque  sans  aucune  exception,  sont  combinés  de  telle  façon 
qu'ils  favorisent  l'exportation  de  toute  cette  région  sur  Anvei^. 
Il  en  coûte  beaucoup  moins  pour  aller  de  Reims  à  Anvers,  par 
exemple,  que  pour  aller  de  Reims  au  Havre,  à  Dunkerque  ou 
à  Marseille.  Est-ce  admissible?  Que  si  nous  nous  plaçons  au  point 
de  vue  du  port  de  Marseille,  que  j'ai  l'honneur  de  représenter, 
nous  arrivons  à  cette  constatation  lamentable  que  pour  envoyer 
du  lin  ou  de  la  jute  dans  le  Nord-Est  de  la  France,  nos  transi- 
taires sont  obligés  d'expédier  ces  marchandises  par  Rruxelles,  de 
les  faire  sortir  à  Mousseron,  et  de  les  faire  rentrer  en  France.  » 

Ces  faits  sont  confirmés  par  M.  Charles  Roux,  dans  son  remar- 
quable rapport  sur  le  buget  du  commerce  pour  1898  :  «  Il  faut 
dire  et  reconnaître  la  vérité,  nous  sommes  en  France,  avec  le 
monopole  de  nos  grandes  Compagnies  de  chemin  de  fer,  on  no 
peut  plus  mal  outillés  sous  le  rapport  des  transports  intérieurs. 
Nos  Compagnies,  à  l'abri  de  toute  concurrence,  sont  complètement 
insuffisantes  à  effectuer  les  transports  qui  s'offriraient  si  les  faci- 
lités étaient  plus  grandes  et  les  tarifs  moins  élevés.  » 

La  conséquence  de  cette  situation  est  qu'une  partie  de  notre  fret 

(•1)  Moniteur  maritime,  19  septembre  1897. 


liO  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

fuit  vers  les  ports  étrangers.  (Voir  la  Science  sociale,  numéro  de 
décembre  1897,  page  45i.) 

Les  frais  de  transport  par  chemios  de  fer  sont  donc,  par  leur 
élévation,  un  obstacle  au  développement  de  notre  commerce 
maritime  et  à  la  prospérité  de  notre  pavillon.  Mais  il  y  a  des 
transports  qui  coûtent  moins  cher,  ce  sont  les  transports  par  eau, 
par  canaux  et  rivières  navigables  ou  canalisées.  Malheureuse- 
ment les  compagnies  de  chemins  de  fer  les  considèrent  comme 
leurs  principaux  ennemis,  et  les  hauts  personnages  qui  les  ad- 
ministrent usent  de  toute  leur  influence  pour  que  les  voies  navi- 
gables soit  améliorées  le  moins  possible. 

Veut-on  des  preuves  de  T esprit  qui  anime  les  compagnies  de 
chemins  de  fer?  Voici  un  extrait  du  rapport  du  conseil  d'admi- 
nistration de  la  Compagnie  de  TOuest  en  1897  (passage  repro- 
duit d'ailleurs  dans  le  rapport  de  1898)  : 

((  Parmi  les  principales  difficultés  contre  lesquelles  nous  avons 
à  lutter,  la  plus  importante  est  toujours  la  concurrence  faite  à 
notre  principale  ligne,  Paris  à  Rouen  et  au  Havre,  par  la  na- 
vigation de  la  Seine,  en  possession  d'une  situation  privilégiée 
dont  l'Etat  fait  tous  les  frais,  et  d'une  liberté  d'action  tout  à  fait 
excessive,  car  rien  ne  garantit  l'égalité  de  traitement  entre  les 
expéditeurs,  et  on  laisse  fonctionner  à  son  gré  un  puissant  ins- 
trument de  pénétration  des  produits  étrangers,  sans  aucun  con- 
trôle efficace.  » 

La  Seine  est  en  même  temps  un  puissant  instrument  d'expor- 
tation, n'en  déplaise  à  la  Compagnie  de  TOuest.  qui  serait  fort 
embarrassée  si  elle  devait  transporter  les  marchandises  qui  sui- 
vent la  Seine.  Qu'elle  se  souvienne  de  Tannée  récente  où  la  récolte 
des  pommes  fut  si  abondante.  Il  est  vrai  que  l'élévation  de  ses 
tarifs  aurait  rapidement  réduit  le  trafic. 

La  Compagnie  du  Midi  présente  le  même  état  d'esprit  :  «  La 
Compagnie  du  Midi  (1)  a  jeté  son  dévolu  sur  une  nouvelle  proie, 
elle  veut  absorber  le  transport  des  marchandises  lourdes  qui 
ont  encore  intérêt  à  emprunter  le  cours  du  fleuve.  Actuellement 

(1)  Discours  de  M.  Chiche  à  la  Chambre  des  députés,  séance  du  4  décembre  1897, 


LA    CKISE   DE   LA    MARINE   MARCHANDE   EN    FRANCE.  141 

400.000  tonnes  de  houille  arrivent  d'AngletciTe,  par  le  fleuve, 
sur  les  quais  de  Bordeaux,  et  400.000  tonnes  de  poteaux  de  mines, 
tirés  de  nos  forêts  de  pins,  arrivent  de  Langon  par  le  haut  de  la 
rivière  et  servent  de  fret  de  retour.  Gomment  faire  pour  accapa- 
rer ce  transit?  Il  faudrait  tout  simplement  que  le  prix  des  trans- 
ports, qui  était  autrefois  de  2  fr.  50  par  tonne  et  qui  a  été  réduit 
à  1  fr.  25,  fût  abaissé  à  0  fr.  50  par  tonne.  La  Compagnie  du 
Midi,  qui  ne  doute  de  rien,  a  soumis  ce  nouveau  tarif  au  iMinistre 
des  travaux  publics.  »  Encore  ici  le  commerce  bénéficiera 
d'un  avantage  très  appréciable,  mais  il  n'en  ressort  pas  moins 
que  la  Compagnie  du  Midi  veut  ruiner  la  batellerie.  D'ailleurs 
l'avantage  que  nous  signalons  est  plus  apparent  que  réel,  attendu 
que  la  Compagnie  n'abaisse  ainsi  son  tarif  que  parce  qu'elle 
pourra  recourir  pour  une  part  plus  forte  à  la  garantie  de  l'État, 
si  son  déficit  augmente  :  il  est  déjà  5.800.000  francs  (1). 

Les  Compagnies  de  chemin  de  fer  ne  consentent  des  conces- 
sions sur  leurs  tarifs  que  lorsque  les  marchandises  suivent  une 
ligne  parallèle  à  une  voie  navigable.  C'est  ainsi  que  la  Chambre 
de  commerce  de  Fougères  réclamait,  il  y  a  peu  de  temps  encore, 
que  le  prix  de  transport  d'un  wagon  de  charbon  de  Saint-Malo 
à  Fougères  ne  fut  pas  plus  élevé  que  de  Saint-Malo  à  Rennes,  puis- 
que la  distance  est  la  même  ;  mais  entre  Saint-Malo  et  Rennes,  la 
Compagnie  subit  la  concurrence  du  canal  d'iUe-et-Rance,  tandis 
qu'elle  n'a  rien  à  craindre  entre  Saint-Malo  et  Fougères. 

«  Prenez  une  tonne  de  farine,  dit  M.  d'Estournelles,  expédiée 
de  Corbeil  à  Nevers  (253  kilomètres),  la  voie  ferrée  est  concur- 
rencée par  une  voie  d'eau,  le  prix  de  transport  n'est  que  de 
9  francs.  Si  elle  prend  une  autre  ligne  non  concurrencée  par 
la  voie  d'eau,  elle  paie  13  fr.  10.  Pour  faire  un  trajet  plus  court, 
de  Corbeil  à  Montargis  (122  kil.)  sur  une  ligne  concurrencée 
par  l'eau,  elle  ne  paie  que  5  francs;  pour  faire  le  même  trajet 
sur  une  voie  non  concurrencée,  elle  paie  8  fr.  75.  Sur  le  réseau 
de  l'Ouest,  pour  envoyer  cette  tonne  de  farine  du  Havre  à  Paris 
(219  kil.)  vous  ne  payerez,  grâce  à  la  concurrence  de  la  Seine, 


(1)  Journal  Officiel,  5  décembre  1897,  page  2725,  colonne  1. 

T.    XXV.  11 


142  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

que  8  fr.  50.  Si  vous  l'envoyez  du  Mans  à  Paris  (21i  kil.K  la  dis- 
tance est  moindre,  mais  il  n'y  a  pas  de  concurrence,  vous  payerez 
10  fr.  85.  » 

Cette  guerre  acharnée  des  Compagnies  de  chemin  de  fer  à  la 
navigation  intérieure  montre  tout  l'intérêt  que  les  personnes 
soucieuses  du  développement  du  commerce  doivent  témoigner  à 
cette  na^dgation  :  nous  nous  étendrons  sur  ce  point  lorsque  nous 
étudierons  les  moyens  de  remédier  à  la  situation  présente  de 
notre  marine  ;  nous  voulons  seulement  ici  montrer  combien  est 
inintelligente  cette  lutte  des  Compagnies  de  chemin  de  fer  contre 
les  transports  par  eau. 

Cette  lutte,  il  faut  bien  le  dire,  est  spéciale  à  la  France:  seuls 
les  administrateurs  de  chemins  de  fer  français  considèrent  les 
voies  navigables  comme  les  ennemis  irréconciliables  qu'il  faut 
supprimer;  à  l'étranger,  on  les  considère  plus  justement  comme 
des  auxiliaires,  comme  deux  grands  moyens  de  transport,  qui 
se  complètent  et  s'entr' aident ,  tout  en  se  faisant  une  concur- 
rence très  profitable  au  consommateur. 

En  Allemagne  (1),  «  les  fleuves  offrent  des  ports  nombreux  et 
sûrs  où  sont  réunies  toutes  les  dispositions  propres  à  rendre  les 
embarquements  et  les  débarcjuements  aussi  faciles  que  possible  : 
quais  vastes  et  commodes,  grues  à  vapeur,  magasins  de  dépôt, 
plans  inclinés,  sont  mis  à  la  disposition  de  la  batellerie,  moyen- 
nant une  faible  redevance  ;  mais  ce  n'est  pas  tout  :  ces  ports, 
qu'ils  se  trouvent  soit  sur  un  point  où  la  ligne  ferrée  est  jiKiral- 
lèle  en  fleuve,  soit  sur  un  point  où  elle  lui  est  perpendiculaire, 
sont  reliés  à  la  voie  ferrée  par  une  ligne  spéciale  de  raccorde- 
ment, venant  sur  les  quais.  Si  bien  que  les  marchandises  sont 
transbordées  avec  le  minimum  de  frais  et  de  perte  de  temps  des 
bateaux  sur  le  waeon  et  vice  versa. 

«  Si  nous  considérons  le  Mein,  par  exemple,  nous  voyons  le 
résultat  suivant  pour  la  batellerie  et  pour  les  chemins  de  fer  qui 
courent  parallèlement  à  la  rivière  sur  ses  deux  rives.  Avant 
1887,  c'est-à-dire   avant   l'amélioration  de   la   navigabihté.    le 

(1)  La  Lotte  navigable,  10  août  1896. 


LA    CRISE    DE    LA    MARINE    MARCHANDE    EN    FRANCE.  143 

traiic  par  eau  était  de  152. ()()()  tonnes  (environ  et  l'ensemble  des 
deux  chemins  de  fer  riverains  représentait  à  peu  près  900.000 
tonnes.  Si  nous  envisageons  la  situation  en  1889,  c'est-à-dire 
deux  ans  après  les  améliorations  de  lanaviiiabilité,  nous  voyons 
les  transports  par  eau  arriver  à  près  de  600.000  tonnes  et  ceux 
des  voies  ferrées  atteindre  presque  l.VOO.OOO  tonnes.  Au  point 
de  vue  financier,  Famélioration  produit  une  économie  sur  le  prix 
de  revient  de  l.V'27. 000  francs  en  1887  et  en  1888  cette  écono- 
mie atteignait  plus  de  deux  millions  de  francs. 

«  Si  nous  prenons  le  Rhin  prussien,  qui  est  également  bordé 
de  deux  lignes  de  chemin  de  fer,  nous  voyons  le  mouvement  des 
marchandises  par  eau  passer  de  9.800.000  tonnes  en  1888  à 
13.800.000  en  1890.  Les  chemins  de  fer  transportaient  pendant 
ce  temps  VT. 000. 000  de  tonnes  en  1886  et  59.000.000  en   1890. 

«  Passons  en  Amérique,  nous  y  voyons  des  faits  plus  extraor- 
dinaires encore  :  de  1880  à  1890,  c'est-à-dire  dans  dix  ans, 
9V5.000.000  de  francs  ont  été  dépensés  pour  l'amélioration  de 
l'ensemble  des  voies  navigables,  amélioration  que  l'État  garde 
entièrement  à  sa  charge.  Ces  dépenses  portent-elles  un  préjudice 
aux  chemins  de  fer  américains?  Qu'on  en  juge.  Si  nous  considé- 
rons sept  lignes  principales  exploitant  la  région  des  grands  lacs 
où  la  navigation  est  la  plus  active,  nous  voyons  que  ces  lignes 
bien  qu'ayant  réduit  leurs  tarifs  de  f  ^ ,  sans  avoir  diminué  le 
salaire  des  employés,  ont  vu  la  quotité  de  leur  revenu  net  passer 
de  29.20%  à  31.95  %.   » 

Il  est  pénible,  mais  nécessaire  après  avoir  vu  ce  qui  se  passe 
en  Allemagne  de  considérer  ce  qui  a  lieu  en  France.  Voici  les 
déclarations  M.  d'Estournelle  à  la  Chambre  des  députés,  le  9  dé- 
cembre 1897  :  ((  Tous  les  ports  qui  se  succèdent  le  long  des  ber- 
ges de  la  Seine  ne  sont  môme  pas  raccordés  à  une  ligne  de  che- 
min de  fer;  il  n'y  a  pas  de  soudure,  cette  soudure  indispensable 
entre  nos  s  oies  ferrées  et  nos  voies  navigables.  »  Et,  plus  loin,  il 
cite  un  extrait  d'un  rapport  de  la  Chambre  de  Commerce  de  Lijon 
ainsi  conçu  :  «  L'infériorité  lamentable  de  nos  ports  tient  en  par- 
tie... à  l'hostilité  de  la  Compagnie  Paris-Lyon-Méditerranée 
qui  en  est  la  principale  cause  ».  Des  exemples  précis  étant  néces- 


144  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

saires  j^our  faire  ressortir  cette  hostilité,  la  Chambre  de  Com- 
merce de  Lyon  ajoute  :  «  Port  de  Givors.  —  La  gare  d'eau  concé- 
dée aune  Compagnie  particulière  en  1831  a  été  rachetée  par  la 
Compagnie  Paris-Lyon-Méditerranée  en  i86i.  Elle  est  fort  bien 
aménagée  et  pourrait  être  une  gare  de  premier  ordre  pour 
l'embarquement  des  charbons  du  bassin  de  Saint-Étienne.  Mais 
la  Compagnie  de  Paris-Lyon-3Iéditerranée,  qui  n'inscrit  pas 
d'ailleurs  cette  gare  dans  ses  recueils  publics^  a  combiné  ses  ta- 
rifs pour  qu'elle  ne  fonctionne  pas.  Quand  notre  commission  a 
passé  à  Givors,  la  gare  n'  avait  pas  servi  depuis  cjuinze  inois.  » 

N'est-il  pas  clair  que  les  Compagnies  de  chemins  fer,  par  la 
manière  dont  elles  comprennent  leurs  intérêts,  nuisent  extrême- 
ment au  commerce,  et,  par  là  même,  à  la  marine  marchande,  en 
réduisant  le  fret  de  sortie? 


V.    L  ENSEMBLE   DE    LA    POPULATION. 

Enfin,  l'ensemble  de  la  population  française,  dont  les  com- 
merçants, les  transporteurs,  les  armateurs  et  les  constructeurs 
ne  forment  qu'une  partie,  doit  prendre  sa  part  de  responsabi- 
lité de  la  situation  actuelle  de  notre  commerce  et  de  notre  ma- 
rine. La  masse  de  la  population  ne  s'intéresse  pas  aux  choses 
maritimes,  son  esprit  a  été  détourné  du  commerce,  de  l'indus- 
trie. Nous  n'avons  pas  à  étudier  ici  les  causes  de  cet  état  de 
choses,  c'est  un  fait  connu  que  nous  constatons,  disons  seule- 
ment qu'il  est  en  grande  partie  le  résultat  du  sgstème  d^ édu- 
cation et  d  instruction  de  la  jeunesse,  surtout  dans  les  classes 
dirigeantes,  ainsi  que  l'a  si  excellemment  démontré  l'ouvrage, 
aujourd'hui  connu  de  tous,  de  M.   Demolins. 

Cet  état  d'esprit  du  peuple  français  nuit  au  développement 
de  la  marine  marchande,  surtout  en  ce  qu'il  écarte  d'elle  les 
capitaux   et  en  ce  qu'il  détourne  de  l'émigration  au  dehors. 

Le  commerce  et  l'industrie  d'une  nation  sont  proportionnels 
aux  capitaux  qu'on  y  met.  En  France,  les  capitaux  abon- 
dent, mais  ils  sont  détournés  des  entreprises  maritimes,  ils  dé- 


LA  CHISE  DE  LA  MARINE  MARCHANDE  EN  FRANCE.         1  i'i 

sertont  le  commerce  et  l'industrie  pour  se  jeter  dans  les  opé- 
rations de  Bourse.  En  1896,  les  émissions  faites  en  France  ont 
atteint  le  chillre  de  1 .234.703.000  francs.  Les  emprunts  d'État  et 
des  villes  ont  absorbé  1.01'i..353.000  francs  et  il  n'est  resté  à  l'in- 
dustrie que  220.350.000  francs.  La  même  année,  en  Angleterre, 
les  émissions  atteignaient,  3.932.  200.000  francs.  Les  emprunts 
d'État  prenaient  809.000.000  francs  et  il  restait  aux  entreprises  de 
chemins  de  fer  et  à  l'industrie  privée  3.123.000.000  francs.  La 
conclusion,  dit  la  Réforme  Économique  (1),  à  laquelle  nous  em- 
pruntons ces  chiffres,  n'est  que  trop  facile  à  dégager  :  «  En 
France,  c'est  à  peine  si  un  sixième  des  capitaux  s'engage  dans 
l'industrie.  Comment  s'étonner  après  cela  que  l'activité  indus- 
trielle soit,  en  Angleterre,  si  supérieure  à  ce  qu'elle  est  en 
France.  »  La  Revue  de  M.  Domergue  ne  peut  cependant  être  taxée 
d'Anglomanie. 

Ce  dédain  des  capitaux  français  est  encore  plus  inexcusable, 
si  l'on  considère  que  les  capitaux  confiés  à  une  Compagnie  de 
navigation  sérieuse  donnent  un  revenu  très  raisonnable.  Voici 
quelques  chiffres  pour  l'année  1896  (2). 

C'^^  françaises  :  Chargeurs  réunis 12  "/o 

—  Transports  à  vapeur 6 

—  Messageries  maritimes o.oO 

—  Havraise  péninsulaire o 

—  Transatlantique 3.60 

C'«^ allemandes:  Kosmos il 

—  Deutsch  ost  Africa G 

—  Deutsch   australische 5 

—  Hambourg  and  Pacific  line '*• 

—  North  Deutscher  Lloyd 4 

Citons  encore  un  passage  du  rapport  de  M.  Charles  Roux  : 
«  En  Angleterre,  tout  concourt  au  développement  de  la  marine, 
les  producteurs  de  charbon  et  les  maîtres  de  forges,  les  mil- 
lions de  consommateurs  qui  vivent  de  produits  élémentaires  im- 
portés des  pays  les  plus  lointains,  les  négociants  de  l'Inde,  les 

(1)  Numéro  du  9  janvier  1898. 

(2)  Réforme  économique,  18  juillet,  1897. 


146  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

filateurs  de  Manchester  et  les  colons  du  Canada  aussi  bien  que 
les  banquiers  de  la  Cité  ont  tout  intérêt  à  ce  que  la  marine  an- 
glaise soit  grande  et  puissante.  Aussi,  quoique  beaucoup  des  Com- 
pagnies de  navigation  aient  souffert  de  la  concurrence  que  les 
armateurs  se  font  entre  eux,  quoique  les  capitaux  placés  dans 
les  navires  n'y  aient  pas  trouvé  toujours  une  bien  large  rému- 
nération, rarmement  est  en  Angleterre  t(?}  placement  national  et 
les  armateurs  particuliers  qui  construisent  des  cargo-boats  à  la 
marche  lente  mais  aux  énormes  capacités  de  chargement,  aussi 
bien  que  les  grandes  Compagnies  dont  les  paquebots  atteignent 
presque  la  vitesse  des  trains  express,  trouvent  toujours  des  ca- 
pitaux pour  améhorer  et  augmenter  leurs  flottes.  C'est  là  un  point 
essentiel  à  retenir.  » 

En  France,  au  contraire,  les  capitaux  suivent  la  même  voie  que 
les  individus.  Notre  pays  est  le  pays  de  la  banque  par  excellence, 
c'est  là  que  se  font  toutes  les  grandes  opérations  financières. 
C'est  une  cause  de  la  langueur  de  l'industrie  en  général  et  de 
l'industrie  maritime  en  particulier,  et  un  danger  national  que 
M.  Méline  faisait  bien  ressortir  en  1892  :  «  Il  est  temps  disait-il. 
de  mettre  un  terme  à  une  situation  qu'une  certaine  école  éco- 
nomique considère  comme  un  signe  de  grande  prospérité  et  où 
nous  voyons  au  contraire,  si  l'on  n'y  prend  garde,  un  sérieux 
danger  pour  l'avenir.  11  est  de  mode  de  s'extasier  sur  les  pro- 
digieuses ressources  de  la  France.  On  ne  perd  aucune  occasion 
de  nous  répéter  qu'un  pays  dont  les  caisses  d'épargne  regor- 
gent, dont  les  grandes  institutions  de  crédit  ont  des  réserves  de 
plusieurs  milliards,  qui  couvre  ses  emprunts  quinze  ou  vingt  fois, 
qui  a  du  superflu  à  jeter  sur  tous  les  coins  du  monde,  doit  être 
placé  au  premiers  rang  parmi  les  plus  riches,  les  plus  prospè- 
res, les  plus  heureux.  On  ferait  mieux  de  dire  qu'il  est  le  pre- 
mier pour  l'esprit  d'économie  et  pour  la  timidité  linancière... 
Mais  qui  oserait  soutenir  que  notre  pays  ne  serait  pas  plus  riche 
et  surtout  plus  heureux,  si  son  épargne  allait  à  d'autres  emplois 
plus  féconds?  L'État  lui  a  rendu  un  très  mauvais  service  en  le 
sollicitant  sous  toutes  les  formes  et  en  le  déshabituant  ainsi  in- 
sensiblement de  la  recherche  des  placements  utiles.  A  la  suite  de 


LA    CRISE    DJ:    la    MARINE    MARCMANDi:    RN    FRANCE.  147 

l'État  se  sont  glissés  les  déparlements,  les  conminncs,  les  grands 
établissements tinanciers  qui  lui  ont  pris  ce  que  l'État  lui  laissait. 
Cette  facilité  à  trouver  des  caisses  partout  ouvertes  a  fini  par 
ruiner  l'esprit  d'entreprise,  qui  naît  partout  de  la  nécessité  de 
faire  travailler  l'argent.  » 

Puisque  les  Français  ne  sont  commerçants  et  industriels  que 
faute  de  mieux,  qu'ils  cherchent  avant  tout  les  situations  libérales 
ou  de  l'État,  ils  sont  naturellement  peu  portés  à  émigrer,  ce  qui 
est  une  nouvelle  cause  de  la  stagnation  de  notre  marine.  En 
effet,  l'émigration  est  aujourd'hui  un  des  plus  puissants  agents 
du  développement  commercial  et  maritime  des  nations  euro- 
péennes. 

Les  peuples  d'Europe  étouffent  dans  les  étroites  limites  des 
territoires  qu'ils  habitent,  ils  ont  besoin  d'air;  les  émigrants  font 
de  la  place  à  ceux  qui  restent,  c'est  déjà  un  service  qu'ils  ren- 
dent à  leur  pays,  et  ils  lui  sont  bien  plus  utiles  encore  en  fondant 
en  pays  étranger  de  petites  colonies  où  se  conservent  l'amour  et 
les  traditions  de  la  patrie  et  en  répandant  autour  d'eux  ses  idées 
et  les  produits  de  son  industrie  qu'ils  continuent  de  préférer  à 
ceux  des  autres  pays. 

C'est  là  une  des  sources  de  la  richesse  et  de  la  puissance  de 
l'Angleterre  ;  elle  a  peuplé  des  continents  entiers  comme  les 
États-Unis  et  l'Australie  ;  près  de  cent  millions  d'individus  d'ori- 
gine anglaise  sont  dispersés  dans  le  monde  et  ont  porté  partout 
sa  langue,  ses  idées,  son  industrie  et  ses  produits.  Et  quel  élan 
ne  donnent  pas  au  commerce  et  à  l'industrie  de  l'Allemagne  les 
colonies  allemandes  qui  se  groupent  aujourd'hui  dans  tous  les 
pays  du  monde,  mais  particulièrement  aux  États-Unis  où  près  de 
dix  millions  d'habitants  sont  d'origine  allemande!  Au  Brésil,  au 
Venezuela,  dans  toute  l'Amérique  du  Sud,  les  Allemands  abon- 
dent et  les  échanges  de  l'Allemagne  s'y  multiplient. 

La  France  elle-mêne  ne  ressent-elle  pas,  sur  le  rivage  opposé 
de  la  Méditerranée,  quel  élément  de  prospérité  est  pour  une  na- 
tion l'établissement  de  ses  enfants  dans  un  pays  d'outre-mer? 
u  Vous  avez  dû  remarquer,  disait  M.  Jacques  Siegfried  devant  la 
Commission  d'enquête  en  188i,  que  notre  commerce  d'exporta- 


148  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tion  est  très  important  avec  la  Plata.  Pourquoi?  C'est  qu'il  y  a 
une  centaine  d'années  que  des  familles  basques  sont  parties  pour 
la  Plata,  elles  y  ont  prospéré,  ont  appelé  des  amis,  et  aujour- 
d'hui il  y  a  un  immense  échange  de  produits  entre  la  Plata  et  la 
France  qui  provient  de  ce  fait  que  tous  ces  Basques  ont  conservé 
le  souvenir  de  leur  patrie  et  font  venir  des  marchandises  fran- 
çaises. » 

M.  Léon  Bureau,  président  du  syndicat  des  armateurs  de  Nan- 
tes, s'exprimait  ainsi  devant  la  commission  d'enquête  de  1897  : 
«  L'Allemagne  est  une  nation  qui  essaime  ;  2.500.000  Allemands 
ont  émigré,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  outre-mer,  dans  ces  vingt- 
cinq  dernières  années.  Ils  s'y  sont  établis,  ils  y  ont  fondé  des  fa- 
milles, des  établissements  industriels  et  agricoles,  et  il  v  a  au- 
jourd'hui  des  groupes  importants  de  population  allemande  dans 
tous  les  pays  du  monde  où  l'activité  humaine  peut  se  donner 
carrière,  où  commence  à  fermenter  une  civilisation  naissante... 
Nos  lignes  de  navigation,  au  contraire,  aboutissent  toutes  à  des 
pays  dans  lesquels  se  trouvent  des  Anglais,  des  xVllemands,  des 
Italiens,  des  Espagnols,  des  Hollandais  même  peut-être,  mais  où 
elles  ne  trouvent  personne  qui  ait  un  intérêt  spécial  à  créer  et  à 
maintenir  des  relations  avec  la  France  par  des  na^^res  français. 
L'absence  de  Français  hors  de  France  est  assurément  le  plus 
grand  obstacle  qui  s'oppose  à  l'accroissement  de  notre  exporta- 
tion et  par  suite  à  la  prospérité  de  notre  pavillon.  » 

Enfin  M.  Wiener,  consul  général  de  France  au  Brésil,  après 
avoir  exposé  plusieurs  causes  de  la  diminution  de  nos  importa- 
tions au  Brésil,  continue  ainsi  :  «  Nous  ajouterons  à  ces  raisons 
la  diminution  constante  de  la  colonie  française  active.  La  propa- 
gande en  notre  faveur  diminue  de  ce  chef,  tandis  que  l'appel  des 
produits  étrangers  par  leurs  colonies  toujours  croissantes  aug- 
mente sans  cesse.  » 

Nous  n'avons  pas  craint  d'accumuler  les  faits  et  on  nous  rendra 
cette  justice  que  nous  avons  soutenu  notre  opinion  en  l'appuyant 
de  celle  de  personnes  dont  la  compétence  n'est  plus  mise  en 
doute. 


LA    CRISE    DE    LA    MARINE    MARCHANDE    EN    FRANCE.  149 

On  le  voit,  d'après  cette  étude,  la  crise  de  la  Marine  marchande 
en  France  a  pour  causes  principales  et  premières,  dont  la  pé- 
nurie de  fret  de  sortie  n'est  qu'une  conséquence  :  l'absence  de 
l'esprit  de  progrès,  l'ignorance  des  moyens  actuels  du  commerce, 
chez  les  commer(;ants  en  général  et,  en  particulier,  chez  les  re- 
présentants des  Compagnies  de  chemins  de  fer,  les  armateurs  et 
les  constructeurs  de  navires.  Elle  a  pour  cause  encore  :  l'esprit 
casanier  et  fonctionnariste  du  peuple  français,  qui  refuse  ses  ap- 
titudes et  ses  capitaux  aux  entreprises  industrielles  et  s'enferme 
dans  ses  frontières,  plutôt  que  d'aller  chercher  dans  les  colo- 
nies, qui  lui  ont  coûté  et  lui  coûtent  si  cher,  ou  même  en  pays 
étranger,  l'air,  la  lumière  et  la  vie. 

La  connaissance  des  causes  du  mal  facilite  singulièrement  celle 
des  remèdes,  que  nous  rechercherons  dans  notre  prochaine 
étude. 

{A  su  ivre.  )  A .  J^em  k  e  . 


LES 


PATRIARCHES  RIRLIOl  ES^ 


-<:>*<x>ao- 


III 


LE  PATRONAGE 
LA  TRIBU  ET  LE  CLAN  D'ESSAIMAGE 

Jusqu'ici  nous  avons  étudié  la  famille  Térachite  en  elle-même, 
abstraction  faite  des  organismes  sociaux  qui  l'entouraient  ;  il  s'a- 
git mainleûant  de  la  montrer  dans  son  milieu  social ,  dans  ses 
relations  avec  les  autres  familles  de  la  race;  en  d'autres  termes, 
il  s'agit  de  déterminer  son  rang  social  et  ses  fonctions  sociales. 

Or  cette  tache  n'est  pas  sans  difficultés;  assez  nombreux  et 
suffisamment  précis  au  sujet  du  travail  et  de  l'organisation  in- 
térieure de  la  famille,  les  textes  deviennent  plus  rares  et  moins 
lumineux  lorsqu'on  aborde  le  rôle  extérieur  des  Patriarches. 

Cependant  ici  et  là,  au  cours  des  deux  premiers  articles,  nous 
avons  déjà  clairement  entrevu  que  nous  ne  sommes  pas  en  face 
de  petites  gens  réduits  à  leurs  seules  forces;  nous  avons  senti 
autour  du  chef  de  famille  et  de  ses  fils  un  certain  nombre  d'ou- 
vriers agricoles  et  pastoraux  qu'ils  patronnent  dans  le  travail  ; 
il  importe  de  préciser  d'abord  cette  action  patronale. 

Puis  il  sera  facile  de  nous  rendre  compte  que  certains  au 
moins  de  nos  Téracliites  ont  été  les  chefs  politiques  de  leur  tribu; 

(1)  Voir  les  livraisons  de  juin  et  de  juillet  1S97. 


LES    PATRIAHCIIES    BIBLIQUES.  1 M 

nous  en  profiterons  pour  rechercher  ce  qu'a  dû  être  leur  rôle 
dans  la  vie  publique. 

Chemin  faisant,  je  dirai  quelques  mots  de  l'évolution  de  la 
race  et  de  son  histoire. 

L'analyse  du  type  térachite  étant  alors  terminée^  il  ne  restera 
plus  qu'à  indiquer  des  conclusions  (1). 


I.     LE    PATRON. \r.K. 

Dans  les  conditions  normales  de  la  race,  c'est-à-dire,  abstrac- 
tion faite  des  périodes  d'émigration,  la  culture  atteint  vraisem- 
blablement un  assez  grand  développement.  Car  sans  parler  de 
ce  qu'on  peut  vendre ,  il  faut  approvisionner  le  foyer  sédentaire 
et  les  étables,  et  de  plus  pourvoir  aux  besoins  des  fils  nomades, 
des  domestiques  agricoles  et  des  bergers. 

Comme  à  Bousrah,  les  travaux  indispensables  de  culture  com- 
prennent le  labourage,  l'irrigation  des  terres,  les  semailles,  la 
récolte  et  le  battage  des  grains.  On  laboure,  ou  plutôt  on  écor- 
che  le  sol,  avec  un  araire  très  simple  traîné  par  deux  bœufs. 
C'est  surtout  en  novembre  et  en  décembre  que  Ton  confie  les 
semences  à  la  terre,  et  la  principale  récolte  a  lieu  en  mai  et 
juin.  Cependant  quelques  grains  se  sèment  en  mars  et  arrivent 
à  maturité  en  août  et  septembre.  Pour  séparer  le  grain  de  la 
paille,  on  fait  passer  sur  les  gerbes  déliées  et  épandues  une  sorte 

(1)  Au  cours  de  cet  article,  comme  peut-être  précédeminenl.  il  m'arrivera  de  parler 
de  société  ou  de  tribu  téracliite;  qu  il  soit  eutendu  une  fois  pour  toules  que  cette 
expression  signilie  «  tribu  ou  société  ayant  à  sa  tête  les  descendants  de  Térach.  u  Eu 
effet,  l'appellation,  d'ailleurs  toute  moderne,  de  Térachites  désigne  une  famille  de  pa- 
trons et  de  cliefs,  et  n'appartient  pas  aux  gens  qui  leur  sont  subordonnes.  Mais  nous 
ignorons  le  nom  de  ces  derniers,  et  d'ailleurs  l'usage  a  consacré  une  série  d'expres- 
sions beaucoup  plus  incorrectes,  comme  celles  de  société  carlovingienne,  de  civilisa- 
tion achéménide,  etc. 

Je  dis  «  bien  plus  incorrectes  »  parce  qu'il  y  a  tout  lieu  de  croire  qu'ici  les  chefs 
et  la  plupart  au  moins  de  leurs  subordonnés  sont  de  même  race:  vraisemblablement 
même,  ils  descendent  tous  d'un  auteur  commun  et  sont  unis  par  des  liens  de  parenté 
plus  ou  moins  rapprochés.  C'est  là  d'ailleurs  un  fait  assez  fréquent  dans  les  lribu> 
orientales,  et  que  le  docteur  Delbet  a  en  particulier  constaté  à  liousrah  {Les  Ou- 
vriers européens,  IL  p.  309,  318^. 


152  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  traîneau  garni  de  pierres  ou  de  pointes  métalliques.  Le  dé- 
piquage une  fois  terminé,  la  paille  est  à  peu  près  hachée  et  très 
propre  à  servir  de  nourriture  aux  animaux  d'étahle.  Il  y  a  en 
outre  à  soigner  toute  l'année  les  bœufs  de  labour,  les  ânes  et  les 
chameaux  employés  aux  charrois;  puis  à  faire  paitre  le  trou- 
peau de  vaches  pendant  la  belle  saison,  et  à  le  nourrir  plus  ou 
moins  complètement  à  Fétable  pendant  la  mauvaise  (1).  Enfin 
les  cultures  arborescentes,  et  surtout  la  vigne,  sont  l'objet  de  soins 
tout  particuliers  ^2). 

A  ces  divers  travaux,  il  y  a  lieu  de  croire  que  le  patriarche 
préside  en  personne  ;  il  donne  au  moins  les  ordres  et  en  surveille 
l'exécution.  Cependant,  quand  il  a  plusieurs  fils,  l'un  d'entre 
eux,  peut-être  celui  dont  il  projette  de  faire  son  héritier  associé, 
parait  rester  auprès  de  lui  pour  l'assister  :  tel  est ,  semble-t-il , 
le  rôle  de  Joseph  vivant  à  Hébron  sous  le  toit  paternel ,  tandis 
que  ses  frères  sont  avec  les  troupeaux  dans  la  montagne;  son 
rêve  des  gerbes  indique  bien  qu'il  fait  personnellement  de  la 
culture  (3). 

ABousrah,  chez  Mohammed  ben  Mogdad,  la  tache  que  j'attribue 
à  Joseph  est  dévolue  au  frère  cadet.  Au-dessous  de  ce  dernier  et 
à  la  tête  des  ouvriers  agricoles,  apparaît  un  vieux  domestique, 
((  le  cheikh  des  laboureurs  »,  qui  est  chargé  de  la  transmission 
des  ordres  et  de  la  surveillance  générale.  Sans  doute  «  l'ancieu  de 
la  maison  qu'Abraham  a  chargé  de  toutes  ses  affaires  (i)  »,  et 
qu'il  envoie  chercher  une  épouse  à  son  fils,  n'est  pas  autre  chose 
que  ce  domestique,  ayant  pris  par  suite  de  la  jeunesse  d'isaac 
une  importance  plus  grande.  Est-il  esclave,  est-il  libre?  le  texte 
ne  permet  pas  de  le  dire.  Mais  ce  que  je  puis  affirmer,  c'est  qu'on 
a  tort  de  confondre,  comme  on  le  fait  couramment,  cet  «  ancien 
de  la  maison  »  avec  Éliezer  «  fils  de  propriété  »  (5).  Leurs 
rôles  à  l'un  et  à  l'autre  sont  tout  à  fait  différents.  Éliezer  est  un 


(1)  Voir  à  ce  sujet,  dans  la  monographie  de  Bousrah,  les  pages  320,  325  et  surtout 
380  et  suiv.  {Les  Ouvriers  Européens,  II). 

(2)  XVII,  28,  37.  A  rapi^rocher  l'histoire  bien  connue  de  Noé,  IX,  20,  21. 

(3)  XXXVII,  5  et  suiv. 

(4)  XXIV,  2. 

(5)  XV,  2. 


LES    PATRIARCHES    BIBLIQUES.  453 

associé,  un  fils  adoptif,  par  conséquent  un  égal  ou  à  peu  près; 
l'ancien  de  la  maison  est  une  sorte  d'intendant,  et,  somme  toute, 
un  serviteur. 

L'atelier  agricole  est  d'une  direction  facile;  il  est  peu  étendu, 
et  jouit  d'une  sécurité  relative  par  suite  du  voisinage  de  Tagglo- 
mération  dont  on  fait  partie.  L'atelier  pastoral  est  bien  plus 
exposé  et  demande  une  vigilance  toujours  en  éveil.  Les  trois 
quarts  de  Tannée,  il  est  sans  contact  possible  avec  sa  base  d'opé- 
ration; lancé  à  la  recherche  des  pAturages  à  travers  les  solitudes 
du  désert  ou  les  défilés  de  la  montagne,  il  ne  peut  compter  que 
sur  lui-même.  Et  les  difficultés  sont  nombreuses  sur  la  route  : 
tantôt  ce  sont  des  querelles  avec  des  urbains  lésés  dans  leurs 
cultures,  des  démêlés  pour  un  puits  ou  une  fontaine,  des  em- 
buscades ou  des  razzias  à  éviter,  ou  l'offensive  à  prendre  contre 
des  pillards.  Sans  doute  les  bergers  des  autres  familles  de  la  cité 
sont  dans  le  voisinage,  mais  il  est  souvent  impossible  de  se  rap- 
procher assez  pour  se  sentir  les  coudes;  car  ce  n'est  pas  seule- 
ment contre  l'hostilité  des  hommes,  c'est  aussi  contre  la  pau- 
vreté des  pâturages  qu'il  faut  lutter,  et  on  n'arrive  à  ce  dernier 
résultat  qu'en  garnissant  une  certaine  surface.  Aussi  tous  les 
jeunes  de  la  famille  sont  là,  qui  avec  un  troupeau,  qui  avec  un 
autre;  et  ils  sont  là  en  armes,  et  les  voilà  aussi  soldats  que  pas- 
teurs. Quand  une  action  commune  est  nécessaire,  c'est  l'ainé,  ou 
à  défaut  le  plus  capable,  qui  prend  la  direction  de  ses  frères.  Si 
les  fils  sont  peu  nombreux,  il  leur  faut  évidemment  sur  certains 
points  des  surveillants  responsables,  dont  le  rôle  rappelle  celui 
de  l'ancien  de  la  maison  auprès  du  patriarche. 

Voici  donc  indiqué  à  grands  traits  l'état-major  des  deux  grou- 
pes de  travail,  les  patrons  et  les  contremaîtres  de  nos  deux  ate- 
liers. Voyons  maintenant  quel  est  le  personnel  sous  leurs  ordres, 
quels  sont  les  ouvriers. 

Une  analyse  attentive  des  textes  nous  permet  de  les  répartir  en 
trois  catégories  :  d'abord  des  esclaves,  puis  des  salariés  libres,  en- 
fin des  partiaiies  dont  le  contrat  a  des  analogies  avec  celui  de 
nos  métayers  modernes. 

Les  esclaves  sont  assez  nombreux,  car  d'après  les  textes,  ils 


154  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

constituent  un  élément  appréciable  de  richesse  (1).  Ils  ont  été 
achetés  ou  reçus  en  cadeaux  (2)  ;  ou  bien  ce  sont  des  fils  de  vain- 
cus enlevés  tout  jeunes  à  leur  famille  (3),  ou  bien  ils  sont  nés  de 
parents  esclaves  au  foyer  du  maître.  Dans  tous  les  cas,  le  régime 
auquel  ils  sont  soumis  est  doux  ;  ils  font  pour  ainsi  dire  partie  de 
la  famille,  et  sont  nourris  et  vêtus  à  peu  près  comme  leurs  maî- 
tres; telle  a  été  de  tout  temps  leur  situation  dans  les  commu- 
nautés familiales  de  notre  Orient. 

A  cette  douceur  de  régime  nous  pouvons  assigner  deux  cau- 
ses :  d'abord  et  surtout  le  peu  d'intensité  du  travail  en  général; 
puis  la  facilité  avec  laquelle  les  esclaves  s'échapperaient  vers  la 
montagne  ou  le  désert;  ils  ont  là,  à  droite  ou  à  gauche,  un  asile 
sûr  et  toujours  à  leur  portée. 

Cela  est  vrai  des  esclaves  laboureurs  et  l'est  plus  encore  des 
esclaves  pasteurs.  On  est  bon  pour  eux  tous,  par  tendance  géné- 
rale et  par  nécessité.  Cependant,  quand  il  en  est  besoin,  le  pa- 
triarche sait  les  châtier  ou  les  vendre.  Bien  plus,  il  peut  mani- 
festement, dans  les  cas  graves,  les  punir  de  mort.  Tout  cela  est 
la  conséquence  de  son  droit  de  propriété. 

A  côté  des  esclaves,  prennent  place  des  serviteurs  libres,  en- 
gagés pour  un  temps  :  «  Parce  que  ta  es  mon  parent,  dit  Laban 
à  Jacob,  me  serviras-tu  pour  rien?  Dis-moi  quel  sera  ton  sa- 
laire (4)  !  »  Cela  veut  dire  clairement  qu'on  emploie  des  hommes 
libres  et  qu'on  les  paie. 

A  Bousrah,  les  domestiques  libres  sont  nourris  et  haJ)illés 
par  la  famille  qui  les  emploie.  Ils  reçoivent  en  outre  une  partie, 
ordinairement  le  quart,  du  froment  récolté  sur  le  terrain  qu'ils 
ont  à  cultiver,  et  une  quantité  d'orge  variable  suivant  les  circons- 
tances. Ils  sont  logés  dans  la  famille  quand  ils  sont  célibataires, 
et  demeurent  au  dehors  quand  ils  sont  mariés.  Ce  sont,  en 
somme,  des  salariés  intéressés. 

«  Parfois,  poursuit  le  monographe,  le  contrat  de  louage  a  de 


(1)  XII,  16;  XXX,  43. 

(2)  XVIl,  12,  23,  27;  XII,  16. 

(3)  XXXIV,  29. 

(4)  XXIX,  15. 


LES   PATRIARCBES    BlULIOLES.  1 0,") 

tout  autres  bases.  Ainsi  il  arrive  que  le  domestique  travaille  peu- 
dant  plusieurs  années  dans  une  famille  sans  recevoir  autre  chose 
que  la  nourriture,  le  vêtement  et  quelques  cadeaux  sans  impor- 
tance; mais  il  est  alors  stipulé  qu'après  un  délai  fixé  il  lui  sera 
alloué  des  avantages  spéciaux.  Ordinairement,  on  lui  promet  en 
mariage  une  des  filles  de  la  maison,  qu'il  obtient  ainsi  sans  avoir 
payé  aucune  dot;  mais  il  faut  pour  cela  qu'il  soit  parent  de  la 
famille  à  un  degré  quelconque,  parce  que  l'habitude  du  pays  est 
de  ne  faire  les  mariages  qu'entre  cousins  et  cousines.  Ce  contrat 
rappelle  celui  que  Jacob  fit  avec  Laban  pour  obtenir  Rachel  en 
mariage.  Quelquefois  même,  à  ce  qu'il  parait,  il  arrive  aujour- 
d'hui, comme  aux  temps  bibliques,  que  le  père  de  la  jeune  fdle 
traîne  en  longueur,  et  réclame  de  la  part  de  son  gendre  futur 
des  prolongations  de  service  contraires  aux  conventions  primi- 
tives (1).  »  La  conservation  de  ce  trait  de  mœurs  si  spécial  ne 
fait-elle  pas  toucher  du  doigt  l'immobilité  sociale  de  notre  ré- 
gion de  confins? 

Dans  la  première  partie  de  son  séjour  à  Charan,  Jacob  est  un 
salarié;  il  sert  quatorze  ans  en  vue  d'un  avantage  déterminé 
d'avance  :  la  main  des  deux  filles  de  Laban.  Mais  à  partir  du 
moment  où  il  déclare  qu'il  entend  travailler  désormais  pour  sa 
maison,  il  est  clair  qu'il  s'établit  dans  une  certaine  mesure  à 
son  compte  :  il  devient  le  tenancier  de  son  beau-père.  A  côté  des 
deux  catégories  de  travailleurs,  libres  et  esclaves,  employés  aux 
ateliers  patronaux  même,  l'histoire  de  Jacob  nous  montre  donc 
d'autres  patronnés  plus  indépendants  :  ce  sont  despartiaircs,  aux- 
quels le  Térachite  confie  des  troupeaux  à  titre  de  cheptel;  ce  que 
l'on  fait  encore  à  Bousrah  (2).  Le  contrat  qui  intervient  alors  peut 
revêtir  des  formes  variées,  Jacob  nous  Tapprend  lui-même  (3  . 
Cependant  le  texte  permet  d'en  conjecturer  les  clauses  les  plus 
générales  :  le  berger  s'oblige  à  tenir  au  complet  et  en  bon 
état  le  troupeau  qui  lui  est  confié,  puis  à  remettre  au  proprié- 
taire une  quote-part  du  croit  et  des  sous-produits;  moyennant 

(1)  Lea  Ouvriers  Européens,  If,  p.  377  à  379. 

(2)  Ihid.,  11,  p.  307.  Pour  les  conditions  du  marché,  voir  les  budgets,  p.  355. 

(3)  XXXI,  7  et  suiv. 


156  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

quoi,  le  surplus  des  agneaux,  des  laines  et  du  laitage  reste  sa 
propriété  (1).  Chez  Mohammed,  il  aurait  droit  en  outre  à  une 
certaine  quantité  de  blé  pour  sa  nourriture. 

Ce  contrat  pastoral  ne  peut  guère  avoir  son  équivalent  dans  la 
culture;  le  sol  est  à  peine  approprié,  et  les  terres  vacantes  sont 
en  grand  nombre.  Le  métayage  cultaral  proprement  dit  man- 
querait donc  de  bases.  Il  n'y  a  guère  de  place  que  pour  des  lo- 
cations d'animaux  de  labour  à  titre  de  cheptel  (2). 


II      LA    TRIBU    ET    LE    CLAN   D  ESSAIMAGE. 

Nous  venons  de  dégager,  dans  la  mesure  où  le  texte  le  permet, 
les  relations  de  la  famille  patronale  avec  les  familles  ouvrières 
qui  reçoivent  d'elle  leurs  moyens  de  subsistance:  Pour  compléter 
ce  que  nous  avons  à  dire  de  la  vie  privée,  il  conviendrait  mainte- 
nant de  rechercher  les  liens  qui  rattachent  les  familles  patro- 
nales entre  elles.  Malheureusement  les  indications  manquent  à 
peu  près  complètement  ici.  Nous  pouvons  simplement  affirmer 
que  les  liens  du  sang  jouent  un  rôle  considérable,  tout  comme 
chez  les  Kurdes,  les  Arabes  et  les  Arméniens  de  nos  jours.  Rap- 
pelons, à  titre  de  preuve  et  d'exemple,  l'importance  que  l'on  at- 
tache aux  mariages  consanguins,  lesquels  ont  manifestement 
pour  but  principal  de  resserrer  les  liens  de  parenté.  Des  dis- 
tances parfois  considérables  ne  sont  pas  un  obstacle  à  ces  ma- 
riages :  c'est  ainsi  qu'Isaac  et  Jacob,  devenus  habitants  de  la  terre 
de  Chanaan,  n'hésitent  pas  à  prendre  femme  au  Pays  d'entre 
deux  fleuves.  D'ailleurs,  à  notre  époque,  on  fait  encore  comme 
eux  :  c'est  ainsi  que  le  guide  de  lady  Blunt,  originaire  de  la  ré- 
gion de  Damas,  consent  à  la  diriger  jusqu'au  cœur  de  l'Arabie 
parce  qu'il  y  trouvera,  dans  le  Néfoud,  une  cousine  qu'il  veut 
épouser  (3). 


(1)  Sur  le  marché  de  Tacob  avec  Laban,  voir  \XX,  31,  32;  XXXI,  38,  39. 
(?.)  Ces  locations  d'animaux  de  labour  se  font  à  Bousrah.  {Les  Ouvriers  Européens, 
II,  p.  380.) 
(3)  Blunt  (ladyAnn),  Voyage  en  Arabie; pi Icrinayc  au  Nedjeb.  Hachette  1882. 


LES    PATRIARCHES    BIBLIQUES.  lo7 

Les  relations  familiales  si  précieusement  conservées  avec  des 
parents  demeurant  au  loin  n'oltVent  guère  que  des  avantages 
commerciaux.  Mais  à  des  parents  habitant  à  une  faible  distance, 
on  demande  aide  et  protection  en  une  foule  de  circonstances. 
Dans  ce  dernier  cas,  la  parenté  groupée  autour  de  la  branche 
aînée  représente  l'une  des  pierres  de  l'édifice  qui  s'appelle  le 
clan  ou  la  tribu;  ou  même,  si  elle  est  très  nombreuse,  elle  cons- 
titue à  elle  seule  le  clan  tout  entier,  qui  est  alors  complètement 
et  uniquement  familial. 

Ce  que  je  viens  d'exprimer  dans  cette  dernière  phrase  nous 
fait  franchir  la  distance  presque  insensible  qui,  dans  une  société 
comme  celle  des  Térachites,  sépare  les  derniers  groupements  de 
la  vie  privée  des  premières  manifestations  de  la  vie  publique. 
C'est  donc  le  moment  de  nous  demander  ce  qu'est  le  clan  chez 
nos  gens,  et  si  parfois  notre  patriarche  n'a  pas  été  à  la  tête  de  ce 
clan. 

Un  des  plus  beaux  épisodes  de  la  vie  d'Abraham  nous  raconte 
l'expédition  guerrière  dans  laquelle  il  délivre  Lot  des  mains  de 
Chodorlahomor,  roi  du  Sennaar.  Sa  petite  armée  comprend  un 
contingent  fourni  par  ses  alliés  Aner,  Eshcol  et  Mamré  :  nous  ne 
nous  en  occuperons  pas;  puis  une  troupe  qu'il  commande  direc- 
tement et  qui  est  bien  à  lui  :  <^  trois  cent  dix-huit  jeunes  gens  ses 
fidèles  «  ou  »  ses  affidés,  nés  dans  sa  maison  »  dit  le  mot  à  mot  (1). 
Qu'y  a-t-il  sous  cette  expression  complexe?  Que  sont  ces  «  fidèles 
nés  dans  la  maison  »?  Évidemment  les  hommes  du  clan  en  état 
de  porter  les  armes!  C'est  bien  le  premier  sens  qu'offre  à  l'esprit 
le  mot  «  ses  fidèles  »,  ou  «  ses  affidés  »  ;  il  implique  nettement 
l'idée  de  gens  libres  accourus  de  leur  plein  gré  et  sur  le  dévoue- 
ment desquels  on  peut  compter.  S'il  était  seul,  le  sens  que  j'indi- 
que ne  ferait  doute  pour  personne  ;  la  difiiculté  commence  avec  le 
second  terme  «  nés  dans  sa  maison  ».  Nos  souvenirs  classiques 
évoquent  aussitôt  l'idée  d'esclaves,  et  l'on  traduit  sans  hésiter 
par  veniaciiiiis,  comme  le  fait  la  Vulgate.  Va-t-on  du  moins  se 
demander  si  les  deux  termes  ne  hurlent  pas  l'un  à  côté  de  l'au- 


;i)xiv,  p.  14. 

T.   XXV.  12 


158  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tre,  s'ils  n^accouplent  pas  deux  idées  contradictoires?  Pas  le 
moins  du  monde,  car,  à  la  distance  où  nous  sommes  d'Abraham, 
on  suppose  couramment  cjue  nous  ne  pouvons  rien  savoir  d'exact 
sur  son  milieu  social,  et  l'on  passe  bravement.  Que  si  cependant, 
au  lieu  du  sens  de  vernaciihis,  on  avait  pris  celui  de  gentilitius, 
toute  difficulté  cesserait  :  au  mot  de  «  maison  »  on  aurait  sim- 
plement attaché  une  idée  plus  extensive,  et  la  philologie  n'au- 
rait rien  à  dire:  c'est  ainsi  qu'en  latin  domesiticus  et  familiaris 
ont  un  sens  restreint  et  un  sens  étendu.  Du  même  coup,  le  texte 
deviendrait  clair  :  «  Il  arma  trois  cent  dix-huit  fidèles  apparte- 
nant à  son  clan  familial.  » 

D'ailleurs  comment  imaginer  Abraham  seul,  depuis  son  dé- 
part de  Charan  jusqu'à  sa  mort,  au  milieu  de  plus  de  trois 
cents  esclaves?  N'est-il  pas  évident  qu'au  bout  de  très  peu  de 
temps,  par  le  fait  même  des  circonstances,  tout  ce  monde  aurait 
reconquis  sa  liberté,  et  ne  serait  resté  auprès  de  lui  que  de 
son  plein  gré?  Ce  serait,  sous  une  autre  forme,  ce  clan  que  l'on 
ne  veut  pas  voir  ! 

xMais  le  sens  c|ue  je  propose,  celui  de  «  fidèles  du  clan  familial  », 
est  cent  fois  préférable,  parce  qu'il  est  tout  à  fait  dans  les  ana- 
logies sociales  :  l'effectif  armé  des  tribus  syriennes  se  compose 
à  peu  près  uniquement  de  gens  libres,  et  elles  ont  toutes  con- 
servé des  allures  ou  des  appellations  familiales,  analogues  à  ce 
que  j'admets  ici.  On  pourrait  même  croire  que  ces  gens  du  clan, 
nés  dans  la  maison,  ou  au  moins  leurs  chefs,  appartiennent  à  la 
parenté  d'Abraham.  Car  Laban,  son  cousin,  a  un  clan  dont  l'or- 
ganisation est  nettement  familiale  :  «  Prenant  avec  lui  sa  parenté 
proche,  il  se  mit  à  la  poursuite  de  Jacob  (1).  » 

D'ailleurs  à  Bousrah,  tout  le  village  tient  au  cheikh  par  les 
liens  du  sang,  et  les  villages  voisins  aussi.  Mohammed,  ajoute 
le  docteur  Delbet,  peut,  au  premier  appel,  grouper  autour  de 
lui  trois  cents  hommes  de  sa  parenté  (-2).  Voilà  vraiment  une 
troupe  de  guerre  qui  parait  ressembler,  autant  par  sa  composi- 
tion que  par  son  nombre,  à  la  petite  armée  d'Abraham  î 

(1)  XXXI,  23. 

(2)  Les  Ouvriers  européens,  II,  p.  309,  318. 


LES   PATRIARCUES    lilBLIULES.  159 

Une  fois  reconnu  le  sens  que  le  récit  de  l'expédition  contre 
Ghodorlahomor  impose  au  mot  «  maison  »,  le  clan  patriarcal, 
la  tribu,  apparaît  nettement  un  peu  plus  loin,  dans  une  circons- 
tance où  son  omission  serait  bien  invraisemblable.  Dieu,  en 
signe  de  l'alliance  qu'il  conclut  avec  Abraham,  lui  ordonne  de 
circoncire  tous  les  mâles,  lui  d'aJjord  et  Ismaël  son  fils;  puis 
«  ceux  qui  sont  nés  dans  la  maison  »,  les  genlilitii  suivant  nous, 
et  enfin  «  les  gens  achetés,  appartenant  à  une  autre  race  (Ij  >;. 
Hypnotisés  par  les  souvenirs  classiques,  les  interprètes  ont  l'habi- 
tude de  voir  dans  ce  texte  les  deux  catégories  d'esclaves  désignés 
à  Rome  par  les  termes  de  vernœ  et  à'emptitù.  Mais  la  générosité 
et  la  justice  divines  n'imposent-elles  pas  en  quelque  sorte  notre 
traduction?  Gomment  auraient-elles  pu  laisser  en  dehors  de 
l'alliance  céleste,  à  laquelle  sont  admis  les  esclaves,  les  membres 
du  clan  qui  s'étaient  librement  associés  à  l'obéissance  du  Père  des 
croyants? 

Si  maintenant  nous  cherchons  à  évaluer  l'ellectif  total  du  clan 
d'Abraham,  femmes,  vieillards  et  enfants  compris,  il  faudra  mul- 
tiplier par  cinq,  d'après  l'usage  oriental,  le  nombre  d'hommes  en 
état  de  porter  les  armes.  Notre  patriarche  se  trouve  ainsi  à  la  tête 
de  seize  cents  âmes  environ. 

Quelques  années  auparavant,  Lot  était  avec  lui  dans  la  terre 
de  Chanaan.  «  Lui  aussi,  nous  dit  le  texte,  avait  des  tentes  ('2).  » 
Voilà  une  expression  qui  de  tout  temps,  dans  la  région,  a  désigné, 
non  pas  la  domesticité,  mais  la  tribu  d'un  chef  (3).  Et  l'auteur 
sacré  ajoute  presque  aussitôt  que  Lot  dut  se  séparer  de  son  oncle, 
parce  que  le  pays  ne  pouvait  les  contenir;  la  maison  de  Lot 
n'était  donc  pas  une  quantité  négligeable  à  coté  de  la  maison 
d'Abraham;  mettons,  pour  avoir  toutes  les  chances  de  ne  pas 
dépasser  la  vérité,  que  Lot  eût  moitié  moins  d'hommes  qu'Abra- 
ham :  nous  atteignons  ainsi  au  bas  mot  un  total  de  deux  mille 
cinq  cents  personnes  pour  les  deux  tribus  réunies. 

(1)  XVII,  12. 

(2)  XIII,  5. 

(3)  Voir  à  ce  sujet  Georges  Hamdi  (trad.  de  l'arabe  par  Hiiarl),  Note  sur  les  tribus 
arabes  de  la  Mésopotamie,  187'J,  très  intéressant  extrait  du  Journal  AsiatiffuCf  pas- 
sim,  et  tous  les  voyageurs. 


460  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Arrivé  au  passage  où  il  est  question  de  la  séparation  de  nos 
deux  patriarches,  le  docteur  Reuss,  bon  linguiste,  mais  sociolo- 
gue très  primitif,  trouve  que  le  mythe  ethnographique  apparaît 
clairement  :  «  Si  Lot  et  Abraham  avaient  été  réellement  des 
individus,  il  y  aurait  bien  eu  assez  de  place  pour  eux,  malgré 
la  présence  des  Cananéens  (V.  »  Mais,  vénérable  maître,  où 
donc  l'auteur  sacré  vous  a-t-il  dit  que  les  deux  patriarches  voya- 
geaient seuls?  Ne  voyez-vous  pas  maintenant  qu'il  leur  suppose 
au  contraire  un  nombre  très  respectable  et  très  encombrant  de 
compagnons? 

Que  si  maintenant  nous  cherchons  où  Abraham  et  Lot  ont  re- 
cruté tout  ce  monde,  «  A  Charan,  répond  la  Genèse;  ils  sont  par- 
tis de  là  avec  leurs  femmes  et  leurs  biens  et  les  âmes  qif'ils  s'é- 
taient  acquises  (2).  »  C'est  là  encore,  pour  le  dire  en  passant,  une 
expression  bien  flottante  pour  l'exégèse,  et  qui  reçoit  de  la 
Science  sociale  un  sens  net  et  précis  ! 

Et  comme  on  n'est  à  Charan  que  depuis  peu  de  temps,  comme 
Térach  et  Nachor  qui  y  restent,  n'y  restent  pas  seuls  (3),  il  faut 
bien  qu'au  départ  d'Our  Kasdim  la  tribu  ait  présenté  un  effectif 
de  plusieurs  milliers  de  personnes  :  et  voici  à  son  tour  Térach 
à  la  tête  d'une  tribu  et  d'une  tribu  très  nombreuse  ! 

Passons  maintenant  à  la  descendance  d'Abraham.  Isaac,  son 
lils  unique,  lui  succède  évidemment,  et  dans  le  premier  épisode 
qui  suit  la  mort  de  son  père,  il  a  les  allures  d'un  chef  puissant 
et  redoutable  :  si  bien  que  les  habitants  de  Gérard  prennent  om- 
brage de  lui  :  «  Va-t'en ,  lui  dit  Abiniélec  qui  a  cependant 
une  petite  armée  (i),  va-t'en,  tu  es  beaucoup  plus  fort  que 
nous (5) !  » 

Quelque  trente  ou  quarante  ans  plus  tard,  la  scène  a  bien 
changé.  Isaac  n'est  même  plus  le  maître  à  son  foyer.  11  est  tout 
à  fait  incapable  de  défendre  sa  femme  contre  les  tracasseries  de 
ses  belles-filles,  et  Jacob,  son  fils  préféré,  contre  les  violences  et 

(1)  Reuss,  la  Bible,  trad.  nouv.  Paris.  1879,  l'Histoire  saiate  et  la  Loi,  I,  p.  344. 

(2)  XII,  15. 

(3)  C'est  ce  qui  résulte  clairement  de  XII,  1. 
.     (4)  XXVI,  26. 

(5)  X.VVI,   16. 


LES    PATRIARCHES    BIBLIQUES.  101 

les  menaces  de  mort  d'Esaii.  Tout  ce  qu'il  sait  faire  pour  Jacob, 
c'est  de  l'engager  à  prendre  la  fuite. 

Plus  tard,  quand  ce  même  Jacob  revient  en  Chanaan,  il  trem- 
ble à  la  pensée  de  se  trouver  de  nouveau  en  face  de  son  frère 
Ésaiï.  Va-t-il  appeller  à  son  secours  leur  père  commun,  qui  est 
d'ailleurs  moins  éloigné  quÉsaii  lui-même?  Il  n'y  songe  pas  un 
instant.  Il  envoie  des  messagers  à  son  frère  au  pays  de  Séir,  dans 
le  territoire  d'Édom,  et  leur  donne  cet  ordre  :  «  Vous  direz  A 
mon  seigneur  Ésaû  que  Jacob,  son  serviteur,  voudrait  trouver 
grâce  à  ses  yeux  (1).  » 

Il  est  bien  clair  qu'lsaac  ne  compte  plus,  et  qu'en  revanche 
Ésaû  est  tout-puissant  parmi  les  Térachites.  Et  cela  s'explique 
aussitôt  :  ce  dernier  apparaît  à  la  tète  de  quatre  cents  hommes; 
il  a  donc  environ  deux  mille  âmes  dans  sa  dépendance,  un  effec- 
tif plus  considérable  que  celui  d'Abraham  lors  de  son  arrivée 
en  Chanaan.  En  face  de  la  solitude  impuissante  d'Isaac ,  de 
nouveau  soulignée  à  la  page  suivante  par  son  inaction  loi*s  des 
dangers  que  fait  courir  à  Jacob  le  massacre  des  Sichémites, 
l'hypothèse  qui  se  présente  le  plus  naturellement  à  l'esprit,  c'est 
que,  peu  de  temps  après  la  bénédiction  donnée  à  Jacob,  Isaac 
a  laissé  échapper  le  pouvoir;  Ésaû  Ta  supplanté  et  a  emmené  à 
sa  suite  au  pays  de  Séir  la  masse  de  la  tribu,  heureuse  d'échap- 
per enfin  au  contact  des  fils  de  Chanaan.  A  cette  époque  d'ail- 
leui's,  Isaac  «  était  déjà  avancé  en  âge,  et  ses  yeux  s'étaient 
affaiblis  au  point  qu'il  ne  voyait  plus  »  (2).  Les  incapacités  phy- 
siques étaient  venues  s'ajouter  chez  lui  à  la  mollesse  de  carac- 
tère, déjà  évidente  dans  ses  rapports  avec  Abimélec.  Nous 
verrons  plus  loin  que  les  analogies  sociales  autorisent  ici  l'hy- 
pothèse de  la  dépossession  d'un  chef  devenu  incapable,  au  pro- 
fit d'un  fils. 

Lorsqu'Isaac  «  est  ajouté  à  ses  pères  »,  c'est  Jacob  qui  ha- 
bite après  lui  la  région  d'Hébron.  Dans  tout  ce  que  nous  savons 
de  celui-ci,  il  apparaît  comme  un  simple  particulier  gérant  son 
avoir  personnel,  sans  aucun  souci  d'ordre  général.  Vraisembla- 

(1)  XXXII,  3,  sui?. 

(2)  xxvii,  1. 


16:2  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

blement  ses  fils  sont  seuls  sur  la  montagne,  tout  au  plus  avec 
quelques  serviteurs,  lorsqu'ils  vendent  Joseph  aux  Madianites; 
le  mystère  dont  leur  félonie  reste  entourée  ne  se  concevrait 
pas  si  tous  les  bergers  d'un  clan  nombreux  étaient  dans  les 
environs.  Puis,  quand  sur\dent  la  grande  famine  de  sept  ans, 
un  chef,  obligé  de  pourvoir  au  ravitaillement  de  toute  une 
tribu,  organiserait  une  véritable  expédition  pour  l'Egypte  :  au 
lieu  décela,  ses  dix  fils  se  joignent  modestement  à  une  caravane 
formée  en  dehors  d'eux  (1),  et  toute  la  suite  du  récit  en  fait 
d'assez  minces  personnages.  Évidemment  Jacob  n'a  pas  trouvé 
un  clan  tout  fait  dans  l'héritage  de  son  père  ;  et,  chose  plus 
étonnante  encore,  malgré  son  savoir-faire  si  exceptionnel,  mal- 
gré le  souvenir  d'Abraham  qui  plane  au-dessus  de  lui,  il  n'a  pu 
réunir  les  débris  du  clan  ancestral  :  n'est-ce  pas  la  preuve  que 
ce  clan  tout  entier  a  émigré  à  la  suite  d'Ésaû  ?  Nous  pourrons  donc 
prendre  au  pied  de  la  lettre  l'affirmation  de  l'auteur  sacré  que 
Jacob  et  sa  descendance  émigrent  seuls  vers  la  terre  de  Gessen. 

Mais  il  est  grand  temps  de  se  demander  quels  ont  été  les 
attributions  et  le  rôle  du  chef  térachite  au  milieu  de  ses  gens. 

Or  le  clan  qui  l'accompagne  est  un  clan  migrateur,  un  clan 
d'essaimage.  Pour  bien  comprendre  ce  qu'est  ce  clan  et  saisir 
ce  qu'il  a  de  particulier,  il  faut  d'abord  se  faire  une  idée  de 
ce  qu'a  dû  être  le  clan  normal  du  type,  c'est-à-dire  le  clan 
sédentaire,  dans  l'agglomération  urbaine.  Ici,  comme  plusieurs 
fois  déjà,  je  compléterai  les  inductions  tirées  du  texte  par  la 
monographie  de  Bousrah  :  je  le  ferai  d'autant  plus  légitime- 
ment que  la  famille  et  le  patronage  se  ressemblent  de  très 
près  chez  nos  Térachites  et  dans  le  village  du  cheikh  Moham- 
med, cela  est  clair,  maintenant;  nous  sommes  donc  scientifique- 
ment amenés  à  conclure  qu'il  en  va  de  même  pour  les  grou- 
pements les  plus  élémentaires  de  la  vie  publique,  lesquels  ne 
sont  pas  autre  chose  qu'une  émanation  spontanée  et  le  couronne- 
ment naturel  de  la  vie  privée. 

(I)  XLIT,  5. 


LES    l»ATRIARCnES    BIBLIOt'ES.  HJS 

En  général,  le  chef  d'un  clan  communautaire  a  lesattrihutions 
et  les  pouvoirs  d'un  patriarche  dont  les  différents  chefs  de  fa- 
mille seraient  les  fils. 

A  l'intérieur,  le  cheikh  de  Bousrah  est  tout  d'abord  chargé  de 
maintenir  la  paix  dans  le  village,  comme  de  prendre  et  de  faire 
exécuter  toutes  les  mesures  utiles  au  bien  général  lu  11  est  en 
second  lieu  le  juge  naturel  des  contestations  qui  s'élèvent  entre 
deux  familles  (2).  Cette  fonction  judiciaire  est  d'ailleurs  exercée 
dans  tout  notre  Orient  par  le  chef  de  la  cité  quel  qu'il  soit  ;  le 
khalife  ou  le  sultan  arabes  rendent  la  justice  en  personne, 
comme  le  dernier  cheikh  de  village.  Nous  pouvons  donc  affir- 
mer sans  crainte  que  le  Térachite,  chef  de  cité,  ne  manque 
pas  à  ce  double  devoir  d'administrateur  et  de  juge. 

Notre  patriarche  est  en  outre  chef  de  religion.  Ce  rôle  se  ma- 
nifeste d'une  façon  très  apparente  chez  Abraham,  qui  est  le 
prêtre  du  clan  comme  il  est  le  prêtre  de  sa  propre  famille  ; 
l'institution  de  la  circoncision,  dont  j'aidéjà  parlé,  en  fournit  une 
preuve  directe.  Nous  nous  rappelons  qu'Abraham  reçoit  l'ordre 
de  circoncire  non  seulement  sa  descendance  et  ses  esclaves, 
mais  aussi  tous  les  membres  de  son  clan. 

Le  Dieu  de  la  Genèse  n'apparait  pas  seulement  comme  le 
maître  suprême,  le  patriarche  par  excellence,  à  qui  toute  obéis- 
sance est  due;  il  a  très  souvent  l'aspect  d'un  allié  à  la  fois  bien- 
veillant et  redoutable  avec  lequel  on  conclut  des  traités  (3).  Le 
chef  religieux  n'est  donc  pas  seulement  un  adorateur  et  un  sa- 
crificateur; il  est  aussi  un  intercesseur,  un  négociateur  entre 
Dieu  et  l'homme.  Ceci  nous  amène  à  dire  qu'à  l'extérieur  notre 
Térachite  est  chargé  des  relations  avec  les  autres  clans  de  la 
race  et  avec  les  étrangers  sédentaires  ou  nomades.  Ces  relations 
peuvent  être  pacifiques  ou  hostiles.  C'est  ainsi  que  le  cheikh 
de  Bousrah  représente  la  cité  vis-à-vis  de  l'autorité  centrale 
résidant  à  Damas  et  vis-à-vis  des  Arabes  du  désert  voisin  (4).  Il 


(1)  C'est  ainsi  quil  répartit  l'impôt  et  le  perçoit  (p.  32i). 

(2)  Les  Ouvriei's  européens,  t^.  324,  313,  314. 

(3)  XII,  3;  XV.  18;  XVII.  passim,  etc. 

(4)  Les  Ouviiers  européens,  II,  p.  324. 


46  i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dirige  aussi  les  expéditions  militaires,  quand  elles  sont  devenues 
nécessaires,  malgré  le  caractère  plutôt  pacifique  de  la   race  (1). 

La  tâche  de  chef  de  clan  est  onéreuse  et  parfois  absorbante  ; 
à  titre  de  compensation  Mohammed  reçoit  des  habitants  de 
Bousrah  différentes  indemnités  pécuniaires  (2);  c'est  là  d'ailleurs 
un  fait  général  qui  se  répète  sous  une  forme  ou  sous  une  autre 
dans  tous  les  groupements  Kurdes  ou  arabes;  partout  des  re- 
devances en  nature  ou  en  argent  se  perçoivent  au  profit  du 
cheikh  (3).  Évidemment  il  en  est  de  même  pour  nos  chefs  té- 
rachites  ;  et  nous  pouvons  affirmer  qu'ils  trouvent  non  seule- 
ment dans  la  grandeur  morale  de  leur  rôle,  mais  aussi  dans 
les  impôts  qu'ils  prélèvent,  une  compensation  équitable,  et 
probablement  des  profits  qui  ne  sont  pas  à  dédaigner;  ce  n'est 
pas  d'aujourd'hui  que  toute  peine  mérite  salaire. 

Malgré  le  silence  des  textes,  qui  d'ailleurs  ne  se  proposent 
pas  de  tout  dire,  notre  Térachite  est  fort  probablement  assisté 
et  contrôlé  dans  sa  mission  par  les  principaux  chefs  de  famille 
réunis  en  conseil.  Ce  sont  eux  qui  ont  dû  le  mettre  à  la  tête 
de  la  tribu,  car  si  la  tradition  générale  de  l'Orient  veut  que 
le  pouvoir  ne  sorte  pas  de  ce  que  l'on  pourrait  appeler  la  fa- 
mille régnante,  l'hérédité  se  borne  à  cela,  et  ce  sont  les  an- 
ciens qui,  dans  le  jeu  normal  des  institutions,  désignent  tel  ou 
tel  membre  de  cette  famille.  Ce  même  conseil  dépose  le  chef 
incapable,  sauf  à  le  remplacer  par  un  de  ses  proches  parents. 
«  Uaoud,  nous  dit  le  monographe  de  Bousrah,  avait  d'abord 
été  chef  de  village  pendant  quelques  années,  mais  comme  il 
se  montrait  au-dessous  de  sa  tâche,  il  fut  déposé  et  l'on  choisit 
pour  le  remplacer  son  frère  cadet  (i).  »  I/hypothèse  de  la  dé- 
position d'Isaac,  que  les  faits  nous  suggéraient  tout  à  l'heure,  est 
donc  légitimée  par  les  analogies  des  types  socialement  voisins. 

Selon  toute  apparence,  cette  fonction  de  chef  de  clan,  est  an- 
cienne dans  la  famille   de  Térach  et  ses  ancêtres  Tont  exercée 


(1)  Les  Ouvriers  euiopéens,  p.  314. 

(2)  Ibid.  p.  352,  324,  etc. 

(3)  G.  llamdi,  ouvr.  déjà  cité,  |>ass. 

(4)  Les  Ouvriers  européens,  11,  p.  342. 


LES    FxVTRIARCIlES    BIBLIQUES.  165 

pendant  des  générations  ;  l'impression  qui  se  dégage  de  la  gé- 
néalogie par  laquelle  Tauteui*  sacré  les  rattache  à  Seni,  souche 
de  leur  race,  est  bien  nettement  que  ces  ancêtres  ont  été  d'il- 
lustres personnages.  En  tous  cas,  le  jour  où  Térach  va  quitter 
sans  espoir  de  retour  la  vieille  Chaldée  et  le  foyer  de  son  père, 
il  est  inadmissible  qu'il  se  mette  seul  en  route  avec  des  enfants 
et  des  serviteurs,  ou  qu'il  se  joigne  simplement  à  une  caravane 
d'étrangers;  nous  l'avons  déjà  dit,  il  eût  été  dans  ce  cas  im- 
possible à  Abraham  et  à  Lot  de  recruter  leur  tribu. 

Cependant,  ce  que  Térach  emmène,  ce  n'est  pas  la  tribu  pa- 
ternelle tout  entière.  11  est  clair,  d'après  les  textes,  que  le  père 
de  Térach  et  ses  frères  qui  sont  nombreux  (1),  restent  à  Dur 
Kasdim  ;  assurément  le  gros  du  clan  familial  y  est  resté  avec 
eux.  Ce  qu'il  faut  nous  représenter  autour  de  notre  fils  de  fa- 
mille, c'est  un  clan  nouveau,  formé  de  toutes  pièces,  comme 
ceux  qui,  aujourd'hui  encore ,  dans  la  montagne  kurde  ou  le 
désert  arabe,  se  constituent  autour  du  fils  de  cheikh  qui  se  sé- 
pare de  son  père  (*2)  ;  c'est  un  groupe  dû  à  la  libre  accession 
d'individus  isolés  ou  de  simples  ménages  essaimant  des  diverses 
familles  de  la  tribu.  Mais  cet  essaimage  lui-même  à  quoi  est- 
il  dû?  Pour  quelle  raison  les  jeunes,  sortant  ainsi  de  leur  fa- 
mille, s'attachent-ils  à  un  chef  nouveau?  Et  pourquoi  ce  chef, 
abandonnant,  luiaussi,  le  foyer  de  son  père,  se  met-il  àleur  tête? 
La  question  est  d'importance  et  vaut  la  peine  qu'on  s'y  arrête, 
d'autant  plus  qu'en  y  répondant  nous  expliquerons  du  même 
coup  les  déformations  si  profondes  que  nous  avons  constatées 
dans  la  famille  à  la  fin  de  notre  seconde  partie. 

Dans  la  masse  du  clan  tout  d'abord,  l'essaimage  des  jeunes  a 
pour  cause  principale,  sinon  unique,  le  dualisme  de  l'atelier  fami- 
lial, et  la  vie  nomade  qu'il  impose  aux  lils  malgré  leurs  aspirations 
sédentaires.  Séparés  de  leur  père,  nos  jeunes  bergers  ont  perdu 
l'habitude  de  recevoir  des  ordres  ;  obligés  de  se  gouverner  eux- 
mêmes,  de  pourvoir  eux-mêmes  à  tous  leurs  besoins  et  à  ceux  des 

(1)  XI,  2.-.. 

(2)  G.  Hamdi,  ouvr.  déjà  cité,  p.  U  et  10. 


166  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

troupeaux,  ils  se  sont  formés  à  l'action  personnelle.  Puis,  sur 
leur  chemin,  ils  rencontrent  parfois,  nous  l'avons  déjà  dit,  d'assez 
graves  difficultés  :  les  pourparlers  avec  les  urbains,  les  luttes 
avec  les  pillards  de  la  montagne  ou  du  désert  leur  enseignent 
la  prudence  cauteleuse,  la  décision  prompte.  Taction  énergique, 
le  courage  qui  ne  tremble  pas.  Ils  savent  de  bonne  heure  se 
servir  de  leur  tête  et  de  leurs  bras,  et  les  voilà  sûrs  d'eux-mêmes. 
La  protection  qu'offre  la  famille  paternelle  n'a  plus  grand  prix 
à  leurs  yeux,  et  la  tutelle  qu'elle  impose  leur  devient  odieuse;  ils 
ont  soif  d'indépendance. 

Et  en  même  temps,  ils  aspirent  à  devenir  riches.  Leur  ori- 
gine urbaine  les  met  à  même  d'apprécier  les  avantages  multi- 
ples de  la  richesse  :  et  voici  précisément  que  les  circonstances 
leur  ont  donné  le  maniement  de  la  fortune  familiale  :  ce  trou- 
peau qu'ils  ont  dans  les  mains,  c'est  d'ailleurs  un  moyen  d'en- 
richissement rapide.  Ils  rêvent  d'être  pasteurs  à  leur  compte,  de 
ne  plus  travailler  que  pour  eux;  ils  en  ont  assez  de  vivre  à  la 
dure  sans  autre  résultat  pratique  que  d'augmenter  la  situation 
du  père,  et  après  lui  du  frère  aine.  Car  s'ils  sont  copropriétaires 
de  l'avoir  commun,  à  bien  des  points  de  vue  ils  n'ont  sur  cet 
avoir  qu'une  nu-propriété:  ils  n'ont,  en  somme,  la  libre  dispo- 
sition de  rien;  et  comme  les  membres  de  la  fable,  ils  se  fatiguent 
de  nourrir  l'estomac! 

Et  puis  on  ne  peut  indéfiniment  rester  pasteur!  En  devenant 
chef  de  famille  à  son  tour,  on  reprendrait  la  vie  sédentaire  :  il 
serait  si  bon  de  vivre  tout  doucement  à  la  ville;  les  fils  que  l'on 
a  et  qui  grandissent  sont  si  bien  faits  pour  prendre  à  leur  tour 
le  troupeau  en  consigne  î 

Comme  Jacob  chez  Laban  incarne  bien  ces  diverses  aspira- 
tions! «  Assez  longtemps,  j'ai  peiné  et  souffert  pour  toi,  dit-il  à 
son  beau-père  :  je  veux  maintenant  travailler  pour  ma  mai- 
son! »  Et  aussitôt  il  se  lance  dans  une  grande  entreprise  pasto- 
rale. Le  voilà  riche  en  peu  d'années;  et  quand  il  a  du  bétail  et  des 
serviteurs  en  quantité,  il  se  retire  des  affaires;  il  va  s'établir  en  sé- 
dentaire aux  portes  de  Sichem,  et  il  passe  le  troupeau  à  ses  fils.  A 
partir  de  ce  moment,  ce  berger  enrichi  vit  en  propriétaire  url)ain  ! 


LES    PATRIARCHES    BIBLIQUES.  167 

On  conçoit  maintenant  qu'il  y  ait,  dans  la  tribu,  à  chaque  gé- 
nération, une  foule  de  jeunes  gens  prêts  à  sortir  de  la  famille, 
et  à  conquérir  leur  indépendance.  Cependant  tout  ce  qui  reste 
en  eux  de  formation  communautaire  répugne  à  l'essaimage 
isolé.  Par  contre  ils  sont  tout  prêts  à  partir  en  troupe,  à  cons- 
tituer une  tribu  migratrice  dans  laquelle  ils  seront  chefs  de  fa- 
mille. Dès  qu'un  appel  retentit,  on  demande  au  père  un  ou  deux 
araires,  quelques  animaux  de  bât,  quelques  têtes  de  bétail  ;  il 
ne  peut  refuser  ces  légers  cadeaux,  qui  sont  loin  de  payer  les 
services  que  le  fils  a  rendus  à  la  communauté  ;  et  Ton  va  trouver 
le  chef  d'émigration.  En  peu  de  temps,  celui-ci  réunit  un  clan 
jeune,  ardent,  —  et  pourtant  homogène  par  suite  de  l'unité  d'o- 
rigine. 

Évidemment  ces  divers  mobiles,  tout-puissants  sur  la  famille 
ouvrière,  ont  leur  action  sur  les  fils  des  chefs.  Eux  aussi,  nous 
l'avons  vu,  vivent  en  bergers;  l'organisation  du  travail  et  la  di- 
vision de  l'atelier  sont  les  mêmes  en  haut  et  en  bas  ;  donc  aussi 
leurs  conséquences.  Mais  dans  les  familles  de  chefs,  à  cette  pre- 
mière cause  de  dislocation  s'enjoint  une  seconde  ;  ici  le  rêve  des 
fils,  ce  n'est  pas  seulement  d'arriver  plus  tôt  à  l'aisance  et  à  la 
vie  sédentaire;  c'est  aussi  et  surtout  de  conquérir  la  situation 
enviée  de  chef  de  tribu.  Cette  ambition,  nous  ne  la  prêtons  pas 
gratuitement  à  Térach  et  à  sa  descendance;  car  d'un  côté  elle 
est  justifiée  par  les  émigrations  fréquentes  et  répétées  que  nous 
avons  relevées  au  cours  de  notre  deuxième  partie  ;  d'un  autre 
côté,  elle  se  retrouve  aujourd'hui,  avec  ses  conséquences,  dans 
les  aristocraties  Kurdes  et  Arabes. 

De  ces  deux  causes  qui  agissent  ensemble  sur  nos  jeunes  chefs 
pour  les  projeter  au  dehors,  laquelle  est  la  plus  puissante  ?  Pour 
le  dire  sûrement,  il  faudrait  pouvoir  mesurer  et  comparer  les 
déformations  de  la  communauté  dans  la  famille  ouvrière  et 
dans  la  famille  aristocratique.  Or,  l'analyse  faite  précédemment 
n'a  porté  que  sur  l'aristocratie  ;  elle  n'a  pu  atteindre  la  famille 
ouvrière  pour  cette  bonne  raison  que  la  Genèse  ne  la  met  pas 
en  scène.  Il  est  donc  à  peu  près  impossible  de  répondre. 

Il  est  clair  que  le  groupement,  ainsi  formé  par  une  libre  ac- 


168  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

cession,  sera  d'autant  plus  nombreux  et  d'autant  mieux  composé 
que  la  valeur  personnelle  du  chef  inspire  plus  de  confiance. 

Aux  besoins  de  Texpédition  qu'il  va  diriger,  nous  pouvons 
mesurer  les  qualités  spéciales  qu'on  lui  demande. 

Ce  que  l'on  a  principalement  en  vue,  c'est  la  fondation  d'un 
nouvel  établissement  cultural ,  au  milieu  de  terres  fertiles  et  à 
portée  de  riches  pâturages;  le  chef  devra  donc  être  à  même  de 
diriger  sa  colonie  dans  le  choix  à  faire.  Chemin  faisant,  il  aura 
la  tâche  non  moins  délicate,  de  régler  les  marches  de  façon 
qu'on  se  ravitaille  facilement,  et  que  le  bétail  souffre  le  moins 
possible.  Pour  tout  cela,  il  faut  qu'il  sache  à  fond  les  besoins  des 
troupeaux  et  de  la  culture,  la  valeur  des  différents  sols  et  la  qua- 
lité des  herbages.  En  un  mot,  il  faut  qu'il  possède  les  connais- 
sances patronales  requises  par  l'atelier  de  travail  de  la  race. 
Isaac,  qui  montre  si  peu  les  qualités  politiques  du  chef,  est  du 
moins  ce  patron  intelligent  :  il  s'enrichit  par  la  culture  (1). 

Puis  on  va  s'avancer  au  milieu  de  populations  plus  ou  moins 
pillardes;  et  les  villes  ou  les  pasteurs  à  côté  desquels  on  s'instal- 
lera ne  verront  pas  sans  inquiétude  ni  sans  méfiance  les  nou- 
veaux venus.  En  face  des  uns  et  des  autres,  on  devra  être  fort 
si  Ton  veut  être  respecté.  Assurément  les  hommes  du  clan  ont 
leurs  armes  bien  en  main,  et  se  sentent  prêts  à  l'attaque  comme 
à  la  riposte  ;  mais  à  leur  tête ,  il  faut  un  capitaine  habile  aux 
coups  de  main,  et  s'imposantpar  une  valeur  éprouvée.  Abraham, 
le  vainqueur  de  Chodorlahomor,  a  bien  été  ce  capitaine. 

Mais  en  somme,  pas  plus  que  les  cultivateurs  de  Bousrah,  nos 
gens  ne  sont  des  guerriers  de  profession;  s'ils  savent  se  battre, 
ils  préfèrent  palabrer  et  parlementer.  Comme  les  difficultés  re- 
naissent sans  cesse,  et  sont  bien  plus  grandes  que  dans  le  clan 
au  repos,  le  chef  devra  être  un  parfait  diplomate.  Sur  ce  point 
encore,  Abraham  a  rempli  éminemment  son  rôle  ;  nous  en  avons 
la  preuve  dans  les  alliances  qu'il  conclut  à  plusieurs  reprises, 
et  dans  sa  générosité  si  habile  à  l'égard  du  roi  de  Sodome. 

Lorsqu'en  outre,  chose  importante  dans  un  pareil  milieu,  notre 

(1)  XXVI,  12,  13. 


LES    PATRIAHCUES    BIBLIQUES.  100 

homme  est  le  descendant  d'une  lignée  de  chefs,  son  succès  est 
certain  :  il  réunit  en  quelques  jours  une  tribu  nombreuse,  choisie 
et  redoutable. 

Et  cette  tribu,  il  l'aura  dans  sa  main  si,  à  toutes  les  qualités 
que  nous  venons  de  dire,  il  joint  un  grand  ascendant  moral;  et 
cet  ascendant  n'aura  pas  de  bornes,  si  comme  Abraham  il  est 
l'ami  de  Dieu,  s'il  converse  avec  lui,  s'il  reçoit  ses  ordres,  s'il  est 
le  dépositaire  de  sa  promesse!  Dans  ce  cas,  la  tribu  le  suivra 
partout,  et  jusqu'au  milieu  de  la  descendance  maudite  de  Cha- 
naan! 


III.    —    CONCLUSIONS. 

Nous  savons  aujourd'hui,  et  c'est  une  des  constatations  les  plus 
nettes  de  notre  science,  qu'une  société  n'est  pas  un  assemblage 
d'institutions  et  de  mœurs  dû  au  hasard  ou  au  caprice  des  hom- 
mes, mais  bien  une  sorte  d'organisme  élaboré  par  la  vie  sociale, 
et  dont  tous  les  organes,  intimement  liés  entre  eux,  sont  dans  la 
dépendance  étroite  de  certaines  lois  qui  régissent  l'évolution  de 
chacun  d'eux  et  leurs  réactions  mutuelles.  Ces  lois  aussi  généra- 
les, aussi  impérieuses  et  non  moins  fécondes  que  celles  de  la  vie 
animale,  se  divisent,  comme  celles-ci,  en  deux  catégories  :  lois  de 
causalité  qui  règlent  ce  que  l'on  peut  appeler  la  physiologie 
sociale,  lois  de  coexistence  qui  dominent  la  morphologie  sociale. 
Leur  caractère  universel  une  fois  reconnu,  il  est  clair  que  l'ana- 
lyse d'une  société  quelconque  doit  toujours  nous  ramener  en  face 
de  leurs  combinaisons  plus  ou  moins  complexes  :  c  est  d'ailleurs 
ce  que  confirme  invariablement  l'observation,  toutes  les  fois 
qu'elle  porte  directement  sur  un  type  vivant. 

En  partant  de  là,  par  une  induction  très  semblable  à  celle  qui 
a  fait  la  paléontologie,  nous  affirmons  sans  hésiter  que  ces 
mêmes loisont  régné  en  souveraines  sur  les  sociétés  disparues  ;  et 
de  même  que  le  naturaliste,  grâce  aux  lois  générales  de  la  physio- 
logie animale  et  de  la  zoologie  comparée,  peut,  avec  quelques 
débris  fossiles,  reconstruire  scientifiquement  des  types  animaux 


170  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

complètement  disparus,  nous  voilà  outillés  de  manière  à  restituer, 
dans  leurs  grandes  lignes  et  jusque  dans  leurs  détails,  des  so- 
ciétés mortes  depuis  de  longs  siècles.  C'est  là  le  fondement  philo- 
sophique et  la  justification  de  la  méthode  appUquée  dans  cet 
essai. 

Mais  ce  n'est  pas  tout:  par  une  conséquence  très  intéressante 
ici,  Tanalyse  sociale,  scientifiquement  conduite,  permet  d'appré- 
cier, même  pour  une  société  disparue,  l'exactitude  sociologique 
du  document  qui  s'interpose  entre  elle  et  nous.  On  peut  for- 
muler à  ce  sujet  trois  règles  pratiques  : 

Le  type  social  qui  se  dégage  de  ce  document  peut-il  se  reconsti- 
tuer jusque  dans  ses  détails  et  montre-t-il,  dans  un  organisme  ho- 
mogène, le  jeu  de  nos  deux  catégories  de  lois?  répond-il  bien  en 
outre  aux  conditions  de  lieu  et  de  temps  indiquées  par  l'auteur? 
Il  V  a  les  plus  grandes  probabilités  du  monde  pour  que  la  documen- 
tation sociologique  de  ce  dernier  soit  exacte,  et  que  son  œuvre  re- 
produise fidèlement  la  société  qu'il  a  entendu  décrire.  Ces  probabi- 
lités se  changeront  en  certitude  si  l'auteur  vit  dans  le  milieu  et  à 
l'époque  dont  il  parle,  ou  bien  encore  s'il  appartient  lui-même 
à  un  milieu  social  différent  dont  rien  ne  transparait  dans  son 
œuvre. 

Par  contre,  si,  tout  en  venant  bien  à  l'analyse,  le  type  est 
en  désaccord  avec  le  lieu  ou  le  temps  qui  lui  est  assigné,  il  y  aura 
gros  à  parier  que  l'auteur,  sans  doute  avec  les  meilleures  inten- 
tions du  monde,  a  décrit  son  état  social  à  lui  et  non  pas  celui  de 
ses  héros.  C'est  ainsi  que  les  peintres  du  moyen  âge  ont  naïve- 
ment affublé  les  bourreaux  du  Christ  des  armures  et  des  costumes 
du  moyen  âge. 

Enfin  ce  même  type  est-il  incohérent  ou  inharmonique. 
et  présente-t-il  des  antinomies  scientifiques  nous  devrons  affirmer 
que  l'observation  a  été  incomplète  et  que  l'auteur  y  a  suppléé  par 
des  traits  étrangers  ou  imaginaires  ;  ou  bien  encore  l'œuvre  qu'on 
lui  attribue  n'est  pas  tout  entière  de  sa  main,  et  des  retouches 
postérieures  y  ont  introduit  des  données  sociales  appartenant  à 
un  milieu  qu'il  n'a  pas  connu.  Et  ces  différentes  fraudes,  dès 
qu'elles  ont  quelque  importance,  apparaissent  aussi  clairement  à 


LES    PATRIARCHES    BIBLIOUES.  171 

Tanalyse  sociale  que  les  restaurations  successives  d'un  monument 
à  l'examen  archéologique.  Il  y  a  Jicau  temps  (|ue  la  science  a 
enlevé  toute  créance  aux  fantaisies  zoologiques  de  certains 
vieux  conteurs  plus  amis  du  merveilleux  que  de  la  nature;  non 
moins  sûrement  nous  pouvons  aujourd'hui  dénoncer  les  états 
sociaux  composés  de  toutes  pièces,  ou  simplement  falsifiés. 

Évidemment  nos  conclusions  seront  d'autant  plus  certaines  que 
les  types  socialement  voisins  auront  été  mieux  étudiés,  et  nous 
fourniront  des  points  de  comparaison  plus  sûrs.  La  valeur  de 
notre  travail  sera  aussi  en  raison  directe  du  nombre  ou  de  l'im- 
portance des  faits  sociaux  contenus  dans  les  textes  à  étudier.  A 
ce  second  point  de  vue,  les  trente  et  quelques  chapitres  consacrés 
aux  Téraclîites  sont  particulièrement  riches,  car  nous  avons 
pu  en  extraire  environ  cinq  cents  fiches,  abstraction  faite  des 
passages  relatifs  à  la  vie  égyptienne  dans  l'histoire  de  Joseph. 
Malheureusement,  au  premier  point  de  vue  nous  sommes  beau- 
coup moins  bien  partagés;  la  monographie  de  Bousrah,  fort 
remarquable  d'ailleurs,  est  la  seule  étude  méthodique  qui  porte 
sur  un  type  géographiquement  ou  socialement  voisin  du  nôtre. 
Je  souhaite  que  de  nombreuses  monographies  orientales  viennent 
bientôt  préciser  et  rectifier  la  reconstitution  essayée  ici. 

Sous  bénéfice  de  cette  réserve,  n'est-il  pas  clair  que  le  type  té- 
rachite,  malgré  les  imperfections  de  notre  analyse,  pré- 
sente une  cohésion  vraiment  frappante?  Pas  un  seul  des  faits 
sociaux  fournis  par  les  textes,  malgré  leur  nombre  et  leur  diver- 
sité, n'est  resté  en  Tair;  tous  au  contraire  ont  retrouvé  une  place 
rationnelle,  et  lorsqu'ils  l'ont  retrouvée,  mille  liens  naturels 
sont  apparus  qui  les  soudent  les  uns  aux  autres,  et  en  font  un 
ensemble  d'autant  plus  frappant  qu'il  est  manifestement  dû  non 
pas  à  des  inventions  ingénieuses  de  l'esprit,  mais  bien  à  des 
relations  étroites  de  causalité  ou  de  coordination,  tenant  aux  en- 
trailles même  des  choses.  En  cent  endroits  divers,  nous  avons 
constaté  qu'un  phénomène  social  agit  comme  cause  productrice 
ou  modificatrice  à  l'égard  d'un  autre  phénomène  et  parfois  de 
toute  une  série  de  phénomènes.  Nous  avons  vu  en  même  temps  que 


17:2  La  SfiiENCK  sociale. 

chaque  organe  social  présente  avec  l'ensemble  des  autres  organes 
une  consonance,  une  harmonie  indiscutables;  et  le  plus  frappant 
de  l'affaire,  c'est  que  ces  rapports  de  cause  à  effet  ne  sont  pas 
quelconques  :  ils  sont  commandés  par  les  lois  déjà  connues  de 
la  physiologie  sociale;  de  même  ces  corrélations  harmoniques, 
au  lieu  de  se  manifester  d'une  façon  quelconque,  présentent  un 
véritable  parallélisme  avec  certains  types  vivants  antérieure- 
ment décrits.  La  société  térachite  est  donc  incontestablement  le 
produit  à  la  fois  un  et  complexe  des  lois  générales  qui  en  ont  éla- 
boré les  organes  et  les  ont  constitués  à  l'état  de  corps  social. 

Non  seulement  toutes  les  parties  de  notre  type  présentent  une 
harmonie  frappante,  mais  il  est  lui-même  en  complète  har- 
monie avec  le  lieu;  il  est  admirablement  localisé.  Au  point  de 
son  évolution  où  nous  le  saisissons,  il  est  le  produit  manifeste 
des  confins  culturaux.  C'est  là  seulement  qu'a  pu  se  développer 
complètement  ce  double  atelier  qui  est  le  caractère  le  plus  ori- 
ginal de  la  société  térachite;  c'est  là  seulement,  au  seuil  du 
désert  et  de  la  montagne,  que  l'art  pastoral  trouve  des  pâtu- 
rages d'hiver  à  portée  des  pâturages  d'été,  permettant  la  pra- 
tique du  nomadisme  toute  l'année,  tandis  que  la  culture  peut 
se  développer  à  l'aise  dans  un  sol  fécondé  par  les  eaux  et  les 
alluvions  descendues  des  sommets.  Ailleurs  les  conditions  préa- 
lables du  problème  ne  se  réalisent  plus  ;  dans  le  désert,  la  cul- 
ture est  impraticable  et  le  troupeau  de  vaches  impossible;  dans 
la  montagne,  la  stabulation  plus  ou  moins  complète  s'impose 
pendant  l'hiver,  même  pour  le  troupeau  de  moutons,  et  le  pas- 
teur est  sédentaire  six  mois  de  l'année.  Ce  n'est  donc  pas  le 
caprice  de  l'auteur,  c'est  la  vérité  sociale  qui  assigne  pour  ber- 
ceau à  notre  type  les  confins  chaldéens,  et  l'amène,  par  les 
confins  de  la  Mésopotamie,  aux  confins  de  Chanaan. 

Bien  localisé,  le  type  térachite  est  également  bien  daté.  Con- 
sidérons-le d'abord  en  lui-même,  et  nous  verrons  que  les 
nuances  sociales  entre  un  Térachite  et  un  autre  répondent  bien 
à  la  différence  des  temps  et  des  circonstances  indiqués  par  le  texte. 
Par  exemple,  Laban  est  un  Abraham  fixé  au  sol,  et  Abraham  n'est 
pas  autre  chose  qu'un  Laban  en  mouvement;  l'auteur  n'a  garde 


LES    PATRIARCHES    BIBLIQUES.  il'i 

de  donner  à  l'un  les  traits  différentiels  qui  conviennent  à  l'autre. 
Considéré  maintenant  dans  l'histoire  générale  de  la  race,  le  type 
térachite,  avec  son  aptitude  si  remarquable  à  rémierration  col- 
lective, convient  à  merveille  à  l'époque  qui  voit  le  long  exode 
de  la  race  à  partir  de  la  basse  Chaldée  jusqu'en  Egypte,  par  la 
longue  voie  des  confins.  Puis  il  prépare  et  explique  fort  bien 
l'âge  suivant;  la  captivité  en  Egypte  ne  se  serait  produite  ni 
avec  un  type  plus  sédentaire  qui  serait  resté  en  Chanaan  comme 
les  indigènes,  ni  avec  un  type  plus  nomade  qui  aurait  échappé 
à  la  contrainte  pharaonique.  Il  y  a  dans  tout  cela,  entre  les 
lieux,  les  temps  et  les  faits  sociaux,  des  harmonies  qui  ne  s'in- 
ventent pas. 

En  résumé,  l'état  social  attribué  par  la  Genèse  aux  ïérachitesse 
tient  tout  d'une  pièce  malgré  la  variété  de  ses  parties,  et,  déplus,  il 
cadre  à  merveille  avec  ce  que  l'on  peut  appeler  les  conditions 
extrinsèques  du  problème.  C'est  la  preuve  à  peu  près  absolue  que 
cette  société,  telle  que  nous  la  donne  le  texte  sacré,  a  été  réellement 
et  complètement  élaborée  par  la  vie  sociale,  et  cela  précisément 
aux  lieux  et  aux  temps  indiqués.  Eu  d'autres  termes,  c'est  la 
preuve  à  peu  près  absolue  que  le  type  térachite  est  historique,  et 
que  son  historien  a  été  scrupuleusement  exact  dans  ses  tableaux, 
soit  qu'il  ait  vu  de  ses  yeux  les  institutions  qu'il  décrit,  soit  que, 
placé  au  dehors,  il  ait  été  préservé  de  toute  erreur  par  l'inspira- 
tion divine. 

Déjà  très  forte  par  elle-même,  cette  double  conclusion  se  for- 
tifie encore,  lorsque,  avec  les  lumières  de  la  Science  sociale,  on 
jette  un  coup  d'oeil  sur  la  suite  des  temps.  On  voit  voit  alors 
bien  vite  que  le  type  juif,  à  l'époque  des  Rois,  est  bien  loin  du 
type  térachite.  Entre  Abraham  et  David,  la  race  a  fait  une 
évolution  considérable  qui  s'est  traduite  par  des  différences  so- 
ciales importantes;  j'espère  le  montrer  dans  une  étude  ulté- 
rieure. Si  donc  la  Genèse  était  l'œuvre  ou  d'un  prêtre  contem- 
porain de  Salomon,  ou  d'un  nabi  vivant  aux  approches  de  la 
captivité  de  Babylone,  nos  patriarches,  sortis  d'un  cerveau  trop 
moderne,  auraient  une  tout  autre  physionomie;  ce  seraient  des 
prêtres  du  neuvième  siècle  ou  des  nabi  du  septième! 

T.    XXV.  13 


174  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

S'il  est  inadmissible  que  la  Genèse  ait  été  l'œuvre  d'nn  contempo- 
rain des  Rois,  à  plus  forte  raison  faut-il  renoncer  à  la  théorie 
qui  voudrait  voir  en  elle  une  compilation  indigeste  d'allégories 
mythiques,  de  souvenirs  légendaires  ou  de  paraboles  morales, 
dus  aux  époques,  aux  auteurs  et  aux  mobiles  les  plus  divers.  Ce 
qu'aurait  infailliblement  donné  à  l'analyse  ce  mode  de  composi- 
tion, ce  serait,  comme  je  le  disais  en  commençant,  une  marque- 
terie d'éléments  disparates,  un  assemblage  d'organes  hétérogènes, 
une  sorte  de  monstre  social.  Il  est  clair  que  nous  en  sommes 
loin. 

Et  maintenant,  tout  ce  que  je  viens  de  dire  se  rapportant 
uniquement  à  l'historicité  de  l'état  social  décrit  dans  la  Genèse, 
que  faut-il  penser  de  l'historicité  des  faits  et  des  personnages 
eux-mêmes  que  cet  état  social  encadre?  La  question  est  tout 
autre,  et  n'appartient  plus  au  domaine  propre  de  la  Science  so- 
ciale. Il  semble  cependant  que  nous  en  ayons  tout  à  l'heure  indi- 
qué la  solution,  en  disant  que  l'auteur  a  connu  par  lui-même  ou 
par  des  témoins  sûrs  le  milieu  social  qu'il  décrit.  Il  suit  de  là  en 
efïet  qu'il  a  vécu  tout  près  de  ses  héros.  Il  a  donc  dû  être  aussi  très 
exactement  renseigné  sur  leurs  faits  et  gestes.  Sa  véracité,  bien 
constatée  lorsqu'il  s'agit  des  institutions,  nous  est  un  sûr  garant 
de  sa  véracité  lorsqu'il  s'agit  des  faits. 

Aux  amis  de  la  Bible  et  de  l'Orient  que  cet  essai  a  pu  inté- 
resser, qu'il  nous  soit  permis  en  terminant  d'exprimer  un 
vœu  :  celui  de  les  voir  travailler  à  l'établissement  d'une  série 
de  monographies  sur  les  types  orientaux  voisins  de  celui  que 
nous  avons  décrit.  L'étude  sociale  de  la  Genèse  et  des  Livres 
Saints  en  général  y  trouverait  assurément  de  vives  lumières. 

Je  voudrais  avoir  indiqué  une  voie  nouvelle  vers  les  régions 
bibliques.  Mon  plus  cher  désir  serait  qu'elle  pût  conduire  des 
explorateurs  mieux  outillés  vers  des  richesses  qui  sommeillent 
là-bas,  et  que  l'excgèse  ne  soupçonne  pas  encore! 

Ph.    ClIAMPAlLT. 


ESSAIS  DE  SOfX'TIONS 


7T^  I-i    1 


DE  LA  QUESTION  OUVRIERE 


II 

LES  RÉSULTATS  DE  L'OBSERVATION  (1) 

I 

Les  observations  consignées  dans  la  première  partie  de  ce 
travail  nous  permettent  de  formuler,  tout  d'abord,  le  rôle  na- 
turel du  patron  industriel,  ou  maître  de  métier  :  il  prévoit,  il 
dirige  et  il  aide.  Sa  capacité  technique,  son  intelligence,  son 
esprit  de  prévoyance,  ses  ressources  acquises  font  de  lui  le  pivot 
de  l'organisation  du  travail.  Sans  le  patron,  point  de  grandes 
relations  d'atfaires,  point  de  groupement  de  production,  et  par 
conséquent  peu  de  travail.  Parfois  cependant  il  arrive  que,  dans 
une  entreprise,  on  ne  rencontre  pas  le  type  du  patron  propre- 
ment dit,  propriétaire  et  maître  absolu  de  l'atelier.  C'est  le  cas 
pour  les  combinaisons  collectives  comme  les  sociétés  anonymes, 
ou  les  associations  coopératives.  Le  patron  est  alors  remplacé 
par  un  agent  :  directeur,  gérant,  comité  exécutif,  auquel  on  s'ef- 
force de  donner  autant  que  possible  le  caractère  patronal  au 
moyen  de  diverses  combinaisons  plus  ou  moins  artificielles.  Mais 
il  est  en  fait  impossible  de  remplacer  le  vrai  patron,  celui  qui, 
connaissant  bien  ses  droits,  se  fait  en  même  temps  une  juste 
idée  de   ses  devoirs,  des  obligations  sociales  que   sa    situation 

(1)  Voir  la  livraison  précédente. 


176  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

lui  impose,  obligations  qui   sont  d'ailleurs  étroitement   liées  à 
l'économie  générale  de  sa  fonction. 

Nous  disions  tout  à  l'heure  que  le  patron  prévoit,  dirige  et 
aide.  Qui  doit-il  aider?  Les  familles  ouvrières  qui  coopèrent 
avec  lui  à  l'œuvre  du  travail,  et  vis-à-vis  desquelles  il  est  en- 
gagé par  un  dou])le  contrat,  à  la  fois  civil  et  social.  Au  point 
de  vue  civil,  les  rapports  entre  patron  et  ouvriers  sont  réglés 
principalement  par  la  loi.  Au  point  de  vue  social,  la  loi  com- 
mence aussi  à  intervenir,  mais  ici  ses  prescriptions  sont  beau- 
coup moins  efficaces  et  moins  utiles  que  la  simple  coutume, 
parce  qu'elles  apportent  trop  de  raideur  dans  un  organisme 
qui  doit  rester  très  souple.  En  quoi  consiste  ce  contrat  social, 
que  l'on  peut  appeler  tacite  et  naturel,  car  il  nait  de  lui-même 
entre  maître  et  employé,  dès  qu'un  engagement  de  travail  vient 
à  être  souscrit  entre  eux?  Il  comporte  des  obligations  récipro- 
ques, cela  va  de  soi.  Nous  parlerons  tout  à  l'heure  de  celles 
qui  incombent  à  l'ouvrier.  Quant  au  patron,  nous  résumerons 
les  siennes  en  cette  courte  formule  :  il  doit  faire  de  son  mieux 
pour  armer  ceux  qu'il  emploie  contre  les  risques  qui  menacent 
incessamment  leur  existence  :  chômage,  accidents,  invahdité 
temporaire  ou  permanente.  Ce  n'est  pas  là,  qu'on  le  remarque 
bien,  un  simple  devoir  de  confraternité,  dicté  par  la  religion 
ou  par  la  philanthropie.  C'est  dans  tous  les  cas  un  principe  d'é- 
conomie sociale  dont  la  non-application  peut  entraîner  des  con- 
séquences graves,  soit  pour  l'intérêt  général ,  soit  pour  les  in- 
térêts privés  de  ceux-là  mêmes  qui  le  méconnaissent.  «  Un  pa- 
tron, disait  en  ce  sens  un  industriel  éminent,  Baille-Lemaire, 
doit  munir  sa  maison  d'institutions  de  prévoyance  :  il  doit  avoir 
une  organisation  sociale,  comme  il  a  un  outillage  approprié 
aux  nécessités  actuelles,  et  cela  parce  que  ces  deux  termes  ont 
la  même  fonction,  qui  est  d'obtenir  une  fabrication  plus  active 
et  des  produits  meilleurs.  Les  deux  outillages,  mécanique  et 
social,  ne  devraient  jamais  être  séparés  ».  Dans  le  même  sens, 
le  vénérable  Engel-Dollfus  a  écrit  :  «  Il  m'est  aussi  difficile  d'ad- 
mettre l'existence  d'un  établissement  manufacturier  sans  caisse 
de  secours,  sans  caisse  de  retraites,  sans  de  nombreuses  annexes 


J 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA   OUESTION   OUVRIÈRE.  177 

de  toute  sorte  en  faveur  de  la  classe  ouvrière,  qu'il  rue  serait 
difficile,  par  exemple,  de  concevoir  le  grand  commerce  exté- 
rieur sans  l'assurance  maritime,  ou  toute  grande  exploitation 
industrielle  sans  l'assurance  contre  le  feu.  » 

Tel  est  le  véritable  aspect  des  choses.  Si  dans  le  patronage 
exercé  avec  concience,  avec  esprit  de  suite  et  avec  bienveillance, 
la  charité  chrétienne  et  la  philanthropie  trouvent  naturellement 
leur  compte,  il  est  bien  certain  aussi  que  la  bonne  direction  du 
métier,  la  stabilité  et  la  prospérité  des  entreprises,  dépendent 
dans  une  large  mesure  de  la  manière  dont  le  patron  comprend 
son  rôle  et  remplit  ses  attributions  sociales.  L'exemple  de  la 
maison  Ghaix,  cité  dans  notre  premier  article,  le  prouve  d'une 
façon  complète. 

Remarquons  qu'ici,  comme  en  tout,  l'éducation  joue  un  grand 
rôle.  Certains  hommes,  doués  d'une  intelligence  d'élite,  ont  en 
quelque  sorte  l'intuition  des  choses,  ou  du  moins  un  sens  ob- 
servateur assez  fin  pour  discerner  le  bien  et  le  bon  partout  où 
ils  se  rencontrent,  mais  c'est  là  une  exception.  Bien  des  chefs 
de  maison  ne  comprennent  pas  la  portée  utile  de  ce  côté  de 
leur  situation.  Ils  y  voient  une  pure  question  de  sentiment, 
qu'ils  écartent  en  affectant  d'opposer  des  vues  purement  prati- 
ques à  ce  qu'ils  nomment  des  rêveries  humanitaires.  Nous  avons 
entendu  phis  d'un  patron  dire  :  «  Quand  mes  ouvriers  m'ont 
fourni  leur  travail,  je  le  leur  paie  et  tout  est  fini  entre  eux  et 
moi;  je  n'ai  plus  à  m'occuper  d'eux  ».  C'est  là  une  application 
étroite  et  bornée  des  préceptes  plus  ou  moins  aventurés  de  l'é- 
conomie politique  dite  orthodoxe  ;  c'est  en  même  temps  la  mé- 
connaissance absolue  des  faits  les  plus  élémentaires  de  l'organi- 
sation normale  du  travail.  Or,  cette  méconnaissance  provient 
dans  la  plupart  des  cas  d'une  formation  éducative  incomplète 
chez  ceux  qui  sont  appelés  à  la  fonction  délicate  de  la  direc- 
tion dans  cette  même  organisation.  La  plupart  du  temps,  les 
hommes  qui  pensent,  parlent  et  agissent  ainsi  sont  des  patrons 
en  quelque  sorte  improvisés  :  d'anciens  ouvriers,  des  employés 
parvenus,  de  jeunes  ingénieurs.  Les  premiers  n'ont  point  reçu 
l'éducation    patronale  dans  son  sens   social;  souvent  même  ils 


178  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ont  eu  à  souffrir  de  son  absence  chez  leurs  anciens  employeurs, 
et,  certaines  exceptions  fort  honorables  mises  à  part^  ils  ne 
savent  en  concevoir  ni  les  principes  moraux,  ni  l'utilité  pra- 
tique. Quant  aux  ingénieurs,  ils  ne  sont  guère  mieux  préparés, 
car  l'enseignement  des  Écoles  est  encore  nul  ou  du  moins  fort 
sommaire  en  ce  qui  touche  à  l'économie  sociale,  ce  n'est  certes 
pas  l'économie  politique  officielle  qui  peut  en  tenir  lieu.  Ils 
ont  en  général  l'esprit  plus  ouvert,  moins  obstrué  par  les  préoc- 
cupations matérielles,  mais  en  cette  matière  ils  ont  tout  à  ap- 
prendre ou  à  peu  près,  et  les  difficultés  techniques  peuvent 
les  absorber  assez,  surtout  dans  les  grandes  entreprises,  pour 
les  détourner  d'une  étude  dont  les  premières  et  essentielles  no- 
tions leur  manquent. 

Les  choses  vont  tout  autrement  lorsqu'il  s'agit  d'éléments 
sortis  d'une  famille  industrielle  ancienne,  établie  dans  les  af- 
faires depuis  plusieurs  générations.  Les  hommes  qui  en  sortent 
sont  naturellement  munis  d'une  préparation  supérieure  à  tous 
les  points  de  vue,  en  ce  qui  concerne  la  conduite  d'un  atelier. 
Ils  sont  pénétrés  par,  l'influence  du  milieu  d'un  sentiment  pro- 
fessionnel, d'une  tradition  sociale,  que  d'autres  ne  peuvent 
acquérir  que  par  un  efiPort  intellectuel  et  une  expérience  pro- 
longés. Sans  doute,  de  telles  familles  ne  donneront  pas  tou- 
jours et  à  coup  sûr  des  patrons  distingués,  complets.  Elles  ne 
peuvent  cependant  manquer  d'en  former  beaucoup  de  bons,  et 
les  moins  bien  préparés  ne  seront  pas  sans  subir  dans  une  cer- 
taine mesure  l'influence  de  leur  éducation  première. 

Les  circonstances  modernes  qui  désagrègent  de  plus  en  plus 
les  vieilles  familles  industrielles  et  commerciales  exercent  donc 
sur  le  patronat  une  influence  critique.  En  introduisant  dans  le 
groupe  familial  une  instabilité  qui  tend  à  le  disperser  à  chaque 
génération,  elles  rompent  du  même  coup  le  lien  social  entre 
les  familles  patronales  et  les  familles  ouvrières.  Cela  rend  pour 
le  moment  beaucoup  plus  difficile  la  fondation  et  la  conserva- 
tion de  ces  œuvres  de  prévoyance  qui  se  transmettent  bien  de 
père  en  fils,  mais  dont  un  successeur  indifférent,  mal  éclairé  sur 
leur  portée  économique  autant  que  sociale,  et  enfin  pressé  avant 


ESSAIS    DE   SOLUTIONS   DE   LA    O^'ESTION   OUVRIÈRE.  179 

tout  de  s'enrichir,  n'accepte  pas  volontiers  la  charge.  Il  les  con- 
sidère comme  des  servitudes  qui  grèvent  son  fonds  en  le  dépré- 
ciant ,  et  son  premier  désir  est  de  s'en  dégager.  Dès  lors,  le 
patron  se  trouve  pour  ainsi  dire  isolé  de  l'ouvrier,  et  cela  est 
un  vrai  désarroi;  bien  des  malentendus  n'ont  pas  d'autre  cause. 
Lorsque  les  choses  sont  arrivées  à  ce  point ,  le  patron  tourne 
facilement  au  pur  maître  d'atelier,  au  simple  employeur,  dont 
la  préoccupation  constante  est  d'organiser  le  travail  à  son  profit 
exclusif,  sans  souci  du  bien-être  ni  de  la  sécurité  de  l'ou- 
vrier. 

La  disparition  progressive  de  l'ancien  type  patronal  a  causé 
déjà  de  telles  perturbations  parmi  les  populations  ouvrières,  que 
l'État  a  été  amené  à  intervenir  afin  d'essayer  par  ses  lois,  ses 
règlements,  sa  surveillance,  de  protéger  ceux  que  l'insuffisance 
de  leurs  moyens  et  le  défaut  d'organisation  offraient  presque 
sans  défense  à  une  exploitation  par  trop  abusive,  C'est  ainsi  que 
le  socialisme  d'État  a  fait  depuis  vingt-cinq  ou  trente  ans  des 
progrès  si  marqués.  Une  crise  très  grave  cause  ainsi  le  dévelop- 
pement d'un  danger  plus  grand  encore,  car  l'extension  du  rùle 
de  l'État  peut  aboutir  à  la  ruine  des  peuples,  par  l'exagération 
des  charges  publiques;  en  même  temps  ce  régime  leur  enlève 
presque  toute  chance  de  relèvement,  en  détruisant  jusque  dans 
ses  racines  l'esprit  d'initiative  individuelle.  Un  industriel  berli- 
nois, M.  W.  Borchert,  écrivait  à  ce  propos,  il  y  a  quelques 
années  :  «  Aujourd'hui  que  l'État  se  fait  fort  de  résoudre  le 
problème  social  par  des  assurances  administratives  contre  les 
accidents  et  pour  la  vieillesse,  il  n'y  a  réellement  pas  lieu  d'en- 
gager les  industriels  à  créer  et  à  développer,  avec  un  zèle  et 
un  amour  particuliers,  les  institutions  humanitaires.  Le  socia- 
lisme d'État  ébranle  la  confiance  des  ouvriers  dans  de  sem- 
blables institutions,  et  l'entrepreneur  peut  s'attendre,  selon 
toute  apparence ,  à  ne  recueillir  en  échange  de  tous  ses  sacri- 
fices, que  la  méfiance  et  l'ingratitude  ».  Si  de  tels  sentiments  de 
découragement  et  de  crainte  \iennent  à  se  propager,  le  mal 
sera  presque  sans  remède. 

L'évolution  contemporaine  de  findustric,  qui  tend  à  concen- 


180  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

trer  les  capitaux,  les  machines  et  les  ouvriers  en  grands  ateliers, 
a  produit  la  multiplication  toujours  croissante  des  sociétés  d'ac- 
tionnaires. Cette  combinaison,  cjui  présente  de  grands  avantages 
au  point  de  vue  purement  économique,  offre  de  graves  incon- 
vénients sous  le  rapport  de  Texercice  du  patronage.  En  effet, 
les  actionnaires  ne  sont  que  des  bailleurs  de  fonds,  et  n'agissent 
nullement  par  eux-mêmes.  Leurs  intérêts  sont  confiés  à  des 
agents  qui  se  préoccupent  naturellement  avant  tout  de  donner 
pleine  satisfaction  à  leurs  commettants,  en  faisant  produire  à 
l'affaire  des  dividendes  aussi  réguliers  et  aussi  élevés  que  pos- 
sible. Ces  agents  n'ont  ni  la  qualité  personnelle,  ni  l'autorité 
décisive,  ni  les  obligations,  ni  les  devoirs  du  patronage,  sinon 
par  simple  délégation.  Il  n'est  donc  pas  surprenant  c]ue  dans 
ces  conditions,  le  côté  social  du  rôle  patronal  soit  négligé.  Pour- 
tant, il  arrive  souvent  que  les  directeurs  d'entreprises  indus- 
trielles par  actions,  concevant  avec  une  généreuse  clairvoyance 
ce  qui  manque  à  leur  situation,  essaient  d'y  pourvoir  de  leur 
mieux.  Souvent  aussi  ils  trouvent  dans  les  actionnaires  qu'ils 
représentent  une  confiance  et  une  bonne  volonté  intelligente, 
qui  leur  permettent  de  créer  au  profit  du  personnel  ouvrier  des 
œuvres  sociales  de  valeur.  Mais  ces  œuvres  présentent  ordinai- 
rement un  caractère  d'organes  administratifs  artificiels,  dont 
la  raideur  inévitable  nuit,  dans  une  mesure  notable,  au  succès 
final.  C'est  qu'en  effet  le  patronage,  pour  répondre  d'une  ma- 
nière complète  aux  besoins  spéciaux  de  l'ouvrier,  ne  doit  pas 
consister  en  une  domination  exigeante  et  impérieuse,  fùt-elle 
tempérée  par  une  paternelle  bienveillance.  Ceci  nous  amène  à 
formuler  une  observation  de  grande  importance. 

La  manière  d'être  du  patron  vis-à-vis  de  son  personnel  peut  être 
inspirée  par  deux  principes  très  différents.  Le  premier  conduit 
à  l'organisation  d'un  patronage  que  nous  appellerons  patriarcal, 
parce  qu'il  établit  les  rapports  entre  maître  et  ouvriers  sur  le 
modèle  idéalisé  de  la  famille  biblique.  Le  second,  que  nous 
qualifierons  de  libéral,  a  des  tendances  tout  autres.  Établissons 
entre  les  deux  systèmes  un  parallèle  qui  nous  en  fera  apprécier 
la   différence  fondamentale. 


ESSAIS   DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈFŒ.  ISl 

Le  patronage  à  forme  patriarcale  s'applique  à  soutenir  pa- 
ternellement l'ouvrier  pendant  les  diverses  phases  de  l'exis- 
tence. Et,  pour  mieux  assurer  Telfet  de  ses  mesures  de  pré- 
voyance, le  patron  dirigé  par  ce  principe  soumet  l'ouvrier  à 
une  tutelle  indéfinie;  il  le  considère  toujours  comme  un  mi- 
neur, qui  doit  toute  sa  vie  rester  soumis  à  l'autorité  forte  du 
chef  de  famille.  Dans  ce  système,  l'idéal  est  de  lier  aussi  étroi- 
tement que  possible  l'ouvrier  à  l'usine,  en  le  délivrant,  en 
échange,  autant  que  faire  se  peut,  de  tout  souci,  de  toute  ini- 
tiative personnelle.  Il  semble  en  effet,  au  premier  abord,  que  de 
cette  façon  chacun  reçoit  satisfaction ,  le  maître  étant  pourvu  de 
la  main-d'œuvre  dont  il  a  besoin,  le  travailleur  ayant  son  exis- 
tence à  peu  près  assurée,  vaille  que  vaille,  de  la  naissance  à  la 
mort.  Cette  rapide  description  ne  repose  pas,  qu'on  le  remarque 
bien,  sur  une  hypothèse.  Le  patronage  patriarcal  a  été  prati- 
qué de  tout  temps  par  des  hommes  infiniment  respectables, 
et  ils  ont  obtenu  des  résultats  qui  n'ont  été  ni  sans  valeur,  ni 
sans  efficacité.  Peut-on  cependant  recommander  les  procédés 
de  cet  ordre?  Non,  car  ils  présentent,  au  point  de  vue  des  be- 
soins spéciaux  de  notre  époque,  et  du  développement  social  qui 
doit  répondre  à  ces  besoins,  des  inconvénients  de  toute  gravité. 

Ces  inconvénients  sont  de  deux  sortes.  D'abord,  un  tel  svs- 
tème  a  pour  effet  de  river  trop  solidement  les  individus  à  leur 
condition  ;  il  ne  fait  que  fort  peu  de  choses  en  faveur  des  gens 
aptes  à  s'élever.  Il  ne  produit  que  très  exceptionnellement  la  sé- 
lection qui  pousse  en  avant  les  hommes  de  valeur,  et  qui  re- 
crute incessamment  par  en  bas  la  classe  dirigeante.  En  un  mot, 
il  organise  la  stagnation  sociale  dans  un  état  moven  de  sécu- 
rite  matérielle.  En  second  lieu,  en  enlevant  aux  ouvriei*s 
presque  tout  besoin  d'initiative,  en  ne  leur  demandant  guère 
que  d'accepter  passivement  la  tutelle  patronale,  on  les  laisse 
sans  préparation  pour  résister  aux  difficultés  éventuelles,  aux 
crises  possibles  de  la  vie  industrielle.  L'époque  nouvelle,  sou- 
mise aux  mille  hasards  des  inventions  scientifiques,  est  trop  su- 
jette aux  changements  pour  qu'un  tel  régime  lui  convienne.  Ce 
régime  tend  à  maintenir  les  ouvriers  dans  une  sorte  d'enfance 


182  LA    SaENCE    SOCIALE. 

calme  et  protégée,  tandis  qu'il  devient  de  plus  en  plus  néces- 
saire d'en  faire  au  contraire  des  hommes  capables  de  se  tirer 
d'affaire  par  leur  propre  activité,  et  dont  la  sécurité  ne  doit 
être  subordonnée  que  le  moins  possible  à  la  prévoyance  d'au- 
trui. 

C'est  précisément  dans  ce  dernier  sens  que  doit  agir,  pour 
l'avantage  commun  du  maître  et  de  l'ouvrier,  le  patronage  que 
nous  avons  appelé  libéral.  Sa  maxime  fondamentale  peut  être 
résumée  dans  les  termes  suivants  :  attacher  l'ouvrier  à  l'affaire 
par  son  propre  intérêt,  jusqu'au  jour  où  il  trouvera  mieux;  le 
préparer  en  tout  état  de  cause  à  profiter  des  occasions  de  s'é- 
lever qui  peuvent  se  rencontrer  sur  son  chemin.  Cette  formule 
paraîtra  peut-être  au  premier  abord  empreinte  d'un  altruisme 
exagéré.  Mais  si  l'on  prend  la  peine  de  bien  apprécier  les  choses, 
on  verra  qu'elle  est  basée  au  contraire  sur  l'intérêt  bien  entendu 
des  deux  parties.  En  effet,  si  le  patron  s'efforce  de  perfectionner, 
socialement  parlant,  les  familles  qui  lui  fournissent  son  person- 
nel, il  en  tirera  à  coup  sûr  une  main-d'œuvre  plus  intelligente, 
plus  transformable,  plus  entraînable,  que  si  ces  familles  étaient 
démoralisées,  imprévoyantes,  rongées  par  la  misère,  la  maladie 
et  le  vice.  Il  y  a  donc  tout  avantage  pour  le  maitre  à  régler  sa 
conduite  dans  ce  sens.  Quant  à  l'ouvrier,  qui  pourrait  discuter 
l'utilité  pour  lui  d'une  action  éducatrice  naturelle,  s'exerçant 
d'une  manière  suivie,  bien  en  harmonie  avec  les  circonstances 
de  sa  vie?  Lorsque  les  choses  sont  ainsi  comprises,  la  masse  des 
individus  de  valeur  ordinaire  déploie  volontiers,  dans  le  travail, 
les  qualités  moyennes  dont  elle  est  capable  :  soin,  économie, 
conscience,  expérience  technique,  et  cela  en  échange  des  avan- 
tages, de  la  sécurité  que  lui  offrent  les  dispositions  patronales. 
Les  individus  de  choix  sont  poussés  en  avant,  développent  leurs 
qualités  exceptionnelles,  en  font  profiter  pendant  un  certain 
temps  la  maison  qui  les  a  formés;  puis,  s'ils  trompent  une  oc- 
casion de  monter  au  rang  supérieur,  ils  la  saisissent  en  s'ap- 
puyant  au  besoin  sur  l'établissement  auquel  ils  doivent  une 
grande  partie  de  leur  valeur,  et  qu'ils  ont,  en  échange,  servi 
d'une  manière  distinguée.  Il  y  a  bien  là  réciprocité,  solidarité. 


ESSAIS    DE   SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈRE.  483 

harmonie  des  intérêts,  profit  commun  chez  les  personnes  en 
cause,  et  en  même  temps,  avantage  pour  la  société  entière,  car 
c'est  seulement  ainsi  que  se  fait  le  progrès  social  :  par  l'acces- 
sion constante  des  capacités  au  niveau  qui  leur  convient. 
Ajoutons  que ,  par  cette  action  éducatrice,  on  ménage  d'utiles 
moyens  de  transition  pour  les  époques  de  crise,  en  préparant  les 
familles  ouvrières  à  les  mieux  supporter  et  à  se  tirer  d'affaire 
plus  aisément.  Or  cette  préparation  résulte  tout  naturellement, 
avec  le  temps,  des  manières  de  faire  patronales,  lorsqu'elles 
sont  bien  combinées  pour  armer  l'ouvrier  contre  les  difficultés 
d'une  carrière  trop  souvent  précaire  et  pénible.  Une  preuve 
nous  en  est  fournie  par  l'exemple  si  frappant  de  la  maison 
Chaix,  que  nous  avons  exposé  dans  notre  premier  article. 

En  tous  cas,  il  est  essentiel  que  l'ouvrier  soit,  dans  toute  la 
mesure  possible,  associé  au  gouvernement  de  ce  qui  l'intéresse. 
Il  doit  sentir  et  comprendre,  de  la  manière  la  plus  nette,  que 
le  succès  de  ces  combinaisons  dépend  au  fond  bien  plus  de  son 
action  propre,  de  son  intelligence,  de  son  activité,  de  son  zèle, 
de  son  esprit  de  prévoyance,  que  de  l'initiative,  de  l'autorité  et 
de  la  bienveillance  du  patron. 

Ainsi,  le  patronage,  c'est-à-dire  l'action  du  patron  dans  le 
sens  du  développement  individuel  de  l'ouvrier,  constitue  dans 
l'organisation  du  travail  un  rouage  d'une  haute  portée  à  la  fois 
économique  et  sociale.  Elle  est  économique  en  ce  sens  qu'elle 
améliore  la  main-d'œuvre,  la  rend  plus  efficace,  plus  souple,  et 
réduit  dans  une  mesure  considérable  les  chances  de  conflit  et  de 
crise.  Elle  est  sociale,  parce  que  le  patronage  ainsi  compris  tend 
essentiellement  à  rapprocher  les  classes,  à  éteindre  les  diffé- 
rends, à  améliorer  la  condition  des  familles  les  plus  exposées  à 
la  misère,  enfin  à  accentuer  beaucoup  le  progrès  intellectuel, 
moral  et  matériel,  et  par  conséquent  la  puissance  de  la  race. 
Quand  le  sens  du  patronage  n'est  plus  entendu,  on  voit  se  pro- 
duire au  contraire  ces  abus  si  graves  qui  conduisent  directement 
à  la  guerre  de  classes  :  travail  trop  prolongé ,  emploi  exagéré 
des  femmes  et  des  enfants,  surproduction  et  chùmages  fréquents, 
fraudes  dans  le  paiement  des  salaires.  De  là  résultent  pour  les 


184  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

familles  ouvrières  les  privations,  la  maladie,  la  mortalité  exces- 
sive, et  en  même  temps  l'ignorance,  Timmoralité,  la  brutalité, 
la  colère  chez  les  exploités,  des  vices  de  toute  nature  chez  les  ex- 
ploiteurs. Alors  aussi  apparaissent  les  remèdes  artificiels,  pallia- 
tifs incomplets  et  insuffisants  ,  qui  ne  sauraient  soulager  des 
maux  si  étendus,  ni  surtout  en  guérir  la  cause  première.  Ce  sont 
d'abord  les  œuvres  de  charité,  inspirées  par  un  zèle  admirable, 
mais  dont  Tinconvénient  trop  habituel  est  de  contribuer  à  faire 
durer  le  mal  dont  elles  atténuent  partiellement  les  effets.  D'au- 
tre part,  les  pouvoirs  publics,  mis  en  éveil  par  l'extension  me- 
naçante des  germes  de  désordre,  interviennent  pour  protéger  le 
faible  contre  le  fort,  qui  abuse  de  sa  position.  Leur  réglementa- 
tion stricte  et  raide,  leur  contrôle  tatillon  et  borné,  tendent  à 
lîxer  d'une  manière  uniforme  les  allures  de  l'industrie.  Bientôt 
tous  les  intéressés,  ouvriers  et  patrons,  se  trouvent  d'accord 
pour  éluder  le  plus  possible  cette  surveillance  gênante.  Le  ré- 
sultat obtenu  par  ces  moyens  artificiels  est  donc  toujours  mi- 
nime; rien  ne  vaut  le  mécanisme  naturel,  éminemment  souple 
et  simple,  du  patronage  exercé  d'une  manière  libérale. 

Mais,  dira-t-on,  vous  avez  reconnu  tout  à  l'heure  que  les  con- 
ditions actuelles  de  l'industrie  tendent  à  rendre  plus  difficiles  la 
formation  sociale  du  patronat.  Cela  est  vrai,  et  il  serait  pénible 
d'essayer  de  remonter  cette  pente,  formée  par  des  circonstances 
incoercibles.  Nous  avons  dit  que  l'exercice  du  patronage  est 
rendu  plus  difficile  actuellement  par  la  complication  des  affaires 
industrielles.  Mais  si  la  famille  ne  suffit  plus  à  préparer  sociale- 
ment le  patron,  si  en  outre  la  tAche  de  celui-ci  est  devenue  plus 
difficile,  est-ce  là  une  raison  suffisante  pour  désespérer  et  pour 
verser  aveuglément  dans  le  socialisme  d'État'^  Nullement.  Dans 
le  domaine  de  la  technique,  on  a  vaincu  des  difficultés  bien 
plus  considérables.  Gela  nous  indique  seulement  que,  s'il  est  au 
monde  une  œuvre  d'éducation  qui  s'impose,  c'est  celle  qui  con- 
siste à  répandre  parmi  les  jeunes  gens  destinés  à  devenir  pa- 
trons, la  notion  précise  des  obligations  du  patronage,  et  de  la 
forte  sanction  qui  y  est  attachée  par  la  nature  même  des  choses. 
La  jeunesse  appelée  à  faire  des  études  spéciales  devrait  recevoir 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    QUESTION    OUVRIÈRE.  185 

des  notions  sérieuses  et  étendues  de  Science  sociale,  Jjasées  sur 
l'observation  méthodique  et  directe  des  faits,  non  pas  sur  des 
théories  de  cabinet;  autrement,  un  tel  enseignement  prendrait 
aussitôt  le  caractère  philosophique,  raisonneur,  vide  et  faux, 
qui  a  frappé  celui  de  l'économie  poUtique  d'une  irrémédiable 
stérilité. 


II 


Si  le  patron  occupe  dans  l'organisation  du  travail  une  place 
prépondérante,  celle  de  l'ouvrier  n'en  est  pas  moins  considéra- 
ble, car  en  fait  rien  ne  peut  le  remplacer.  Là  même  où  les  ma- 
chines les  plus  ingénieuses,  les  plus  souples,  les  plus  dociles,  ont 
été  créées,  l'homme  est  toujours  nécessaire  pour  donner  l'im- 
pulsion première,  pour  surveiller,  alimenter  ou  suspendre  la 
force  aveugle  qui  travaille  à  sa  place.  En  somme,  si  l'appro- 
priation de  plus  en  plus  complète  des  forces  naturelles  aux  be- 
soms  de  l'industrie  a  causé  partout  des  crises  temporaires  graves 
au  détriment  delà  main-d'œuvre,  elle  a  tourné,  en  fin  de  compte, 
au  profit  de  celle-ci.  En  elTet,  le  bon  marché  de  la  production, 
conséquence  du  machinisme,  a  augmenté  la  consommation  à 
un  point  tel,  qu'il  a  fallu,  après  un  certain  temps  de  transition, 
plus  de  bras  pour  diriger  les  machines  que  la  fabrication  à  la 
main  n'en  occupait  auparavant.  Quelle  serait,  du  reste,  la  valeur 
pratique  d'une  invention  qui  supprimerait  complètement  la  main- 
d'œuvre?  En  plongeant  dans  la  plus  sombre  misère  tant  de 
millions  d'individus,  dont  les  consommations  se  réduiraient  au 
strict  minimum,  elle  se  fermerait  à  elle-même  son  principal  dé- 
bouché. Il  est  donc  assez  naturel  que  cette  hypothèse  soit  irréa- 
lisable, et  l'on  peut  aisément  croire  que  la  machine  restera  tou- 
jours pour  l'ouvrier  un  auxiliaire  propre  à  diminuer  son  effort 
en  activant  sa  production,  et  non  pas  un  remi)laçant.  Mais  il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  le  machinisme  crée  à  l'ouvrier  une 
situation  nouvelle,  dont  il  doit  savoir  tirer  parti. 

La  condition  actuelle  des  ouvriers  dans  tous  les  pays,  et  spé- 


186  LA  saBpccK  soaALE. 

cialement  en  France,  parait  être  toute  de  transition.  Chez  nous, 
jusqu'à  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  le  régime  corporatif  les  a  main- 
tenus dans  les  liens  d'une  sujétion  étroite  vis-à-vis  des  patrons 
et  de  l'autorité  publique.  Toutefois,  la  grande  industrie  n'existait 
guère  alors,  et  des  coutumes  encore  vivaces  assuraient  aux  com- 
pagnons le  bénéfice  d'un  patronage  trop  paternel,  trop  assujet- 
tissant, mais  du  moins  protecteur.  La  suppression  des  corpora- 
tions libéra  l'ouvrier,  mais  dispensa  du  même  coup  le  patron  de 
ses   obligations  traditionnelles.  La  séparation  ne  se  ht  pas  du 
jour  au  lendemain;  cependant,  la  formation  des  grands  ateliers, 
les  progrès  de  la  concurrence  et  de  la  spéculation  internationales, 
la   désorganisation  rapide  des  familles  patronales,  amenèrent 
assez  vite  la  formation  de  mœurs  nouvelles,  consacrées  du  reste, 
sans  vues  ultérieures,  comme  un  progrès  en  soi  par  les  doctrines 
a  priori  de  l'économie  politique.  Le  travail  fut  déclaré  simple 
marchandise;  l'ouvrier,  abandonné  à  lui-même  après  des  siè- 
cles de  dépendance,  dut  défendre  ses  intérêts  dans  l'isolement 
individuel  le  plus  complet,   en  présence  d'employeurs  souvent 
anonymes,  qui,  dans  bien  des  cas,  l'exploitaient  avec  une  avi- 
dité révoltante.  Les  pouvoirs  publics,  portés  au  plus  haut  degré 
de  centraUsation,  voyaient  avec  une  satisfaction  aveugle  cette 
rupture  entre  les  classes,   qui  leur  laissait  le  champ  libre  pour 
administrer  à  outrance,  rien  n'étant  plus  organisé  pour  leur  ré- 
sister. Leur  erreur  était  si  profonde  à  ce  sujet,  que  toute  tenta- 
tive faite  pour  amener  un  rapprochement  entre  maîtres  et  ou- 
vriers était  vue  avec  la  plus  grande  défaveur.  Un  patron  éminenl, 
Leclaire,  voulant  réunir  ses  ouvriers  vers  l'année  18V2  pour  leur 
expliquer  les  projets  d'organisation  sociale  qu'il  avait  formés, 
vit  la  police  intervenir  pour  empêcher  cette  réunion,  et  placer 
chez  lui  un  espion  pour  observer  ses  actes. 

Dès  ce  moment  pourtant  les  conséquences  d'un  tel  état  de 
choses  se  faisaient  sentir  avec  violence.  Les  masses  ouvrières, 
échappant  à  l'action  de  leurs  chefs  naturels,  incapables  d'ailleurs 
de  s'organiser  elles-mêmes,  se  plai^-aient  sous  la  direction  des 
agités  et  des  politiciens.  Contre  la  surveillance  tracassière  de  l'É- 
tat, elles  soutinrent  des  révolutions  qui  tournèrent  à  peu  près 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS   DE   LA    QUESTION   OUVRIÈRE.  187 

exclusivement  au  ])i'orit  des  avocats  et  des  journalistes  :  aux  pro- 
cédés des  employeurs,  elles  répondirent  par  des  coalitions  et 
des  grèves  inintelligentes,  par  la  mauvaise  volonté  et  le  défaut 
de  conscience  dans  le  travail,  par  l'indiscipline  et  l'instabilité 
capricieuse.  Entassées  dans  les  villes,  elles  furent  cruellement 
atteintes  par  la  misère,  la  maladie,  le  chômage,  sans  garantie 
ni  recours,  sinon  à  une  charité  forcément  parcimonieuse  et  dé- 
gradante. On  ne  peut  guère  s'étonner,  après  cela,  des  méfiances, 
des  rancunes,  de  Tignorance,  de  l'immoralité,  qui  se  rencontrent 
trop  souvent  parmi  les  familles  ouvrières.  Si  quelque  chose  doit 
surprendre,  c'est  que  la  crise  n'ait  pas  pris  des  proportions  plus 
grandes  et  produit  des  effets  plus  fâcheux  encore.  Nous  avons 
du  reste  à  constater  que  la  France  est  un  des  pays  où  la  pratique 
du  patronage  a  subsisté  dans  une  mesure  appréciable,  et  c'est 
probablement  à  ce  fait  que  nous  devons  d'avoir  moins  souffert. 
Mais  s'il  est  demeuré  en  France  assez  de  patrons  éclairés  pour  que 
leur  action  atténue  dans  une  mesure  notable  les  difficultés  de  la 
crise  sociale,  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  la  situation  d'un 
très  grand  nombre  de  familles  ouvrières  est  insuffisante  et  précaire. 

Ce  que  les  ouvriers  n'obtiennent  pas  du  patronage,  il  serait 
fort  à  désirer  qu'ils  arrivent  à  se  le  procurer  par  l'union  de  leurs 
propres  forces.  Ce  que  l'on  ne  peut  faire  à  soi  seul  se  réalise 
souvent  par  l'association.  Quelles  sont  les  possibilités  ofi'ertes  aux 
ouvriers  par  ce  procédé? 

Les  associations  ouvrières  répondent  à  deux  besoins  bien  dis- 
tincts. Le  premier  est  le  besoin  d'assistance.  Les  mauvaises 
chances  de  la  vie  ouvrière  sont  si  nombreuses,  qu'il  est  fort  dif- 
ficile à  une  famille  de  s'en  garantir  par  ses  moyens  propres. 
Afin  d'y  pourvoir,  au  moins  en  partie,  on  a  imaginé  la  combi- 
naison simple  de  la  société  de  secours  mutuels  contre  la  maladie; 
en  échange  d'une  cotisation,  elle  fournit  en  cas  d'invalidité  tem- 
poraire une  prestation  généralement  faible,  tout  juste  de  quoi 
ne  pas  mourir  de  faim,  mais  qui  du  moins  permet  de  ne  pas 
recourir  à  l'aumône,  pourvu  toutefois  que  la  maladie  ne  dure 
pas  trop  longtemps.  Tant  que  l'ouvrier  reçoit  un  salaire  et  paye 
sa  modique  cotisation,  il  garde  son  droit  aux  secours  de  la  so- 


188  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ciété.  Si  le  chômage  le  met  «  à  pied  »,  et  épuise  ses  faibles  res- 
sources, il  ne  peut  plus  rien  verser  et  son  droit  tombe.  La  mala- 
die le  prend  entièrement  au  dépourvu,  si  elle  arrive  en  un  tel 
moment.  Les  sociétés  ne  sauraient  faire  autrement,  cela  va  de 
soi,  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  le  malheureux  placé 
dans  cette  situation  perd  totalement  le  bénéfice  de  ses  verse- 
ments antérieurs. 

Pour  obvier  à  ce  mal,  on  a  conseillé  aux  ouvriers  d'organiser 
sur  un  plan  analogue  des  caisses  de  chômage,  destinées  à  rendre 
moins  pénibles  pour  eux  les  périodes  d'inactivité.  Des  essais  ont 
été  tentés  et  des  résultats  merveilleux  ont  été  obtenus  dans  ce 
sens  chez  les  Anglo-Saxons.  Mais  ce  sont  là  des  créations  encore 
prodigieusement  difficiles  à  réaliser  chez  nous,  au  moins  pour  la 
plupart  des  professions.  L'éducation  des  ouvriers  dans  leur  self- 
government  y  est  trop  peu  avancée  et  les  salaires  y  sont  souvent 
trop  médiocres.  En  Suisse,  les  caisses  de  ce  genre,  récemment 
créées,  n'ont  pu  végéter  que  grâce  à  des  subventions  officielles 
et  à  des  restrictions  très  étroites.  Pour  arriver  à  un  résultat  dans 
cette  direction,  il  faudrait  réunir  bien  des  conditions  que  nous 
ne  pouvons  étudier  ici,  et  qui  sont  du  reste  à  peu  près  impossi- 
bles à  réaliser  en  l'état  actuel  des  choses. 

On  a  fondé  en  France  des  associations  qui  ont  pour  but  d'assu- 
rer, à  ceux  de  leurs  membres  qui  atteignent  un  certain  âge,  une 
petite  pension  de  retraite.  Pour  obtenir  le  bénéfice  d'une  telle 
institution,  il  faut  naturellement  payer  pendant  de  longues  an- 
nées une  cotisation  assez  élevée.  Nous  avons  déjà  constaté  que 
c'est  là  une  condition  très  difficile,  et  même  bien  souvent  impos- 
sible à  remplir  pour  un  grand  nombre  d'ouvriers.  Certains  com- 
prennent parfaitement  l'intérêt  qui  s'attache  à  un  organisme  de 
cette  nature,  se  font  inscrire,  paient  leurs  annuités  pendant  un 
certain  délai,  puis  s'arrêtent  faute  de  moyens.  Quand  viennent 
des  temps  meilleurs,  on  voudrait  bien  recommencer,  mais  il  faut 
alors  payer  un  arriéré  dont  le  montant  ell'raie,  et  l'on  s'abstient. 

Du  reste,  il  est  une  question  générale  qui  domine  tout  le  sujet. 
Les  institutions  dont  nous  venons  de  parler  ne  sont  que  des  pro- 
cédés organisés  pour  rendre  la  prévoyance  à  la  fois  plus  facile 


ESSAIS    OK    SOLUTIONS    DF-:    h\    QUESTION    OUVRIÈRE.  189 

et  plus  efficace.  Mais  pour  en  profiter  pleinement,  il  faut  d'abord 
savoir  être  prévoyant.  Or,  combien  de  familles  ouvrières  igno- 
rent cette  qualité  essentielle  !  Souvent  des  personnes  qui  ont 
bénéficié  de  tous  les  avantages  de  l'éducation,  de  l'instruction, 
et  de  la  fortune  par  surcroit,  reprocbcnt  avec  amertume  aux 
ouvriers  de  ne  pas  savoir  économiser.  Cela  est  aisé  à  dire.  Mais 
comment  peut-on  s'étonner  de  voir  des  gens  auxquels  manquent 
les  moyens  de  formation  se  montrer  maladroits  dans  l'emploi  de 
leurs  faibles  ressources?  Avant  de  les  condamner,  il  faudrait 
s'efforcer  de  répandre  parmi  eux  les  éléments  d'éducation  morale 
et  sociale,  et  aussi  de  cliercher  à  régulariser  et  k  accroître  leurs 
ressources. 

Le  second  besoin  auquel  les  associations  ouvrières  peuvent 
pourvoir,  c'est  la  discussion  et  la  gestion  en  commun  de  leurs 
intérêts  professionnels.  Lorsque  les  ouvriers  cherchent  à  traiter 
isolément  avec  leurs  patrons  en  matière  d'engagements  de  travail 
et  de  salaires,  l'infériorité  des  premiers  est  telle  en  face  des 
moyens  d'action  dont  disposent  les  seconds,  que,  sauf  en  des  cas 
exceptionnels,  ils  sont  obligés  d'accepter  les  conditions  de  l'em- 
ployeur, fussent-elles  injustes.  Lorsqu'ils  se  groupent,  au  con- 
traire, et  se  mettent  ainsi  en  état  de  refuser  toute  espèce  de 
main-d'œuvre  au  patron  trop  exigeant ,  leur  position  devient 
meilleure,  car  ils  se  trouvent  à  même  de  traiter  sur  un  pied  d'é- 
galité, ce  qui  est  naturellement  favorable  à  leurs  intérêts.  Les 
ouvriers  peuvent  alors  agir  efficacement  pour  obtenir  une  régu- 
larisation au  moins  approximative  de  la  production,  un  salaire 
mieux  approprié  à  l'état  du  marché  des  produits  fabriqués,  un 
traitement  équitable  delà  part  du  patron  et  de  ses  représentants. 
En  d'autres  termes,  les  ouvriers  se  coalisent  pour  obliger  leui's 
maîtres  de  métier  à  remplir  les  devoirs  essentiels  du  patro- 
nage. 

Les  associations  ou  coalitions  de  ce  type  sont  connues  chez 
nous  sous  le  nom  de  syndicats  professionnels.  On  sait  comment 
ces  unions  furent  longtemps  prohibées  par  l'autorité,  qui  avait 
la  prétention  de  représenter  seule  la  population  ouvrière  en  face 
de  la  classe  patronale.  Elle  n'a  réussi,  en  fait,  qu'à  maintenir  ses 

T.   XXV.  14 


190  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

protégés  dans  un  état  d'inféiiorité  qui  a  permis  de  nombreux 
abus,  sans  pouvoir  éviter  les  conflits  fréquents  que  le  défaut 
d'organisation  rendait  plus  graves  et  durables.  La  loi  de  1884  a 
levé  cette  interdiction  et  donné  aux  ouvriers  le  droit  de  s'occu- 
per en  commun  de  leurs  besoins  corporatifs.  Mais  elle  ne  pou- 
vait leur  donner  en  môme  temps  la  capacité  nécessaire  pour 
user  avec  discernement,  persévérance  et  fermeté  de  ce  droit  nou- 
veau. Or  c'est  là  ce  qui  leur  manque  et  leur  a  toujours  manqué, 
par  l'eflet  des  circonstances  liistoriques  que  nous  rappelions  tout 
à  l'heure.  Les  conséquences  de  cette  incapacité,  que  nous  avons 
eu  l'occasion  de  constater  à  plusieurs  reprises  dans  notre  pre- 
mier article,  nuisent  à  la  classe  ouvrière  en  général  à  deux 
points  de  vue  difiPérents. 

D'abord,  l'inexpérience  des  ouvriers,  jointe  à  l'habitude  invé- 
térée de  considérer  le  gouvernement  comme  l'arbitre  suprême 
de  leur  sort,  fait  qu'ils  choisissent  rarement  leurs  chefs  parmi 
les  camarades  signalés  par  leur  seule  valeur  morale,  intellec- 
tuelle et  professionnelle.  Les  hommes  capables  de  manier  les 
masses  sont  d'ailleurs,  pour  les  mêmes  motifs,  assez  rares  parmi 
eux.  Aussi^  c'est  vers  les  politiciens  qu'ils  se  tournent  le  plus  sou- 
vent, croyant  trouver  par  eux  un  moyen  d'agir  sur  les  pouvoirs 
publics,  et  de  se  faire  donner  par  une  influence  extérieure  à  eux- 
mêmes  ce  que  les  patrons  ne  veulent  ou  ne  peuvent  leur  accor- 
der à  l'heure  actuelle.  L'action  des  politiciens  est  mauvaise,  en 
premier  lieu  parce  que  leur  intérêt  les  pousse  à  entretenir  les 
sentiments  d'animosité  et  de  haine  entre  patrons  et  ouvriers,  afin 
que  nulle  influence  ne  vienne  évincer  la  leur;  en  second  lieu, 
ils  contribuent  puissamment  à  maintenir  dans  l'esprit  de  ceux 
qui  les  écoutent  cette  idée  fausse,  que  l'État  seul  peut,  par  l'in- 
termédiaire des  politiciens,  améliorer  le  sort  des  travailleurs  au 
moyen  de  mesures  législatives  et  administratives. 

C'est  encore  la  formation  insuffisante  des  ouvriers  qui  les  sou- 
met à  l'impulsion  des  théoriciens  du  socialisme.  Ceux-ci  ont  au 
moins  le  mérite  d'agir  avec  des  vues  désintéressées.  Mais  leur 
propagande  n'en  est  pas  moins  mauvaise,  en  ce  sous  qu'ils  pré- 
tendent arriver  A  élever  en  IjIoc  la  classe  ouvrière,  à  donner  ù 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    T)K    LA    QUESTION    OUVIUÈKE.  101 

tous,  sîuis  distinction  et  par  voie  d'autorité,  la  luèiuc  somme  de 
satisfactions,  de  jouissances;  leur  but  final  est,  en  somme,  rétablis- 
sement d'un  collectivisme  plus  ou  moins  bien  déterminé.  Nous 
n'avons  pas  à  discuter  ici  ces  doctrines,  qui  sont  basées  sur  une 
conception  purement  a  priori^  théorique,  de  l'idée  d'égalité  et 
de  justice,  et  de  la  meilleure  organisation  sociale.  Bornons-nous 
à  rappeler  seulement  que  le  collectivisme,  qu'il  soit  restreint  à 
la  famille  ou  étendu  à  l'État,  comporte  un  despotisme  si  complet, 
et  une  apathie  individuelle  si  absolue,  qu'il  paralyse  tout  pro- 
grès. C'est  par  excellence  un  régime  de  barbarie,  et  s'il  peut  à  la 
rigueur  donner  à  la  vie  matérielle  une  sécurité  relative,  c'est  en 
ravalant  les  individus  à  une  condition  fort  voisine  de  celle  de 
l'esclave.  Qui  donc  oserait  soutenir  que  les  destinées  de  l'huma- 
nité sont  orientées  dans  un  pareil  sens?  Elle  doit  tendre  au  con- 
traire au  développement  aussi  complet  que  possible  de  toutes  les 
facultés  personnelles  de  chacun,  d'abord  par  l'éducation,  ensuite 
par  l'instruction  théorique  et  pratique.  C'est  ainsi  que  se  for- 
ment les  élites,  dont  l'élan  entraîne  la  masse  et  aboutit  au  pro- 
grès de  la  société  tout  entière.  N'est-il  pas  évident,  d'ailleurs, 
que  la  prétention  de  faire  marcher  du  même  pas  est  de  mainte- 
nir au  même  niveau  la  classe  ouvrière  dans  son  ensemble  est  au 
premier  chef  déraisonnable  et  antinaturelle?  La  nature  n'a 
point  fait  les  hommes  sur  le  même  modèle.  Les  uns  sont  vi- 
goureux, les  autres  débiles;  ceux-ci  jouissent  d'une  vive  intel- 
ligence, d'une  habileté  grande,  ceux-là  ont  l'esprit  lent  et  la 
main  lourde;  certains  sont  ardents  au  travail,  d'autres  restent 
mous  ou  paresseux;  enfin  il  en  est  que  le  vice  domine,  tandis  que 
beaucoup  de  leurs  semblables  savent  l'éviter.  Imposer  à  tous  un 
régime  analogue,  ce  serait  abaisser  les  meilleurs  au  niveau  des 
pires,  décréter  le  régime  obligatoire  de  la  médiocrité.  Ce  serait 
aussi  organiser  la  domination  bureaucratique  et  le  règne  du 
favoritisme,  car  l'inégalité  reparaîtrait  aussitôt  sous  cette  forme 
avilissante  et  injuste.  L'ouvrier  est  intéressé  plus  que  n'importe 
qui,  à  ce  que  les  choses  ne  soient  point  ainsi  réglées,  car  elles 
auraient  pour  ellet  de  le  claquemurer  dans  sa  situation  infé- 
rieure, d'en  faire  le  serf  d'un  état-major  de  fonctionnaires   de 


192  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

hasard,  de  lui  fermer  toute  voie  d'avancement,  de  lui  faire  per- 
dre toute  espérance  en  im  avenir  meilleur. 

Telles  sont  les  deux  tendances  que  les  syndicats  devraient 
exclure  de  leur  programme,  pour  se  consacrer  d'une  manière 
plus  sérieuse  à  la  sauvegarde  de  leurs  intérêts  corporatifs.  Ces 
intérêts  sont  de  deux  sortes  :  ceux  qui  se  rapportent  à  l'orga- 
nisation du  travail,  et  ceux  qui  touchent  à  la  sécurité  et  au 
bien-être  des  familles  ouvrières.  Pour  exercer  une  forte  influence 
sur  l'organisation  du  travail,  il  faut  que  les  syndicats  groupent 
des  membres  nombreux  et  disciplinés,  que  leurs  chefs  soient 
fermes,  mais  modérés  dans  leurs  prétentions.  Le  meilleur 
moyen  d'assurer  leur  recrutement,  ce  n'est  ni  la  violence,  ni 
l'embauchage  par  des  moyens  d'intimidation.  On  n'arrive  ja- 
mais par  là  à  des  résultats  durables,  mais  seulement  à  une  do- 
mination éphémère,  parce  qu'elle  est  détestée  par  ceux-là  mêmes 
que  Ton  prétend  servir.  Pour  attirer  des  adhérents,  il  faut  leur 
offrir,  en  échange  de  leurs  cotisations,  des  avantages  immédiats 
et  certains.  Or  ces  avantages,  c'est  dans  le  mutualisme  que  les 
syndicats  les  trouveront  le  plus  sûrement.  Jusqu'à  présent,  ils 
n'ont  guère  songé  qu'à  constituer  des  caisses  de  grève.  Mais  la 
grève  doit  rester  un  événement  extraordinaire,  une  arme  qui  ne 
s'emploie  qu'à  la  dernière  extrémité.  Tout  ouvrier  sensé  la  re- 
doute et  l'envisage  toujours  comme  lointaine,  improbable.  Aussi, 
tant  qu'on  ne  lui  parle  que  de  cela,  il  est  porté  à  s'éloigner 
d'une  association  dont  le  but  purement  combatif  l'inquiète, 
sans  répondre  la  plupart  du  temps  à  une  nécessité  proche.  Si  au 
contraire  on  lui  offre  avant  tout  des  moyens  sérieux  de  place- 
ment, de  secours,  de  retraite,  ses  sentiments  ne  seront  plus  les 
mêmes,  il  viendra  en  tous  temps;  et  à  l'iieure  du  besoin  cons- 
taté, évident,  il  ne  reculera  pas  devant  une  contestation  devenue 
nécessaire.  Les  chefs  des  syndicats  ont  dans  ce  sens  un  beau 
rôle  à  jouer;  ils  peuvent  rendre  à  leurs  camarades  un  service 
immense  en  les  dirigeant -dans  cette  voie  pratique.  Mais  il  leur 
faudrait,  pour  abandonner  leurs  idées  théoriques  ou  leurs  vues 
d'aml)ilion  politique,  une  intelligence  clairvoyante,  un  sens 
moral  élevé,  et  un  grand  dévouement  pour  la  cause  qu'ils  pré- 


ESSAIS    DE    SOLUTIONS    DE    LA    OL'ESTIO.N    OUVRIERE.  103 

tendcQt  servir.  Auront-ils  cette  clairvoyance  et  cet  esprit  de  sa- 
crifice, sauront-ils  se  faire  les  guides  désintéressés  et  les  éduca- 
teurs de  leur  classe?  Voilà  pour  les  syndicats  la  grande,  la 
suprême  question.  Ils  manquent  d'hommes  pour  les  bien 
conduire,  parce  que  les  hommes  qui  les  composent  ne  savent 
pas  suffisamment  se  conduire  eux-mêmes. 

Il  est  bon  de  faire  remarquer  ici  que  les  patrons  ont  pratique- 
ment autant  d'intérêt  que  les  ouvriers  à  ce  que  les  syndicats 
soient  organisés  sur  une  base  sérieuse  et  dirigés  par  des  hommes 
éclairés  et  sensés.  En  effet,  l'état  actuel  de  l'industrie  rend  de 
plus  en  plus  inévitables  les  organisations  ouvrières.  Lorsque 
celles-ci  sont  à  la  discrétion  des  politiciens  et  des  agités,  les  re- 
lations sont  difficiles  avec  elles,  les  accords  sans  sécurité,  les 
exigences  sans  mesure  ni  raison.  Avec  des  syndicats  sagement 
menés,  au  contraire,  il  est  infiniment  plus  aisé  de  s'entendre  sur 
des  bases  équitables  et  de  conclure  des  arrangements  sûrs  et 
durables.  Tous  les  patrons  honnêtes,  désireux  de  travailler  en 
accord  loyal  avec  leur  personnel,  doivent  donc  désirer  l'amé- 
lioration et  l'élargissement  des  unions,  et  non  pas  les  craindre. 

Mais  pour  que  les  syndicats  deviennent  des  unions  ouvrières 
sérieuses,  capables  d'administrer  utilement  les  intérêts  com- 
muns des  travailleurs  manuels,  il  faut  faire  d'abord  l'éducation 
de  ceux-ci,  actuellement  si  insuffisante.  Il  faut  accoutumer 
l'ouvrier  à  développer  le  plus  possible  son  initiative  person- 
nelle, à  rechercher  les  occasions  de  s'instruire,  de  se  perfec- 
tionner dans  sa  profession  et  en  même  temps  de  varier  ses 
aptitudes,  car  à  notre  époque  la  spécialité  trop  absolue  est  un 
obstacle  et  une  cause  de  chômage  et  même  de  crise.  C'est  ainsi 
qu'il  arrivera  le  plus  sûrement  à  vaincre  les  difficultés  de  notre 
vie  contemporaine,  et  à  profiter  des  remarquables  occasions  de 
succès  qu'elle  offre  aussi.  D'où  viendra  cette  éducation  si  néces- 
saire? On  ne  peut  évidemment  l'attendre  que  des  classes  de 
la  nation  qui  ont,  par  Telfet  des  circonstances,  l'avantage  des 
ressources  acquises,  du  loisir,  de  l'instruction.  Les  patrons  de- 
vraient être  au  premier  rang  de  ces  éducateurs,  d'abord  parce 
qu'ils  sont  placés  le  [)lus  près  de  ceux  qu'il  s'agit  de  développer. 


194  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ensuite  parce  qu'ils  retireront  de  ce  progrès  le  profit  le  plus 
immédiat.  Un  exemple  pratique  pris  entre  mille  montrera  mieux 
que  tous  les  raisonnements  ce  qu'un  patron  éclairé  peut  faire 
pour  l'éducation  sociale  et  pour  l'avancement  d'un  ouvrier.  Le 
fait  nous  a  été  conté  en  détail  par  un  industriel  parisien.  Un  de 
ses  confrères  lui  dit  un  jour,  il  y  a  quelque  trente-cinq  ans  : 
«  Vous  me  rendriez  service  en  prenant  chez  vous  un  de  mes  ou- 
vriers, que  je  ne  puis  renvoyer,  et  dont  cependant  je  voudrais 
me  défaire.  Sa  femme  est  servante  chez  moi^  et  comme  la  maison 
est  contiguë  aux  ateliers,  il  se  dérange  souvent  pour  venir  lui 
parler.  Si  je  le  mets  à  la  porte,  la  femme  s'en  ira  aussi,  et 
comme  je  suis  fort  content  d'elle,  cela  me  serait  désagréable. 
En  le  plaçant  ailleurs,  je  garde  ma  servante  et  tout  s'arrange. 
—  Vous  ne  me  faites  pas  là  un  joli  cadeau,  répondit  l'ami,  croyant 
qu'il  s'agissait  d'un  paresseux,  mais  pour  vous  obliger,  je  le 
prendrai  quand  même.  »  Il  le  fit  en  effet  entrer  dans  ses  ateliers, 
sut  découvrir  chez  lui  des  aptitudes  que  l'autre  patron  n'avait 
pas  aperçues,  lui  donna  des  emplois  de  plus  en  plus  impor- 
tants qui  l'intéressaient  et  l'excitaient  à  l'effort,  si  bien  que  de 
l'emploi  de  simple  garde-magasin,  cet  homme  s'éleva  peu  à 
peu  à  la  situation  de  premier  employé.  Une  quinzaine  d'années 
plus  tard,  il  s'établit  avec  l'appui  moral  de  son  patron,  qu'il 
avait  servi  si  brillamment,  et  après  une  carrière  laborieuse, 
il  se  retira  avec  une  jolie  fortune,  dont  il  jouit  actuellement 
dans  sa  ville  natale.  Tel  est  le  rôle  essentiel  du  patron,  savoir 
distinguer  les  hommes  capables,  et  les  mettre  à  leur  vraie  place 
pour  son  plus  grand  profit  autant  que  pour  le  leur  propre. 

Les  chefs  actuels  des  syndicats  sont  souvent  hostiles  à  l'action 
patronale.  Lorsque  les  patrons  font  quelque  chose  pour  leurs 
ouvriers,  disent-ils,  ceux-ci  se  désintéressent  de  ce  qui  se  passe 
dans  les  autres  ateliers,  ils  profitent  en  égoïstes  des  avantages  qui 
leur  sont  attribués,  restent  éloignés  des  syndicats  et  laissent  leurs 
camirades  se  tirer  d'affaire  comme  ils  peuvent.  Si  les  choses 
étaient  vraiment  ainsi,  il  faudrait  donc  en  arriver  à  dire  qu'il  est 
préférable  pour  les  ouvriers  de  n'avoir  que  des  employeurs  durs 
ou   indifférents,  et   que    tout  bon  patron    doit  être  considéré 


ESSAIS    I)K    SOLUTIONS    I)K    LA    yUKSTION    01  VRIKHE.  iî)5 

comme  un  ennemi  de  la  classe  ouvrière  clans  son  ensemble.  Ce 
serait  là  une  conclusion  si  absurde,  que  personne  n'oserait  la 
soutenir.  La  vérité  réside  en  ceci  que  les  syndicats  n'étant  î^uère 
c\  l'heure  actuelle  que  des  organes  de  lulte,  les  ouvriers  qui  n'ont 
aucun  motif  d'antagonisme  à  faire  valoir  sont  peu  portés  à  s'en 
rapprocher;  que  les  idées  de  violence  les  plus  corupromettantes, 
ou  les  théories  les  plus  aventurées  sont  trop  préconisées  par  les 
syndiqués  les  plus  en  vue.  Les  syndicats  devraient  être,  au  con- 
traire, en  complet  accord  avec  les  patrons  dignes  de  ce  nom,  pour 
travailler  ensemble  à  l'amélioration  de  la  condition  générale  de 
la  classe  ouvrière.  Malheureusement,  les  hommes  qui  conduisent 
les  associations  syndicales  considèrent  rarement  les  choses  de 
cette  façon.  Ils  craignent  pour  leur  autorité,  pour  leurs  plans 
ambitieux  ou  chimériques^  et  ils  ne  voient  la  possibilité  de  réali- 
ser les  uns  et  de  conserver  l'autre  que  dans  l'antagonisme  des 
classes.  C'est  là  une  politique  étroite,  contraire  aux  intérêts  vrais 
de  la  classe  ouvrière  ,  mais  elle  est  humaine.  Il  serait  donc  puéril 
de  s'en  étonner.  Mieux  vaut  essayer  de  répandre  parmi  tous  ceux 
qui  coopèrent  à  l'œuvre  du  travail  la  notion  exacte  de  leurs  in- 
térêts, mieux  vaut  surtout  agir  avec  activité  et  persévérance  pour 
instruire  et  former  les  faibles,  pour  leur  inculquer,  par  l'exemple 
et  par  l'enseignement,  des  idées  capables  de  les  pousser  en  avant, 
et  cela  par  l'eftét  d'une  amélioration  individuelle,  d'un  progrès 
naturel  dont  la  lenteur  même  est  un  gage  de  solidité.  La  jeu- 
nesse instruite  peut  faire  beaucoup  dans  ce  sens,  en  se  rapprochant 
résolument  de  ceux  auxquels  la  vie  n'a  pas  ménagé  les  mêmes 
chances  de  succès.  Qu'elle  imite  les  étudiants  anglais  et  améri- 
cains, en  consacrant  à  la  formation  intellectuelle  et  morale  de  la 
jeunesse  ouvrière  une  partie  de  ses  loisirs  ;  elle  sèmera  pour  l'a- 
venir de  précieux  germes  d'apaisement,  de  progrès  social  et 
économique.  C'est  là  le  vrai  «  devoir  présent  ».  Il  est  fait  d'autre 
chose  que  de  prédications  vagues  :  il  doit  reposer  sur  des  œuvres 
effectives^  fortement  établies  et  continuées  avec  persévérance  dans 
tous  nos  centres  industriels. 

En  résumé,  ce  qu'on  appelle  conmiunément  la  question  ou- 
vrière est  avant  tout  une  question  d'organisation  du  travail.  Kt  la 


196  LA    SCIENCE  SOCIALE. 

meilleure  organisation  du  travail  est  celle  qui  s'appuie  à  la  fois 
sur  une  forte  éducation  sociale,  sur  une  instruction  technique 
solide  et  sur  un  bon  régime  du  patronage.  En  tous  cas,  les  diffi- 
cultés de  cet  ordre  ne  peuvent  être  résolues  par  un  moyen  unique 
et  artificiel,  s'appliquant  à  la  classe  ouvrière  tout  entière,  mais 
plutôt  par  des  procédés  multiples  et  naturels,  s'adressant  à  l'in- 
dividu ou  à  la  famille.  Ces  conclusions  ressortent  avec  la  dernière 
évidence  des  monographies  ouvrières  que  nous  avons  eu  l'occa- 
sion de  faire.  En  nous  mettant  eu  contact  direct  avec  un  certain 
nombre  d'ouvriers,  elles  nous  ont  prouvé  aussi  que  Ton  peut 
trouver  parmi  eux,  en  s'en  donnant  la  peine,  un  bon  nombre 
auxquels  il  serait  relativement  aisé  d'inspirer  des  idées  précises 
dans  le  sens  que  nous  venons  d'indiquer,  et  qui,  convenablement 
soutenus,  pourraient  ensuite  les  répandre  avec  fruit  parmi  leurs 
camarades.  Voilà  donc  les  moyens  pratiques  de  donner  à  la  ques- 
tion ou^Tière,  avec  le  temps,  une  solution  suflîsamment  étendue 
et  sérieusement  satisfaisante  ;  les  voilà  tels  que  l'observation  des 
faits  actuels  peut  les  révéler  à  tout  homme  attentif  et  sans  parti 
pris.  Us  se  résument  en  un  seul  mot  :  Éducation. 

Léon    POINSARD. 


Le    Directeur-Gcrant  :  Edmond  Demollns. 


TYPOGRAPHIE   FIRSIINDIDOT   F.T  C"".    —    PARIS. 


QUESTIONS    DU  JOUR 


ÉCONOMIES  NÉCESSAIRES 


I 


Les  contribuables  français  paient  chaque  année  aux  divers 
budgets  de  l'État,  des  départements  et  des  communes,  une  somme 
ronde  qui  monte  à  quatre  milliards  six  cents  millions,  soit,  en 
moyenne,  pour  une  famille  de  quatre  personnes,  la  bagatelle  de 
de  quatre  cent  quatre-vingts  francs. 

L'État  prend  à  lui  seul  sur  cette  somme  3  milliards  450  mil- 
lions, soit  pour  la  même  famille  360  francs  par  an.  Sans  doute, 
ce  chili're  moyen  ne  dit  pas  la  réalité  mathématique  des  choses. 
Bien  des  familles  paient  annuellement  plus  de  480  francs  de 
taxes  ;  un  bon  nombre  paient  moins  de  360  francs.  Mais  comme, 
en  fin  de  compte,  l'impôt  se  proportionne  plus  ou  moins  exacte- 
ment à  la  dépense  de  l'année,  on  peut  dire  sans  erreur  que  cha- 
que famille  française  est  chargée  d'un  lourd  tribut,  qui  va  pe- 
sant toujours  davantage,  car,  loin  de  se  réduire,  nos  dépenses 
[)ubliques  augmentent  avec  une  désespérante  régularité.  Tout  le 
monde  en  convient,  tout  le  monde  s'en  plaint,  même  les  par- 
lementaires, qui  pourtant  travaillent  sans  cesse  à  nous  accabler 
davantage.  Cette  croissance  continue  du  budget  est-elle  donc  un 
phénomène  normal,  naturel,  général,  amené  fatalement  par  les 
circonstances  des  temps  nouveaux?  Point  du  tout.  Elle  résulte 
nécessairement,  cela  va  sîins  dire,  d'un  certain  ensemljle  de  con- 

T.    XXV.  15 


198  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

ditions  sociales  existantes.  Mais  on  peut,  sans  se  mettre,  tant  s'en 
faut,  en  opposition  avec  aucune  loi  sociale,  modifier  ces  condi- 
tions de  manière  à  retourner  la  marche  du  hudeet  et  à  le  ré- 
duire  au  lieu  de  l'augmenter.  C'est  ainsi  qu'en  Angleterre  le 
budget  de  l'État,  beaucoup  moins  lourd  que  le  nôtre,  dans  le 
sens  que  je  dirai  tout  à  l'heure,  est  aussi  bien  moins  progressif. 
Il  varie  sans  doute  avec  les  besoins,  mais,  aussitôt  qu'on  le  peut, 
on  le  ramène  en  arrière.  La  comparaison  est  du  reste  assez  ins- 
tructive pour  qu'on  la  fasse  d'une  manière  complète,  et  elle  est 
d'autant  plus  facile  à  faire  que  la  population  du  Royaume-Uni  est 
aujourd'hui  égale  à  celle  de  la  France.  Voici  donc  le  tableau  des 
dépenses  françaises  et  des  dépenses  anglaises  pour  les  dix  der- 
nières années  : 

FRANCE.  GRANDE-BRETAGNE. 

(En  millions  de  francs.) 

1887 3.260  2.230 

1888 3.220  2.175 

1889 3.247  2.200 

1890 3.287  2.150 

1891 3.258  2.200 

1892 3.380  2.250 

1893 3.450  2.250 

1894 3.480  2.275 

1895 3.435  2.350 

1896 3.425  2.425  (1) 

Le  budget  français  des  dépenses  pour  1897  dépassait  en  projet 
3.380  millions,  et  il  a  dû  atteindre  en  réalité  3.430  millions  au 
moins.  Celui  de  1898  est  projeté  à  3./+08  millions  et  il  atteindra 
en  fin  d'exercice  3.440  millions.  Ajoutons,  pour  compléter  la  com- 
paraison, que,  si  nos  départements  et  nos  communes  dépensent 
environ  1.200  millions^  les  conseils  locaux  britanniques  disposent 
d'environ  2.200  millions.  De  sorte  qu'en  résumé  l'Anglais  paie 
à  peu  près  la  même  somme  de  taxes  que  le  Français;  mais,  d'a- 
bord il  en  souffre  moins  parce  qu'il  est  moyennement  plus  riche; 
ensuite,  la  répartition  des  frais  est  plus  équitable,  parce  que  les 

(1)  Les  années  1895  ot  189G  ont  été  surcliargéos,  en  Angleterre,  par  des  expéditions 
coloniales  et  des  constructions  navales,  laits  extraordinaires,  c'est-à-dire  temporaires. 


ÉCONOMIES    NÉCESSAIRES.  19î) 

dépenses  se  font  surtout  là  où  elles  sont  vraiment  prolilahles, 
avec  bien  moins  de  faux  frais  et  de  coulages,  et  au  moyen  de  res- 
sources fournies  par  les  intéressés  directs.  Cliez  nous,  tout  se  fait 
de  loin  et  largement;  là-bas,  les  choses  sont  administrées  sur 
place  et  de  façon  serrée.  Si  sur  un  point  déterminé  il  se  produit 
temporairement  une  fuite,  ceux-là  seuls  en  souffrent  qui  habitent 
le  cercle  restreint  de  la  paroisse  ou  du  comté,  et  il  leur  est  facile 
de  s'en  apercevoir  et  d'y  remédier.  En  France,  les  fuites  sont  par- 
tout, et  la  responsabilité  nulle  part.  Aussi  personne  ne  se  préoc- 
cupe sérieusement  de  boucher  les  trous  qui  laissent  filtrer  de 
toutes  parts  notre  pauvre  argent. 

D'ailleurs,  pourquoi  nos  fonctionnaires  prendraient-ils  la  peine 
d'économiser?  Nous  payons  trop,  c'est  vrai,  et  nous  en  murmu- 
rons volontiers,  mais  l'argent  n'en  vient  pas  moins,  à  jour  fixe, 
pour  boucher  les  brèches  énormes  de  la  caisse  commune.  Puis- 
que nous  sommes  de  si  facile  composition,  à  quoi  bon  se  gêner? 

La  nation  fram^aise  rappelle  trait  pour  trait  ces  grands  seigneurs 
d'autrefois,  colossalement  riches,  mais  parfaitement  incapables 
de  gérer  leur  fortune.  Ils  la  confiaient  à  un  intendant  qui  se 
chargeait  de  pourvoir  à  toutes  les  prodigalités  du  maître,  et  dont 
les  exactions,  les  gaspillages  et  les  fautes  étaient  couverts  par  la 
sotte  indifférence  de  son  commettant.  Payons  donc,  jusqu'au  jour 
où,  endettés  à  fond,  appauvris  par  la  concurrence,  éprouvés  par 
quelque  grande  crise  politique,  nous  en  serons  réduits  à  tout 
laisser  en  souffrance  et  peut-être  même  à  faire  faillite  une  fois  de 
plus.  N'oublions  pas,  en  effet,  que  nous  devons  actuellement  plus 
de  trente  et  un  milliards  de  francs^  dont  les  arrérages  annuels 
absorbent  plus  de  1.-250  millions  de  francs  il).  Quelle  charge,  et 
quel  péril  !  Supposons  qu'une  catastrophe  nous  oblige  à  contracter 
encore  de  grands  emprunts  :  où  trouverions-nous  l'argent,  à  quel 
prix,  et  comment  ferions-nous  pour  créer  de  nouvelles  ressources? 
Quels  impôts  pourrions-nous  aggraver  ou  inventer  pour  porter 
notre  budget  à  quatre  milliards  et  au  delà?  Terribles  questions 

(1)  La  delte  anglaise  ne  dépasse  guère  IG  milliards;  elle  élait  de  17  milliards  en 
18%,  mais  un  amortissement  régulier  l'a  réduite  de  près  d'un  milliard  en  quelques 
années.  Le  service  annuel  des  intérêts  coûte  environ  650  millions  par  an. 


200  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qu'il  est  bon  de  se  poser  à  la  veille  des  élections  générales.  Nous 
vivons  au  bord  d'un  gouffre  financier  aussi  profond  qu'il  le  fut 
aux  plus  mauvais  jours  de  notre  histoire;  un  choc  toujours  me- 
naçant peut  nous  y  précipiter.  Nous  sommes  à  l'entière  merci  des 
événements.  Tous  les  hommes  sérieux  et  prévoyants  ont  le  devoir 
étroit  de  se  rendre  bien  compte  de  cette  situation  terrible,  et  de 
faire  les  plus  grands  efforts  pour  obliger  les  Chambres  à  prati- 
quer une  politique  d'économies  à  la  fois  radicale  et  persévérante. 

Économiser,  soit.  Mais  sur  quoi?  A  cette  question  la  réponse 
semble  facile.  Comment  ne  serait-il  pas  aisé  d'économiser  sur 
un  budget  de  3.i00  millions?  Une  pareille  somme  doit  supporter 
aisément  une  réduction  de  10  ou  15  %\  soit  350  à  500  millions. 
Hélas!  il  n'en  est  rien,  pour  les  motifs  que  voici. 

En  jetant  un  coup  d'oeil  sur  l'état  récapitulatif  du  budget  des 
dépenses  pour  1897,  on  voit  qu'il  se  répartit  de  la  manière 
suivante  : 

1°  Bette  publique  :  1.250  millions.  Ce  gros  chiffre  n'admet 
aucune  réduction.  Il  faut  payer  ces  millions  jusqu'au  dernier 
centime,  tant  que  nous  n'aurons  pas  amorti,  c'est-à-dire  rem- 
boursé nos  dettes,  et  nous  n'en  prenons  guère  le  chemin  ;  si 
nous  rendons  d'une  main,  nous  empruntons  de  l'autre.  En  six 
ans,  de  1890  à  1897,  nous  avons  ainsi  augmenté  notre  passif 
de  plus  de  six  cents  millions.  Et  personne  ne  parait  se  soucier 
de  cela.  Ces  chiffres  sont  si  énormes,  qu'ils  dépassent  en  quel- 
que sorte  notre  entendement;  ils  ne  nous  frappent  plus  parce 
que  nous  n'en  concevons  pas  la  portée  réelle.  C'est  comme  une 
fantasmagorie  qui  nous  éblouit  un  moment,  et  passe  sans  laisser 
de  traces. 

2°  Pouvoirs  publics  ;  13  millions.  Il  serait  aisé  d'économiser 
sur  cette  somme  quelques  millions.  Nos  parlementaires  sont 
moitié  trop  nombreux,  et  trop  payés.  Avec  9.125  francs  par  an, 
la  députation  devient  une  sorte  de  fonction  })roductive  qui  tente 
même  les  gens  sans  ressources  personnelles.  L'indemnité  par- 
lementaire ne  doit  pas  constituer  un  traitement  et  n'est  logique- 
ment due  que  pendant  les  sessions  ;  elle  ne  doit  pas  surtout 
couvrir  les  frais  d'élection. 


ÉOONOMTES    NKCESSAIRES.  201 

3°  Service  des  mlnislères  (la  guerre  et  la  marine  exceptés)  : 
ministère  des  finances,  19  millions;  de  la  justice,  35  millions; 
des  cultes,  V3  millions;  de  l'intérieur,  75  millions;  de  l'ins- 
truction publique,  21*2  millions;  du  commerce  et  des  postes.  29 
millions;  de  l'agriculture,  29  millions;  des  colonies,  8V  millions; 
enfin  des  travaux  publics,  215  millions.  Le  total  est  ici  de 
7'i.l  millions.  La  plus  grande  partie  de  cette  somme  sert  à  ré- 
munérer environ  750.000  fonctionnaires  de  tout  ordre  et  de 
tout  rang,  depuis  l'ambassadeur  à  250.000  francs  jusqu'au  can- 
tonnier à  600  francs.  Sur  cette  partie  du  budget,  en  procédant 
avec  toutes  les  précautions  nécessaires,  on  arriverait  à  écono- 
miser 300  à  350  millions.  Nous  le  démontrerons  quelque  jour; 
pour  cette  fois,  nous  passons. 

'*°  Frais  de  régie  et  de  perception  des  impôts  et  revenus  : 
374  millions.  C'est  ce  qu'il  nous  en  coûte  pour  recouvrer  en- 
viron 3  milliards;  cela  représente  plus  de  12  %,  chiffre  moyen. 
Certaines  exploitations  reviennent  à  un  prix  fabuleux  :  ainsi 
les  forêts,  qui  rapportent  tout  compris  28  millions,  coûtent 
13.750.000  francs,  soit  50   %  de  frais! 

5°  Nous  arrivons  enfin  à  un  chapitre  qui  retiendra  désormais 
toute  notre  attention,  celui  de  la  guerre  et  de  la  marine. 


II 


Le  ministère  de  la  guerre  absorbe  à  lui  seul  622  millions  (1); 
le  ministère  de  la  marine  réclame  258  millions,  soit  au  total 
880  millions.  Est-il  possible  de  réaliser  des  économies  sur  ce 
gros  morceau  de  budget?  La  question,  en  soi,  est  délicate;  il 
faut  cependant  l'aborder  avec  résolution,  i^t  l'examiner  sous 
tous  ses  aspects,  car  il  devient  de  jour  en  jour  plus  urgent  de 
lui  donner  une  solution. 

Ecartons  d'abord,  pour  simplifier,  ce  qui  concerne  la  marine. 

(1)  Prévisions  pour  1897,  et  non  compris  les  dépenses  des  troupes  coloniales,  soit 
58  millions.  Ces  chiffres  ont  été  majorés  en  cours  d'exercice  par  le  vote  de  crédits 
supplémentaires,  et  on  peut  s'attendre  à  en  voir  le  total  réel  approcher  de  720  millions, 
plus  270  à  280  pour  la  marine,  en  tout  un  milliard! 


"^02  LA    SCIENCE    SOCIALE.  i 

Ce  département  dépense  beaucoup  sans  doute;  pourtant  il  est 
infiniment  moins  exigeant  que  la  guerre.  Cela  ne  veut  pas  dire 
qu'il  soit  plus  économe  ;  ses  extraordinaires  gaspillages  ont  été 
mis  en  lumière  à  diverses  reprises.  On  a  montré  en  détail  com- 
ment les  arsenaux  construisent  ou  s'approvisionnent,  et  à  quel 
prix.  De  temps  en  temps,  les  journaux  nous  apprennent  que 
tel  grand  cuirassé,  qui  a  coûté  vingt  millions,  s'est  révélé  aux 
essais  comme  peu  sûr  de  son  équilibre,  et  que  tel  croiseur  rapide, 
du  prix  de  12  à  15  millions,  ne  peut  naviguer  à  grande  vitesse 
sans  détériorer  ses  chaudières.  Et  quel  coulage  dans  les  arme- 
ments, dans  les  magasins,  dans  les  usines  où  l'on  fabrique, 
par  exemple,  des  ancres  ou  des  chaines  vingt-cinq  ans  à  l'avance, 
si  bien  qu'elles  sont  démodées  quand  arrive  le  moment  de  s'en 
servir  !  Il  y  a  là  un  personnel  d'officiers,  de  marins,  de  bureau- 
crates, d'ouvriers,  dont  l'exagération  est  manifeste,  mais  qui 
demeure  et  se  recrute  sans  cesse  en  vertu  des  «  droits  acquis  ». 
Cette  situation  est,  en  définitive,  un  véritable  scandale;  mais, 
comme  ce  scandale  dure  depuis  Colbert,  on  ne  songe  plus  guère 
à  s'en  offusquer.  On  ne  semble  pas  concevoir  un  régime  à  la 
fois  moins  onéreux  et  plus  efficace.  Avec  ses  258  millions,  notre 
marine  pourrait  faire  beaucoup  mieux,  ou  réaliser  40  à  50  mil- 
lions d'économies,  bon  an  mal  an.  Mais  puisque  le  peuple  de 
France  paie  toujours,  pourquoi  se  donnerait-on  tant  de  peine? 
Soyez  sûrs  que  notre  marine  continuera  longtemps  à  nous 
coûter  cher  sans  valoir  davantage. 

Abordons  maintenant  la  plus  immodérée  de  nos  charges  :  la 
guerre. 

Est-il  donc  possible,  en  principe,  d'économiser  sur  ce  chapitre? 

A  cette  première  question,  nous  répondons  hardiment  :  oui. 
Voici  pourquoi. 

Chacun  sait  que  les  lois  d'organisation  promulguées  de  187-2 
à  1895  ont  établi  en  France  le  service  militaire  univei^el.  Ac- 
tuellement, tout  Français  valide  âgé  de  vingt  ans  doit  en  prin- 
cipe servir  trois  ans,  délai  qui  peut  être  réduit  par  exception  à 
un  ou  deux  ans.  Chaque  printemps,  220.000  jeunes  gens  environ 
sont  appelés  à  «  tirer  au  sort  ».  Plusieurs  milliei^s  d'entre  eux 


ÉCONOMIES    NÉCESSAIRES.  203 

sont  éliminés  i)our  cause  (l'infirinité;  les  autres  ne  tardent  pas  à 
rejoindre  les  garnisons  qui  leur  sont  désignées.  Il  y  retrouvent 
les  deux  contingents  précédents,  qui  sont  réduits  par  les  décès, 
les  congés,  le  départ  des  soutiens  de  famille,  des  diplômés,  des 
«  bons  numéros  ».  Ce  qui  reste  n'en  constitue  pas  moins  une  masse 
formidable.  Sur  le  papier,  elle  est  évaluée  à  570.000  hommes, 
savoir,  en  chilires  ronds  (1)  : 

Officiers 28.000 

Infanterie 348.000 

Cavalerie 70.000 

Artillerie 80.000 

(iénie,  train,  etr 40.000 

Ecoles,  divers 4.000 

En  réalité,  ces  chiffres  ne  sont  pas  atteints,  tant  s'en  faut; 
beaucoup  d'hommes  manquent  par  maladie,  congé  ou  renvoi 
anticipé.  11  est  fort  probable  qu'en  moyenne  il  ne  se  trouve  pas 
tout  à  fait  500.000  hommes  sous  les  drapeaux,  avec  100.000  che- 
vaux et  2.200  canons.  Ce  sont  là  des  nombres  déjà  assez  formi- 
dables, et  l'on  conçoit  que  l'entretien,  la  solde  et  la  nourri- 
ture d'une  telle  multitude  coûtent  cher.  Mais  quelle  nécessité 
nous  pousse  à  imposer  un  aussi  long  service  à  un  pareil 
nombre  d'hommes?  La  réponse  à  cette  question  paraît  facile  à 
trouver  :  il  faut,  dira-t-on,  pourvoir  aux  besoins  de  la  défense 
nationale.  Est-il  donc  vrai  que  nous  devions  immobiliser  cons- 
tamment près  de  500.000  jeunes  gens,  et  dépenser  chaque  année 
plus  de  700  millions  de  francs,  pour  nous  garantir  contre  des 
attaques  hypothétiques?  C'est  ce  que  nous  allons  examiner  en 
peu  de  mots. 

D'abord,  avons-nous  à  craindre  une  attaque  subite,  imprévue 
de  la  part  de  l'un  de  nos  voisins?  Cette  terrible  éventualité  a 
été  imminente  pendant  assez  longtemps  à  la  suite  de  la  guerre 
de  1870,  quand  le  prince  de  Bismarck,  redoutant  notre  ven- 
geance et  craignant  pour  son  œuvre,  guettait  une  occasion  d'en- 
traver notre  relèvement  en  nous  inflieeant  une  nouvelle  défaite 

(1)  Troupes  coloniales  non  comprises. 


204  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

suivie  de  conditions  plus  dures.  Mais  ces  temps  sont  passés.  Si 
nous  ne  menaçons  pas  l'Allemagne  —  et  nous  examinerons  tout 
à  rheure  s'il  convient  à  nos  intérêts  de  menacer  cjuelqu'un,  — 
rAllemagne  ne  songera  pas  à  nous  attaquer.  Elle  sait  fort  bien 
qu'une  telle  guerre  lui  coûterait  par  elle-même  plus  cher 
qu'elle  ne  pourrait  en  aucun  cas  lui  rapporter  ;  elle  sait  aussi 
que  les  ambitions  révélées  par  une  attaque  injustifiée  groupe- 
raient contre  elle  les  inquiétudes  de  l'Europe  presque  entière.  Il 
en  serait  encore  ainsi  dans  le  cas  improbable  où  l'Allemagne, 
sans  s'en  prendre  à  la  France,  chercherait  à  s'agrandir  aux  dé- 
pens des  autres  pays  voisins.  Pour  ces  motifs,  il  est  impossible 
que  le  gouvernement  allemand  songe  à  se  rendre  agresseur. 

On  peut  prévoir  pourtant  une  éventualité,  celle  où  ce  gou- 
vernement, gêné  par  de  graves  complications  de  politicjue  in- 
térieure, viendrait  à  chercher  dans  la  guerre  étrangère  un  dé- 
rivatif. Mais  s'il  attaquait,  il  se  mettrait  dans  la  position  indiquée 
tout  à  rheure  ;  s'il  intriguait  pour  se  faire  attaquer,  il  ne  serait 
pas  bien  difficile  de  percer  à  jour  ces  intrigues,  dont  le  motif 
serait  assez  visible  par  lui-même.  En  tout  état  de  cause,  la  situa- 
tion de  trouble  intérieur  dans  lequel  se  trouverait  ce  pays  di- 
minuerait sensiblement  ses  forces  et  le  danger  de  son  attaque. 

En  résumé,  l'Allemagne  seule  peut  songer  à  nous  faire  la  guerre, 
et  tout  permet  de  croire  que  nous  ne  courons  de  ce  côté  qu'un 
minimum  de  risques,  lequel  ne  justifie  pas  un  établissement  mi- 
litaire aussi  ruineux  que  le  nôtre. 

S'il  s'agissait  pour  la  France  d'abandonner  la  politique  paci- 
fique, la  seule  digne,  la  seule  sage,  pour  ouvrir  contre  l'Alle- 
magne une  nouvelle  lutte,  alors  la  situation  serait  différente. 
Mais,  reconnaissons-le  avec  une  franchise  qui  n'exclut  ni  la  fierté 
patriotique,  ni  le  courage  mihtaire,  cela  ne  nous  est  pas  possible. 
Si  nous  nous  avisions  de  troubler  la  paix  du  monde  pour  re- 
couvrer les  provinces  que  nos  fautes  nous  ont  fait  perdre,  nous 
aurions  contre  nous  toutes  les  nations  d'Europe,  et  avec  nous, 
personne.  Si  l'alliance  russe,  qui  a  soulevé  en  France  tant  d'en- 
thousiasme, est  quelque  chose,  c'est  une  combinaison  de  paix, 
non  pas  une  alliance  offensive.  Tout  le  dit,  tout  le  prouve,   le 


ÉCONOMIES   NÉCESSAIRES.  20.') 

langage  comme  Tintérêt  des  parties.  Nous  ne  pouvons  pas  atta- 
quer. Nous  ne  pouvons  que  nous  défendre,  si  on  nous  attaque. 
Or  nous  venons  de  constater  que  personne  ne  peut  songer  sé- 
rieusement à  nous  déclarer  la  guerre.  Cela  ne  veut  pas  dire,  évi- 
demment, que  nous  n'avons  plus  qu'à  licencier  notre  armée,  à 
supprimer  toutes  nos  défenses.  Mais  cela  signifie  que  le  moment 
est  venu  de  mettre  iin  à  la  folie  du  service  universel  à  longue 
durée,  des  armements  immenses,  offensifs  autant  que  défensifs, 
pour  entrer  dans  la  période  normale,  rationnelle,  de  l'organisa- 
tion purement  défensive.  Cette  organisation  doit  suffire  pour 
nous  mettre  à  l'abri  d'une  invasion,  tout  en  coûtant  beaucoup 
moins,  en  argent  et  en  pertes  de  temps,  que  le  stupide  et  bar- 
bare régime  d'aujourd'hui. 

J'entends  d'ici  quelques  patriotes  intransigeants  crier  :  «  Alors, 
vous  abandonnez  l'Alsace  et  la  Lorraine?  «  Nous  n'avons  rien  à 
abandonner.  Je  dis  seulement  :  Quand  et  comment  pourrions-nous 
reprendre  les  provinces  perdues?  Si  quelqu'un  est  en  état  de  ré- 
pondre à  cela  avec  un  peu  de  précision,  non  seulement  je  retire 
ce  que  j'ai  dit,  mais  encore  je  suis  prêt,  pour  ma  part,  à  tous  les 
sacrifices.  Mais  personne  ne  répondra,  et  pour  cause.  Aussi  je 
persiste  à  croire  que  nos  énormes  dépenses  sont  inutiles  à  ce  point 
de  vue.  Bien  plus,  je  prétends  qu'elles  ne  servent  guère  même  pour 
notre  simple  défense,  et  qu'en  les  continuant  nous  marchons 
vers  une  impuissance  à  peu  près  complète.  Cela  n'est,  hélas!  que 
trop  aisé  à  démontrer. 


111 


Malgré  tant  de  dépenses,  nous  sommes  loin  de  posséder  une 
organisation  militaire  parfaite.  Pourquoi  cela?  Parce  que  nous 
avons  la  sotte  prétention  de  vouloir  trop  faire  à  la  fois.  Le  vieux 
proverbe  :  Qui  trop  embrasse  mal  rtreint  s'applique  merveil- 
leusement à  notre  système.  Chaque  année,  IGO.OOO  jeunes  gens 
s' engouffrent  sous  les  porches  de  nos  casernes.  Or,  il  nous  est 
impossible  de  donner  à  cette  cohue  l'instruction  que  comporte 


206  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

le  service  militaire  complet.  Tout  nous  manque  pour  cela  :  l'ar- 
gent, car  tout  ce  que  nous  en  jetons  par  les  fenêtres  ne  suffit 
pas:  les  locaux,  le  personnel  instructeur,  les  chevaux,  enfin  et 
surtout  la  méthode,  car  à  chaque  instant  on  modifie  quelque- 
chose  :  les  principes,  les  règlements,  l'administration,  la  forme 
des  tuniques  et  la  couleur  des  gibernes.  Mais  pourtant  les  hommes 
sont  là^  appelés  par  la  loi,  que  va-t-on  en  faire  ?  On  s'en  débar- 
rasse par  tous  les  moyens  possibles;  8  à  10  ^  sont  envoyés  en 
congé  dès  qu'ils  ont  acquis  les  éléments  du  métier;  beaucoup 
d'autres  sont  immobilisés  dans  des  emplois  sans  utilité.  M.  Pajot, 
sénateur,  s'exprimait  ainsi  à  ce  sujet  dans  son  rapport  sur  le 
budget  de  la  guerre  pour  1897  : 

«  Nombre  de  jeunes  gens  trouvent  dans  une  foule  d'emplois 
une  quasi-exemption  du  service  militaire...  Cette  plaie  des 
embusqués  exigerait  un  remède  prompt  et  énergique.  » 

Ajoutons  que,  à  propos  de  ce  même  budget  de  1897,  le  mi- 
nistre a  fait  connaître  qu'il  augmenterait  le  nombre  des  hommes 
prêtés  pour  fournir  des  bras  aux  travaux  des  moissons.  Pour- 
quoi cela?  Pour  favoriser  l'agriculture?  Point  du  tout  :  pour 
réaliser  des  économies  sur  la  nourriture  et  la  solde  I  Où  peut-on 
trouver  meilleure  preuve  que  l'effectif  est  surchargé,  que  nous 
dépassons  les  limites  de  la  possibilité,  et,  par  conséquent,  de 
l'utilité? 

En  vérité,  nous  appelons  trop  d'hommes  sous  les  drapeaux. 
Nous  en  faisons  quelque  chose  de  plus  que  des  miliciens,  mais 
ils  ne  deviennent  pas  des  soldats;  cela  est  évident,  certain.  Tout 
le  régime  est  basé  sur  une  illusion  insensée.  On  a  voulu  jeter 
de  la  poudre  aux  yeux  en  alignant  sur  le  papier  des  chiffres 
fantastiques,  en  attribuant  à  la  défense  nationale  des  millions 
d'hommes  instruits,  armés,  équipés,  organisés.  Dans  la  réalité 
des  choses,  on  n'arriverait  qu'à  une  colossale  confusion,  causée 
par  l'immensité  du  système,  par  rincapacité,  l'impéritie  ou  le 
mauvais  vouloir  des  milliers  d'employés  chargés  d'habiller,  de 
nourrir,  de  convoyer  ces  multitudes,  par  l'incohérence  des 
formations,  les  rivalités  des  chefs  et  le  trouble  des  soldats,  la 
confusion  d'un  matériel  énorme.  C'est  pour  arriver  à  ce  résultat 


ÉCONOMIES    NÉCESSAIRES.  207 

que  nous  déboursons  700  millions  par  an!  La  chose  est  si 
extraordinairemeut  folle  qu'on  a  bien  de  la  peine  à  y  croire, 
et  pourtant,  rien  n'est  plus  vrai.  Il  suffit  pour  s'en  rendre  compte 
de  suivre  la  discussion  annuelle  du  budget  de  la  guerre;  on 
voit  apparaître  alors  les  critiques  les  plus  vives,  les  plus  carac- 
téristiques contre  notre  système  militaire?  Le  ministre  répond 
faiblement,  ou  se  tient  coi;  quelqu'un  met  en  avant  l'intérêt  de 
la  défense  nationale,  et  les  Chambres  votent,  et  le  gaspillage 
va  son  train,  épuisant  nos  finances  et  le  pays.  Pourquoi  cela? 
Parce  que  nous  sommes  enfoncés  dans  cet  abominable  système, 
parce  que  beaucoup  d'intérêts  personnels  y  sont  attachés,  et 
s'abritent  sous  le  couvert  du  chauvinisme  quand  ils  se  sentent 
menacés,  parce  que  personne  n'a  le  pouvoir  et  le  courage  né- 
cessaires pour  entrer  dans  ce  dédale  et  pour  en  rompre  les 
inutiles  méandres.  Et  pourtant  il  le  faut,  sinon  nous  restons 
exposés  à  découvert  aux  plus  redoutables  périls.  Cola  encore  est 
aisé  à  prouver. 

Supposons  un  moment  que  nous  nous  trouvions  en  face  des 
périls  d'une  grande  guerre.  Pour  la  soutenir  il  nous  faudrait 
sans  doute  beaucoup  d'hommes,  mais  nous  aurions  besoin  aussi 
de  beaucoup  d'argent.  Où  le  prendrions-nous?  Dans  nos  réserves 
publiques?  11  n'en  existe  pas;  nous  ne  possédons  pas  même  le 
pauvre  petit  trésor  de  guerre  de  Spandau.  Dans  les  réserves 
privées,  c'est-à-dire  que  nous  le  demanderions  à  l'emprunt.  Le 
gouvernement  mettrait  d'abord  la  main  sur  l'encaisse  de  la 
Banque  de  France,  au  risque  de  jeter,  pour  longtemps,  le 
trouble  dans  la  circulation  monétaire  et  dans  le  cours  du  chansre. 
Ensuite  il  émettrait  des  titres  de  rente,  à  quel  prix,  je  le  de- 
mande, avec  31  milliards  de  dettes  derrière  soi,  et  la  guerre  en 
face?  Et  si  Ton  parvenait  à  emprunter  chèrement,  puis  à  sortir 
d'affaire,  battus  ou  vainqueurs,  peu  importe,  cpielle  serait  la  si- 
tuation, avec  iO  milliards  de  dettes,  1.000  ou  1.700  millions  d'ar- 
rérages à  payer  chaque  année,  des  pertes  chiffrées  par  milliards 
à  réparer?  Il  faudrait  augmenter  encore  les  impots,  au  moment 
même  où  les  fortunes  seraient  amoindries,  les  affaires  difficiles, 
les  profits  minces.  On  ne  peut  songer  à  de  pareilles  éventualités 


208  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

sans   frémir,   ni    surtout    les    examiner    sans   trouble    et    sans 
crainte. 

Mais  mettons  les  choses  au  mieux;  écartons  l'idée  de  guerre, 
puiscjue  aussi  bien  rien  ne  fait  prévoir  une  telle  calamité.  Est-il 
raisonnable  de  concevoir  un  état  de  paix  avec  des  charges  mili- 
taires aussi  absurdes?  Nous  sommes  surchargés  détaxes;  toutes 
choses  sont  chez  nous  plus  chères  qu'ailleurs,  et  encore  nous 
empruntons  sans  cesse.  Pourrons-nous,  dans  ces  conditions,  ré- 
sister longtemps  à  la  concurrence  universelle?  Cela  est  peu  pro- 
bable. Au  lieu  de  mettre  la  hache  au  pied  de  la  forêt  d'abus  qui 
nous  envahit,  nous  établissons  de  fortes  taxes  douanières,  prépa- 
rant ainsi  de  nouvelles  occasions  d'abus  à  notre  détriment. 
Insensés  que  nous  sommes!  Nos  gouvernements  nous  ont  désor- 
ganisés, affaiblis  et  appauvris,  et  c'est  au  gouvernement  que 
nous  demandons  de  réparer  par  artifice  le  mal  qu'il  nous  fait 
naturellement  par  l'exagération  de  ses  fonctions  et  de  ses 
besoins  ! 

Que  faudrait-il  donc  faire  pour  mettre  fin  à  une  situation  si 
pénible,  si  périlleuse  et  si  ruineuse?  Deux  choses,  difficiles  sans 
doute,  mais  non  pas  impossibles. 

La  première  se  résume  en  ceci  :  abandonner  le  système  pur  et 
simple  du  service  militaire  obligatoire  universel,  qui  est  outré, 
barbare,  antisocial  et  par  conséquent  dangereux,  pour  le  rem- 
placer par  un  régime  défensif  mixte.  Ce  régime  comprendrait 
une  armée  permanente  de  première  ligne,  comptant  environ 
200.000  hommes  bien  instruits,  et  une  milice  exercée.  La  Suisse, 
pour  ne  prendre  que  ce  modeste  exemple,  n'a  qu'une  milice 
sans  armée  permanente  ;  de  bons  juges  affirment  que  cette  mi- 
lice serait  parfaitement  en  état  de  résister  à  un  envahisseur, 
même  en  rase  campagne.  Naturellement,  cela  ne  lui  suffirait 
pas  pour  ouvrir  une  guerre  de  conquête  ;  mais  si  nous  n'avons 
pas  abandonné  la  chimère  odieuse  de  la  conquête  armée,  il  faut 
désespérer  de  l'avenir. 

La  seconde  œuvre  à  entreprendre  consiste  à  appliquera  notre 
grande  plaie  financière,  la  dette  publique,  un  amortissement 
énergique.  Économiser  300  millions  sur  la  guerre  et  la  marine, 


ÉCONOMIES    NKCESSAIRES.  20î) 

autant  sur  l^ensemble  des  autres  ministères,  et  ap[)lirjuer  500 
millions  par  an  au  reml)oursement  de  nos  emprunts,  voilà  le 
but.  Lorsque  nous  aurons  réduit  notre  budgetà  2.500  millions, 
notre  dette  à  20  milliards,  alors  nous  .serons  les  maîtres  de  la  si- 
tuation. Aujourd'hui,  c'est  la  situation  qui  nous  tient,  nous  me- 
nace et  nous  accable. 

Mais  ce  résultat  est  lié  à  bien  des  réformes  nécessaires  :  décen- 
tralisation administrative,  réduction  du  nombre  des  fonction- 
naires, atténuation  du  parlementarisme,  remaniement  du  svs- 
tème  militaire  actuel,  modération  dans  la  politique  douanière 
et  dans  les  entreprises  coloniales.  Quel  programme,  que  d'efforts  à 
tenter,  combien  de  préjugés  à  écarter,  et  de  résistances  à  vain- 
cre !  Aurons-nous  encore  l'énergie  sociale  nécessaire  pour  y  suf- 
fire? L'avenir  le  dira.  En  tout  cas,  la  question  la  plus  urgente, 
parce  qu'elle  est  la  plus  chargée  de  graves  conséquences,  c'est  la 
question  militaire.  Il  faut  l'aborder,  non  pas  comme  le  font  les  so- 
cialistes, avec  le  but  plus  ou  moins  avoué  de  détruire  l'armée,  qui 
est  un  obstacle  à  leurs  projets  de  révolution  brutale,  mais  bien 
avec  l'idée  d'organiser  la  défense  nationale  d'une  manière  effi- 
cace,, et  en  même  temps  indéfiniment  supportable  pour  le  pays, 
ce  qui  n'est  pas  le  cas  dans  l'état  actuel.  Bon  gré  mal  gré,  il 
faudra  pourtant  en  venir  là. 

Noël  Dasprom. 


-•^   itO-ïCS»-»- 


UNE  COLONIE  ABANDONNEE 


LA  LOUISIANE  DE  1763  A  1709 


D'APRÈS  UNE  CORRESPONDANCE  INÉDITE 


Les  gouvernements  des  différents  États  d'Europe  semblent  at- 
teints, à  l'heure  actuelle,  d'une  véritable  fureur  de  colonisation. 
Les  uns  bornent  leur  action  à  recueillir  les  fruits  de  l'initiative 
privée  très  agissante  de  leurs  colons,  tout  en  se  tenant  toujours 
prêts  à  montrer  les  dents,  —  les  longues  dents  proverbiales  des 
fils  d'Albion^  — lorsque  sur  un  point  quelconque  du  globe  quelque 
imprudent  vient  entraver  la  libre  expansion  de  leurs  émigrants. 
D'autres  ont  une  allure  plus  martiale,  plus  solennelle  aussi  :  c'est 
par  des  menaces  jetées  du  haut  du  trône  que  le  chef  de  la  nation 
annonce  ses  intentions  conquérantes  ;  c'est  avec  un  déploiement 
de  forces  imposant  qu'il  envoie  un  prince  du  sang  «  porter  son 
évangile  ».  Il  a  conscience  de  faire  quelque  chose  de  grand,  ou 
du  moins  d'exécuter  une  petite  partie  d'un  grand  dessein.  Mais, 
quelle  que  soit  la  manière  qu'ils  adoptent,  tous  les  gouverne- 
ments d'Europe  sont  prêts  à  faire  des  efforts  sérieux,  à  consentir 
des  sacrifices  considérables,  pour  avoir  leur  part  dans  les  terres 
nouvelles.  La  colonisation  n'est  pas  pratiquée  par  tous  avec  le 
même  succès,  mais  tous  y  attachent  aujourd'hui  une  égale  im- 
portance. 

Vers  la  fin  du  siècle  dernier,  la  mode  était  moins  à  la  coloiii- 


LA    LOUISIANE    DE    1763    A    ITOî).  211 

sation.  La  France  cédait  avec  une  parfaite  in (JiilV- renée  ces  quel- 
ques «  arpents  de  neige  »  qui  sont  devenus  le  Canada,  sans  souci 
des  «  Habitants  »  qui  restaient  invinciblement  fidèles  à  sa  reli- 
gion, à  ses  mœurs  et  à  son  langage.  Sur  le  golfe  du  Mexi(|ue  et 
tout  le  long  du  Mississipi,  elle  abandonnait  également  les  établis- 
sements de  la  Louisiane,  d'un  côté  à  l'Angleterre  son  eniieniie, 
comme  prix  de  sa  victoire^  de  l'autre  à  l'Espagne  son  alliée,  en 
reconnaissance  de  ses  bons  services.  Mais  il  ne  semble  pas  (jue 
celle-ci  ait  beaucoup  apprécié  le  cadeau  que  nous  lui  faisions. 
Elle  mit  six  ans  à  décider  l'envoi  à  la  Nouvelle-Orléans  d'une 
force  suffisante  pour  prendre  possession  de  la  colonie.  Les  An- 
glais, au  contraire,  s'empressèrent  de  profiter  de  l'augmentation 
de  territoire  que  leur  avait  value  le  traité  de  Paris,  et  le  gouver- 
neur français  n'eut  avec  eux  d'autres  difficultés  que  celles  que 
soulevait  de  la  part  des  sauvages  leur  peu  de  sympathie  pour 
leurs  nouveaux  maîtres.  Ce  gouverneur  français,  iM.  Aubry,  était 
un  officier  de  mérite  ;  il  avait  servi  avec  distinction  dans  diverses 
guerres  et  s'était  trouvé  chargé  par  le  ministère  du  duc  de  Choi- 
seul-Praslin  de  faire  remise  aux  Anglais  et  aux  Espagnols  des 
territoires  qui  leur  étaient  abandonnés  par  la  France.  Grâce  au 
peu  d'empressement  des  Espagnols,  sa  mission  dura  six  ans  et 
fut  traversée  par  toutes  sortes  de  déboires.  Il  les  racontait  avec 
force  détails  dans  une  série  de  lettres  heureusement  conservées  et 
que  l'obligeance  de  ses  possesseurs  actuels  a  mises  à  notre  dispo- 
sition. 

L'intérêt  qu'elles  offrent  au  point  de  vue  social  tient  à  ce  qu'on 
y  voit  trois  manières  de  faire  différentes,  trois  systèmes  de  colo- 
nisation, si  toutefois  on  peut  donner  ce  nom  à  une  politique  peu 
raisonnée.  Les  Français  sont  de  braves  gens,  pas  gênants  pour  les 
indigènes  qui  ont  de  la  sympathie  pour  eux.  Quelques  planteui*s, 
pas  bien  nombreux,  se  sont  installés  et  vivent  en  bons  rapports 
avec  les  Indiens.  Un  groupe  assez  important  de  commerçants 
s'est  constitué  à  la  Nouvelle-Orléans;  la  vente  des  pelleteries  s'en 
trouve  facilitée,  et  les  Indiens  en  profitent  pour  se  procurer  de 
r  «  eau  de  feu  »;  cela  ne  les  civilise  pas  d'une  façon  très  heu- 
reuse, mais  les  contente.  D'ailleurs,  ils  ne  sont  ni  maltraités  ni 


21^  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pressurés.  Les  gouverneurs  et  autres  of liciers  du  roi  exercent 
leur  pouvoir  paternellement.  Ils  sont  gens  d'honneur  et  à  la 
bonne  manière,  celle  qui  comprend  l'honnêteté  dans  l'honneur. 
En  revanche,  personne  ne  travaille  très  efficacement  à  l'avance- 
ment de  la  colonie.  Peu  desprit  d'entreprise  de  la  part  des  ce- 
lons; peu  d'initiative  même  de  la  part  des  administrateurs.  Ils 
exécutent  leur  consigne  avec  conscience  et  dans  les  limites  où  le 
permet  la  coupable  indifférence  de  la  Métropole.  Parfois  l'exé- 
cution de  cette  consigne  atteint  à  une  sorte  d'héroïsme  et  réclame 
une  grande  hauteur  de  caractère,  par  suite  de  l'abandon  où  on 
les  laisse,  —  les  lettres  de  M.  Aubry  nous  en  fourniront  plus  d'un 
exemple  ;  —  mais,  quelque  méritoire  et  honorable  qu'elle  puisse 

être,  elle  ne  crée  rien,  elle  ne  donne  pas  la  vie. 

* 

Les  Anglais,  eux,  sont  peu  sympathiques  aux  Indiens.  Beau- 
coup viennent  pour  s'installer,  pour  mettre  la  terre  en  valeur, 
et  ces  bipèdes  incapables  de  travail  que  sont  les  Indiens  leur 
inspirent  du  mépris.  Par  suite,  ils  ne  font  rien  pour  se  les  atta- 
cher; ils  travaillent  même  à  les  éloigner  et  y  réussissent.  Chaque 
planteur  fait  le  vide  autour  de  lui,  sans  cruauté  inutile,  mais 
sans  ménagements.  Son  but  n'est  pas  de  vivre  en  paix  avec  ces 
chasseurs,  mais  de  s'installer  solidement,  à  leur  exclusion,  sur 
des  terres  de  bonne  qualité.  Et  il  poursuit  ce  but  avec  persévé- 
rance, avec  ténacité,  sans  fracas.  Si  on  n'y  prend  pas  garde,  écrit 
souvent  M.  Aubry,  ces  gens-là  envahiront  tout.  M.  Aubry  était 
clairvoyant,  comme  l'événement  l'a  prouvé. 

Quant  aux  Espagnols,  ils  se  montrent  déplorables.  Leur  colo- 
nisation est  purement  administrative  en  Louisiane,  bien  infé- 
rieure au  point  de  vue  de  l'initiative  privée  à  celle  des  Français 
soutenue  par  quelques  établissements  d'  «  Habitants  »  et  de  né- 
gociants ;  bien  inférieure  aussi  au  point  de  vue  du  gouvernement, 
car  ils  paient  mal,  envoient  des  troupes  insuffisantes  et  un  gou- 
verneur maladroit.  Enfin,  ils  sont  fiers  et  cruels.  Les  indigènes 
les  détestent  au  point  d'aimer  mieux  les  Anglais.  Les  Européens 
se  révoltent  contre  eux,  chassent  le  premier  gouverneur  et  de- 
mandent au  roi  de  France  de  reprendre  sa  colonie.  C'est  alors 
que  les  Espagnols  agissent,  et  leur  première  intervention  sérieuse 


LA    LOLISIANK    UE    ITd.'i    A     1701).  213 

dans  les  .'lifairos  de  la  Louisiane  consiste  ù  faire  fusiller  les  Fran- 
çais notables  qui  s'étaient  «  révoltés  »  contre  l'autorité  de  Sa 
Majesté  Catholique. 

On  imasrine  les  tribulations  d'un  officier  français  avant  ordre 
de  remettre  la  colonie  aux  Espagnols  qui  n'arrivent  pas,  rece- 
vant les  plaintes  des  tribus  sauvages,  les  récriminations  de  ses 
compatriotes,  abandonné  par  M.  de  Choiseul  qui  reste  trois  ans 
sans  lui  donner  signe  de  vie,  et  obligé  enfin,  par  fidélité  à  sa 
consigne,  de  calmer  la  révolte  des  Français  notables,  révolte 
illégale,  mais  bien  justifiée  au  fond. 


1 


Parti  de  Bordeaux  au  commencement  de  1762  avec  un  millier 
d'hommes  sous  les  ordres  de  M.  de  Jumilhac,  M.  Aubry  se  trouva, 
à  son  arrivée  à  la  Louisiane,  nommé  commandant  des  troupes 
de  cette  colonie.  Trois  des  cinq  vaisseaux  sur  lesquels  on  s'était 
embarqué  avaient  été  capturés  en  route  par  les  Anglais,  notam- 
ment celui  qui  portait  M.  de  Jumilhac.  La  Fortune^  où  M.  Aubry 
avait  pris  passage,  eut  bien  «  deux  petits  combats  en  chemin, 
mais,  écrit-il,  comme  les  vaisseaux  ennemis  n'estoient  pas  de  la 
grande  force,  nous  nous  en  sommes  tirés  avec  honneur  et  gloire; 
nous  en  avons  pris  un,  et  l'autre,  qui  estoit  un  gros  corsaire, 
après  une  sévère  canonnade,  s'est  éloigné  de  nous  (1).  »  Aussi  se 
félicite-t-il  d'avoir  «  fait  la  navigation  du  monde  la  plus  heu- 
reuse; parti  le  25  février  de  la  rivière  de  Bordeaux,  je  suis  arrivé, 
dit-il,  le  25  d'avril  à  la  Balize  (*2);  il  est  assez  rare  de  faire  en 
deux  mois  deux  mille  cinq  cents  lieues  ». 

Trois  ans  plus  tard,  en  1765,  la  mort  de  iM.  Dabbadie,  gouver- 
neur de  la  Louisiane,  détermina  la  promotion  de  M.  Aubry  à  cette 
dignité.  Ce  fut  par  suite  de  ces  circonstances  qu'il  se  trouva 
chargé  de  la  remise  des  territoires  cédés  en  1763  par  la  France 
à  l'Angleterre  et  à  l'Espagne. 

(1)  Lettre  à  M.  d'Ouliemont,  du  20  juillet  1762. 

(2)  Fort  à  l'entrée  du  Mississipi. 

T.   XXV.  16 


214  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Sa  situation  était  des  plus  critiques  :  «  Je  vous  ay  marqué  plu- 
sieurs fois,  écrit-il  à  sa  sœur  (1),  combien  il  était  malheureux 
de  se  trouver  à  la  tête  d'une  colonie  dont  la  moitié  était  cédée 
aux  Anglais  et  l'autre  aux  Espagnols,  dont  l'un  ne  peut  pas  en 
prendre  possession  à  cause  de  l'obstacle  que  les  sauvages  y  met- 
tent et  l'autre  répugne  d'y  arriver...  Tout  le  monde  est  triste 
hicy  et  a  bien  de  la  peine  à  se  faire  à  une  résolution  pareille.  A 
mon  égard,  je  me  regarde  comme  le  plus  malheureux  du  pais  : 
je  suis  occupé  depuis  le  matin  jusqu'au  soir  à  écrire  au  ministre, 
aux  commis  des  bureaux  de  la  marine,  aux  Anglais,  dont  la  cor- 
respondance forcée  me  fatigue  et  m'inquiète...  Je  fais  aussy  tout 
ce  que  je  peux  pour  concilier  toutes  les  différentes  nations  qui 
sont  hicy  et  dont  les  humeurs  et  les  caracthères  ne  sympatisent 
point  du  tout  ensemble;  avec  cela,  toutes  les  familles  sont  divi- 
sées et  se  déchirent  depuis  dix  ans.  Je  tâche  autant  qu'il  est  en 
moi  d'étabUr  la  paix  et  la  tranquillité  entre  tout  le  monde;  c'est 
là  l'ouvrage  le  plus  difficile  pour  moy,  et  La  Fontaine  a  bien 
raison  de  dire  que  c'est  un  triste  métier  d'estre  appointeur  de 
débats. 

«  Je  suis  obligé  aussy  de  représenter,  et  de  tenir  un  état  qui 
passe  de  beaucoup  mes  forces,  de  sorte  que  je  suis  ruiné  sans 
ressource  si  iM.  le  duc  de  Choiseul  n'a  pas  la  bonté  de  me  dé- 
dommager de  toutes  les  dépenses  que  je  suis  indispensablement 
obligé  de  faire  pour  remplir  dignement  la  place  que  j'occupe  et 
soutenir  l'honneur  de  la  nation  à  l'égard  des  étrangers  qui  sont 
toujours  hicy.   » 

M.  Aubry  ne  se  dissimule  pas  d'ailleurs  que  sa  créance  sur  le 
duc  de  Choiseul  est  peu  sûre,  et  c'est  en  parfaite  connaissance 
du  risque  auquel  il  s'expose  qu'il  prend  sur  son  bien  pour  faire 
figure  honorablement.  Lorsque,  à  la  fin  de  la  même  lettre,  il 
revient  sur  le  sujet  de  sa  grande  dépense,  il  écrit  bien  :  i<  Je 
compte  beaucoup  sur  le  ministre  et  sur  sa  justice  »,  mais  il 
ajoute  aussitôt  :  «  si  tant  est  que  ces  sortes  de  personnes  la  con- 
naissent ». 

(1)  Lettre  à  M-"^  dOutremont,  du  9  août  17<15. 


LA    LOLISIANE    DE    17()3    A    1769.  215 

Eu  tous  cas,  ni  Choiseul  ni  les  commis  ne  se  hâtent  de  ré- 
pondre à  ses  courriers.  <(  Depuis  un  an  que  je  commande,  écrit- 
il  en  janvier  1766  (1),  je  n'ay  pas  receu  une  lettre  du  ministre, 
uy  des  bureaux.   » 

Les  sympathies   des  hidiens  pour  la  domination  française, 
sympathies  qui   en  toute  autre  circonstance  auraient    été    un 
soutien  pour  lui,  deviennent  au  contraire  l'occasion  de  difficultés 
nouvelles.    «    Les  sauvages,  dit-il,  ne  peuvent  s'imaginer  (jue 
nous   cédions    tant   de   terres,  eux  qui   quelquefois  se  font  la 
guerre  pour  un  bœuf  sauvage  ;  je  ne  cesse  de  leur  répéter  qu'ils 
ne  doivent  point  être  surpris  de  cette  révolution,  attendu  que 
les  Empereurs  de  France  et  d'Espaigne  sont  frères  et  du  même 
sang,  que  les  deux  nations  sont  unies  pour  toujours;  je  leur 
vante  leur  puissance  et  je  leur  dis  qu'ils  sont  possesseurs  de  toutes 
les  terres  où  le  soleil  se  couche,  que  les  pais  où  l'or  et  l'argent 
se  forment  leur  appartiennent,  et  qu'ils  marchent  dessus,  et  que 
c'est  le  bien  dont  les  hommes  placés  au  delà  du  grand  lac  font  le 
plus  de  cas.  Je  leur  dis  aussy  que,  tant  qu'ils  écouteront  la  j^arole 
du  grand  chef  d'Espaigne,  ils  seront  toujours  heureux  et  que 
rien  ne  leur  manquera.  Avec  ces  hommes  frustes  et  barbares,  il 
faut  se  servir  d'expressions  singulières,  et  leur  parler  plus  par 
les  yeux  que  par  les  oreilles  (2).  » 

Ces  discours  sont  curieux  en  efiet.  M.  Aubrv  traite  les  sauvages 
comme  on  traite  les  enfants  en  France  à  son  époque,  —  et  cette 
époque  n'est  malheureusement  pas  tinie.  —  On  leur  débite  des 
contes  à  dormir  debout  pour  les  faire  tenir  tranquilles  et  par- 
dessus tout  on  leur  persuade  que,  tant  qu'ils  obéiront  bien  à  leur 
papa,  à  leur  maman,  au  roi,  tout  ira  bien.  C'est  ce  qu'on  appelle 
élevé?'  les  enfants.  Ce  système  produit  des  enfants  obéissants 
pendant  une  certaine  période  et  quelques  terribles  révoltés  qui, 
à  la  longue,  amènent  une  révolution.  Vis-à-vis  des  Indiens,  il 
n'y  avait  guère  de  chances  que  des  esprits  réellement  indépen- 
dants se  révoltassent  à  bref  délai.  La  race  était  peu  préparée  à 
les  fournir.  En  conséquence,  on  maintenait  les  *<  bons  sauvages  ^^ 

;i)  Lettre  à  M^^  dOutremont,  du  26  janvier  17G6. 
(2)  Lettre  du  6  janvier  1767. 


216  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dans  leur  état  de  u  bons  sauvages  »,  et  des  liens  de  sympathie  se 
créaient  entre  eux  et  leurs  paternels  dominateurs.  Au  surplus, 
toute  incomplète  et  dangereuse  que  fût  cette  manière  d'agir  des 
Français,  elle  était  du  moins  humaine  et  chrétienne  dans  son 
inspiration,  sinon  dans  sa  direction:  comparée  avec  l'attitude  des 
Anglais  et  des  Espagnols,  elle  demeure  à  l'honneur  de  notre 
pays. 

Lorsque  l'envoyé  du  roi  d'Espagne,  Antonio  de  Ulloa,  débar- 
qua à  la  Nouvelle-Orléans,  en  1766,  M.  Aubry  put  croire  un  instant 
que  sa  mission  allait  être  promptement  terminée.  Déjà,  il  avait 
remis  aux  Anglais  la  partie  orientale  de  la  Louisiane;  il  était 
naturel  de  penser  qu'UUoa  ne  tarderait  pas  à  prendre  posses- 
sion de  la   partie  occidentale.   Mais  le   voyage  du  gouverneur 
espagnol  se  trouva  être  un  pur  voyage  de  reconnaissance,  d'ex- 
ploration. 11  avait  une  centaine  d'hommes  seulement  avec  lui 
et  se  proposait  de  visiter  la  colonie.  Pendant  trois  mois,  M.  Aubry 
voyage  en  sa  compagnie.  «  Nous  avons  été  ensemble,  écrit-il  (1), 
examiner  les  postes  et  établissements  les  plus  dignes  de  son  at- 
tention, et  avons  fait  par  terre,  rivières  et  lacs,  plus  de  six  cents 
lieues  ».  Au  retour  de  cette  pérégrination,  Antonio  d'Ulloa,  qui 
était  un  savant  et  qui  agissait  avec  méthode,  mais  sans  se  presser, 
jugea  «  que  ce  pays  était  extrêmement  difficile  à  gouverner  » 
et  se  résolut  à  n'en  prendre  possession  que  lorsqu'il  aurait  reçu 
«  des  réponses  de  sa  cour  aux  plans  qu'il  luy  adressait  pour 
l'administration  ».  u  Je  me  trouve,  ajoute  M.  Aubry,  par  ce  re- 
tard, toujours  commandant,  jusqu'à  ce  qu'il  ail  reçu  de  nou- 
veaux ordres  de  la  cour  d'Espagne,  ce  qui  pourra  tarder  encore 
longtemps,  et  achèvera  de  me  ruiner  et  écraser,  si  la  cour  ne 
me  dédommage  de  toutes  les  dépenses  indispensables  que  je 
suis  obligé  de  faire.  » 

Pendant  trois  ans  encore,  il  devait  se  trouver  aux  prises  avec 
cette  difficile  situation,  gouvernant  un  pays  qui  n'était  plus  fran- 
çais, qui  désirait  le  rester,  et  qui  n'avait  pas  encore  été  remis  aux 
Espagnols:  obligé  de  traiter  toutes  sortes  d'affaires  avec  M.  d'Ul- 

(1)  Lellre  du  9  juillet  1766. 


LA    LOUISIANE    \)E    1703    A     ITT»!).  217 

loa,  (l'une  part,  avec  les  créoles  français  dont  la  mauvaise  hu- 
meur bien  justifiable  se  manifeste  à  tout  propos,  avec  les  Sauva- 
ges, qui  commencent  à  croire  qu'on  se  moque  d'eux  et  que  la 
maladresse  des  quelcjues  Espagnols  présents  indispose,  avec  les 
Anglais,  ennemis  d'hier,  voisins  incommodes  et  entreprenants. 
Ses  tribulations  eurent  du  moins  l'avantage  d'être  pour  lui 
l'occasion  de  remarques  nombreuses;  souvent,  dans  ses  lettres 
à  'M.  et  à  M™"  d'Outremont,  il  cherche  à  caractériser  chacun  des 
peuples  qu'il  a  sous  les  yeux,  et  il  le  fait  avec  clairvoyance  : 
((  Que  de  ménagemens,  mon  cher  frère  I  il  faut  de  la  douceur,  de 
la  fermeté  et  de  la  politique  avec  le  Sauvage  qui  est  féroce,  l'An- 
glais fougueux  et  ambitieux,  l'Espagnol  fier  et  ombrageux,  et  le 
Français  de  l'Amérique,  qui  est  pire  qu'eux  tous  à  cause  de  son 
insubordination  (1).  » 


II 


Plus  de  cent  ans  avant  M.  Demolins,  M.  Aubry  s'était  de- 
mandé :  «  A  quoi  tient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons?  »  xMoins 
préoccupé,  à  coup  sur,  d'en  découvrir  les  raisons  profondes,  il 
eut  le  mérite  de  la  pressentir  à  une  époque  où  elle  s'affirmait 
beaucoup  moins  clairement  qu'aujourd'hui. 

((  Tandis  que  nos  amis  dorment  et  font  la  méridienne,  écrit- 
il  (2),  l'Anglois  veille;  il  a  déjà  formé  plusieurs  établissements 
sur  le  Mississipy,  il  parle  d'y  faire  venir  des  milliers  d'habitans, 
il  caresse  les  sauvages,  et  fait  entendre  sous  main  aux  François 
que,  s'ils  ne  sont  pas  contens  du  gouvernement  espagnol,  ils 
n'ont  qu'à  venir  chez  eux;  qu'ils  y  auront  de  la  terre  tant  qu'ils 
voudront  et  toute  sorte  de  liberté  pour  l'exercice  de  leur  religion 
puissante  amorce  pour  en  faire  déserter  la  plus  grande  partie, 
pour  peu  qu'on  les  mène  durement).  Il  envahit  aussy  tout  dou- 
cement le  commerce  de  la  pelleterie,  et  quelque  beau  matin, 
lorsqu'on  y  pensera  le  moins,  il  pénétrera  dans  le  Mexique,  qui 

(t)  Lettre  du  9  juillet  1766. 
(2)  Lettre  du  G  juin  1767. 


218  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

a  toujours  été  le  grand  objet  de  son  ambition,  à  cause  des  mines 
d'argent  qui  y  sont.  » 

On  pensait  encore  moins  à  ce  qui  est  arrivé,  c'est-à-dire  à  la 
mise  en  valeur  par  la  race  anglo-saxonne  de  cet  immense  ter- 
ritoire qu'on  lui  cédait  et  de  tous  ceux  que  les  États-Unis  de- 
vaient acquérir  plus  tard.  On  ne  se  doutait  pas  que  la  vraie  ri- 
chesse n'était  ni  dans  les  mines  d'argent  ni  dans  les  mines  d'or, 
mais  dans  le  travail  fructueux  d'une  race  laborieuse  et  entre- 
prenante sur  un  pays  inexploité.  Lorsqu'Iberville  fonda,  en  1699, 
le  premier  établissement  français  sur  le  Mississipi,  son  gouver- 
nement lui  envoya  des  instructions  pour  la  recherche  de  l'or  et 
des  perles  (1).  L'exemple  des  Espagnols  avait  persuadé  à  l'Eu- 
rope que  les  colonies  étaient  des  coffres-forts.  Seuls,  les  émi- 
grants  anglo-saxons  de  l'Amérique,  les  paysans  français  installés 
au  Canada,  et  quelques  autres  groupes,  peu  connus  alors,  d'ori- 
gine hollandaise,  avaient  eu  la  pensée  de  se  faire  dans  les  pays 
neufs  un  domaine,  une  demeure,  une  patrie.  Mais  combien  ils 
pâlissaient  alors  à  côté  des  colonies  dont  les  métropoles  rece- 
vaient les  fameux  «  galions  chargés  d'or  »  !  Passe  encore  pour 
les  grandes  plantations  à  produits  riches  qui  permettaient  aux 
créoles  des  Antilles  une  fortune  rapide  ;  mais  où  pouvait  mener 
ce  métier  de   paysan  d'aller  faire  pousser  du  blé  au  Nouveau 
Monde  ? 

M.  Aubry  partage  donc  une  erreur  très  explicable  et  très  gé- 
nérale en  supposant  une  ambition  cachée  aux  colons  anglais. 
Évidemment,  se  dit-il,  ces  gens-là  ne  se  donnent  tant  de  peine 
que  parce  qu'ils  ont  un  but,  et  ce  but  c'est  le  Mexique,  le  Mexique 
((  où  il  ne  faut  que  donner  un  coup  de  pioche  pour  ramasser  des 
lingots  d'or  et  d'argent  (2)  ».  Ainsi  raisonnait  un  officier  français 
qui  assistait  à  une  revue  de  l'armée  du  Nord  à  la  fin  de  la 
guerre  de  Sécession  :  «  Et  maintenant,  disait-il  à  un  général 
américain,  par  où  allez-vous  commencer  vos  conquêtes,  par  le 
Canada   ou  par  le  Mexique?  —   Maintenant,   nous  allons  licen- 

(1)  V.  dans  la  collection  des  Jofins  Uophins  rniversidj  Studies,  sevenlh  séries,  IV. 
Municipal  Histonj  of  New-Orleans,  by  >ViHiain  \S .  llowe,  p.  5. 

(2)  LeUre  du  20  juillet  1762. 


LA    LOL'ISIANE    DE    170.']    A     I  TdîK  :2V.) 

cier  rarniée  et  rentrer  chacua  chez  nous  pour  nous  mettre  à  In 
besogne!  »  L'Anglo-Saxon  est  ambitieux,  entreprenant,  éner- 
gique, mais  ni  son  ambition,  ni  son  esprit  d'entreprise,  ni  son 
énergie  ne  visent  le  même  but  que  l'ambition,  l'esprit  d'entre- 
prise et  l'énergie  d'un  Français,  surtout  d'un  officier  français. 

S'il  est  habile  à  fonder  des  établissements,  s'il  réussit  au  delà 
de  toute  prévision  «  à  faire  venir  des  milliers  d'habitants  »,  l'An- 
glais s'entend  moins  bien  à  «  caresser  les  sauvages  »  suivant  la 
pittoresque  expression  de  M.  Aubry  ;  ses  caresses  sont  faites  d'une 
main  un  peu  rude  et  souvent  maladroite  ;  au  fond,  elles  man- 
quent de  sincérité.  Jamais  en  Amérique,  pas  plus  qu'en  Australie, 
pas  plus  qu'en  Nouvelle-Zélande,  pas  plus  qu'au  Cap,  l'Anglais 
n'a  désiré  vivre  côte  à  côte  avec  l'indigène  quel  qu'il  soit.  Là  où 
il  s'établit,  il  veut  être,  comme  en  Angleterre,  bien  indépendant; 
pour  cela  il  lui  faut  des  voisins  qui  comprennent  leur  indépen- 
dance comme  lui  comprend  la  sienne.  Aussi  son  grand  succès 
est-il  l'établissement  en  pays  vacant.  Quand  le  pays  n'est  pas 
tout  à  fait  vacant,  il  s'arrange  pour  le  rendre  vacant,  ou  bien 
s'il  a  affaire  à  des  gens  qui  ne  se  laissent  pas  évincer,  il  va  plus 
loin.  Aujourd'hui,  au  Canada,  dans  la  province  de  Québec  où  les 
«  habitants  »  français  font  la  tache  d'huile,  le  propriétaire  an- 
glais vend  la  terre  et  quitte  le  pays,  quand  les  essaims  de  fa- 
milles françaises  commencent  à  entamer  la  pafoisse  sur  laquelle 
il  réside.  Avec  ce  tempérament-là  on  n'est  pas  apte  à  caresser 
les  sauvages. 

De  là  les  difficultés  que  redoute  M.  Aubry  pour  mettre  les  An- 
glais en  possession  des  terres  qui  leur  ont  été  cédées.  Ce  n'est 
pas  qu'ils  négligent  de  venir  s'y  installer,  conmie  les  Espagnols, 
mais  ces  terres  sont  encore  habitées  par  des  Indiens  et  ceux-ci 
redoutent  les  Anglais.  En  partant  pour  Mobile  en  ITO.'K  alors 
qu'il  n'était  encore  que  commandant  des  troupes  de  la  colonie, 
M.  Aid)ry  écrit  (1)  :  «  J'auray  beaucoup  d'occupation  par  rap- 
port aux  sauvages  qui  sont  dans  cette  partie  et  qui  ne  sont  point 
du  tout  satisfaits  de  l'arrivée  de  leurs  nouveaux  hostes.  Je  feray 

(1)  Lettre  du  8  octobre  1703. 


220  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

mon  possible  pour  contenter  les  Anglois  et  les  sauvages  et 
j'espère  en  venir  à  bout.  Si  les  Anglois  veulent  suivre  nos  conseils, 
tout  va  bien,  mais  si  ils  veulent  les  brusquer,  ils  pourroient  bien 
s'en  repentir,  attendu  que  dans  cette  partie  il  y  en  a  au  moins 
dix  à  douze  mil  en  estât  de  porter  les  armes,  qui  leur  donneroient 
bien  de  l'embarras,  et  à  nous  aussy.    » 

La  remise  de  la  partie  orientale  aux  Anglais  eut  lieu,  en  fait, 
sans  révolte  des  sauvages.  Trois  ans  après,  en  1766,  M.  Aubry 
écrit  :  «  Après  avoir  éprouvé  de  grandes  difficultés,  de  la  part 
des  sauvages,  pour  placer  les  Anglois  sur  les  terres  qui  leur 
ont  été  cédées  par  le  dernier  traité,  je  suis  enfin  parvenu  de 
les  mettre  en  possession  de  la  partie  orientale  du  Mississipi  (1).  » 
Dans  une  autre  lettre,  il  constate  d'ailleurs  que  ce  n  a  pas  été 
sans  peine  :  «  J'ay  eu  bien  du  mal  à  arrêter  et  contenir  les 
sauvages  qui  vouloient  frapper  sur  les  Anglois,  et  jouer  des 
tragédies  dans  un  tems  où  nous  n'en  avons  pas  besoin.  » 

Mais  le  voisinage  des  Anglais  fait  prévoir  à  M.  Aubry  des 
complications  d'un  autre  genre.  Depuis  que  le  traité  de  Paris 
leur  a  donné  une  portion  de  la  Louisiane,  ils  naviguent  cons- 
tamment sur  le  Mississipi;  on  les  sent  envahissants;  on  se  rend 
compte  qu'ils  vont  s'installer  là  où  les  autres  passent,  et  leur  ac- 
tivité est  un  sujet  de  jalousie  pour  les  Espagnols,  encore  plus 
pour  les  Françaisf  au  sortir  d'une  guerre  désastreuse  qui  a  laissé 
des  rancunes  au  cœur  des  vaincus.  «  Par  les  soins  que  je  me  suis 
donnés,  écrit-il  le  26  janvier  1766,  la  paix  et  la  tranquillité 
régnent  présentement  dans  cette  colonie;  je  souhaite  de  tout  mon 
cœur  qu'elle  y  règne  longtems,  mais  cela  sera  bien  difficile,  le 
passage  continuel  des  troupes  angloises  et  de  leurs  frégates  de- 
vant nostre  ville  est  un  triste  spectacle  pour  un  bon  François  et 
et  un  crèvecœur  pour  moy.  »  Plus  loin,  revenant  sur  le  sujet 
de  la  grande  dépense  qu'il  est  tenu  de  faire,  il  constate  de 
nouveau  les  perpétuelles  allées  et  venues  des  Anglais  :  «  J'ai  re- 
présenté par  toutes  les  occasions  au  ministre  que  je  fesois  une 
dépense  qui  passait  de  beaucoup  mes  forces^  que  la  bienséance, 

(1)  Lettre  du  9  juillet  17GG. 


LA   LOUISIANE   Di:   ITO.'t  A    i76î).  221 

la  politesse  et  l'honneur  de  la  Nation  exigeoient  que  je  don- 
nasse à  manger  aux  officiers  des  détacliemens  angiois  qui  no  t'ont 
que  monter  et  descendre  (1)  ». 

Toutefois,  les  ennuis  que  les  Anglais  causent  à  M.  Auhry  ne 
sont  rien  auprès  du  supplice  que  lui  font  endurer  les  Espagnols 
par  leur  négligence,  leur  maladresse  et  finalement  par  leur 
cruauté. 


m 


Antonio  de  UUoa  était  un  savant,  avons-nous  dit,  et  on  peut  se 
demander  si  le  désir  d'aller  visiter  un  pays  inconnu  ne  fut  pas 
son  seul  motif  pour  accepter  la  mission  dont  Sa  Majesté  Catho- 
lique l'avait  chargé.  Après  avoir  accompli  son  voyage  de  trois 
mois  à  travers  la  colonie  en  compagnie  de  M.  Auhry,  il  laissa  à 
celui-ci  la  charge  du  gouvernement  «  en  attendant  de  nou- 
veaux ordres  de  sa  cour  » ,  et  retourna  sans  doute  à  ses  chères 
études,  se  contentant  de  recevoir  avec  hauteur  les  quelques 
personnes  qui  s'adressaient  à  lui.  Ce  n'était  pas  assez  pour  rem- 
plir ses  fonctions  ;  c'était  trop  pour  l'avenir  de  la  domination  es- 
pagnole dans  la  Louisiane. 

«  Le  gouverneur  que  Sa  Majesté  Catholique  a  envoyé  hicy 
est  un  homme  de  premier  mérite,  rempli  de  connaissances  et  de 
talens,  mais  il  n'a  pas  le  don  de  guagner  les  cœurs  ny  de  se  faire 
aimer  (2).  »  Ainsi  le  juge  M.  Aubry  en  1767.  L'année  d'avant, 
il  ne  parlait  que  de  la  science  de  M.  d'Ulloa  :  «  Il  a  été  envoyé, 
disait-il,  dans  le  Nord,  dans  le  Sud,  pour  mesurer  la  figure  et 
l'étendue  de  notre  globe.  Il  est  associé  à  toutes  les  célèbres 
Académies  de  l'Europe.  C'est  un  des  plus  grands  astronomes  de 
son  siècle,  il  connaît  le  ciel  et  la  terre  (3).  »  Et  M.  Aubry  juge 
qu'il  est  «  très  honorable  de  transiger  des  aflaires  avec  une  per- 
sonne d'un  rang  et  d'un  mérite  pareils  ».  Mais  il  n'a  pas  tardé  à 

(1)  Lettre  du  26  janvier  1760. 

(2)  Lettre  du  10  avril  1767. 

(3)  Lettre  du  9  juillet  1766. 


222  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

s'apercevoir  que  les  Espagnols  ne  sont  pas,  suivant  son  expres- 
sion, «  des  Messieurs  aisés  à  contenter  (1)  ».  De  plus,  il  craint 
toujours  que  leur  négligence  et  leur  raideur  n'amènent  un  dé- 
sastre :  «  La  lenteur  castillane  me  désespère,  écrit-il  en  1767.  Les 
Espagnols  n'ont  point  le  talent  de  se  faire  aimer  des  habitants  ny 
des  sauvages  malgré  les  soins  et  les  peines  que  je  prends  pour 
rendre  leur  joug  agréable.  Je  crains  toujours  quelque  catas- 
trophe... Ce  n'est  point  par  la  hauteur  et  la  fierté,  par  les  me- 
naces et  les  chastimens  qu'on  doit  conduire  les  hommes  ;  des 
marques  de  bienveillance  et  de  bonté,  quelques  promesses 
dispensées  à  propos  étaient  nécessaires  dans  une  révolution  pa- 
reille. C'est  le  seul  moyen  de  parvenir  à  ses  fins  et  de  s'attacher 
de  nouveaux  sujets,  qui  regrettent  beaucoup  leur  ancien  maître. 
Si  les  Espagnols  n'agissent  pas  dans  les  commencemens  avec 
douceur  et  qu'ils  veuillent  gouverner  cette  colonie  comme  dans 
le  Mexique  et  dans  le  Pérou  où  y  a  beaucoup  d'esclaves  et 
beaucoup  de  révoltes,  la  plus  part  des  habitants  quitteront  leur 
terre  pour  allez  chez  TAnglois  qui  est  vis-à-vis  et  ne  négligera 
rien  pour  se  les  attirer  (2).  » 

La  misère  est  affreuse  en  Louisiane  à  cette  époque,  ce  qui  ne 
contribue  pas  peu  à  aggraver  le  mécontentement  général.  Il  y  a 
manque  absolu  d'argent.  «  Le  Roy  de  France  avait  pour  plu- 
sieurs millions  de  papiers  de  répandus  dans  la  Louisiane;  quoi- 
que, depuis  la  guerre,  sa  valeur  fût  incertaine,  et  qu'on  perdit 
beaucoup  dessus,  c'étoit  cependant  une  monnoye  qui  circuloit 
dans  la  colonie,  avec  laquelle  on  se  procuroit  tous  ses  besoins. 
Aujourd'huy,  tout  ce  papier  a  été  envoyé  en  France,  en  consé- 
quence des  ordres  de  Sa  Majesté;  on  a  donné  des  récépissés  à 
ceux  qui  en  étoient  possesseurs,  et  ils  se  trouvent  frustrés  de 
cet  argent,  jusqu'à  ce  que  le  Roy  ait  prononcé  sur  son  sort,  ce 
qui  pourra  estre  long.  » 

«  Le  Roy  d'Espagne  de  son  costé  s'est  chargé  de  la  dépense 
de  cette  colonie,  et  ne  paie  personne.  Il  doit  plus  de  six  cent  mil 
livres  tant  aux  négotians  qui  ont  fait  des  avances  considérables 

(1)  Lettre  du  7  octobre  17G6. 

(2)  Lettre  du  10  avril  17G7. 


LA   LOUISIANE    DE    1763    A    17()9.  223 

pour  la  suJ)sistancc  de  la  trou[)e,  et  pour  les  présens  des  sau- 
vages, qu'aux  officiers  de  dilïerens  états,  ouvriers  et  engagés, 
qui  n'ont  point  reçu  d'appointenaens  ny  de  gages  depuis  plus 
de  huit  mois  (1).   » 

M.  d'Ulloa  ne  calme  pas  par  sa  bienveillance  la  crise  qu'une  pa- 
reille situation  financière  provoque  fatalement.  Les  jugements 
de  M.  Aubry  à  son  égard  deviennent  de  plus  en  plus  sévères  : 
«  Il  a  le  secret,  écrit-il  dans  la  même  lettre,  de  se  faire  détes- 
ter, malgré  tout  son  esprit;  tout  le  monde  n'a  pas  le  talent  de 
commander,  celuy-là  est  du  nombre.  » 

Cependant  la  cour  d'Espagne  avait  annoncé  le  départ  pour 
la  Louisiane  de  M.  O'Reilly  avec  une  troupe  de  trois  mille 
hommes.  C'était  pour  M.  Aubry  l'assurance  de  sa  délivrance 
prochaine  et  il  s'en  félicitait  lorsque  vint  à  éclater  l'orage  qu'il 
prévoyait  depuis  longtemps. 

Le  Conseil  supérieur  de  la  Louisiane,  sorte  de  Parlement  de 
la  colonie,  était  resté  en  fonctions,  comme  le  gouverneur  fran- 
çais, en  attendant  la  remise  officielle  à  l'Espagne.  Les  habi- 
tants, négociants,  artisans,  «  et  autres  peuples  )>  de  la  Loui- 
siane, lui  adressèrent  en  octobre  1768  de  «  très  humbles 
représentations  »,  dans  lesquelles,  après  avoir  exposé  dans  le 
style  emphatique  de  l'époque  les  calamités  qui  avaient  suivi  la 
cession  de  la  colonie,  ils  demandaient  purement  et  simplement 
de  redevenir  Français.  Le  procureur  général  près  le  Conseil  su- 
périeur soutint,  sur  la  vue  de  ces  représentations,  que  dllloa 
avait  usurpé  l'autorité,  n'ayant  pas  satisfait  à  la  formalité  de 
l'enregistrement  de  ses  pouvoirs  par  ledit  Conseil,  qu'en  plus, 
il  avait  violé  ses  promesses  de  respecter  «  les  privilèges  anciens, 
les  lois,  formes  et  usages  des  colonies  (2)  »,  etc..  Enfin,  le  Con- 
seil rendit  son  arrêt  déclarant  M.  d'UUoa  «  usurpateur  d'une  au- 
torité illégale  ». 

Ce  n'était  pas  tout;  Messieurs  du  Conseil  ne  voulaient  pas  se 
borner  à  une  pure  protestation,  mais  bien  mettre  dehors  le  gou- 
verneur espagnol  :  «  Pour  prévenir  quelque  violence  du  peuj)le 

(1)  Lettre  du  l"^'^  septembre  17G8. 

(2)  V.  l'arrêt  rendu  par  le  Conseil,  le  29  octobre  1768. 


224  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

et  éviter  quelque  tumulte  dangereux,  le  Conseil  par  sa  prudence 
ordinaire  se  trouve  obligé  d'enjoindre  comme  de  fait  il  enjoint  à 
M.  Ulloa  de  sortir  de  la  colonie  sous  trois  jours  pour  tout  délai, 
soit  dans  la  frégate  de  Sa  Majesté  Catholique  sur  laquelle  il  est 
venu,  ou  dans  tel  autre  bâtiment  qui  lui  paraîtra  convenable  et 
d'aller  rendre  compte  de  sa  conduite  à  sa  Majesté  Catholique... 
A  prié  et  prie  Messieurs  Aubry  et  Foucault  et  les  somme  même  au 
nom  de  notre  seigneur  Roi  de  continuer  à  commander  et  régir, 
comme  ils  fesaient  ci-devant  la  colonie...  A  ordonné  et  ordonne 
que  la  prise  de  possession  pour  Sa  Majesté  Catholique  ne  pourra 
être  proposée  ni  tentée,  par  aucun  moyen,  sans  de  nouveaux  or- 
dres de  Sa  Majesté  Très  Chrétienne...  a  autorisé  et  autorise  les  Ha- 
bitants et  négociants  à  choisir  telles  personnes  qu'ils  croiront 
convenable  pour  aller  porter  leur  supplique  au  seigneur  Roi,  et 
a  arrêté  que  pareillement  le  Conseil  supérieur  adressera  des  re- 
présentations à  notredit  seigneur  Roi.  Ordonne  que  le  présent 
arrêt  sera  imprimé,  lu,  publié  et  affiché  et  enregistré  en  tous  les 
lieux  et  Postes  de  cette  colonie  et  que  copie  en  sera  envoyée  à 
M^'"le  duc  de  Praslin,  ministre  de  la  Marine.  » 

Au  fond,  ces  Messieurs  du  Conseil  avaient  bien  raison.  Peu 
importe  si  Ulloa  avait  fait,  oui  ou  non,  enregistrer  ses  pouvoirs; 
mais,  ce  qui  est  beaucoup  plus  grave  à  nos  yeux,  la  cour  d'Espa- 
gne et  lui  manquaient  à  leurs  plus  élémentaires  devoirs  vis-à-vis 
delà  colonie.  Quant  à  la  France,  nest-ce  pas  une  pitié  de  lavoir 
si  fidèlement  servie  par  ceux  qu'elle  abandonne  de  gaité  de 
cœur?  Rien  servie  et  mal  gouvernée,  c'est,  semble-t-il,  sa  formule 
à  cette  époque  :  on  a  formé  tout  le  monde  à  servir  et  personne 
à  gouverner;  tout  le  monde  sait  servir  et  personne  ne  sait  plus 
gouverner. 

En  présence  de  cet  arrêt  du  Conseil,  M.  Aubry  se  trouvait  obligé 
par  sa  consigne  de  protester.  Il  avait  ordre  du  roi  de  remettre 
la  colonie  aux  Espagnols;  l'arrêt  était  en  contradiction  flagrante 
avec  l'ordre  reçu.  Le  jour  même,  à  la  chambre  du  Conseil  il  dé- 
posa la  déclaration  suivante  :  «  Je  proteste  contre  l'arrêt  du 
Conseil  qui  renvoyé  M.  D.  Antonio  de  Ulloa  de  cette  colonie;  leurs 
Majestés  Très  Chrétienne  et  Catholique  seront  offensées  du  traite- 


LA    LOUISIANE    DE    il(\^    A    176!;.  22o 

ment  que  l'on  fait  éprouver  à  une  personne  de  son  caractère,  et 
malgré  le  peu  de  forces  que  j'ai  sous  mes  ordres,  je  m'opposerais 
de  tout  mon  pouvoir  à  son  départ,  si  je  ne  craignais  que  sa  vie 
ne  fût  exposée,  aussy  bien  que  celle  de  tous  les  Espagnols  qui  se 
trouvent  icy.  » 

Le  Conseil,  «  sans  condamner  les  motifs  »  de  la  protestation  de 
M.  Aubry,  la  déclara,  bien  entendu,  «  nulle  et  non  avenue  ».  La 
révolution  était  complète. 

D'ailleurs  tout  l'accompagnement  ordinaire  d'une  révolution 
se  retrouve  dans  le  récit  de  M.  Aubry  (1)  :  «  Le  jour  du  Conseil, 
il  s'est  trouvé  tant  de  la  ville  que  de  la  campagne  près  de  neuf 
cents  hommes  armés,  tous  les  officiers  de  milice  (la  garde  na- 
tionale!) à  la  tête  de  leur  troupe  avec  un  pavillon  blanc  qu'ils 
ont  arboré  sur  la  place,  criant  tous  généralement  :  Vive  la 
France!  et  ne  voulant  point  d'autre  roy,  paraissant  même  dispo- 
sés à  faire  craindre  pour  la  vie  des  Espagnols  si  on  n'avait  point 
égard  à  leur  demande.  »  Ce  que  voyant,  M.  Aubry  prie  M.  d'LUoa 
«  de  se  retirer  dans  la  frégate  espagnole  »  et  l'y  accompagne 
lui-même  «  avec  son  épouse  enceinte  et  un  enfant  de  six  mois  ». 
De  là,  il  court  assister  au  Conseil  pour  calmer  les  esprits,  n'obtient 
pas  de  succès  auprès  des  conseillers,  et  parvient  à  grand'peine  à 
renvoyer  chez  eux  trois  jours  plus  tard  les  miliciens  restés  en 
armes. 

Obligé  de  tenir  tète  à  la  révolte,  il  a  d'autant  plus  de  mérite 
à  le  faire  qu'il  en  apprécie  les  motifs  et  en  avait  souvent  prévu 
l'imminence  :  «  Il  y  avait  près  de  deux  ans  que  je  pressentais  ce 
malheur^  et  dans  plusieurs  lettres  que  j'ai  écrites  au  ministre  je 
lui  ai  fait  connaître  que  M.  DeuUoa  n'était  point  convenable  pour 
gouverner  ce  pays...  il  a  paru  mépriser  les  premiers  du  pays  et  le 
Conseil;  il  n'a  jamais  dit  une  parole  obligeante  à  personne  :  par 
des  discours  indiscrets  il  a  fait  juger  qu'il  n'aimait  pas  notre  na- 
tion, faisant  des  menaces  et  annonçant  un  despotisme  affreux  pour 
l'avenir;  il  a  effrayé  tout  le  monde,  et  par  une  conduite  déplacée 
et  surprenante  dans  un  homme  qui  a  autant  d'esprit,  il  a  contri- 

(1)  Lettre  du  13  novembre  1768. 


226  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

bué  beaucoup  à  s'attirer  cette  tempête  sur  lui  et  sur  sa  nation  (1)  » . 

Une  fois  M.  d'Ulloa  parti,  M.  Aubry  se  trouve  seul  en  face  d'un 
pays  en  pleine  révolution  :  ^<  Depuis  ce  temps,  écrit-il  en  1769  (2), 
la  fureur  et  la  frénésie  contre  le  gouvernement  et  la  nation  espa- 
gnole ont  toujours  été  en  augmentant.  J'ai  eu  la  douleur  de  voir 
pendant  neuf  mois  cette  colonie  à  deux  doigts  de  sa  perte,  les  sé- 
ditions continuelles,  les  mouvements  les  plus  dangereux  et  les 
plus  inquiétants,  le&écrits  les  plus  séditieux,  les  discours  les  plus 
rebelles,  tout  a  été  mis  en  usage  par  les  chefs  de  la  révolte  pour 
tromper  le  peuple  et  lui  donner  horreur  de  la  domination  espa- 
gnole ;  vingt  fois  le  party  des  rebelles  et  celui  des  Espagnols,  qui 
n'étoit  certainement  pas  le  plus  fort,  ont  été  sur  le  point  de  s'é- 
gorger ». 

Quant  à  lui,  il  est  à  peu  près  «  sans  troupe,  sans  argent,  sans 
secours,  sans  ressource  ».  Il  s'emploie  de  son  mieux  à  empêcher 
l'effusion  du  sang  et  à  gagner  du  temps  jusqu'à  l'arrivée  des  Es- 
pagnols toujours  annoncée  et  toujours  retardée,  dans  la  crainte 
perpétuelle  d'une  vraie  guerre  civile,  «  déterminé,  dit-il,  à  périr 
avec  le  peu  d'officiers  et  de  soldats  qui  sont  sous  mes  ordres  lors- 
que leur  fureur  et  leur  violence  (des  rebelles)  me  pousseroient  à 
bout  et  me  mettroient  dans  Tindispensable  nécessité  de  les  com- 
battre >  . 

Enfin,  le  2i  juillet  1769^  M.  iVReilly,  lieutenant  général  et  ins- 
pecteur général  de  Sa  Majesté  Catholique,  entra  dans  le  Mississipi 
avec  un  grand  nombre  de  vaisseaux  portant  plusieurs  régiments 
espagnols.  «  Cette  nouvelle  causa  la  plus  grande  joie  et  les  plus 
vives  alarmes,  dit  M.  Aubry.  Les  chefs  de  la  conjuration  sont 
venus  chez  moi  effrayés.  J'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  dans  ce  moment 
pour  les  rassurer  et  les  tranquilliser.  >♦ 

O'Reilly  donna  lui  aussi  quelques  bonnes  paroles  à  son  arrivée 
à  la  Nouvelle-Orléans.  11  assura  «  qu'il  feroit  avec  grand  plaisir 
tout  le  bien  qui  dépendroit  de  lui.  et  aucun  mal  qui  ne  fût  très 
justifié  et  même  très  nécessaire  ».  Quelques  jours  après,  il  fai- 
sait fusiller  le  Procureur  près  le  Conseil  et  trois  autres  Français 

(1)  Lettre  du  13  novembre  1768. 

(2)  LeUredu  G  octobre  1769. 


LA    LOUISIANE    DE    ITHli    A     1T61>.  227 

notables  ;  cinq  ou  six  autres  étaient  arrêtés  et  condamnés  à  six 
ans  de  prison. 

Nous  n'avons  mallieureusement  pas  l'appréciation  de  M.  Aubry 
sur  cette  sévère  répression;  le  vaisseau  qui  !<•  ramenait  en 
France  devait  faire  naufrage  en  entrant  dans  «  la  rivière  de  Bor- 
deaux »,  et  sa  dernière  lettre  est  celle  qui  relate  la  remise  de  son 
gouvernement  à  M.  O'Reilly,  mais  sa  connaissance  du  caractère 
espagnol  lui  faisait  redouter  un  châtiment  cruel.  Ce  fut,  en  effet, 
la  première  manifestation  d'activité  de  la  cour  d'Espagne  après 
six  ans  d'une  inaction  extraordinaire.  Après  avoir  montré  delà 
façon  la  plus  claire  qu'elle  ne  se  souciait  aucunement  de  la  Loui- 
siane, elle  punit  durement  les  Français  imprudents  qui  deman- 
daient à  être  rendus  à  leur  ancien  maître  puisque  le  nouveau  ne 
voulait  pas  d'eux. 

Trente  ans  plus  tard,  en  1800,  le  traité  de  Saint-Ildefonse  ren- 
dait la  Louisiane  à  la  France,  mais  le  maître  qui  la  gouvernait 
alors  n'avait  que  faire  de  la  Louisiane.  11  préférait  de  beaucoup 
une  somme  de  80  millions  avec  laquelle  il  se  procurerait  des  ca- 
nons, et  les  États-Unis  ayant  offert  cette  somme  en  1803,  il  con- 
clut le  marché. 

Cette  fois,  du  moins,  La  Louisiane  tombait  entre  les  mains  de 
gens  qui  ne  l'abandonneraient  plus,  entre  les  mains  de  ses  citoyens 
eux-mêmes.  Au  lieu  d'être  traitée  comme  l'appoint  misérable 
d'une  transaction  entre  des  puissances  européennes,  elle  devenait 
indépendante,  maltresse  de  ses  destinées,  et  ce  qui  donnait  tout 
son  prix  à  cette  indépendance,  elle  s'ouvrait  aux  libres  entrepri- 
ses d'émigrants,  de  planteurs,  de  commerçants,  qui  allaient  tirer 
parti  de  ses  ressources. 

Aujourd'hui  la  riche  cité  de  la  Nouvelle-Orléans  garde  de  l'an- 
cienne domination  française  un  souvenir  sympathique.  Si  notre 
colonisation  trop  exclusivement  administrative  n'a  pas  réussi  à 
développer  le  pays ,  si  les  erreurs  de  nos  gouvernements  ont  été 
cause  d'une  coupable  négligence  à  son  égard,  du  moins  les  hom- 
mes qui  représentaient  là-bas  la  Métropole  la  représentaient 
avec  honneur.  En  parcourant  la  correspondance  de  M.  Aubry.  on 
est  touché  de  la  délicatesse  avec  laquelle  il  sait  comprendre  son 


228  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

devoir,  on  admire  son  inébranlable  fermeté  à  le  remplir  au  mi- 
lieu des  circonstances  les  plus  critiques,  son  esprit  de  justice 
bienveillante  et  cette  ouverture  de  cœur  qui  lui  créé  des  amitiés 
parmi  les  chefs  Indiens.  Ce  sont  là  des  qualités  rares.  Elles  se 
sont  rencontrées  assez  fréquemment  chez  ses  prédécesseurs  pour 
que  le  nom  français  n'éveille  là-bas  aucune  de  ces  aversions  hé- 
réditaires que  laissent  derrière  elles  toutes  les  dominations  op- 
pressives. 

Paul   DE  ROUSIERS. 


ESSAI 

D  UNE  CUITIQUE  SOCIALE  DE  LA  CRITIQUE 


M  A  l'âge  où  l'on  est  écolier  » 

Nous  étions  un  jour  assis,  non  dans  la  salle  solitaire  dont 
parle  Musset,  mais  sur  une  terrasse  à  la  campagne.  Nous  lisions, 
comme  nouveauté,  le  théâtre  de  Racine.  Le  fermier  de  nos  parents 
vint  à  passer,  une  bêche  sur  le  dos.  Il  s'arrêta  un  instant,  et  nous 
eûmes  une  petite  conversation. 

—  Monsieur  Gabriel,  nous  dit-il,  alors,  il  est  mort  un  grand 
savant,  à  ce  qu'on  dit? 

—  Un  grand  savant? 

—  Mais  oui,  on  m'a  dit  ça  au  village.  Un  monsieur  qui  écrivait 
dans  les  livres,  et  qui  a  fait  parler  de  lui. 

—  Vous  voulez  parler  peut-être  de  Victor  Hugo? 

—  Oui,  c'est  bien  un  nom  comme  cela  qu'on  m'a  dit.  Et  qu'est- 
ce  qu'il  faisait  ce  monsieur? 

—  Il  était  poète. 

—  Qu'est-ce  qu'un  poète? 

—  Quelqu'un  qui  fait  des  vers. 

—  Qu'est-ce  que  des  vers? 
Nous  lui  montrâmes  notre  livre. 

—  Des  vers,  c'est  ça. 

—  Ah! 

Le  brave  homme  considéra  le  volume  ouvert,  et  sans  doute  cette 
investigation  ne  le  satisfit  pas,  car  il  reprit  : 

—  Comment  ça  se  fait-il  que  ce  sont  des  vers? 

La   scène  que  nous  racontons,  absolument   réelle  et  authen- 

T.   XXV.  17 


230  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

tique,  paraîtra  un  peu  renouvelée  du  Bourgeois  Gentilhomme. 
Nous  ne  nous  attardâmes  pas  cependant  à  démontrer  à  notre 
excellent  campagnard  que  «  tout  ce  qui  n'est  pas  prose  est  vers  )• 
et  que  «  tout  ce  qui  n'est  pas  vers  est  prose  >».  Nous  lui  mon- 
trâmes du  doigt  comment  les  lignes  s'arrêtaient  brusquement 
au  lieu  d'arriver  à  l'extrémité  droite  de  la  page,  puis,  avec  un 
laconisme  ineénieux  : 

—  Les  vers,  cest  quand  ça  ne  va  pas  jusqu'au  bout. 

Cette  explication  lumineuse  satisfît  complètement  le  fermier, 
qui  reprit  sa  bêche  et  s'éloigna,  non  sans  murmurer,  en  manière 
de  conclusion  : 

—  Alors,  ça  fait  de  la  place  perdue. 

C'est  qu'il  n'en  perdait  pas,  lui,  de  la  place.  Le  fermier  en 
question  était  une  forte  tête,  dirigeant  admirablement  son  exploi- 
tation, ayant  obtenu  des  récompenses  à  des  concours  agri- 
coles, attentif  à  mettre  en  valeur  le  moindre  pouce  de  terrain, 
•une  vraie  exception,  en  un  mot,  dans  une  région  de  la  France 
où  domine  le  métayage  et  où  l'homme  des  champs  n'est  pas  un 
bourreau  de  travail. 

Qu'on  ne  se  méprenne  pas  sur  notre  intention.  L'entretien  que 
nous  venons  de  rapporter  fidèlement  ne  nous  a  jamais  inspiré  le 
moindre  mépris  pour  l'homme  à  la  bêche,  mais  il  nous  jette  par- 
fois, lorsque  le  souvenir  nous  en  revient,  dans  une  certaine  mé- 
lancolie et  un  certain  détachement  des  choses  littéraires.  Il  est 
bon,  avant  tout,  d'apprécier  ces  dernières  à  leur  juste  valeur, 
de  ne  pas  en  exalter  démesurément  le  mérite,  de  songer  que 
l'écrivain  le  plus  illustre,  celui  quia  fourni  la  plus  longue  carrière 
et  embouché  les  plus  sonores  trompettes  pour  se  faire  entendre 
de  plus  loin,  n'est  pratiquement  qu'un  inconnu,  et  inconnu  non 
seulement  de  l'immense  majorité  des  hommes,  mais  encore  de 
ceux  qui  le  coudoient,  parlent  sa  langue,  et  auraient  pu,  à  la 
rigueur,  entendre  parler  de  ses  écrits. 

Elle  est,  croyons-nous,  la  première  constatation  dont  on  doive 
se  pénétrer  lorsqu'on  entre  sur  le  domaine  de  la  critique.  Il  est 
bien  certain  que  la  littérature  est  un  luxe,  une  brillante  super- 
lluité  qui  n'existe  et  n'a  existé  que  chez  certaines  races.   Des 


ESSAI    d'une    CFUTIOLE    SOCIALE    DE    LA    CBITIOL'E.  231 

sociétés  nombreuses  en  ont  été  privées,  ou  ne  l'ont  possédée  qu'à 
l'étcat  embryonnaire.  Le  développement  intense  de  la  culture 
intellectuelle  suppose  toujours  un  état  avancé  de  civilisation  et 
même  quelque  chose  de  plus,  puisque  des  sociétés  riches,  comme 
celles  des  Phéniciens  et  des  Carthaginois,  n'ont  laissé  aucun  monu- 
ment littéraire. 

La  zone  où  fleurissent  les  «  ouvrages  de  l'esprit  »  ne  comprend 
donc,  à  la  surface  du  globe,  qu'un  certain  nombre  de  races  pri- 
vilégiées, —  qui  tendent  aujourd'hui,  il  est  vrai,  à  déborder  sur 
toutes  les  autres.  De  plus,  dans  chaque  pays,  la  sphère  où  peuvent 
se  produire  ces  ouvrages  est  essentiellement  limitée  à  une  élite, 
en  dehors  de  laquelle  les  grands  écrivains  sont  comme  s'ils 
n'étaient  pas.  Enfin,  si  la  critique  ne  peut  évidemment  prospérer 
que  dans  des  milieux  qui  produisent  des  ouvrages  de  l'esprit,  la 
réciproque  n'est  pas  toujours  vraie.  Certaines  sociétés  ont  produit 
des  poètes,  des  chroniqueurs,  sans  que  chroniques  et  poésies 
aient  été  soumises  à  l'appréciation  de  spécialistes,  de  gens  de  goût, 
à' experts  en  littérature.  Ce  type  n'apparait  que  moyennant  une 
complication  croissante.  Il  suppose  des  raffinements  particuliers 
de  l'éducation  et  du  mode  d'existence;  et,  par  cela  même  qu'il 
suppose  ces  raffinements,  il  ne  saurait  atteindre,  dans  les  sociétés 
où  il  se  développe  le  mieux,  certaines  couches  de  peu  d'instruc- 
tion qu'atteint  cependant  une  vague  littérature.  Le  cercle  où 
évoluent  les  critiques,  en  un  mot,  est  plus  petit  que  celui  où 
évoluent  les  auteurs,  et  le  premier  est  contenu  tout  entier  dans 
le  second. 

Comment  nait  la  critique?  Elle  est  nécessairement  postérieure, 
comme  on  l'a  souvent  remarqué,  à  la  production  des  ouvrages. 
Elle  suppose  même  un  degré  de  culture  tel  que  la  réflexion  puisse 
prendre  le  pas  sur  l'émotion.  »  Le  plaisir  de  la  critique,  dit  La 
Bruyère,  nous  ôte  celui  d'être  vivement  ému  de  très  belles 
choses.  »  C'est  chez  les  érudits  de  la  Renaissance  que  M.  I>ru- 
netière  pense  qu'il  faut  chercher  le  berceau  de  la  critique,  et  ce 
berceau  ne  lui  semble  pas  des  plus  honorables.  «  Qui  donc  l'a 
dit,  quel  moraliste  ou  quel  prédicateur,  La  Bruyère  ou  Bourda- 
loue,  qu'à  l'origine  de  toutes  les  grandes  fortunes  on  trouvait 


232  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

communément  «  des  choses  qui  font  frémir  »  ?  Tel  est  précisément 
le  cas  de  la  critique  ;  et  nous  essaierions  en  vain  de  nous  dissi- 
muler qu'elle  n'a  d'abord  été  qiiune  forme  de  Fenvie  litté- 
raire (1).  » 

On  peut  objecter  plusieurs  choses  à  cette  opinion.  Il  est  fort 
possible,  sans  doute,  que  les  premiers  critiques  deTàge  moderne 
aient  été  des  humanistes  grincheux  que  leurs  humanités  n'avaient 
pas  rendus  très  humains;  mais  ce  qui  resterait  à  expliquer,  dans 
tous  les  cas,  c'est  le  succès  de  leurs  critiques,  et  la  façon  dont 
leurs  commentaires,  envieux  ou  non,  se  sont  répandus  dans  le 
public.  Car  si  les  motifs  qui  poussent  un  écrivain  à  exprimer 
telle  ou  telle  idée  sont  des  phénomènes  psychologiques,  la  for- 
mation d'un  groupe  de  lecteurs  et  d'admirateurs,  qui  font  un 
nom  à  l'écrivain  et  l'introduisent  par  conséquent  dans  Ihistoire 
littéraire,  constitue  éminemment  un  phénomène  social.  En  outre, 
il  faudrait  voir  si  les  débuts  de  la  critique,  en  d'autres  milieux 
que  celui  de  la  Renaissance,  ont  été  marqués  également  de  ce 
cachet  di  envie.  Les  premiers  critiques  grecs  ou  latins  ont-ils  cédé 
à  l'impulsion  de  la  méchanceté  lorsqu'ils  ont  commencé  à  réflé- 
chir sur  les  œuvres  des  autres?  C'est  ce  qui  ne  parait  pas  dé- 
montré. 

Les  divers  auteurs  qui  se  sont  occupés  de  la  critique  ne  nous 
paraissent  pas  avoir  recherché  bien  profondément  les  causes  de 
son  apparition.  Cela  tient  à  ce  que  ces  auteurs,  sous  l'influence  de 
leur  éducation  classique,  se  sont  tenus  constamment  dans  le 
domaine  de  la  littérature  ou  dans  celui  de  la  philosophie.  Ils  ont 
distingué  avec  art  les  différentes  espèces  de-  critiques,  et  indiqué, 
avec  une  remarquable  pénétration,  r«état  d'âme  »  de  ceux  qui 
les  ont  cultivées.  Mais  c'est  par  exception  seulement,  et  comme 
par  parenthèses,  qu'ils  ont  signalé  parfois,  dans  Y  évolution  de 
ce  genre^  les  causes  sociales  qui  y  ont  aidé.  Quant  à  son  éclosion, 
on  se  contente  de  la  constater,  comme  un  fait  qui  se  suffit  à  lui- 
même,  et  sans  en  chercher,  en  dehors  du  monde  des  idées,  l'expli- 
cation méthodique. 

{l)  Manuel  de  ihistoire  de  la  littérature  française,  p.  52. 


ESSAI   d'une    critique   SOCIALE    DE    LA    CHITIQUE.  233 

Posons  donc  ce  [)rincipe  :  le  développement  de  la  critique  a  sa 
cause  dans  l'état  social. 

Quelle  est  cette  cause?  C'est  ce  que  nous  tâcherons  d'éciaircir 
sommairement  dans  cet  article.  Nous  verrons  ensuite  comment 
la  critique,  jusqu'à  nos  jours,  a  compris  son  rôle  en  présence  des 
ouvrages  littéraires  qu'elle  a  fait  profession  de  juger. 

Nous  retournerons,  avec  la  permission  du  lecteur,  à  Tàge  où 
nous  étions  écolier.  Les  souvenirs  sont  des  faits  précis,  sur  lesquels 
la  méthode  d'observation  peut  s'exercer  avec  avantage.  C'était  il 
y  a  une  quinzaine  d'années.  Nous  étions  dans  la  classe  dite  des 
Humanités,  et  l'un  des  exercices  auxquels  le  professeur  s'efforçait 
de  nous  habituer  était  Vanah/se  littéraire.  On  prenait  une  fable 
de  La  Fontaine,  un  morceau  de  Corneille  ou  de  Racine,  et  il  fal- 
lait broder  là-dessus  des  réflexions,  décomposer  le  plan  de  l'au- 
teur, mettre  en  relief  sa  pensée  dominante,  noter  ses  qualités  et 
ses  défauts. 

Nous  ne  pouvons  dissimuler  que  la  besogne  était  peu  amusante. 
Pourtant  elle  avait  des  effets  réels  sur  nos  jeunes  intelligences,  et 
et  tendait  à  nous  donner,  même  en  dehors  des  devoirs  obligatoires. 
le  goût  de  juger,  de  critiquer^  avec  une  sorte  de  pédantisme 
naïf,  des  œuvres  autres  que  celles  qu'on  nous  mettait  entre  les 
mains. 

Un  de  nos  amis  qui,  selon  l'expression  traditionnelle,  «  courti- 
sait la  Muse  »  dans  le  secret,  rima  en  ces  temps  une  poésie,  inti- 
tulée le  Sommeil  de  l'enfant.  Un  jour,  —  était-ce  en  classe  ou  en 
étude?  —  il  la  fît  passer  à  un  autre  de  nos  camarades,  qui  excel- 
lait dans  l'analyse  littéraire.  Peu  de  temps  après,  le  jeune  criti- 
que renvoyait  sa  pièce  à  l'auteur,  avec  une  lettre  de  quatre 
pages,  contenant  des  appréciations  sur  ses  vers.  Nous  nous  souve- 
nons d'avoir  parcouru  ce  curieux  document.  Chaque  strophe  y 
était  analysée  dans  le  plus  grand  détail.  Les  passages  faibles  y 
étaient  relevés;  les  vers  heureux  y  recevaient  une  juste  louange. 
Pas  la  moindre  plaisanterie.  Le  critique  avait  pris  son  rùle  au 
sérieux,  et  le  poète  eut  le  bonheur  d'être  satisfait  du  commentaire. 
Tout  cela  se  passait  entre  les  quatre  murs  d'une  classe  ou  d'une 


234  L.\    SCIENCE    SOCIALE. 

étude,  en  cachette  du  professeur  ou  du  surveillant,  dans  cette  at- 
mosphère spéciale  qui  règne  dans  les  hautes  classes  studieuses, 
lorsque  l'écolier,  après  de  fastidieuses  années  consacrées  à  la 
grammaire,  Aient  d'être  initié  depuis  peu  de  temps,  par  une  sorte 
de  révélation  littéraire,  à  des  travaux  plus  faciles  et  plus  at- 
trayants. 

Le  jeune  critique  était  un  brillant  élève.  Un  an  de  plus,  il  fai- 
sait un  bachelier  distingué.  Mais  les  circonstances  en  décidèrent 
autrement.  Une  crise  pécuniaire  éprouva  subitement  sa  famille. 
Au  lieu  d'entrer  en  rhétorique,  l'année  suivante,  il  s'embarqua 
pour  la  Martinique  d'où  il  était  originaire,  et  se  lan(;a  dans  les 
«  affaires  »,  afin  de  relever  sa  situation  et  celle  des  siens.  Heureuse 
idée,  car  depuis  lors  cette  situation  est  redevenue  assez  prospère. 
Tandis  que  des  milliers  de  bacheliers  se  battent  aux  portes  de 
nos  administrations  pour  des  places  de  douze  cents  francs,  lex- 
humaniste  distingué  fabrique  du  rhum  et  des  liqueurs.  Son  es- 
prit n'a  rien  perdu  de  sa  finesse  et,  de  temps  en  temps,  l'influence 
de  sa  formation  littéraire  se  fait  encore  sentir.  Une  de  ses  pre- 
mières lettres  nous  apprenait  qu'il  avait  fait  une  merveilleuse 
spéculation  sur  des  haricots  et  nous  détaillait  la  façon  dont  il  s'y 
était  pris,  après  avoir  acheté  un  stock  au  rabais,  pour  le  faire 
vendre  au  détail  par  de  petites  négresses;  mais,  par  le  courrier 
suivant,  il  nous  racontait  qu'il  lisait  Victor  Hugo,  et,  comme  La 
Fontaine  demandait  :  «  Avez-vouslu  Baruch?  »  ilnous  disait,  avec 
un  juvénile  enthousiasme  :  «  As-tu  lu  la  Tnslesse  d^Olympio  ?» 

Un  esprit  superticiel,  —  et  il  n'en  manque  pas,  —  dira  ici  : 
«  Pauvre  jeune  homme  I  quel  dommage  qu'il  ait  manqué  sa  car- 
rière! »  Nous  pensons  au  contraire  que  ce  jeune  industriel  doit 
bénir  le  ciel  de  l'avoir  poussé  vers  l'industrie.  11  n'est  pas  mauvais 
que  tel  ou  tel  fabricant  de  rhum  ait  été  solidement  instruit,  et 
que,  tout  en  surveillant  de  petites  négresses  qui  vendent  des  ha- 
ricots, il  trouve  quelques  instants  pour  savourer  les  strophes  d'un 
grand  poète.  Notre  ami  serait-il  devenu  un  grand  critique?  Qu'en 
savons-nous?  Qui  sait  si,  dans  cent  autres  collèges,  d'autres  talents 
en  herbe,  à  la  même  heure,  ne  se  signalaient  pas  de  la  même  fa- 
çon? Pourtant,  cent  écoliers  distingués  ne  peuvent  pas  devenir 


ESSAI    d'une   critique    SOCIALE    DE    LA    CHITIQUE.  235 

tous  clc  i;rands  critiques.  Cent  glands  jetés  dans  le  même  trou 
n'ont  jamais  donné  cent  chênes.  Il  suffit  de  quelques  hommes  cé- 
lèhres  pour  satisfaire  les  besoins  de  la  société,  et  kiw  fnls  que 
cette  société  est  saturée  (Vhommcs  célèbres,  il  ne  peut  plus  s'en 
former  d'autres,  jusqu'à  ce  qu'une  place  soit  vacante  ou  que  des 
besoins  nouveaux  se  soient  créés. 

C'est  que  la  loi  d'un  travail  est  avant  tout  de  nourrir  son 
homme.  Quelques  critiques  littéraires  peuvent  exister  dans  une 
société  qui  compte  un  nombre  appréciable  de  gens  de  goût, 
mais,  comme  les  u  consommateurs  ))^  nous  l'avons  vu,  ne  sont 
jamais  très  nombreux,  et  qu'un  seul  critique  suflit  à  fournir  à 
beaucoup  leur  pâture,  il  est  évident  que  les  dritiques  privilégiés, 
ceux  qui  arriveront  à  conquérir  une  notoriété  solide,  seront  fort 
rares.  Cela  n'empêche  pas  qu'au-dessous  de  ces  talents  «  arrivés  )>, 
il  existe  à  des  niveaux  plus  humbles,  qui  vont  s'échelonnant  de 
haut  en  bas,  des  talents  de  même  nature,  dont  la  vocation  a  été 
plus  ou  moins  contrariée  et  la  renommée  plus  ou  moins  tronquée. 
Ce  sera  tel  professeur,  tel  chroniqueur  de  journaux,  tel  auteur 
d'une  brochure  peu  connue,  qui  a  pu  avoir  la  moitié  d'un  succès 
d'estime.  On  voit  rayonner  tout  autour  d'une  ile  des  écueils  qui 
auraient  fait  partie  de  l'ile  si  la  mer  avait  pu  baisser  de  quelques 
mètres  seulement.  De  même,  si  le  niveau  de  l'ignorance  baissait, 
si  le  nombre  des  gens  de  goût  émergeant  de  la  masse  doublait  ou 
triplait  dans  une  société,  il  faudrait  probablement  une  quantité 
double  ou  triple  de  critiques,  et  beaucoup  de  ceux  qui  sont  restés 
en  deçà  de  la  réputation  y  seraient  entrés  de  plain-pied. 

En  descendant  du  critique  illustre  aux  critiques  estimés,  puis 
aux  critiques  peu  connus,  puis  aux  gens  qui  sont  critiques  par 
occasion  ou  par  temi)érameiit  plutôt  que  par  métier,  nous  arri- 
vons tout  naturellement  à  notre  collège  où,  parmi  un  fort  groupe 
d'écoliers,  se  distinguent  quelques  individualités  capables  d'ap- 
précier tinement  les  beautés  littéraires  d'un  ouvrage.  Çà  et  là,  de 
loin  en  loin,  certaines  circonstances  favorables  viendront  changer 
en  vocation  impérieuse  cette  inclination  vague,  et  le  jeune  éco- 
lier, au  lieu  d'aller  fabriquer  du  rhum  à  la  Martinicpie,  deviendra 
un  «  maître  »  écouté,  autorisé,  dont  l'opinion  fera  loi,  dont  les 


236  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

jugemenls  seront  recherchés  presque  aussi  avidement  que  les 
nouvelles  politiques.  Seulement,  c'est  là  Fexception.  La  règle, 
c'est  que  le  collégien  studieux,  après  avoir  subtilement  analysé 
les  tirades  de  Racine  ou  de  Corneille,  fasse  ensuite  toute  autre 
chose  dans  la  vie,  et  ce  serait  une  belle  naïveté  que  de  s'en 
plaindre. 

Il  existe  du  reste,  dans  certains  petits  coins  de  la  société,  de  cu- 
rieux groupements  qui  font  l'etfet  d'un  microcosme  reproduisant 
en  plus  petit  les  phénomènes  qui  se  passent  dans  de  plus  vastes 
milieux.  Nous  avons  connu  un  établissement  secondaire  où  les 
élèves  des  hautes  classes,  de  concert  avec  les  anciens  élèves, 
avaient  fondé  un  petit  journal  lithographie,  qui  se  publiait  tous 
les  huit  jours  à  un  nomljre  restreint  d'exemplaires,  et  où  les  plus 
fervents  venaient  apporter  leur  prose  ou  leurs  vers.  Tout  se  pas- 
sait donc  ((  en  famille  »,  pour  ainsi  dire.  Rien  ne  dépassait  l'en- 
ceinte d'un  petit  cénacle  littéraire  que  Ton  pouvait  qualifier  d'or- 
ganisme complet  dans  son  genre,  puisqu'il  n'y  manquait  pas 
même  une  «  Académie  ».  Là  fleurissaient  les  odes,  les  ballades, 
les  satires,  les  épigrammes,  et  aussi  la  critique,  tout  comme  dans 
une  grande  revue  parisienne.  Un  rhétoricien  des  plus  lyriques 
ayant  un  jour  publié  une  poésie  sur  la  Mer,  où  figuraient  tous 
les  «  clichés  »  d'usage,  un  ancien  élève  caustique  et  lucide  s'em- 
pressa, dans  le  numéro  suivant,  de  disséquer  les  malheureux  vers, 
fustigeant  les  métaphores  maladroites  et  mettant  en  relief  la  ba- 
nalité de  certains  effets.  Cette  petite  querelle  eut  son  heure  de 
succès,  tout  comme  celle  des  sonnets  de  Job  et  d'Uranie,  qui  a 
passé  dans  l'histoire.  Jeux  d'enfants,  sans  doute  ;  mais  il  suffit, 
par  la  pensée,  d'agrandir  la  scène  pour  voir  que  ces  jeux  d'en- 
fants représentent  exactement  ce  qui  se  passe  chez  les  hommes, 
autrement  dit  dans  les  milieux  compliqués  et  raffinés  où  se  fa- 
briquent les  réputations. 

Nous  ne  reviendrons  pas  ici  sur  les  conditions  qui  permettent 
à  une  société  de  fournir,  d'une  manière  générale,  des  littéra- 
teurs, des  artistes  ou  des  savants.  Rappelons  seulement  que  deux 
choses  sont  principalement  nécessaires  :  la  richesse  et  le  loisir. 


ESSAI  d'l'.nk  cRiTiQut:  socialf:  de  la  critiqlf.  "I'M 

Les  conditions  du  travail  et  de  la  propriété  jouent  un  rôle  pré- 
pondérant dans  Télaboration  d'une  littérature,  et  les  autres  in- 
fluences sociales  contribuent  à  lui  donner  son  cachet.  Kn  ce  qui 
concerne  tout  spécialement  la  critique,  c'est  dans  deux  ordres  de 
faits  sociaux  qu'il  nous  faut  rechercher  les  causes  de  son  appari- 
tion parmi  les  autres  genres  littéraires  :  à  savoir  dans  l'instruc- 
tion des  enfants,  qui  relève  de  la  famille^  et  dans  le  divertisse- 
ment intellectuel,  qui  relève  du  modf'  d' existence. 

Lorsqu'un  pays  produit  des  écrivains  distingués,  l'usage  s'éta- 
blit fort  naturellement,  chez  les  éducateurs  de  la  jeunesse,  d'u- 
tiliser les  meilleurs  ouvrages  pour  la  formation  intellectuelle  des 
enfants.  La  poésie,  en  particulier,  a  joué  et  joue  toujours  un 
grand  rôle  dans  cette  première  culture,  et  il  est  certain  que 
beaucoup  d'auteurs  anciens  n'ont  dii  ce  qu'on  appelle  leur  «  im- 
mortalité  »  qu'à    cette  habitude   prise   par  les  instituteurs  de 
proposer  leurs  livres  comme  modèles.  On  leur  trouvait  une  va- 
Leur  éducative^  et  les  générations  enfantines   se  sont  succédé, 
apprenant  par  cœur  ce  qu'ils  avaient  écrit,  puisant  dans  les  idées 
de  ces  auteurs  de  quoi  penser  eux-mêmes  et  dans  leur  façon  de 
s'exprimer  de  quoi  modeler  eux-mêmes  leurs  phrases.  Or,  tout 
maître  qui  se  sert  d'un  auteur  plus  ou  moins  ancien  pour  ins- 
truire les  enfants,  se  voit  dans  la  nécessité  de  commenter^  d'ex- 
pliquer le  texte,  d'en  faire  observer  les  plus  beaux  passages,  de 
les  comparer  à  d'autres  pages  du  même  auteur  ou  à  ce  que  d'au- 
tres auteurs  ont  pu  laisser  d'analogue.  Voilà  pourquoi  il  n'est 
guère  qu'un  mot,  en  latin,  pour  désigner  tout  à  la  fois  le  gram- 
mairien et  le  commentateur  :  grammaticiis.  Le  professeur  criti- 
que l'auteur  à  mesure  qu'il  l'explique,  qu'il  le  rend  [)lus  compré- 
hensible aux  enfants.  De  ces  annotations  orales  A  des  annotations 
écrites,  le  pas  est  facile  à  franchir,  d'autant  plus  qu'elles  sont  de 
nature  à  intéresser,  non  seulement  les  élèves,  mais  encore  ceux 
qui  se  destinent  à  devenir  maîtres  à  leur  tour.  Ces  notes  ou  com- 
mentaires facilitent  en  effet  la  tâche  de  celui  qui  enseigne  et  le 
dispense  de  retrouver  par  lui-même  une  foule  d'observations  qu'il 
y  a  lieu  de  faire  sur  les  auteurs  «  du  programme  ». 


^38  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Avant  donc  qu'entrât  en  jeu  cette  «  envie  »  dont  parle 
M.  Brunetière,  la  critique  existait  en  fait,  non  seulement  chez  les 
Grecs  et  chez  les  Romains,  mais  même  dans  certaines  encyclopé- 
dies du  Moyen  Age,  et,  dès  l'aube  de  la  Renaissance,  dans  les 
explications  dont  on  environna  la  diffusion  plus  grande  des  tex- 
tes anciens.  Avant  de  chercher  à  taquiner  un  rival,  les  critiques 
cherchèrent  à  «  rendre  service  »,  et  c'est  seulement  lorsque  deux 
critiques  eurent  entrepris  d'offrir  leurs  services  aux  mêmes  ^  étu- 
diants »,  qu'ils  purent  se  trouver  en  conflit  et  appliquèrent  mu- 
tuellement l'un  à  l'autre,  avec  des  arrière-pensées  malignes,  les 
procédés  d'annotation  qu'ils  appliquaient  impartialement  aux 
auteurs  anciens. 

Si  nos  lecteurs  nous  autorisent  à  introduire  ici  un  peu  de  pit- 
toresque, voici  une  citation  de  Paul  de  Saint- Victor  qui  donnera 
une  idée  imagée  de  ces  luttes  entre  commentateurs  et.  en  même 
temps,  de  Y  origine  scolaire  de  la  critique. 

«  Les  vieilles  Universités,  ces  cavernes  de  l'érudition  primitive, 
avaient  engendré,  dans  leurs  ténèbres,  d'épouvantables  cuistres, 
mastodontes  de  pédantisme,  qui  infectaient  l'huile  de  lampe  et 
pataugeaient  lourdement  dans  un  océan  d'encre,  en  lançant  des 
flots  de  grec  et  de  latin  par  leurs  évents.  Monstres  des  hautes  épo- 
ques de  la  science,  dont  on  contemple  aujourd'hui  avec  stupeur 
les  affreux  squelettes,  échoués  sur  des  bancs  d'in-folios;  créa- 
tures informes,  nées  des  amours  d'un  dictionnaire  syriaque  et 
d'une  grammaire  hébraïque,  chats-huants  en  besicles,  perchés 
sur  une  écritoire  ;  porcs-épics  hérissés  de  citations  baroques.  » 

Après  ce  premier  coup  de  pinceau,  le  critique  romantique,  très 
érudit  d'ailleurs  sous  son  romantisme,  poursuit  ainsi  : 

«  Ces  animaux  féroces  se  livraient  parfois,  à  propos  d'une  ra- 
cine grecque  ou  d'une  étymologie  latine,  des  batailles  d'extermi- 
nation. Leur  sauvagerie  native,  leurs  mœurs  d^ ogres  de  classe^ 
habitués  à  fouetter,  jusqu'au  sang,  les  petits  enfants,  la  faculté 
qu'ils  avaient  de  s'engueuler  en  langue  morte  et  en  langue  vul- 
gaire, tout  cela  produisait  des  mêlées,  auprès  desquelles  le  com- 
bat du  Lutrin  n'est  que  jeu  de  barres.  Des  légions  d'hexamètres 
marchaient  au  pas  de  charge  contre  des  escadrons  d'ïambes;  les 


ESSAI  d'une  critique  socialk  de  la  critique.  2:jî) 

épigrammes  lançaient  des  plumes  aiguisées  en  flèches,  et  trem- 
pées dans  une  encre  empoisonnée;  les  catapultes  jetaient  des  IjII- 
lots  gigantesques,  les  invectives  vomissaient  l'injure  et  Timpré- 
cation  bouillantes,  du  haut  des  chaires  crénelées;  et,  debout  sur 
un  nuage  de  papiers  et  de  parchemins,  Aristote  en  rabat,  Naso 
en  perruque  et  Pythagoras  en  soutane,  excitaientles  combattants, 
des  cimes  de  l'Olympe  (1).  » 

On  nous  reprochera  d'être  allé  choisir  notre  citation  dans  l'œu- 
vre d'un  critique  poète.  C'est  que  les  poètes  justement,  tout  en 
exagérant,  voient  beaucoup  mieux  les  types.  Ce  qui  est  surtout 
comique  dans  la  page  précédente,  c'est  l'indignation  truculente 
de  l'auteur.  Au  fond,  son  tableau  correspond  à  des  réalités. 
C'est  le  besoin  d'instruire  les  jeunes  générations  qui,  dans  les  so- 
ciétés lettrées,  a  donné  naissance  à  la  critique,  comme  procédé 
de  pédagogie. 

Mais  voici  qu'à  côté  du  besoin  d'instruire  vient  se  placer  le  be- 
soin de  divertir.  C'est  le  propre  des  élèves  studieux,  —  nous  ve- 
nons d'en  citer  quelques  exemples,  —  de  s'attacher  à  cette  littéra- 
ture qu'on  leur  enseigne  et  de  continuer  à  la  cultiver,  même 
lorsqu'elle  a  cessé  de  constituer  pour  eux  une  besogne  obliga- 
toire. C'est  le  jeune  fabricant  de  rhum  exprimant,  dans  une  let- 
tre à  un  ami,  ses  sentiments  sur  une  pièce  de  Victor  Hugo.  C'est 
l'ancien  élève  du  collège  s'intéressant  au  petit  journal  littéraire 
et  disséquant  la  poésie  du  rhétoricien.  Ceux-là  aussi  ont  besoin 
qu'on  fournisse  un  aliment  à  leur  curiosité  intellectuelle  et  qu'on 
les  aide,  soit  à  connaître,  soit  à  comprendre,  soit  à  juger  le  mou- 
vement littéraire  qui  se  fait  autour  d'eux.  Naturellement,  celte 
catégorie  d'esprits  se  plaira  médiocrement  à  des  expHcations 
pédantesques.  Us  ne  veulent  pas  sentir  le  coup  de  férule  sous 
l'enseignement  qu'ils  recherchent  de  leur  plein  gré.  Avec  eux, 
il  faut  que  la  critique  se  fasse  plus  humaine,  plus  élégante,  plus 
mondaine  parfois;  et  c'est  alors  que  se  justifient  pleinement  les 
exhortations  de  M.  Brunetière  :  «  Sachons  le  latin,  si  nous  le  vou- 

(1)  Les  deux  masques,  t.  111. 


240  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Ions,  et  le  grec,  si  nous  le  pouvons,  mais  soyons  d'abord  honnête 
homme  ;  et,  pour  cela,  faisons  sortir  la  science  des  antres  qu'elle 
habite,  ôtons-lui  son  aspect  sordide,  pédantesque  et  rébar- 
batif; menons-la  dans  le  monde,  parmi  les  gens  de  cour  et  les 
femmes,  rendons-la  intelligible ,  accessible ,  profitable  par 
suite  à  ceux  qui  n'en  font  pas,  qui  n'en  feront  jamais  profes- 
sion. Et,  si  nous  écrivons,  souvenons-nous  enfin  que  ce  n'est  pas 
pour  les  quelques  personnes  qui  connaissent  aussi  bien  et  quel- 
quefois mieux  que  nous  la  matière  dont  nous  traitons,  mais,  au 
contraire,  pour  la  mettre  à  la  portée  de  ceux  qui  la  connaissent 
moins,  qui  ont  le  droit  de  la  moins  connaître,  et  qui  veulent  ce- 
pendant la  connaître  (1).  » 

La  critique  austère  et  didactique  en  usage  dans  les  classes  a 
donc  son  prolongement  dans  le  monde.  Ce  prolongement,  c'est 
le  livre  de  critique  à  forme  littéraire,  c'est  Tarticle  de  revue  ou 
de  journal,  c'est  le  cours  ou  la  conférence  à  l'usage  des  gens  du 
monde.  Qu'on  le  veuille  ou  non,  il  s'agit  bien  là  d'un  divertisse- 
ment. 11  y  a  des  gens  qui  consacrent  leurs  loisirs  au  billard; 
d'autres  préfèrent  la  bicyclette.  Ceux  qui  ont  gardé  du  collège 
le  goût  très  vif  de  la  littérature  aiment  à  charmer  leurs  moments 
libres  par  la  lecture  d'ouvrages  qui  leur  ouvrent  des  horizons 
nouveaux  sur  les  œuvres  qu'ils  étudiaient  jadis,  ou  qui  les  met- 
tent au  courant  de  celles  dont  on  ne  leur  parlait  pas,  comme 
aussi  des  œuvres  tout  à  fait  contemporaines.  Il  y  a  là  pour  eux 
un  sport  intellectuel,  une  matière  à-  conversations,  plus  relevée 
que  la  pluie  et  le  beau  temps,  plus  noble  et  plus  inotfensive  que 
la  médisance.  Mais ,  puisque  sport  il  y  a ,  il  faut  toujours  un 
maître,  dût  le  maître  se  déguiser  sous  les  dehors  du  causeur.  Et 
il  n'est  pas  très  facile  à  ce  maître  de  réaliser  toujours  les  condi- 
tions que  l'amateur  réclame  de  lui.  Il  faut  qu'il  ait  beaucoup  lu. 
et  qu'il  continue  à  beaucoup  lire ,  afin  de  pouvoir  parler  de  tout 
et  de  trouver,  à  propos  de  quoi  que  ce  soit,  les  rapprochements 
convenables.  iMais  il  faut  aussi  qu'il  évite  d'être  indigeste,  qu'il 
ne  fasse  pas  trop  sentir  la  multiplicité  de  ses  lectures,  qu'il  ré- 

(1)  Questions  de  crUique,  |>.  34. 


ESSAI    d'une    CRITIorK    SOCIALIC    DE    LA    CRITIQIE.  2U 

siste  à  la  tentation,  —  trop  commune  malheureusement,  —  de 
faire  sans  cesse  allusion,  d'un  air  supérieur,  à  des  ouvrages  qu'il 
est  presque  seul  à  connaître,  en  paraissant  croire  que  tous  ses 
lecteurs  les  ont  lus.  Il  doit,  autant  que  possible,  éviter  le  ton 
tranchant,  à  moins  qu'il  ne  soit  sûr  de  son  prestige  et  ne  ra- 
chète l'espèce  de  violence  qu'il  fait  aux  esprits  par  une  fascina- 
tion particulière.  Il  faut  qu'il  plaise,  en  un  mot,  sans  quoi  il  ne 
sera  lu  que  des  spécialistes,  des  étudiants  qui  veulent  y  chercher 
des  renseignements  utiles,  auquel  cas  il  risque  de  retomber  dans 
la  première  catégorie. 

Du  reste,  il  n'est  pas  interdit  aux  deux  catégories  de  se  com- 
pénétrer  mutuellement.  Certains  ouvrages,  qui  se  font  lire  des 
gens  du  monde ,  sont  utilisés  par  les  jeunes  professeurs  ou  par 
les  aspirants  au  professorat.  Les  critiques  les  plus  célèbres  sont 
même  ceux  qui  rallient  simultanément  le  suffrage  des  amateurs 
et  celui  des  gens  d'études.  Gela  nous  donne,  tout  bien  compté, 
trois  espèces  de  critiques,  classées  d'après  les  groupements  qu'ils 
satisfont  :  V  les  critiques  scolaires  (type  du  pédagogue);  ^°  les 
critiques  mondains  (type  du  chroniqueur  ou  du  fantaisiste  ;  3"^  les 
critiques  mixtes  (type  du  critique  littéraire  proprement  dit). 

Une  fois  créée,  et  adaptée  aux  divers  groupes  d'esprits  qui 
justifient  son  existence,  la  critique  pourra  évoluer ,  se  modifier, 
prendre  successivement  ou  simultanément  tous  les  aspects,  selon 
les  influences  qu'elle  subit  du  chef  de  tel  ou  tel  phénomène  so- 
cial. Sous  l'influence  des  cultures  intellectuelles ^  elle  fraternise 
avec  la  poésie,  ou  avec  l'art,  ou  avec  la  science,  ou  avec  la  phi- 
losophie. Sous  l'influence  de  la  religion^  elle  se  préoccupe  d'or- 
thodoxie ou  de  moralité,  et  demande  compte  aux  auteurs  du  but 
ou  des  conséquences  de  leurs  ouvrages.  Sous  l'influence  de  ré- 
tranger,  elle  se  prête  aux  comparaisons  avec  les  littératures 
exotiques  et  incline  vers  un  dilettantisme  large  et  tolérant.  Cela 
fait,  indépendamment  des  trois  classes  établies  plus  haut,  di- 
verses variétés  de  critique;  et  ces  variétés,  se  compénétiant  les 
unes  les  autres,  peuvent  elles-mêmes  donner  naissance  à  une 
infinité  de  combinaisons. 

Mais  une  variété  qui,  de  nos  jours,  tend  évidemment  à  prévu- 


242  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

loii ,  c'est  la  critique  scientifique.  C'est  l'effet  naturel  des  progrès 
réalisés  par  la  science  dans  le  cours  du  siècle.  «  Être  en  histoire 
littéraire  et  en  critique  un  disciple  de  Bacon,  disait  déjà  Sainte- 
Beuve,  me  paraît  le  besoin  du  temps  et  une  excellente  condition 
première  pour  juger  et  goûter  ensuite  avec  plus  de  sûreté  (1).  » 
Et  Taine,  vers  la  même  époque,  au  début  de  son  Histoire  de  la 
Littérature  anglaise,  écrivait  de  son  côté  :  «  On  a  découvert 
qu'une  œuvre  littéraire  n'est  pas  un  simple  jeu  d'imagination, 
le  caprice  isolé  d'une  tête  chaude,  mais  une  copie  des  mœurs 
environnantes  et  le  signe  d'un  état  d'esprit.  On  en  a  conclu  qu'on 
pouvait,  d'après  les  monuments  littéraires,  retrouver  la  façon 
dont  les  hommes  avaient  senti  et  pensé  il  y  a  plusieurs  siècles. 
On  l'a  essayé,  et  on  a  réussi.  » 

Soit  dans  les  classes,  où  la  partie  scientifique  des  programmes 
acquiert  une  importance  chaque  jour  croissante,  soit  dans  le 
monde ,  où  il  se  rencontre  un  nombre  croissant  d'esprits  capa- 
bles de  s'intéresser  aux  matières  scientifiques^  le  besoin  s'est  fait 
sentir  d'imprimer  à  la  critique  une  autre  allure  et  de  ne  plus  en 
faire  simplement,  comme  jadis,  la  constatation  des  beautés  ou 
des  défauts  d'une  œuvre  littéraire,  aperçus  à  la  lueur  des  «  prin- 
cipes »  :  principes  d'ailleurs  un  peu  flottants  et  qu'il  a  toujours 
été  difficile  de  formuler  sans  soulever  des  contestations  dont 
nulle  autorité  ne  saurait  être  l'arbitre.  Sans  écarter  la  critique 
enthousiaste  et  la  critique  dilettante,  que  l'on  goûte  un  peu 
comme  on  goûte  des  morceaux  poétiques  ou  oratoires,  le  public 
voit  d'un  œil  de  plus  en  plus  favorable  ceux  cpii  s'efforcent  de 
préciser,  d'expliquer,  d'analyser,  d'interpréter  les  ouvrages  lit- 
téraires. C'est  ce  que  M.  Brunetière  constate  encore  dans  ses 
Questions  de  cantique  :  «  Une  superstition  nouvelle,  dit-il,  celle 
de  la  science ,  a  remplacé  pour  nous  toutes  les  autres,  et  nous 
n'entendons  plus  aujourd'hui  parler  que  de  politique  et  d'édu- 
cation, que  de  morale  et  de  critique  scientifique  (2).  »  L^éminent 
critique  parle  de  «  superstition  ».  Il  se  méfie  en  effet  de  ceux  qui 
veulent  chercher  dans  la  science  ce  qui  n'y  est  pas,  et  l'inter- 

(1)  Nouveaux  lundis,  t.  III.  —  Chalcaubriand  jugé  par  un  iulime. 

(2)  P.  31G. 


ESSAI    d'une    CniTIOCE    SOCIALE    DE    LA    CRITIQUE.  24'i 

rogei'  sur  les  problèmes  à  propos  desquels  elle  ne  peut  répondre. 
Or  il  s'agit  de  savoir,  précisément,  si  la  science,  introduite  dans 
le  domaine  de  la  littérature,  n'a  pas  le  droit  de  nous  expliquer 
bien  des  clioses.  La  tentative  est  d'autant  plus  légitime  que 
M.  Brunetière  lui-même  en  donne  l'exemple  quelquefois.  Le  tout 
est  de  circonscrire  le  terrain  de  ses  investigations,  et  de  ne  pas 
faire  empiéter  les  dissections  de  la  méthode  sur  le  domaine  du 
sentiment. 

Les  essais  sont  nombreux.  Ont-ils  tous  été  heureux?  C'est  ce 
qu'il  faut  voir.  Il  ne  suffit  pas  de  vouloir  faire  de  la  science.  Il 
faut  encore  s'appuyer  sur  une  bonne  méthode,  et  savoir  adapter 
ce  qu'il  y  a  de  rigoureux  dans  celle-ci  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  dé- 
licat, de  compliqué,  d'insaisissable  pour  ainsi  dire  dans  les  pro- 
ductions de  l'esprit.  Or,  en  matière  de  littérature,  le  travail 
scientifique  rencontre  d'autant  plus  d'obstacles  que  l'observation 
doit  porter  généralement  sur  le  passé,  et  que  le  passé  ne  lègue 
jamais  à  l'avenir  qu'un  souvenir  fort  incomplet  de  lui-même. 
«  En  aucun  temps,  observe  très  bien  M.  Brunetière,  la  tradition 
n'est  tout  le  passé,  mais  seulement  et  au  contraire  le  peu  qui 
en  a  survécu  (1).  »  Cette  réflexion,  (pie  l'auteur  du  Manuel  ap- 
plique  à  un  autre  ordre  d'idées,  nous  aide  à  comprendre,  au 
point  de  vue  social,  la  difficulté  que  Ton  éprouve  à  rassembler 
les  éléments  d'un  type  et  à  le  replacer  dans  son  milieu.  Du  reste, 
la  multiplicité  des  auteurs  et  des  ouvrages  est  moins  un  aide 
qu'un  embarras,  parce  que,  si  l'attention  du  chercheur  se  dis- 
perse sur  trop  d'objets,  il  versera  dans  la  complication  et  n'ex- 
pliquera rien  du  tout.  Ici  encore,  M.  Brunetière  nous  semble 
émettre  une  constatation  fort  juste.  «  Si  nous  ne  voulons  pas, 
dit-il,  plier  bientôt  et  succomber  sous  le  nombre  et  sous  le  poids 
des  documents,  il  faut  simplifier  l'histoire  de  la  littérature.  Puis- 
c[u  il  suffit  d'une  seule  expérience,  pourvu  quelle  soit  bien  faite, 
pour  établir  la  loi  d'un  phénomène,  ce  doit  être  assez  de  Chape- 
lain et  de  Boileau  pour  représenter,  eux  seuls  aussi,  une  période 
entière  de  la  critique  (2).  » 

(1)  Manuel,  \).  256. 

{V,  L'Évolution  des  genres,  t.  I,  Avant-propos,  p.  xiii. 


244  '    LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ces  citations  nous  servent  à  bien  établir  un  fait  :  le  mouve- 
ment qui  s'opère  en  faveur  d'une  orientation  nouvelle  de  la  cri- 
tique, dans  le  sens  d'une  explication  claire  et  méthodique  de  ce 
que  Ton  pourrait  appeler  les  événements  intellectuels.  Cette 
idée  a  préoccupé  Sainte-Beuve;  elle  a  préoccupé  Taine;  elle 
préoccupe  M.  Brunetière.  D'autres  encore  ont  partagé  ces  préoc- 
cupations, et  se  sont  efforcés  de  résoudre  le  problème  à  leur  ma- 
nière. Nous  examinerons,  dans  un  prochain  article,  les  solutions 
qui  ont  été  apportées,  et  nous  essaierons  pour  notre  part,  en 
nous  aidant  de  tout  ce  qui  a  été  fait  pour  éclaircir  la  question, 
de  voir  s'il  n'y  a  pas  moyen  de  l'élucider  davantage. 

G.  d'Azambuja. 

[A  suivre.) 


L'ALLEMAGNE  CONTEMPORAINE 


-o-cooaso- 


LES  POPULATIONS  RURALES 

Quand  on  veut  bien  connaître  un  peuple,  ce  n'est  pas  assez 
d'observer  avec  soin,  avec  exactitude,  les  faits  et  gestes  de  sa 
vie  courante  actuelle.  Il  faut  encore,  pour  le  comprendre  à  fond, 
remonter  dans  son  passé,  et  rechercher  par  quelles  formes 
successives  du  travail  il  a  passé ,  sous  l'action  des  lieux  où  il  a 
séjourné  et  des  influences  étrangères  qu'il  a  subies.  De  là  résultent 
des  tendances,  des  traditions,  des  idées,  des  institutions  sociales 
dont  l'effet  dure  très  longtemps,  et  dont  l'enchaînement  constitue 
le  génie  même  de  la  race.  La  persistance  de  cet  effet  est  plus  ma- 
nifeste en  Allemagne  que  dans  certains  autres  pays,  et  il  est 
d'autant  plus  nécessaire  d'en  étudier  avec  une  attention  minu- 
tieuse toutes  les  causes.  Sans  cela,  beaucoup  de  faits  constatés 
restent  inexplicables,  le  'pourquoi  des  choses  échappe  à  la  vue,  et 
par  là  Tétude  perd  une  grande  partie  de  l'intérêt  qu'elle  pourrait 
présenter,  de  la  valeur  éducatrice  qu'elle  devait  posséder.  Avant 
d'étudier  la  condition  des  peuples  allemands  d'aujourd'hui, 
nous  exposerons  donc,  sous  une  forme  très  condensée,  les  cir- 
constances essentielles  de  l'évolution  qui  les  a  conduits  au  point 
où  ils  en  sont,  à  travers  de  longs  siècles  et  des  crises  multipliées. 
Cette  étude  est  d'autant  plus  nécessaire,  qu'elle  n'existe  guère 
dans  les  œuvres  des  historiens.  Ceux-ci  ont  en  effet  réuni,  avec 
beaucoup  de  conscience,  tout  un  monde  de  renseignements  et 
de  faits  sur  l'histoire  de  la  Germanie,  mais  ils  n'en  ont  vu  ni 

T.    XXV,  18 


246  LA    SCIENXE    SOCIALE. 

l'exacte  portée  ni  les  véritables  etiets,  faute  d'envisager  les  choses 
au  point  de  vue  du  développement  des  individus,  en  premier 
lieu,  et  non  pas  de  l'évolution  des  pouvoirs  publics.  Cette  erreur 
dans  la  méthode  les  a  trompés  jusqu'au  point  de  leur  faire  mé- 
connaitre,  presque  toujours,  les  intérêts  de  la  race  allemande, 
en  justifiant  aveuglément  certains  actes  politiques,  dont  les 
conséquences  pèsent  encore  lourdement  sur  les  destinées  de 
l'Allemagne.  Le  véritable  aspect  des  choses  a  été  découvert  par 
notre  maître,  M.  Henri  de  Tourville,  qui  a  déjà  commencé  dans 
cette  Revue  (1)  l'exposé  de  ses  admirables  travaux,  et  qui  en 
continuera  bientôt  la  publication,  nous  l'espérons.  Nous  nous 
borneroDS  donc  ici  à  indiquer  ce  qui  est  indispensable  pour  la 
bonne  compréhension  des  choses  du  présent.  Les  lecteurs,  dési- 
reux d'étudier  à  fond  l'évolution  sociale  des  races  de  l'Occident, 
se  reporteront  aux  articles  de  M.  de  Tourville. 


I.    POPULATIONS    PARTICULARISTES    DU    HANOVRE. 

En  examinant  une  bonne  carte  physique  de  la  basse  Alle- 
magne, on  n'a  pas  de  peine  à  y  discerner  les  caractères  généraux 
que  voici.  Cette  région  forme  comme  la  tubulure  inférieure  d'un 
immense  entonnoir,  dont  la  Russie  centrale  et  méridionale  est 
le  corps  évasé;  les  contours  de  cet  appareil  sont  dessinés  par  les 
plateaux  qui  portent  les  chaînes  des  Karpathes  et  des  Alpes,  d'une 
part,  et  de  l'autre  par  les  rivages  de  la  Baltique  et  de  la  mer  du 
Nord.  Ainsi,  la  région  est  naturellement  partagée  en  deux  grandes 
divisions  :  au  Sud,  les  terres  hautes  qui  servent  de  base  aux  rami- 
fications montagneuses  du  centre  de  l'Europe;  au  Nord,  une 
plaine  sablonneuse,  étroite  et  longue,  ancien  fond  de  mer,  orienté 
de  l'Est  à  l'Ouest.  Les  terres  fertiles  de  la  première  de  ces  zones 
étaient  primitivement  couvertes  de  forêts,  interrompues  çà  et  là 
par  des  clairières  herbues.  La  seconde,  découverte,  arrosée  par 
les    courants    parallèles    descendus    des    hauteurs    et   souvent 

(1)  La  Science  sociale,  février  1807. 


I 


L'ALLEMAd.NE    CONTEMPORAINE.  247 

ôpandus  en  marais  peu  profonds,  constituait  une  steppe  en 
communication  directe  avec  celles  des  bassins  de  la  Caspienne  et 
de  la  mer  Noire. 

Ce  lieu  convenait  admirablement  pour  la  transformation  d'une 
race  pastorale  primitive.  Il  lui  permettait  de  s'avancer  en  corps, 
en  conservant  son  mode  accoutumé   d'existence   ainsi   que   ses 
moyens  de  transport,  et  en  suivant  les  détours  de  la  steppe,  puis 
de  se  cantonner  de  proche  en  proche,  lorsque  le  terrain  devint 
décidément  trop  étroit.  Ce  fut  le  cas  pour  les  Germains  qui,  en- 
gagés dans  la  basse  Allemagne,  virent  se  dresser  derrière  eux  un 
mur  épais  d'autres  nomades.  Empêchés  de  retourner  en  arrière, 
ils  ne  purent  qu'en  petit  nombre  échapper  à  cette  souricière.  Com- 
ment en  eifet  sortir  de  là,  lorsqu'on  était  habitué  à  vivre  de 
l'exploitation  des  troupeaux?  Au  Nord ,  s'étendait  la  mer  inhos- 
pitalière; à  rOuest  et  au  Sud  le  sol  était  hérissé  de  forêts  hu- 
mides et  sombres,  où  le  bétail  ne  pouvait  circuler,  et  déjà  ap- 
pauvries en  gibier  par  les  sauvages  préhistoriques,  ces  fugitifs 
arrivés  dans  cette  mer  de  verdure  en  petites  bandes  dépourvues  de 
troupeaux.  Du  reste,  les  Celtes,  venus  par  la  vallée  du  Danube, 
s'emparaient  de  proche  en  proche,  et  rapidement,  des  clairières 
ménagées  par  la  nature  dans  ces  immenses  massifs  (1).  Puisque 
toute  autre  ressource  menaçait  de  manquer,  il  fallait  donc  com- 
mencer à  gratter  le  sol  pour  lui  demander  un  supplément  de 
nourriture.  C'est  sous  la  pression  de  cette  contrainte  que  les 
Germains  passèrent  peu  à  peu  de  l'art  pastoral  à  la  culture  rudi- 
mentaire.  C'est  là  justement  ce  que  M.  de  Tourville  a  démontré 
dans  ses  recherches  sur  l'origine  de  la  famille  particulariste.  Un 
groupe  de  Germains,  qui  formait  en  quelque  sorte  lavant-garde 
de  la  race,  s'est  trouvé  comprimé  entre  les  marais  de  la  Frise,  la 
mer  du  Nord  et  les  masses  de  populations  qui  le  suivaient;  pour 
échapper  à  cette  pression,  un  certain  nombre  de  familles  ont 
passé  en  petites  barques  et  successivement  dans    les    iles   du 
littoral  d'abord,  puis  dans  le  Sud  de  la  Suède.  Devenus  là  des 

;i)  V.  la  Science  sociale,  articles  de  MM.  de  Tourville  et  Demolins  sur  les  Celtes. 


248  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

cultivateurs  intenses,  ils  ont  envoyé,  non  plus  en  bandes,  mais 
un  à  un,  des  émigrants  plus  à  l'Ouest,  jusque  sur  les  bords  des 
fjords  norvégiens,  où,  moitié  pêcheurs  côtiers  et  moitié  cultiva- 
teurs, dans  ces  conditions  très  particulières,  ils  ont  fondé,  sous 
l'action  énergique  d'un  milieu  très  spécial,  des  coutumes  qui  en 
ont  fait  une  race  à  part,  race  dont  l'avenir  a  été  particulièrement 
brillant,  et  reste  pour  ainsi  dire  illimité.  En  effet,  cette  colonie 
germaine,  si  profondément  transformée,  ne  tarda  guère  à  fournir 
à  son  lourdes  émigrants,  qui  réapparurent  vers  le  début  de  notre 
ère  sur  la  terre  allemande.  Ils  vinrent  débarquer  aux  bouches 
de  l'Elbe  et  du  Weser,  non  loin  de  l'extrémité  de  la  plaine  bal- 
tique  d'où  leurs  ancêtres  étaient  passés  en  Scandinavie.  La  place 
était  occupée  par  des  populations  également  germaniques,  mais 
tombées  en  décadence  sur  un  sol  naturellement  pauvre  qu'une 
culture  rudimentaire  ne  pouvait  pas  féconder.   Les  nouveaux 
arrivés,  peu  nombreux,  obtinrent  qu'on  les  tolérât  sur  les  rivages 
où  ils  étaient  descendus.  11  ne  leur  fallut  pas  très  longtemps  pour 
évincer  leurs  hôtes  et  pour  remplir  de  leurs  exploitations  agri- 
coles laborieuses  toute  la  plaine  qui  s'étend  entre  le  Khin  infé- 
rieur, la  mer  du  Nord,  le  Teutoburger  Wald  et  l'Elbe.  D'où  leur 
venait  cette  force   d'expansion?  De  la  formation  sociale  qu'ils 
avaient  acquise  au  cours  de  leur  migration.  Ils  représentaient 
alors   le  premier  des  groupes  humains  constitués  en  familles 
particularistes;  dès   leur  rencontre  avec  d'autres  groupes  de- 
meurés sous  l'empire  de  la  formation  communautaire,  leur  su- 
périorité éclatait. 

Cette  population,  d'un  caractère  si  spécial  et  d'une  force 
d'expansion  si  irrésistible,  recrut  dans  la  suite  le  nom  de  Saxons. 
C'est  elle  qui  fournit  aux  chefs  mérovingiens,  sortis  d'une  autre 
origine  et  d'une  formation  différente  [\),  ces  bandes  d'envahis- 
seurs désignés  dans  l'histoire  sous  le  nom  de  Francs,  et  qui  n'é- 
taient pas  autre  chose  que  des  émigrants  saxons  organisés  en 


(1)  Ils  desccndaienl  d'une  migration  de  civilisés  urbains,  chassés  des  villes  de  lAsie 
antérieure  par  la  conquête  romaine,  accueillis  comme  des  êtres  surnaturels  par  les 
barbares  des  rivages  baltiques,  à  peu  près  comme  les  Espagnols  parmi  les  Indiens  du 
Nouveau  Monde  au  seizième  siècle. 


l'aLUEMA(;NE    CONTEMI'OHAINK.  '1\\) 

troupe  pour  aller  a  gai:ner  terre  ».  Après  avoir  forcé  la  porte 
du  moude  gallo-romain,  ils  se  répandirent  sur  les  deux  rives 
du  Rhin  jusqu'aux  monts  de  Franconie  d'une  part,  jusqu'à   la 
Seine  et  la  Loire  de  l'autre.  Leur  mode  d'installation  était  très 
caractéristique  et  très  nouveau.  Loin  de  se  porter  vers  les  villes, 
comme  les  Romains,  les  (iaulois,  et  comme  leurs  propres  chefs, 
les  Francs  s'établissaient  à  la  campagne,  constituant  un  domaine 
organisé  à  l'image  de  ceux  de  la  plaine  saxonne.  Là,  ils  s'appli- 
quaient à  acquérir  et  à  conserver  une  indépendance  aussi  com- 
plète que  possible  vis-à-vis  des  pouvoirs  publics,  que  les  Méro- 
vingiens essayaient  de  maintenir  à  leur  prolit  d'après  le  type 
romain  de  l'époque.  Rien  plus,  ces  nouveaux  venus  substituaient 
à  l'esclavage  antique   un  régime  essentiellement  dillérent.  Au 
lieu  de  réduire  les  vaincus  en  esclavage,  ou  même  de  s'attribuer 
la  propriété  personnelle  des  anciens  esclaves,  ils  les  établissaient 
d'après  leur  propre  système,  c'est-à-dire  sur  de  petites  tenures 
isolées,  dépendantes  de  leurs  domaines,  et  redevables  de  certains 
services  agricoles  ou  autres.  C'était  là  une  révolution  considé- 
rable dans  l'organisation  du  travail,  et  par  suite  dans  le  régime 
politique.  Rientôt,  en  effet,  le  système  mérovingien  tomba  en 
décomposition,  et  fut  remplacé  par  celui  des  carlovingiens,  qui 
trouve  sa  plus  haute  expression  dans  Charlemagnc,  spécimen 
complet  du  grand  propriétaire  particulariste,  du  pur  type  saxon 
agrandi  par  les  circonstances  du   milieu  et  porté  à  la    dignité 
impériale  par  le  génie  personnel  de  cet  homme  extraordinaire. 
Du  reste,  cette  dignité,  grâce  au  particularisme  renforcé  des  pro- 
priétaires Francs,  n'eut  pas  alors  le  caractère  que  nous  lui  attri- 
buons  aujourd'hui.    L'Empire   ne   valait   que  par  l'Empereur; 
lorsque  celui-ci  était  médiocre,  son  autorité  tombait  à  rien;  nous 
aurons  bientôt  l'occasion  de  nous  en  apercevoir  en  Allemagne 
même. 

Pendant  que  les  Saxons  faisaient  ainsi  fortune,  que  devenaient 
leurs  frères  d'origine,  ceux  qui  avaient  pu  se  maintenir  dans  les 
plaines  et  les  vallées  de  la  Germanie?  Aux  premiers  siècles  de 
notre  ère^  ils  se  laissèrent  entraîner,  eux  aussi,  par  des  aventuriers 


250  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

d'origine  orientale,  qui  s'imposaient  à  leur  barbarie  par  la 
supériorité  des  connaissances,  et  ils  se  ruèrent  à  leur  suite  sur  la 
Grèce,  l'Italie  et  la  Gaule  méridionale,  poussant  leur  élan  jusqu'en 
Espagne  et  en  Afrique.  Là,  ils  s'assimilèrent  promptement  la 
civilisation  latine  impériale  et  participèrent  à  sa  décadence,  chose 
naturelle  puisqu'ils  ne  lui  apportaient  aucun  élément  nouveau. 
La  Germanie  se  vida  ainsi  presque  complètement,  de  la  Vistule  à 
l'Elbe,  si  bien  que  les  populations  slaves  eurent  beau  jeu  pour 
s'établir  dans  cette  espèce  de  désert.  Elles  le  remplirent  complète- 
ment, de  sorte  qu'au  temps  de  Charlemagne,  la  Germanie  étant 
reportée  dans  l'Ouest  jusque  sur  la  3Ianche,  la  Slavie  se  trouva 
bornée  par  l'Elbe,  qu'elle  dépassait  même  sur  plus  d'un  point. 

Les  Slaves  étaient  parfaitement  de  taille  à  tenir  tète  aux  vieux 
Germains,  car  ils  ont  prouvé  à  bien  des  reprises  leurs  qualités 
guerrières,  soit  lorsqu'il  s'agissait  de  se  défendre,  soit  lorsqu'ils 
étaient  amenés  à  pousser  de  l'avant.  Mais,  en  face  des  Saxons  et 
des  Francs,  ils  ne  pouvaient  subsister  longtemps.  En  elfet,  comme 
tous  les  peuples  communautaires,  et  comme  les  vieux  Germains 
eux-mêmes,  les  Slaves  étaient  divisés  en  clans  ennemis  les  uns 
des  autres,  que  l'on  pouvait  réduire  les  uns  par  les  autres.  Les 
Francs  savaient  au  contraire  former  de  grandes  associations 
lorsqu'un  chef  de  mérite  se  trouvait  pour  en  prendre  le  comman- 
dement. Ce  fut  le  cas  d'abord  pour  Charlemagne,  qui  s'empara 
du  territoire  entre  l'Elbe  et  l'Oder.  Après  lui,  l'œuvre  fut  con- 
tinuée soit  par  des  colons  individuels  sortis  de  la  plaine  saxonne, 
soit  par  des  expéditions  organisées  par  les  chefs  politiques  des 
pays  frontières.  Nous  verrons  plus  tard  comment  se  termina 
cette  reconquête  de  la  Germanie  par  les  Germains,  et  quel 
caractère  elle  prit  finalement.  Pour  le  moment,  bornons-nous  j 
à  constater  que  les  Saxons  y  ont  pris  une  grande  part,  et  cehi 
de  tout  temps.  En  eilet,  un  grand  nombre  de  colons  saxons  et  fri- 
sons, appelés  à  diverses  époques,  sont  allés  s'installer  un  peu  pa^'- 
tout  en  Allemagne,  formant  le  noyau  solide  d'une  classe  paysanne 
libre,  avec  laquelle  il  a  toujours  et  partout  fallu  compter.  Mais  étu- 
dions d'abord  la  contrée  où  la  race  saxonne  a  pris  corps,  où  elle 
a  foisoimé  au  point  de  fournir  des  colons  de  première  qualité  à 


à 


L'ALLEMAGNE    CONTEMI'OHAIM:.  251 

une  gnmde  partie  de  l'Europe  et  plus  tard  à  rAmérique,  où  elle 
a  subsisté  sous  ses  caractères  primitifs  avec  uue  solidité  à  toute 
éprouve.  Nous  n'aurons  pas  d'ailleurs  à  insister  beaucoup  sur 
les  caractères  spéciaux  du  pays  ou  du  type,  car  tous  deux  ont 
déjà  été  parfaitement  décrits  dans  cette  Revue  (1)  par  M.  Demo- 
lins.  Nous  nous  bornerons  donc  à  en  rappeler  les  traits  essentiels. 

Toute  la  portion  Nord  du  Hanovre,  entre  le  Weser  et  IKlbe, 
avec  une  grande  partie  do  l'Oldenbourg,  forme  une  plaine 
ondulée ,  sablonneuse,  coupée  de  vallées  peu  profondes  où 
glissent  lentement  de  petits  cours  d'eau.  Dans  les  couches  de 
sable  sont  intercalées,  çà  et  là,  des  bancs  d'argile  et  de  marne 
qui  viennent  affleurer  au  fond  des  vallées  ou  sur  les  pentes.  Le 
caractère  essentiel  du  pays,  c'est  la  sécheresse  due  à  la  per- 
méabilité du  sol,  et  l'infertilité  qui  en  est  la  conséquence.  Chaque 
goutte  d'eau  est  bue  aussitôt  par  ces  sables,  ([ni  parfois  sont 
arides  au  point  que,  la  bruyère  mémo  ne  pouvant  y  prendre 
racine,  ils  restent  nus  et  mouvants,  offrant  à  l'œil  l'aspect  désolé 
du  désert.  Lorsque  le  sable  contient  quelques  éléments  fertiles, 
on  peut  y  faire  croître  du  bois  dans  les  parties  hautes  et  sèches, 
des  céréales  sur  les  pentes  l)ien  exposées,  de  l'herbe  dans  les 
parties  basses  et  arrosées  par  les  ruisseaux.  On  arrive  ainsi  à 
réunir  tous  les  éléments  nécessaires  d'une  exploitation  agricole, 
mais  il  faut  beaucoup  de  travail  et  de  soins  pour  faire  produire 
à  ce  terrain^  si  pauvre  des  récoltes  capables  de  nourrir  une 
famille.  Il  rend  si  peu,  en  moyenne,  que  la  grande  culture  ne 
peut  y  réussir,  les  frais  étant  hors  de  proportion  avec  le  ren- 
dement (1).  En  revanche,  la  petite  culture  s'en  arrange  assez 
bien  lorsqu'elle  est  organisée  d'une  manière  conforme  aux 
exigences  du  milieu.  Or  les  anciens  Saxons,  ces  fiermains  trans- 
formés par  leur  lente  migration  en  Scandinavie,  ont  constitué 
là  un  type  qui  se  perpétue  depuis  quatorze  ou  c[uinze  siècles 
•avec  une  persistance  et  une  vigueur  bien  remarquables.  Cette 
stabilité  inébranlable  est  due  à  deux  causes  principales  qui 
s'expliquent  par  les  faits  suivants. 

(Ij  Là  Science  sociale,  1887.  l.  I,  p.  549  ot  suiv. 


25:2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

En  s'installant  dans  ces  plaines,  les  émigrants  norvégiens 
apportaient  avec  eux  des  habitudes  de  petites  gens  et  de  petits 
cultivateurs.  Ils  n'eurent  donc  aucune  répugnance  à  s'établir 
là  dans  la  condition  qui  convenait  le  mieux  à  la  nature  du 
sol,  la  condition  de  paysans,  dans  laquelle  le  milieu  a  depuis 
lors  maintenu  leurs  descendants.  Accoutumés  à  vivre  au  fond 
de  leurs  fjords  dans  un  isolement  à  peu  près  complet,  auprès 
de  leurs  postes  de  pêche,  ils  n'hésitèrent  pas  à  construire  dans 
la  plaine  germanique  des  habitations  isolées,  autour  desquelles 
ils  étendirent  leurs  défrichements  dans  la  mesure  de  leurs 
ressources,  de  leur  main-d'œuvre  et  de  leurs  besoins.  Cela 
aboutit  tout  naturellement  à  la  constitution  de  domaines  exac- 
tement proportionnés  aux  nécessités  d'une  famille,  ou  domaines 
pleins  (1).  Gomme  la  pauvreté  du  lieu  et  la  dispersion  des  habita- 
tions étaient  peu  favorables  à  la  création  de  centres  urbains 
rapprochés,  le  commerce  demeura  à  peu  près  nul  dans  cette 
contrée  où  les  villages  sont  rares,  et  où  les  villes  n'existent  pas; 
aujourd'hui  encore  on  n'en  trouve  que  sur  le  pourtour  de  la 
région.  11  fallait  donc  que  chaque  famille  réussit  à  se  suffire  à 
elle-même  au  moyen  des  produits  de  son  domaine  et  du  travail 
de  ses  membres,  secondés  au  besoin  par  quelques  aides  ou  ser- 
viteurs. On  y  réussit,  en  elïet,  et  l'habitude  en  fut  si  bien  prise, 
elle  répondait  du  reste  si  complètement  aux  idées  d'indépen- 
dance personnelle,  de  liberté  démocratique  de  ces  familles, 
qu'elle  a  subsisté  jusqu'à  nos  jours  sans  modificatioruimportante. 
Le  logement,  le  vêtement,  la  nourriture,  tout  est  fourni  par  le 
petit  domaine,  si  bien  que  les  transactions  faites  au  dehors, 
ventes  et  achats,  ne  dépassent  pas  chaque  année,  au  total,  quel- 
ques centaines  de  francs  pour  une  famille  de  douze  à  quatorze 
personnes.  Aujourd'hui,  les  facilités  offertes  par  les  nouveaux 
moyens  de  transport  font  que  l'on  a  un  peu  plus  souvent  recours 
au  commerce,  mais  les  vieilles  coutumes  sont  pourtant  encore 
prédominantes.  Elles  se  maintiennent  par  la  forte  éducation» 
donnée   aux   enfants  par  les   grands-parents,   moins  absorbés 

(1)  Dans  le  Hanovre  entier,  on  ne  trouve  pas  même  «;ie  exploitation  de  100  hectares 
au  plus  sur  15,  et  elles  sont  bien  plus  nombreuses  dans  le  Sud  que  dans  le  Nord. 


l'allemagne  contemporaine.  i5.'{ 

que  les  parents  par  le  travail  quotidien,  et  pénétrés  par  leur 
expérience,  autant  que  [)ar  l'action  éducjitrice  de  leurs  pro- 
pres ancêtres,  de  l'excellence  des  pratiques  séculaires  de  la 
race.  En  second  lieu,  le  régime  successoral,  basé  sur  la  trans- 
mission intégrale  à  un  seul  héritier  (1),  maintient  indéfiniment 
le  domaine  dans  son  intégrité.  Si  les  choses  allaient  autrement, 
si  des  partages  successifs,  des  ventes  partielles  intervenaient 
pour  morceler  ou  diminuer  le  domaine,  celui-ci  deviendrait 
insuffisant  pour  entretenir  une  famille,  et  la  race,  déracinée, 
dispersée,  perdant  toute  stabilité,  incapable  de  vivre  sur  ce  sol 
ingrat  où  aucun  fermier  ne  pourrait  arriver  à  payer  son  pro- 
priétaire, se  verrait  obligée  de  laisser  en  friche  ses  terres  mor- 
celées. En  d'autres  termes,  le  domaine  plein,  le  Hof^  forme  ici 
un  organisme  agricole  admirablement  approprié  à  la  nature  du  mi- 
lieu, et  sans  lui  la  région  ne  serait  qu'un  désert  de  landes  incultes 
nourrissant  à  grand'peine  des  chèvres  et  de  mauvais  moutons  2). 

Mais  si  le  domaine  passe  dans  son  intégrité  à  un  seul  héritier, 
cela  par  la  force  d'une  coutume  que  la  loi  écrite  a  dû  reconnaître 
et  respecter,  que  deviennent  les  autres  enfants?  Les  filles,  pour- 
vues d'une  petite  dot  (fournie  surtout  en  nature),  se  marient,  se 
placent  au  dehors,  ou  restent  sur  le  domaine  pour  aider  à  sa  mise 
en  valeur.  Les  fils  vont  chercher  fortune  dans  les  autres  régions 
de  TAUemagne  si  les  occasions  les  y  appellent  ;  souvent  ils 
émigrent  au  delà  des  mers,  aux  États-Unis  surtout,  où  ils  vont 
porter  les  fortes  qualités,  la  préparation  supérieure  de  la  race,  et 
où  ils  deviennent  dès  la  seconde  génération  de  parfaits  Yankees. 
La  famille  particulariste  germanique  contribue  ainsi  à  recruter 
le  groupe  anglo-saxon  d'Amérique,  après  avoir  constitué  celui  de 
la  Grande-Bretagne. 

Ces  paysans  ont  pratiqué  de  tout  temps,  pour  le  recrutement 
de  la  main-d'œuvre  auxiliaire,  une  combinaison  qui,  généralisée 

•    (1)  C'est  VAnerbereclit,  si  aveuglément  décrié  par  les  juristes,  qui  s'eflforcent  de 
le  détruire.  Nous  reviendrons  bientôt  sur  ce  point. 

(2)  On  trouve  dans  le  pays  même  la  dénionslralion  de  ce  fait.  Par  suite  de  circons- 
tances diverses,  de  rares  parcelles  ont  été  détachées  et  vendues  à  des  bordiers  (A>m- 
baucrn,  nouveaux  paysans;,  lesquels  végètent,  écrasés  de  dettes,  dans  une  noire 
misère.  ^Blondel,  Ktudcsur  les  popul.  rurales  de  l'Allemayne,  p.  HO.) 


b 


254  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

à  un  moment  donné  par  la  colonisation  franque,  a  opéré  dans  le 
monde  occidental  une  révolution  en  substituant  le  servage  à  l'escla- 
vage. C'est  le  système  connu  aujourd'hui  sous  le  nom  de  Heuer- 
ling ;  ce  mot  désigne  spécialement  les  travaux  de  la  fenaison.  En 
réalité,  les  Heuer lente  sont  fixés  à  demeure  sur  le  domaine,  où 
ils  ont  la  jouissance  d'un  champ  et  d'un  logement,  soit  à  titre 
gratuit,  soit  moyennant  un  petit  loyer.  Dans  tous  les  cas,  ils 
doivent  au  propriétaire  un  certain  nombre  de  journées  de  travail 
par  an,  journées  pour  lesquelles  ils  ne  reçoivent  qu'un  salaire 
réduit,  ou  plutôt  encore  une  prestation  en  nature.  Les  domesti- 
ques sont  également  payés  pour  une  grande  partie  en  nature. 
Tout  cela  est  combiné  pour  rendre  l'emploi  des  espèces  aussi  res- 
treint que  possible  ;  on  reste  ainsi  mieux  à  l'abri  de  toutes  les 
tluctuations  et  de  toutes  les  crises  du  marché  extérieur.  Dans 
cette  région,  certaines  petites  recettes  ont  certainement  baissé 
par  l'effet  de  la  crise  agraire,  mais  certaines  autres  ont  un  peu 
augmenté.  Une  des  dépenses  les  plus  notables,  celle  que  nécessite 
la  partie  des  salaires  acquittée  en  argent,  est  plus  lourde  qu'au- 
trefois, à  cause  de  la  concurrence  du  travail  industriel,  mais  en 
travaillant  davantage,  on  s'arrange  pour  se  passer  d'une  servante 
ou  d'un  valet,  et  ainsi  les  choses  s'équilibrent.  Le  fait  essentiel 
est  que,  dans  ces  petits  domaines,  on  se  plaint  moins  que  partout 
ailleurs  de  la  difficulté  des  temps. 

11  serait  bien  intéressant  aussi  de  montrer  avec  quelle  fermeté 
et  quelle  souplesse  les  paysans  de  cette  contrée  ont  su  constituer 
parmi  eux  les  organes  de  la  vie  communale.  Mais  ceci  a  été  fait 
dans  le  travail  de  M.  Demolins  déjà  cité  (1),  et  il  serait  inutile  d'y 
revenir  ici.  Bornons-nous  à  dire  que,  dans  les  relations  publiques 
comme  dans  les  relations  privées,  ces  gens  savent  merveilleuse- 
ment combiner  leurs  associations  de  manière  à  donner  satisfac- 
tion aux  besoins  modestes  de  leur  situation.  On  retrouve  là,  éta- 
blie sur  une  échelle  réduite,  mais  pourtant  esquissée  dans  tous 
ses  traits  essentiels,  la  physionomie  si  caractérisée,  si  puissante , 
du  self-governme)it  anglais. 

(1)  La  Science  sociale,  1887, 1,  l».  585. 


l'allemagne  contemporaine.  253 

Les  économistes  criti(|uent  en  général  avec  beaucoup  de  viva- 
cité le  mode  d'existence  de  ces  paysans.  Ils  trouvent  que,  dans 
un  tel  milieu,  la  stagnation  est  trop  complète,  que  la  richesse 
n'y  circule  pas  assez,  que  les  méthodes  de  travail  y  demeurent 
trop  arriérées  ;  de  leur  coté,  les  légistes  en  attaquent  le  régime  suc- 
cessoral, qui  leur  parait  injuste.  Toutes  cescritiques  ont  une  ajipa- 
rence  de  raison,  mais  une  apparence  seulement.  En  effet,  si  les 
gens  de  la  plaine  saxonne  sont  ainsi  stagnants,  c'est  que  leur 
pays  ne  permet  pas  le  progrès,  il  est  trop  pauvre.  C'est  déjà 
merveille  pour  ces  paysans  d'avoir  pu  fonder,  au  milieu  des  sa- 
bles et  des  tourbes,  cette  colonie  ferme  comme  le  roc,  qui  depuis 
tant  de  siècles  se  maintient,  toujours  vivante  et  robuste,  au  milieu 
de  populations  d'apparence  plus  prospère,  mais  soumises  en 
réalité  à  tant  de  fluctuations  et  à  tant  de  crises  douloureuses.  Si 
les  paysans  de  l'Oldenbourg  et  du  Lunebourg  avaient  eu  l'impru- 
dence de  chercher  à  modifier  leur  organisation,  à  mobiliser  leurs 
domaines,  depuis  longtemps  leur  race  aurait  disparu,  dispersée 
aux  quatre  vents  du  ciel  par  la  désagrégation  et  la  misère.  Leur 
sol  sablonneux  ou  tourbeux  et  leur  climat  rude  leur  imposaient 
cette  médiocrité  persistante,  dont  ils  ont  su  tirer  d'ailleurs  un 
merveilleux  parti,  car  si,  dans  leur  patrie  d'élection,  ils  sont  res- 
tés pauvres  et  simples,  leurs  innombrables  rejetons,  répandus 
dans  le  monde  entier,  ont  conquis  pied  à  pied  la  moitié  du  monde 
et  amassé  d'immenses  richesses.  Les  paysans  hanovriens  sont  là 
comme  une  pépinière  toujours  jeune  et  toujours  remplie  de  sujets 
vigoureux,  qui  chaque  année  sont  transplantés  au  loin  pour  de- 
venir presque  tous  des  arbres  magnifiques  lorsqu'ils  rencontrent 
un  sol  plus  riche  et  plus  étendu.  Ainsi  la  médiocrité  de  la  souche 
n'indique  nullement  la  faiblesse  de  la  race.  Chose  singulièrement 
frappante  dans  ces  circonstances  providentielles,  si  le  Hanovre 
est  un  des  pays  les  plus  pauvres  de  l'Allemagne,  au  moins  dans  sa 
partie  septentrionale,  c'est  justement  celui  qui  fournit  à  la  race 
allemande  ses  recrues  les  mieux  formées  par  l'éducation,  les 
mieux  préparées  pour  le  développement  d'un  grand  peuple. 


256  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


II.    —  POPULATIONS    MELANGEES   DU    NORD-OUEST. 

La  vallée  très  basse  formée  par  FEms  et  ses  affluents  est  occu- 
pée par  des  populations  qui,  à  première  vue,  présentent  des  ca- 
ractères sociaux  assez  analogues  à  ceux  que  nous  venons  de  re- 
lever dans  les  plaines  du  Hanovre  septentrional.  En  réalité,  les 
différences  sont  importantes.  Cela  s'explique  par  la  dissemblance 
plus  ou  moins  complète  du  milieu  des  origines  et  de  l'histoire 
de  la  race.  C'est  ce  que  nous  allons  voir  par  une  description  ra- 
pide des  lieux  et  des  types. 

L'Ems  prend  sa  source  dans  le  Teutoburgerwald,  relativement 
peu  éloigné  de  la  mer,  et  ne  tarde  pas  à  couler  sur  une  plaine 
formée  par  les  relais  de  la  mer  du  Nord,  et  si  peu  acccidentée 
que  les  eaux  s'y  étalent  en  vastes  marécages.  De  ces  marais 
émergent  de  larges  et  épais  bancs  de  tourbe,  et  des  sables  appa- 
raissent, partout  où  le  relief  du  sol  s'accuse  un  peu.  De  plus, 
les  riverains  de  la  mer  du  Nord  l'ont  fait  reculer  au  moyen  d'en- 
diguements  successifs,  faciles  à  établir  sur  ces  plages  qui  se 
prolongent  au  loin  sous  le  flot,  et  où  la  moindre  flèche  de 
sable,  maintenue  par  des  pieux,  des  claies  et  des  nattes  de 
paille,  ne  tarde  pas  à  s'exhausser  par  les  apports  de  la  mer  elle- 
même.  Les  espaces  ainsi  conquis ,  couverts  dalluvions  fertiles, 
sont  devenus  de  bonnes  terres  de  labour  et  surtout  d'excellentes 
prairies. 

Ce  pays  offre  ainsi  trois  natures  de  milieu  :  les  tourbières  {Hoc/i- 
moor),  presque  sans  valeur  agricole;  les  saldes  {G€est)^eu.  fer- 
tiles ;  enfin  les  alluvions  riches  [Marscheti).  Le  climat  de  la  région 
est  assez  rude,  froid  et  humide,  mais  permet  encore  les  cultures 
usuelles,  sauf  celle  de  la  vigne. 

Au  commencement  de  notre  ère,  la  vallée  de  l'Ems  n'était 
guère  habitable.  Sa  partie  supérieure  était  encore  plus  maréca- 
geuse qu'aujourd'hui,  et  sa  partie  inférieure  était  recouverte  par 
les  eaux  marines,  soit  continuellement,  soit  au  moment  des  marées. 
On  s'explique  ainsi  pourquoi  les  Saxons  n'ont  pénétré  que  tard 


L'ALLEMAGNE    CONTEMMORAINK.  257 

et  en  petit  nombre  dans  cette  région  tout  à  lait  inhospitalière. 
Avec  le  temps,  quelques  pauvres  colons,  peut-être  des  fugitifs 
(jui  avaient  de  bonnes  raisons  pour  éviter  les  lieux  fréquentés, 
vinrent  bâtir  quelques  huttes  au  milieu  des  tourbières,  vivant  là 
misérablement  d'un  peu  de  blé  noir  et  des  maigres  ressources 
de  la  cueillette,  de  la  pêche  et  de  la  chasse.  Plus  tard  encore, 
des  colonies  ont  été  fondées  dans  ce  triste  pays  par  l'initiative 
soit  de  sociétés  particulières,  soit  de  l'État.  Enfin,  des  colons 
venus  de  la  Frise  occidentale  s'avancèrent  vers  l'Est,  important 
les  procédés  néerlandais  pour  la  construction  des  digues  et 
l'aménagement  des  polders.  Ces  colons  se  sont  multipliés  et 
maintenus  dans  cette  province  conquise  en  grande  partie  par 
leurs  laborieux  eiforts,  et  ont  constitué  une  population  parmi  la- 
quelle se  dessinent  aujourd'hui  trois  types  déterminés  par  la 
nature  du  lieu.  Ce  sont  les  suivants  : 

1°  Le  typf'  des  toiirhihes,  dans  lequel  on  doit  distinguer  deux 
classes.  D'abord  celle  des  gens  établis  en  pleine  tourbière,   et 
qui   parviennent  à  obtenir  quelques  maigres  récoltes  par  l'éco- 
buage  de  la  surface,  c'est-à-dire  en  levant  des  mottes  de  tourbe 
qui,  une  fois  sèches,  sont  mises  en  tas  et  brûlées  lentement;  les 
cendres  répandues  reroivent  la  semence  de  sarrasin  et  donnent 
deux  ou  trois  récoltes,  après  quoi  il   faut  opérer  ailleurs.   Ces 
pauvres  cultivateurs  habitent  de  misérables  huttes,  élevées  au 
moyen  de  cadres  de  bois  et  de  claies  qui  supportent  des  mottes 
de  tourbe,  sous  un  toit  de  chaume.  Ils  tirent  quelques  ressources 
supplémentaires  de  la  confection  d'ouvrages  en  jonc  et  en  osier, 
et  des  travaux  d'été  qu'ils  vont  faire  dans  les  régions  voisines. 
Ces  familles  n'ont  aucun  avenir  tant  qu'elles  restent  livrées  à 
elles-mêmes,  car  elles  ne  possèdent  à  aucun  degré  les  ressources 
nécessaires  pour  améliorer  les  conditions  du  sol.   Mais  parfois 
ces  ressources  viennent  du  dehors  :  la  situation  change  et  elle 
donne  lieu  à  une  seconde  classe  d'habitants.  Lorsque  des  capita- 
listes, —  particuliers  ou  associations,  —  ou  encore  des  services 
publics,  entreprennent  la  construction  d'un  canal  à  travers  les 
couches  de  tourbe,  on  obtient  deux  résultats  importants.  D'abord, 
le  sol  s'assainit,  se  sèche;  ensuite  on  peut  utiliser  le  canal  pour 


258  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

transporter  au  loin  la  tourbe,  employée  dans  toute  la  région 
comme  moyen  de  chauffage,  et  pour  importer  des  engrais. 
Alors  des  colons  s'établissent  sur  les  deux  rives  du  canal,  exploitent 
la  tourbe,  font  un  peu  d'argent,  et  en  même  temps  découvrent 
pied  par  pied  le  sol  ferme  et  cultivable.  Au  bout  d'un  certain 
temps,  ils  arrivent  à  constituer  de  véritables  champs,  de  bons 
prés,  et  deviennent  de  petits  paysans  dont  l'existence  parait  fort 
aisée,  si  on  la  compare  à  celle  des  précédents.  Il  est  évident  en 
tous  cas  que  ce  petit  groupe  de  population  (1)  ne  saurait  ni  se 
développer  beaucoup,  ni  prospérer  dans  des  proportions  nota- 
bles. 11  est  condamné  par  le  milieu  à  une  médiocrité  voisine  de 
la  misère,  quand  elle  n'est  pas  la  misère  elle-même.  Il  consti- 
tue pourtant  un  type  de  gens  laborieux,  qui  fournit  à  la  ma- 
rine allemande  un  nombre  assez  important  de  bons  matelots  et 
aux  exploitations  avoisinantes  des  domestiques  et  des  ouvriers 
estimés. 

2°  Le  type  des  sables.  Au-dessous  de  la  tourbe  s'étend  le  sable, 
qui  forme  le  sol  général  de  la  contrée.  Il  apparaît  au  delà  et 
autour  de  la  région  des  marécages,  formant  une  zone  cultivable 
connue  sous  le  nom  de  Geest.  Le  Geest  confine  ainsi  d'une  part 
aux  tourbières  de  l'intérieur,  et  de  l'autre  aux  alluvions  du  rivage 
maritime.  C'est  ce  qui  fait  que  la  colonisation  frisonne  s'est  em- 
parée de  bonne  heure  de  cette  zone,  assez  peu  fertile,  il  est  vrai, 
par  elle-même,  mais  propre  cà  établir  une  culture  régulière  à 
cause  de  sa  situation.  Les  alluvions  marines,  peu  à  peu  agrandies 
par  les  endiguements,  ont  en  effet  fourni  aux  exploitations  les 
prairies  indispensables;  le  Hochmoar  a  donné  de  son  côté  des 
pâtis  d'abord  communs,  généralement  partagés  aujourd'hui,  où 
l'on  pratique  de  temps  en  temps  l'écobuage,  et  (jue  l'on  amé- 
liore souvent  aussi  par  l'extraction  de  la  tourbe.  Cet  ensemble 
permet  de  constituer  des  domaines  complets.  Le  sol,  étant  en 
moyenne  assez  pauvre,  ne  pouvait  admettre  la  grande  propriété, 
c'est  donc  une  population  de  paysans  qui  est  restée  maîtresse 
du  pays. 

(1)  Les  colonies  du  Foc/i»Joor  (tourbières),  fondées  une  à  une  depuis  environ  trois 
siècles,  comi)tent  à  peu  près  18.000  âmes. 


L  ALLEMAGNE   CONTEMPORAINE.  251) 

Cette  population  présente  avec  sa  voisine,  celle  de  la  plaine 
saxonne,  des  différences  fort  tranchées.  D'abord,  elle  vit  agglo- 
mérée en  villages  et  non  pas  dans  des  fermes  placées  au  centre  de 
chaque  domaine*.  Ce  fait  tient  à  deux  causes.  D'abord,  on  avait 
intérêt  à  s'établir  dans  les  parties  les  plus  basses  et  les  plus  hu- 
mides, qui  constituent  des  prairies  où  le  bétail  peut  paitre  à 
portée  des  habitations.  Ensuite,  dans  cette  plaine  à  peine  on- 
dulée, où  les  vents  du  Nord  soufflent  avec  une  force  terrible,  on 
sentait  l'utilité  de  se  rapprocher  les  uns  des  autres  pour  multi- 
plier les  hautes  clôtures  bordées  d'arbres,  qui  rompent  la  force 
du  vent.  D'autre  part,  la  coutume  du  partage  égal  prédomine 
parmi  ces  gens,  si  bien  que  le  morcellement  a  pris  chez  eux, 
avec  le  temps,  un  degré  excessif.  On  y  a  obvié  provisoirement 
par  une  opération  désignée  sous  le  nom  caractéristique  de  re- 
membrement. Cette  opération  consiste  en  ceci  :  toutes  les  par- 
celles devenues  trop  petites  par  l'effet  des  partages  étant  pour 
ainsi  dire  remises  en  commun,  on  distribue  à  nouveau  le  terri- 
toire ainsi  formé,  de  manière  à  attribuer  à  chaque  propriétaire 
des  champs  aussi  compacts  que  possible,  et  l'on  s'arrange  de 
manière  à  réduire  au  minimum  l'espace  consacré  aux  chemins, 
ainsi  que  les  servitudes.  C'est  là,  en  effet,  un  expédient  propre  à 
atténuer  le  mal  quand  il  est  devenu  trop  grand,  mais  ce  n'est 
qu'un  expédient.  Si  la  coutume  reste  la  même  au  point  de  vue  de 
la  transmission  héréditaire,  le  morcellement  se  reproduira  néces- 
sairement après  quelques  générations,  et  il  faudra  recommencer 
une  opération  délicate  et  coûteuse  pour  y  remédier  de  nou- 
veau. 

Parmi  cette  population  d'origine  communautaire,  on  rencon- 
tre un  certain  nombre  de  familles  d'origine  différente.  Elles  sont 
venues  soit  de  la  plaine  saxonne,  soit  directement  de  la  Scandina- 
vie, et  elles  ont  introduit  là  les  coutumes  particularistes.  Elles 
forment  comme  une  aristocratie  de  gros  paysans,  (jui  maintien- 
nent chez  leurs  enfants,  par  la  seule  force  de  l'éducation  et  en 
dépit  des  exemples  contraires  qui  se  produisent  incessamment 
sous  leurs  yeux,  le  régime  de  la  transmission  intégrale.  Pour- 
tant leur  situation  n'est  pas  tout  à  fait  la   même  que  celle  des 


260  •    LA    SCIENCE   SOCIALE. 

paysans  du  même  type  dans  la  plaine  saxonne,  parce  que  le  mi- 
lieu n'est  pas  identique.  Ici,  l'étendue  et  la  fécondité  plus  nota- 
bles des  prairies  font  que  Ton  peut  se  livrer  à  lindustrie  de  Té- 
levage,  surtout  des  veaux  et  des  porcs,  et  à  celle  de  la  laiterie. 
Chaque  exploitation  se  livre  donc  forcément  au  commerce  du 
Leurre  et  des  animaux  qui  procure  de  l'argent  comptant,  le- 
quel permet  de  faire  au  dehors  des  dépenses  plus  importantes 
que  celles  du  paysan  hanovrien.  L'aisance  parait  ainsi  plus 
grande  chez  ce  paysan  frison,  son  intérieur  est  plus  luxueux,  sa 
vie  plus  large.  Néanmoins,  comme  les  terres  de  culture  exigent 
des  soins  assidus  en  vue  de  produire  ce  qui  est  nécessaire  pour 
compléter  le  rendement  des  prairies,  ces  familles  conservent  des 
habitudes  de  travail  qui  sont  pour  elles  une  sauvegarde  contre  la 
démoralisation.  Leurs  relations  avec  leurs  gens  de  service,  venus 
en  général  du  Hochmoor,  sont  bonnes,  et  en  même  temps  moins 
familières  que  dans  la  plaine  saxonne  ;  c'est  que  les  familles  des 
tourbières  d'où  sortent  ces  serviteurs  sont,  elles  aussi,  formées 
par  une  nécessité  impérieuse  à  des  habitudes  de  travail  assidu. 
Bien  traités  par  des  maîtres  bienveillants  qui  partagent  le  même 
labeur,  ils  se  font  remarquer  par  leur  permanence  et  par  leur 
bonne  conduite.  Souvent  ils  sont  attachés  au  domaine  par  un 
lien  foncier  analogue  à  celui  que  nous  avons  signalé  chez  les 
paysans  hanovriens  [Heuerling). 

Le  type  de  l'habitant  des  sables  représente,  par  rapport  au  type 
de  l'habitant  des  tourbières,  une  classe  supérieure,  mais  dont  le 
niveau  moyen  reste  forcément  stagnant  dans  une  position  mo- 
deste. En  etîet,  le  milieu  ne  permet  guère  de  s'élever,  à  cause 
dupeude  fertilité  des  terres  du  Geest,  et  de  l'étendue  relativement 
faible  encore  des  sols  propres  aux  prairies.  La  coutume  de  la 
transmission  intégrale  a  pour  effet  de  restreindre  aussi  la  quantité 
des  portions  disponibles  pour  la  vente,  et  dont  le  groupement 
pourrait  à  la  longue  former  des  domaines  importants.  Pourtant 
les  partages  pratiqués,  comme  nous  l'avons  dit,  par  une  certaine 
partie  de  la  population,  favorisent  parfois  la  constitution  de  pro- 
priétés assez  étendues  dans  la  partie  la  plus  fertile  du  pays, 
c'est-à-dire  dans  les  alluvions  [Marsc/i],  et  il  en  résulte  la  for- 


L'ALLEMAGNE    CONTEMF'ORAINE.  2G1 

mation  d'un  troisième  type,  dont  voici  les  traits  caractéris- 
tiques. 

3°  Le  type  du  marscli.  La  région  dumarsch  est  recouverte  d'une 
couclie  de  vase  marine  plus  ou  moins  épaisse.  Certaines  parties 
ont  été  conquises  sur  la  mer  par  des  endiguements  anciens  ;  elles 
sont  exploitées  depuis  longtemps  déjà  et  ont  perdu  une  partie  de 
la  fertilité  naturelle  qui  permet  de  cultiver  sans  fumure  les 
terres  plus  récemment  découvertes  par  les  eaux.  Pendant  long- 
temps, les  colons  frisons  ou  saxons  établis  là  ont  pratiqué  dans 
ces  alluvions  la  culture  des  céréales,  du  colza,  du  lin.  Le  sol  est 
divisé  en  domaines  de  30,  40  et  même  50  hectares,  possédés  par 
des  paysans  fort  aisés.  Dans  le  Sud  et  l'Ouest  de  la  région,  les 
fermes  sont  groupées  en  villages  bâtis  sur  des  ondulations  de 
terrain  qui,  primitivement,  dominaient  ou  affleuraient  le  niveau 
de  la  mer,  et  avaient  servi  de  point  d'appui  aux  premiers  endi- 
guements.  Depuis  deux  ou  trois  siècles,  on  a  procédé  à  ces  endi- 
guements  par  des  mesures  plus  étendues,  qui  ont  donné  d'un 
seul  coup  des  résultats  plus  considérables.  Les  colons  se  sont 
alors  installés  au  milieu  de  leurs  domaines  nouvellement  créés,  et 
ont  évité  l'agglomération  en  villages,  imposée  à  leurs  prédéces- 
seurs par  l'état  de  choses  précédent. 

Ces  exploitations  diffèrent  profondément  de  celles  dont  il  a  été 
parlé  plus  haut,  et  cela  par  l'effet  d'une  circonstance  essentielle, 
la  fertilité  du  terrain.  Elles  exigent  sans  doute  un  travail  assez 
assidu,  à  cause  de  la  brièveté  de  la  saison  d'été  dans  ce  climat 
rude,  aux  longs  hivers;  mais  du  moins  l'abondance  de  la  produc- 
tion récompense  largement  les  efforts  du  paysan.  La  concur- 
rence extérieure  est  venue  porter  à  cette  situation,  depuis 
quinze  ans,  un  changement  capital.  En  effet,  produisant  bien 
au  delà  de  leurs  besoins,  les  cultivateurs  du  marscli  étaient  ame- 
nés à  écouler  dans  le  commerce  une  grande  partie  de  leurs  ré- 
coltes. La  baisse  des  prix,  conséquence  des  importations  de 
Russie  et  de  Hongrie,  a  fait  disparaître  leurs  bénéfices,  ils  se  sont 
alors  rejetés  vers  la  production  herbage re  et  vers  l'élevage.  Cela 
leur  était  aisé  avec  des  terres  basses,  fraîches  et  arrosées  par  des 
pluies  assez  abondantes.  A  l'heure  actuelle,  sans  délaisser  tout  à 

T.    XXV.  ly 


262  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

fait  la  culture  des  céréales,  ils  font  surtout  du  bétail,  du  beurre 
et  du  fromage,  dont  ils  trouvent  Técoulement  sur  les  places  ma- 
ritimes du  voisinage  et  dans  les  grands  centres  industriels  de  la 
Westphalie. 

Cette  situation  particulière  a  produit  aussi  des  résultats  so- 
ciaux différents  de  ceux  que  nous  avons  constatés  jusqu'ici.  Les 
profits  que  les  paysans  du  marsch  réalisent  par  la  vente  de  leurs 
produits  sont  assez  considérables  pour  leur  apporter  une  large 
aisance,  et  parfois  même  presque  la  richesse.  On  s'en  aperçoit 
au  confort  de  leurs  habitations,  au  luxe  déployé  dans  le  costume 
féminin,  à  la  recherche  de  l'alimentation,  aux  allures  bourgeoi- 
ses de  ces  paysans.  Autrefois,  la  culture  des  céréales,  et  surtout 
des  plantes  sarclées,  leur  imposait,  au  moins  en  été,  un  travail 
assez  assidu  et  pénible;  aujourd'hui,  l'élevage,  qui  n'est  que  l'art 
pastoral  pratiqué  d'une  manière  intensive,  leur  crée  des  loisirs. 
Mais,  faute  •  d'une  élite  intellectuelle,  ces  loisirs  tournent  en 
partie  au  détriment  de  ces  gens.  En  effet^  quand  on  a  du  temps  à 
soi,  il  faut  bien  l'employer  à  quelque  chose,  spécialement  à  se 
procurer  des  distractions,  qui  ne  sont  pas  toujoure  honnêtes; 
la  vigueur  des  mœurs  se  relâche  et  la  race  s'atfaiblit  peu  à  peu 
sous  les  apparences  de  la  prospérité  économique.  Les  relations 
avec  le  personnel  ouvrier  deviennent  moins  directes,  moins  sim- 
ples et  moins  cordiales.  Le  maitre,  devenu  dépensier,  cherche  à 
rogner  le  plus  possible  sur  les  salaires  ;  le  domestique  et  l'ouvrier 
travaillent  à  contre-cœur,  deviennent  néghgents,  mécontents  et 
instables,  tout  en  haussant  leurs  exigences.  La  région  du  marsch 
est  une  de  celles  où  on  entend  les  plaintes  les  plus  v\\os  contre 
les  gens  de  service  et  de  journée,  et  où  ceux-ci  récriminent  aussi 
le  plus  amèrement  contre  leurs  employeurs.  En  fait,  la  désorga- 
nisation des  ouvriers  est  pour  une  très  grande  partie  le  résultat 
de  la  décadence  des  patrons.  Ce  résultat  n'a  rien  qui  puisse  éton- 
ner; il  se  produit  à  coup  sûr  partout  où  la  classe  patronale  tend 
à  prendre  des  habitudes  d'oisiveté  et  de  gaspillage.  Le  paysan 
du  Lunebourg  hanovrieu,  celui  de  la  Frise  centrale  ont  de  bons 
serviteurs,  dont  ils  ne  se  plaignent  point,  sauf  exception,  parce 
qu'ils  se  donnent  la  peine  de  les  former,  de  les  diriger  dans  le 


L'ALLEMAGNE    CONTEMPORAIN FC.  263 

travail,  parce  qu'ils  vivent  avec  eux  ou  prôs  deux  d  une  exis- 
tence qui  ne  peut  guère  exciter  leur  envie.  On  voit  donc  bien  ici 
comment  cette  question  se  pose;  elle  ne  dépend  point  d'une 
seule  des  parties  intéressées,  mais  bien  de  toutes  les  deux,  et 
principalement  de  la  classe  patronale.  Nous  aurons  encore  plus 
d'une  occasion,  au  cours  de  ce  travail,  de  vérifier  l'exactitude  de 
cette  observation. 

Cette  décadence  des  mœurs  amènerait  aussi,  certainement, 
l'abandon  de  la  coutume  de  la  transmission  intégrale,  si  la  na- 
ture du  lieu  ne  s'y  opposait  dans  une  mesure  assez  forte.  Voici 
comment.  Pour  qu'un  domaine  d'élevage  soit  suffisamment  pro- 
ductif, il  faut  qu'il  ait  une  certaine  dimension,  sinon  l'exploita- 
tion ne  donne  plus  ({u'un  revenu  très  médiocre.  Dès  lors,  le  par- 
tage des  domaines  du  marsch,  quidépassent  rarement 50  hectares, 
obligerait  à  coup  sûr  les  héritiers  partageants  à  abandonner 
l'exploitation,  et  à  vendre  ou  à  louer  leurs  parcelles,  ou  encore 
à  reconstituer  eux-mêmes  par  l'achat  ou  la  location  un  domaine 
suffisant.  Cette  difticulté  doit  enrayer  la  tendance  au  partage; 
elle  ne  suffira  pas  pour  la  comprimer  longtemps,  car  la  cou- 
tume de  la  transmission  intégrale  ne  peut  subsister  que  lors- 
qu'elle est  appuyée  sur  la  base  de  l'éducation.  Or  cette  base 
ne  peut  exister  longtemps  chez  des  familles  qui  se  laissent  gâter 
par  les  jouissances  matérielles.  Il  est  donc  probable  que  les 
terres  du  marsch  passeront  peu  à  peu,  par  Telfet  du  démembre- 
ment et  de  la  vente,  aux  mains  de  quehjues  familles  plus  résis- 
tantes, ou  de  capitalistes  venus  du  dehors,  et  que  l'on  verra  la 
grande  propriété  se  constituer  là  aux  dépens  des  biens  des  pay- 
sans. C'est  là  en  définitive  une  conséquence  naturelle  de  l'art 
pastoral. 

Si,  partant  de  l'un  des  paisibles  Uurfr  de  la  plaine  saxonne, 
nous  nous  mettons  en  route  [)our  parcourir  les  autres  parties  de 
l'Allemagne,  nous  aurons  à  choisir  [)lusieurs  chemins.  Le  plus 
propre  à  nous  faire  bien  voir  et  bien  comprendre  les  diverses 
variétés  de  la  race  est  celui  qui,  traversant  d'abord  les  plaines 
du  Nord  et  de  l'Kst,  nous  conduira  jusqu'au  pied  des  hauteurs 


264  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

des  Alpes  Sudètes  ;  après  cela ,  nous  gravirons  les  pentes  du 
plateau  alpin  pour  gagner  les  hautes  plaines  bavaroises;  enfin 
nous  parcourrons  les  forêts  immenses  et  les  vallées  tempérées 
et  fertiles  de  l'Allemagne  centrale.  Mais,  avant  de  nous  mettre 
en  route,  il  convient  de  rappeler  à  noire  mémoire  quelques 
autres  souvenirs  historiques  qui  serviront  à  expliquer  certains 
faits  actuels. 


III.    l'évolution    Dl     DROIT    CIVIL    E>    ALLEMAGNE. 

Au  début  de  cet  article,  nous  avons  indiqué  comment  les  an- 
cêtres des  paysans  du  Lunebourg  hanovrien  avaient  fourni  aux 
chefs  militaires  du  type  mérovingien  ces  soldats  et  colons  incom- 
parables qu'étaient  les  Francs.  Le  particularisme  saxon,  importé 
par  eux  dans  une  grande  partie  de  l'Europe  occidentale,  avait 
étendu  largement,  dans  des  contrées  vastes  et  fertiles,  le  régime 
foncier  si  fort  et  si  durable  dont  nous  venons  d'esquisser  les  traits 
principaux.  Ce  régime,  nous  le  remarquions  tout  à  l'heure,  avait 
amené  dans  la  société,  formée  sous  l'influence  romaine,  une  révo- 
lution radicale.  Dans  cette  société,  les  rapports  sociaux  étaient 
fondés  principalement  sur  le  lien  personnel,  dérivé  soit  du  sang 
(filiation),  soit  du  contrat  (location,  vente,  etc.),  soit  de  la  force 
(esclavage).  Sans  méconnaître  la  valeur  de  certains  liens  person- 
nelS)  le  système  franc  les  subordonnait  pourtant  d'une  façon  gé- 
nérale au  lien  foncier,  c'est-à-dire  à  celui  qui  résulte  de  la  pos- 
session du  sol.  Il  est  aisé  de  saisir  immédiatement  la  différence 
des  deux  principes.  Le  premier,  qui  dérive  directement  des  pra- 
tiques communautaires,  attache  l'homme  àlhomme,  c'est-à-dire 
à  quelque  chose  de  mobile  et  de  changeant.  Le  second  principe 
lie  l'homme  à  la  terre,  c'est-à-dire  à  une  base  fixe,  assurant  aux 
relations  de  droit  entre  les  individus  une  stabilité  et  une  sécurité 
que  tous  les  artifices  des  plus  subtils  jurisconsultes  latins  n'avaient 
pu  réaliser. 

Ce  changement  si  profond  de  la  coutume  fondamentale  avait 


l'aLLKMAGNK    CONïEMI'ORAFNK.  20'i 

produit  des  résultats  immenses.  Sous  la  direction  des  propriétaires 
francs,  la  culture  s'était  étendue  et  perfectionnée  d'une  manière 
remarquable.  La  classe  inférieure  se  rachetait  rapidement  du 
servage,  c'est-à-dire  de  ses  corvées  de  travail,  ne  gardant  à  sa 
chartje  que  des  redevances  dont  le  poids  allait  en  s'allégeant  de 
plus  en  plus,  pour  se  rapprocher  de  la  complète  liberté,  d'ailleurs 
souvent  atteinte.  La  prospérité  des  campagnes  avait  amené  le 
développement  de  l'industrie  et  la  croissance  des  villes.  Les  pou- 
voirs publics,  dont  l'action  était  réduite  au  minimum  par  le  par- 
ticularisme des  propriétaires,  ne  jouaient  la  plupart  du  temps 
qu'un  rôle  fort  effacé.  Lorsqu'un  homme  de  génie,  comme  Frédé- 
ric II  de  llohenstaufen ,  par  exemple,  arrivait  aux  affaires,  son 
activité  ne  trouvait  que  peu  d'occasions  de  s'exercer  au  dedans 
du  pays,  et  il  fallait  chercher  au  dehors  les  chances  de  gloire  et 
de  conquête.  Telle  est  la  raison  principale  de  ces  longues  guerres 
d'Italie,  de  ces  conflits  prolongés  avec  la  papauté,  qui  absorbèrent 
si  inutilement  l'attention  des  chefs  les  plus  célèbres  du  Saint-Em- 
pire. 

Pendant  que  les  Empereurs  gaspillaient  ainsi  leur  temps  et 
leurs  forces,  les  grands  propriétaires  de  tradition  franque  se 
transformaient  peu  à  peu  en  souverains  politi(jues.  Cette  évolu- 
tion était  d'ailleurs  inévitable  en  Allemagne  aussi  bien  qu'en 
France.  Par  la  conquête,  les  mariages,  les  héritages,  les  dona- 
tions ou  inféodations  volontaires,  les  libéralités  royales,  certaines 
familles  avaient  constitué  à  la  longue  d'immenses  domaines,  qui 
représentaient  des  provinces  et  parfois  même  de  petits  royaumes. 
Les  propriétaires  de  ces  domaines  y  conservaient  avec  soin  la 
coutume  particulariste  saxonne,  qui  tendait  essentiellement  à 
rendre  chacun  maître  absolu  chez  lui.  Tant  que  cette  coutume 
ne  s'applique  qu'à  de  petits  domaines  occupés  par  une  seule 
famille,  elle  n'empêche  nullement  l'État  de  s'organiser;  elle  lui 
donne  même  une  base  extrêmement  solide,  tout  en  maintenant 
son  action  dans  des  limites  raisonnables.  Mais  lorsqu'un  domaine 
contient  des  centaines  et  même  des  milliers  de  familles,  les  choses 
ne  vont  plus  ainsi.  Le  propriétaire,  muni  des  droits  supérieui*s 
du  gouvernement,  de  la  justice  et  de  la  défense  commune,  c'est- 


266  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

à-dire  des  attributions  principales  de  la  souveraineté,  devient  un 
véritable  chef  d'État.  Il  est  du  reste  lié  lui-même  par  la  coutume 
vis-à-vis  de  ses  vassaux,  et  l'autonomie  de  leur  tenure  doit  être 
par  lui  respectée,  comme  celle  de  son  domaine  devenu  seigneu- 
rial ou  princier  doit  être  respectée  par  le  roi. 

Si  les  choses  étaient  restées  orientées  dans  ce  sens,  l'évolution 
du  peuple  allemand  se  fût  accomplie  dans  des  conditions  très 
difiérentes  de  ce  qu'elle  a  été.  Le  vieux  droit  se  fût  peu  à  peu 
transformé,  modernisé,  mis  au  courant  des  nécessités  nouvelles 
de  la  vie  privée  et  publique;  mais  son  esprit  aurait  subsisté  et 
aurait  animé  de  son  souffle  vigoureux  les  institutions  nouvelles, 
en  leur  imprimant  un  caractère  favorable  au  développement  de 
la  liberté  individuelle  et  de  l'initiative  privée,  comme  cela  s'est 
fait  en  Angleterre  après  la  conquête  et  l'occupation  du  pays  par 
les  Anglo-Saxons.  Du  reste,  le  vieux  droit  germanique,  fondé  sur 
la  coutume  parliculariste,  n"a  pas  complètement  disparu,  et  nous 
aurons  tout  à  Theure  l'occasion  de  constater  les  effets  qu'il  pro- 
duit encore.  Mais  à  partit'  du  douzième  siècle,  on  voit  apparaître 
en  Allemagne^  d'abord  à  la  cour  des  Empereurs,  les  légistes  ita- 
liens pénétrés  des  principes  et  des  formules  du  droit  romain, 
dans  lequel  toutes  les  relations  sociales  sont  basées  sur  le  lien 
personnel,  c^est-à-dire  sur  un  fondement  essentiellement  instable. 
De  plus,  ils  apportaient  avec  les  théories  de  droit  civil  une  con- 
ception politique  non  moins  diflerente  du  système  féodal  et  par- 
ticularistc.  De  même  que,  pour  eux,  les  relations  privées  devaient 
s'établir  uniquement  d'homme  à  homme,  les  relations  politiques 
ne  pouvaient  se  concevoir  que  sous  la  forme  du  pouvoir  person- 
nel et  absolu  du  souverain,  représentant  de  la  communauté  na- 
tionale, c'est-à-dire  de  l'État.  Les  Empereurs  ne  manquèrent  pas 
d'accueillir  avec  faveur  des  théories  (jui  leur  promettaient  l'ex- 
tension et  la  consolidation  de  leurs  pouvoirs,  alors  si  précaires, 
et  ils  s'attachèrent  à  les  répandre,  aidés  en  cela  par  l'influence 
de  la  Papauté,  qui  professait  au  temporel  les  mêmes  doctrines  et 
comptait  sur  leur  extension  pour  élargir  le  domaine  de  son  auto- 
rité spirituelle,  avec  l'aide  des  souverains  devenus  tout-puis- 
sants. 


L'ALLEMAGNE   CONTEMPORAINE.  267 

Pendant  un  certain  temps,  les  princes,  qui  avaient  à  redouter 
la  puissance  impériale,  représentée  alors  par  des  hommes  comme 
Barberousse   et  comme  Frédéric  H,  conservèrent  avec  soin  les 
coutumes  qui  étaient  la  sauvegarde  de  leurs  droits  de  propriété 
autant  que  de  leur  autorité  politique.  C'est  l'époque  des  grandes 
codifications  :  le  Miroir  de  Sa./c^  le  Miroir  de  Souabe^  le  Miroir 
des  Allerufinds^   qu'on  opposait  fièrement  aux  Jnstittiles   ainsi 
qu'aux  artifices  raffinés  des  glossateurs  italiens.  Mais  bientôt  l'au- 
torité impériale  se  trouva  représentée  par  une  série  d'hommes 
sans  valeur  personnelle,  sans  crédit,  sans  force;  on  vit  môme  la 
couronne  du  Saint- Empire  vaquer  durant  de  longues  années.  Le 
particularisme  triomphait  avec  éclat  au  profit  des  princes,  des 
comtes,  des  margraves,  d'une  foule  de  petits  seigneurs  pourvus 
de  fiefs  immédiats;  bientôt  ils  perdirent  totalement  de  vue  leur 
véritable  rôle ,  celui  de  propriétaires  fonciers  et  de  patrons  du  tra- 
vail, pour  pencher  de  plus  en  plus  vers  la  fonction  exclusive  de 
chefs  politiques.  Et  comme  le  droit  germanique  devenait  alors  un 
obstacle  à  leurs  vues,  ils  lui  préférèrent  à   leur  tour  le  droit 
romain,  qui  leur  permettait  d'enlever  à  leurs  vassaux  et  à  leurs 
serfs  les  garanties  du  droit  saxon,  et  de  les  réduire  à  une  condi- 
tion très  voisine  de  la  dépendance  personnelle  et  de  l'esclavage. 
Ils  purent  alors  aggraver  les  charges,  augmenter  les  redevances, 
élargir  l'obligation  du  service  militaire  en  vue  des  expéditions 
de  conquête.   C'est  ainsi  que  s'opéra  en  Allemagne,  comme  en 
France,  quoique  d'une  manière  moins  générale,  un  mouvement 
de  réaction  que  rien  ne  put  empêcher.  A  diverses  reprises,  les 
paysans  surchargés  et  exaspérés  se  révoltèrent  contre  cette  ex- 
tension abusive  de  leurs  obligations  envers  le  prince,  c'est-à-dire 
envers  l'État,  contre  cette  contiscation  de  leurs  libertés  et  de  leurs 
garanties.  Mais  ce  fut  en  vain.  Mal  dirigés  par  des  chefs  improvi- 
sés, presque  sans  armes,  ils  furent  écrasés,  massacrés  par  milliers, 
et  le  joug  fut  encore  alourdi. 

Cette  évolution  fut  facilitée  dans  une  grande  partie  de  lAl- 
lemagne  par  deux  grands  faits  :  la  réforme  religieuse,  et  la  con- 
quête du  pays  entre  l'Oder  et  la  Vistule.  Personne  n'ignore  que 
de  grands  fiefs  ecclésiastiques  existaient  en  Allemagne  avant  la 


268  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

séparation  luthérienne;  quelques-uns  d'entre  eux  subsistèrent 
même  encore  dans  la  suite.  Les  princes-évèques  n'avaient  pas  été 
les  derniers  à  vulgariser  les  applications  du  droit  romain  dans 
leurs  domaines;  de  plus,  le  faste  et  la  corruption  qui  s'étaient 
introduits  et  répandus  parmi  le  clergé  contribuaient  largement 
à  le  rendre  impopulaire.  Lorsque  Luther  prêcha  la  réforme,  s'at- 
taquant  d'abord  à  la  discipline  et  aux  exigences  romaines,  puis 
aux  dogmes  eux-mêmes,  il  trouva  un  grand  écho  parmi  les  po- 
pulations qui  avaient  eu  à  souffrir  des  excès  des  grands ,  prêtres 
ou  laïques.  De  nouvelles  révoltes  éclatèrent.  Luther  se  hâta,  du 
reste,  de  désavouer  ces  paysans  qui  osaient  secouer  le  joug  du 
pouvoir  oppresseur  des  princes;  il  se  rangea  résolument  du  côté 
du  plus  fort.  Il  trouvait  parmi  les  seigneurs  des  partisans  très 
convaincus  de  ses  idées,  et  cela  pour  une  raison  simple.  De  quoi 
s'agissait-il,  en  effet?  De  mettre  un  terme  à  l'influence  politique 
de  l'Église  en  Allemagne.  Or  il  y  avait  pour  cela  un  bon  moyen  : 
expulser  tous  les  bénéficiaires  ecclésiastiques  de  leurs  possessions 
territoriales,  et  s'approprier  ces  dernières.  C'est  ce  que  les  princes, 
les  comtes  et  les  margraves  firent  à  l'envi,  prenant  tout  ce  qui 
était  à  leur  portée.  Quant  aux  paysans,  ce  fut  pour  eux,  presque 
partout,  le  coup  de  grâce.  A  la  faveur  des  longs  désordres  qui 
suivirent  la  Réforme,  leur  condition  fut  rendue  précaire  et  miséra- 
ble, au  profit  de  l'arbitraire  seigneurial.  C'est  ainsi  que  la  féodalité 
évolua  du  particularisme  le  plus  accentué  vers  le  pouvoir  per- 
sonnel le  plus  absolu.  Et  pourtant  rAllemagne  ne  fut  pas  unifiée 
dès  cette  époque  de  manière  à  former  une  grande  monarchie, 
parce  que  personne  alors  n'était  capable,  parmi  les  princes  qui 
possédaient  les  plus  belles  provinces,  d'imposer  son  hégémonie  â 
la  coalition  des  autres  seigneurs  territoriaux,  aidée  par  des  in- 
fluences extérieures.  Puis,  pendant  un  temps,  les  ambitions  des 
plus  puissants  d'entre  eux  se  portèrent  surtout  vers  l'Est,  du  côté 
des  Slaves. 

En  fait,  la  colonisation  allemande  n'avait  jamais  cessé  de  mar- 
cher dans  cette  direction  depuis  le  moment  où  les  Saxons,  ayant 
rempli  la  plaine  entre  le  Uhin  et  l'Elbe,  eurent  besoin  de  terres 
nouvelles  pour  caser  le  trop-plein  de  leur  race.  D'abord  indivi- 


l'allema(;ne  contemi'Oraine.  2G9 

ducllo,  cette  colonisation  prit  ensuite  le  caractère  de  l'invasion,  ou 
plutôt  d'invasions  successives,  dès  que  la  société  franque  fut  ins- 
tallée solidement  sur  les  deux  rives  du  Hhiii.  Les  ducs  de  Saxe 
furent,  après  Charlcmagne,  les  premiers  artisans  de  la  recon- 
quête; ils  poussèrent  leurs  avant-postes  jusque  sur  la  Vistule  in- 
férieure. Au  douzième  siècle,  la  maison  ascanienne  de  Brande- 
bourg, puis  plus  tard  celle  de  llohenzollern,  qui  lui  succéda,  firent 
de  rudes  eiforts  pour  s'avancer  jusqu'à  l'Oder,  que  les  Slaves 
avaient  de  nouveau  dépassé.  C'est  en  1232  seulement  que  l'on 
reprit  d'une  manière  définitive  le  lieu  où  est  maintenant  assise  la 
ville  de  Herlin.  Deux  ordres  de  chevalerie,  les  Teutoniques  et  les 
Porte-Glaives,  fondus  en  un  seul  en  1238,  contribuèrent  large- 
ment à  l'extension  de  la  domination  allemande  en  reprenant  sur 
les  Slaves  la  Prusse  et  les  provinces  qui  bordaient  la  rive  Sud  de 
la  Baltique,  jusqu'au  delà  de  l'embouchure  du  Niémen. 

Les  territoires  ainsi  conquis  recevaient  une  organisation  toute 
spéciale.  La  population  slave  se  trouvait  décimée  par  les  impi- 
toyables luttes  qu'elle  avait  soutenues  jusqu'à  ce  qu'elle  fût  ré- 
duite à  la  complète  impuissance.  Pour  occuper  les  places  vides, 
on  appelait  des  paysans  germains,  notamment  des  Saxons  ou  des 
Frisons,  auxquels  on  assurait  d'abord  des  privilèges  et  des  liber- 
tés, tandis  que  les  Slaves  étaient  réduits  à  l'esclavage  ;  mais  dans 
la  suite,  les  privilèges  des  colons  allemands  disparurent  en  grande 
partie,  noyés  pour  ainsi  dire  dans  la  condition  commune  des  Slaves 
plus  nombreux;  les  dialectes  germaniques  devinrent,  il  est  vrai, 
prédominants,  —  c'était  la  langue  des  plus  civilisés,  —  mais  la 
population  rurale  finit  par  s'unifier  plus  ou  moins  complètement 
dans  le  sens  du  type  slave.  Les  Saxons  n'avaient  pas  eu  là,  comme 
dans  leurs  plus  solides  colonies,  l'avantage  de  s'établir  en  pays 
vacant.  Une  grande  partie  de  l'Est  de  l'Allemagne  est  occupée 
par  une  population  très  mélangée,  dans  lacjuelle  les  familles  d'o- 
rigine slave  tiennent  une  très  large  place. 

Malgré  tous  leurs  efforts,  les  légistes  de  l'école  italienne  n'ont 
pu  réussir  à  faire  appli(juer  d'une  manière  uniforme,  dans  toute 
l'Allemagne,  les  règles  du  droit  romain.  Les  principes  du  droit 

T.  XXV.  20 


270  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

public  impérial  ont  sans  cloute  prévalu  clans  tous  les  États*  qui 
composaient  l'Empire,  États  dont  le  nombre  est  allé  en  dimi- 
nuant par  suite  de  l'absorption  graduelle  des  plus  petits  par  les 
plus  grands.  Mais,  dans  le  droit  privé,  les  vieilles  coutumes,  dites 
germanic|ues ,  ont  subsisté  partout  où  les  colons  saxons  ont  pé- 
nétré. Dans  le  foyer  môme  de  cette  colonisation,  en  Hanovre,  le 
droit  local  a  toujours  gardé  la  première  place;  ailleurs,  le  droit 
nouveau  se  superposait  à  l'ancien  et  lui  disputait  la  place  sans 
parvenir  à  l'évincer.  C'est  qu'en  effet,  au  moment  où  le  dévelop- 
pement ininterrompu  de  la  puissance  seigneuriale  aurait  du  as- 
surer le  triomphé  du  droit  romain,  des  circonstances  capitales 
vinrent  entraver  son  expansion.  C'est  ainsi  que  les  longues  et  ter- 
ribles guerres  du  dix-septième  et  du  dix-huitième  siècle  ayant  dé- 
peuplé des  contrées  entières,  dans  l'Ouest,  le  Centre  et  le  Sud  du 
pays,  les  anciens  habitants  furent  en  partie  remplacés  par  des 
colons  du  Lunebourg,  de  TOldenbourg  et  de  la  Frise,  qui  ne 
consentaient  à  s'installer  qu'à  la  condition  de  garder  leur  liberté 
et  leurs  institutions  traditionnelles.  De  là  une  bigarrure  singu- 
lière, dans  laquelle  le  régime  de  liberté  dont  jouissaient  les  famil- 
les immigrées  faisait  ressortir  avec  plus  de  netteté  la  condition 
misérable  des  paysans  de  race  germanique  ou  slave  astreints  sous 
le  nom  de  serfs  à  un  esclavage  odieux. 

Les  choses  demeurèrent  en  cet  état  jusqu'en  1807.  A  cette  épo- 
que, la  Prusse  cherchait  par  tous  les  moyens  à  se  relever  de  la 
situation  où  les  bassesses  de  sa  politique,  plus  encore  que  les  vio- 
lences de  Napoléon,  l'avaient  réduite.  Ses  hommes  d'État  com- 
prirent que,  pour  réhabiliter  la  nation,  le  meilleur  moyen  con- 
sistait à  relever  cVabord  les  individus,  en  les  dégageant  d'une 
servitude  ennemie  de  tout  progrès.  Il  est  juste  de  reconnaître 
que  l'exemple  avait  été  donné  par  Frédéric  II,  qui  en  1783,  ins- 
piré par  des  vues  politiques  plus  cjue  par  un  sentiment  d'huma- 
nité, avait  ordonné  par  édit  ratlranchissement  des  serfs  sur  les 
domaines  de  FÉtat.  Mais  les  grands  propriétaires  s'étaient  bien 
gardés  d'en  faire  autant.  Fn  1807,  ce  ne  fut  pas  un  simple  exemple 
qu'on  leur  donna,  mais  un  ordre.  L'édit  du  9  octobre  libéra  en 
bloc  tous  les  individus  attachés  A  la  glèbe.  Les  droits  du  paysan 


l'allemag.ne  co.ntemior.m.m:.  '21  \ 

sur  le  sol  lurent  ensuite  réglés  par  les  édits  de  septembre  1811,  de 
manière  à  lui  faciliter  l'accession  à  la  propriété.  La  résistance  des 
seigneurs  fut  très  vive;  ils  réussirent  même  à  obtenir,  en  1816, 
un  commencement  de  réaction:  mais,  en  fait,  il  était  impossible 
désormais  de  revenir  bien  loin  en  arrière,  et  la  révolution  de 
de  18i8  vint  bientôt  porter  au  système  le  dernier  coup,  l'ne  loi 
de  1850  trancha  rudement  les  derniers  liens  féodaux,  organisa  le 
rachat  à  bas  prix  des  redevances  et  corvées,  et  fit  des  anciens  te- 
nanciers de  pleins  propriétaires,  qui  s'élevaient  soudainement  au 
rang  de  colons  libres,  au  moins  quant  au  droit. 

Depuis  lors,  d'autres  lois  sont  encore  intervenues,  non  plus  pour 
libérer  le  paysan,  mais  pour  permettre  ou  pour  faciliter  la  circu- 
lation et  par  conséquent  le  démembrement  des  biens  nobles,  d'a- 
bord, puis,  plus  tard  encore,  des  biens  paysans  eux-mêmes  (1). 
Ceci  indique  précisément  l'esprit  de  cette  législation;  elle  tend,  au 
fond,  à  continuer  l'œuvre  commencée  par  les  légistes  du  quator- 
zième siècle,  en  faisant  disparaître,  au  profit  du  pouvoir  central, 
tous  les  éléments  d'indépendance,  de  particularisme  qui  peuvent 
subsister. 

L'exemple  donné  par  la  Prusse  fut  nécessairement  suivi  par  les 
autres  États  allemands,  qui  sans  cela  auraient  vu  leurs  sujets  se 
tourner  vers  les  rois  prussiens  comme  vers  des  libérateurs.  La  se- 
cousse de  18i8  fit  tomber  les  dernières  hésitations,  et,  depuis  la 
formation  de  l'Empire  allemand,  un  code  civil  complet  a  été  pré- 
paré en  vue  d'achever  la  réforme,  en  unifiant  tous  les  rapports 
de  droit  ainsi  que  la  condition  de  la  propriété.  Ce  code,  qui  mé- 
nagera nécessairement  une  période  transitoire,  n*est  pas  encore 
terminé.  Il  est  directement  inspiré  par  le  droit  romain  remanié 
par  les  glossateurs  et  il  aura  par  conséquent  bien  des  analogies 
avec  le  droit  français,  sorti  de  la  même  source.  En  attendant ,  la 
propriété  demeure  régie  par  des  dispositions  très  diverses  et  par- 
fois très  opposées  :  droit  féodal,  droit  canonique,  droit  coutumier, 

(1)  Loi  de  187i,  2  juin,  sur  les  Hoferollen,  complétée  de  1880  à  1896  par  diverses 
ordonnances.  La  transmission  intégrale,  contraire  au  droit  civil  impérial,  est  rendue 
facultative.  On  a  spéculé  sur  la  néj;lij;enre,  1  i^noraiic»'  ou  l'Iiésitation  des  paysans 
pour  en  amener  un  certain  nombre  à  abandonner  la  coutume  préservatrice  de  I  .-1- 
nerberecht. 


272  LA    SCIENCE  SOCIALE. 

droit  commun  allemand,  droit  particulier  de  chaque  État,  le  tout 
entremêlé  et  combiné  selon  les  cas.  On  conçoit  que  les  légistes 
trouvent  ce  mélange  gênant  par  sa  complication.  Il  leur  serait 
beaucoup  plus  facile  de  n'avoir  à  consulter  qu'un  droit  et  qu'une 
loi.  C'est  pour  cela  qu'ils  mettent  tous  leurs  soins  à  faire  préva- 
loir des  principes  tirés  d'une  formation  sociale  dont  ils  ne  com- 
prennent guère  la  portée.  Nous  verrons  bientôt  par  les  faits  ce 
qui  est  sorti  déjà  de  cette  évolution  et  les  conséquences  qu'elle 
peut  entraîner  dans  la  suite. 

Léon  PoixsARD. 


Le   Directeur-Gérant  :  Edmond  Demoltns. 


TYPOGRAPUIE    FIRMIN-DIDOT   ET  C'*.    —   PAUIS. 


QUESTIONS    DU  JOUR 


L'OUVUIER  AMÉRICAIN 


ET 


L'EVOLUTION  INDUSTRIELLE 


Il  n'est  g'uère  possible  de  donner  une  idée  complète  des  deux 
volumes  que  M.  Levasseur  vient  de  consacrer  à  l'étude  de  l'ou- 
vrier américain  (1).  La  masse  considérable  de  faits  et  de  docu- 
ments assemblés  par  l'éminent  économiste,  l'exposé  qu'il  présente 
et  les  appréciations  qu'il  donne  de  toutes  les  théories  ayant  cours 
aux  États-Unis  sur  les  questions  économiques  et  ouvrières,  cons- 
tituent un  précieux  répertoire  qui  facilitera  singulièrement  les 
recherches  sur  la  vie  et  sur  le  travail  de  l'ouvrier  américain, 
sur  les  problèmes  divers  qui  l'intéressent  et  sur  la  manière  dont 
employeurs  et  employés  les  envisagent. 

Dans  cette  mine  très  riche  nous  nous  bornerons  à  l'examen 
de  quelques  filons.  L'ouvrier  américain  est  d'autant  plus  curieux 
à  étudier  pour  nous  autres  Européens  qu'il  se  trouve  à  un  degré 
de  l'évolution  industrielle  plus  avancé  que  nous  sur  beaucoup 
de  points.  Il  parcourt  une  voie  où  nous  nous  engageons.  Nous 

(l)  L'Ouvrier  américain,  par  E.  Levasseur,  membre  de  rinslilut,  professeur  au 
Collège  de  France  et  au  Conservatoire  des  Arts  et  Métiers;  2  vol.  in-8\  librairie  La- 
rose;  Paris,  1808. 

T.  XXV.  21 


27  4  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

avons  donc  porté  notre  attention  sur  deux  faits  importants  qui 
caractérisent  nettement  une  évolution  avancée  :  la  concentration 
industrielle  et  le  taux  élevé  des  salaires. 


I.  —  L  OUVRIER    ET    LA    CONCENTRATION    INDUSTRIELLE 
AUX   ÉTATS-UNIS. 

La  concentration  de  l'industrie  est  partout  aujourd'hui  le  phé- 
nomène dominant  de  son  évolution,  mais  ce  phénomène  sWfirme 
en  Amérique  avec  une  intensité  particulière. 

Les  données  statistiques  fournissent  les  éléments  de  compa- 
raisons qui  mesurent  le  progrès  accompli  depuis  quelques  an- 
nées aux  États-Unis  dans  le  sens  de  la  concentration  et  montrent  la 
rapidité  du  mouvement.  Dans  Tindustrie  du  fer,  au  lieu  de 
1.005  établissements  en  1880,  nous  n'en  trouvons  plus  que  615  en 
1890,  et  cependant  la  production  a  augmenté  pendant  cette  pé- 
riode dans  une  proportion  considérable.  Elle  était  de  69  mil- 
lions 1/2  de  dollars  en  1880  et  de  431  millions  en  1890  (1).  Ajou- 
tez que  l'écart  de  ces  chiffres  ne  mesure  pas  exactement,  loin  de 
là,  l'augmentation  de  la  production,  car  le  prix  du  fer  et  de 
l'acier  a  baissé  d'une  façon  notable  aux  États-Unis  entre  1880 
et  1890.  Ainsi,  diminutio^  du  nombre  des  usines,  progression 
générale  de  l'industrie,  abaissement  des  prix  de  vente,  tels  sont 
les  trois  caractères  bien  accusés  que  présentent  le  fer  et  l'acier 
pendant  ces  dix  ans. 

Depuis  lors,  ces  caractères  se  sont  encore  accentués.  Tout  ré- 
cemment,  à  la  fin  de  1896,  la  colossale  combinaison  Carnegie- 
Rockefeller  a  rendu  la  concurrence  impossible  à  beaucoup  d'u- 
sines; les  prix  des  rails  d'acier  ont  baissé  de  moitié  en  (juelques 
jours  (30  à  15  dollars  la  tonne)  et  cet  abaissement  de  prix  per- 
met aujourd'hui  aux  Américains  de  vendre  de  l'acier  sur  le 
raarcli^mème  de  Londres  :  on  citait  dernièrement  un  tunnel  cons- 

(1)T.  I,p.  GI  el  62. 


L  OUVRIER    AMÉRICAIN    ET    L  ÉVOLUTION    INDUSTRIELLE.  275 

truit  en  Angleterre  avec  des  fers  provenant  des  États-Unis.  En 
attendant  que  les  statistiques  nous  donnent  les  chillres  exacts, 
nous  pouvons  donc  constater  que  la  même  évolution  se  poursuit 
dans  le  même  sens:  les  usines  diminuent  en  nombre;  leur  im- 
portance augmente,  puisqu'elles  arrivent  maintenant  à  exporter; 
le  prix  du  produit  s'abaisse. 

La  concentration  est  accompagnée,  par  conséquent,  de  résultats 
qui  l'aliermissent.  Elle  marche  de  pair  avec  le  développement  de 
l'industrie  qui  satisfait  le  producteur,  avec  rabaissement  du  prix 
qui  satisfait  le  consommateur  et  tend  à  élargir  constamment  la 
clientèle.  Elle  peut  être  favorisée  par  des  circonstances  artifi- 
cielles, accélérée  par  des  manœuvres  coupables  d'une  effica- 
cité temporaire,  mais  elle  répond  aux  conditions  actuelles  du 
travail.  Elle  grandit  avec  lui  et  en  grandissant  elle  le  rend  plus 
productif. 

L'exemple  du  fer  et  de  l'acier  n'est  pas,  d'ailleurs,  un  exemple 
isolé.  M.  Levasseur  passe  en  revue  plusieurs  autres  industries 
dans  lesquelles  le  phénomène  de  la  concentration ,  pour  être 
moins  accusé,  s'affirme  cependant  d'une  façon  très  nette.  Telles 
sont  celles  de  la  laine,  du  coton,  de  la  meunerie,  des  produits 
chimiques,  de  la  briqueterie,  etc.  (1). 

Et  Fauteur  écrit  à  la  fin  de  son  second  volume  que  «  les  mêmes 
nécessités  de  concentration  s'imposent  à  toutes  les  grandes  na- 
tions manufacturières  qui  veulent  soutenir  la  concurrence  et  con- 
server ou  élargir  leur  place  sur  les  marchés  du  monde  (-2)  ». 

C'est  qu'en  effet  la  concentration  industrielle  n'est  pas  un 
phénomène  spécial  à  l'Amérique.  L'étude  delà  question  ouvrière 
en  Angleterre  nous  a  conduit  nous-même  à  reconnaître  le  rôle 
considérable  qu'elle  joue  dans  le  problème  du  travail  anglais  (3). 
Un  jeune  savant  allemand  d'une  perspicacité  très  aiguisée,  le 
D""  von  Schultze-Gœvernitz,  montrait  dernièrement  comment,  à 
l'extrémité  orientale  de  l'Europe,  sur  cette  terre  de  lUissie  encore 
si  pénétrée  de  traditionnalisme,  la  concentration  industrielle  com- 

(1)  T.  I,  p.  G?,  et  «)3. 

(2)  T.  H,  p.  409. 

(3)  V.  La  Question  ouvrière  en  Angleterre. 


276  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

mençait  à  se  manifester  (1).  Ainsi  d'un  bout  de  l'Europe  à  l'autre, 
dans  le  pays  le  plus  développé  industriellement  comme  dans  celui 
qui  naît  au  travail  moderne,  le  même  phénomène  se  retrouve  à 
des  degrés  divers. 

En  réalité,  les  difficultés  que  rencontrent  aujourd'hui  les  pa- 
trons et  les  ouvriers  se  rattachent  toutes  à  la  concentration  ;  c'est 
elle  qui  domine  les  conflits.  Les  forces  économiques  agissent  en 
sa  faveur  avec  une  puissance  telle  que  tout  ce  qui  l'entrave  est 
ébranlé,  menacé,  et  finit  par  disparaître.  Le  petit  industriel ,  l'a- 
telier familial,  le  travail  à  la  maison  perdent  tous  les  jours  du 
terrain  au  profit  du  grand  fabricant,  de  l'usine  et  des  machines. 
Il  ne  peut  pas  être  question  d'arrêter  ce  mouvement,  mais  il  faut 
trouver  le  moyen  de  s'y  plier  et  de  le  mettre  à  profit.  Tout  le 
monde  n'y  est  pas  également  apte  ;  personne  ne  résout  le  pro- 
blème du  premier  coup  et  sans  secousse  ;  enfin,  la  concentration 
progressant  sans  cesse,  le  problème  se  renouvelle  constamment, 
se  posant  tout  à  coup  d'une  façon  pressante  dans  une  branche 
de  travail  longtemps  respectée  par  lui ,  s'accentuant  dans  une 
autre,  variant  à  tous  moments  dans  ses  détails. 

Ajoutez  à  cela  que  l'évolution  de  l'industrie  vers  la  concentra- 
tion a  pris  dans  notre  siècle  une  allure  rapide  bien  diflerente 
de  la  marche  lente  qu'on  lui  connaissait  précédemment.  Le 
phénomène  n'est  pas  remarquable  seulement  par  son  intensité , 
mais  aussi  par  sa  soudaineté. 

Dès  lors,  une  grave  question  se  pose  :  comment  s'opérera  l'évo- 
lution sociale  correspondant  à  cette  évolution  économique  pro- 
fonde et  rapide?  Comment  les  conditions  sociales  fourniront-elles 
ce  que  réclament  les  circonstances  économiques  ? 

C'est  là  le  grand  problème  qui  agite  le  monde  industriel. 

Du  côté  des  patrons,  ceux  qui  ne  sont  pas  de  taille  à  suivre  le 
mouvement  sont  condamnés  à  végéter  ou  à  disparaître.  Ils  res- 
tent patrons  médiocres,  ou  cessent  tout  à  fait  d'être  patrons. 

Du  côté  des  ouvriers,  les  transformations  de  l'industrie  ten- 
dent à  diminuer  momentanément  la  main-d'iruvrc  en  augmen- 

(1)  V.  la  circulaire  du  Miisée  social  n'^  VI   série  A. 


l'ouvrier  américain  et  l'évolution  industrielle.  277 

tant  le  rôle  de  la  machine.  Elles  mettent  par  conséquent  des  ou- 
vriers sur  le  pavé,  à  la  recherche  d'un  emploi  nouveau.  Ceux-ci 
restent  forcément  ouvriers,  en  ce  sens  qu'ils  dépendent  de  leur 
travail  journalier  pour  subsister,  mais  ils  deviennent  ouvriers 
sans  travail,  par  conséquent  sans  subsistance.  Et  cette  situation 
produit  une  crise  sociale  presque  ininterrompue.  La  question  des 
«  sans-travail  »  est  constamment  à  l'ordre  du  jour. 

L'ouvrier  américain,  comme  son  camarade  d'Europe,  est  très 
frappé  de  ces  résultats  qui  le  touchent  de  près,  et  cruellement 
parfois.  M.  Levasseur  rapporte  avec  soin  les  plaintes  qu'il  fait 
entendre,  les  reproches  qu'il  adresse  au  machinisme.  Quelques- 
uns  sont  puérils;  celui-ci,  par  exemple  :  que  le  développement 
de  l'industrie  mécanique  «  tend  à  réduire  le  nombre  des  per- 
sonnes employées  moyennant  salaire  et  d'être  ainsi  directe- 
ment nuisible  à  toute  la  catégorie  des  salariés  ».  L'auteur  n'a 
pas  de  peine  à  prouver  à  Tencontre  de  cette  affirmation  ((  que 
le  nombre  total  des  ouvriers  a  toujours  augmenté  aux  États- 
Unis,  que  le  salaire  moyen  a  augmenté  également ,  et  enfin  que 
la  diminution  du  prix  des  marchandises,  résultat  du  machi- 
nisme, est  avantageux  aux  consommateurs  au  nombre  desquels 
sont  les  salariés  (1)  ». 

Mais,  parmi  ces  reproches,  il  en  est  deux  qui  méritent  un 
plus  sérieux  examen.  La  machine,  disent  les  ouvriei's,  permet 
d'employer  de  simples  manœuvres  et  dépossède  ainsi  ceux  qui 
avaient  conquis  par  un  long  apprentissage  l'habileté  technicjue 
autrefois  nécessaire.  En  second  lieu,  chaque  fois  qu'une  invention 
nouvelle  modifie  'le  travail  de  l'atelier,  un  certain  nombre 
d'ouvriers  se  trouvent,  momentanément  du  moins,  privés  de 
leurs  moyens  d'existence,  parce  que  la  machine  diminue  la 
main-d'œuvre  de  suite,  et  n'amène  qu'au  bout  de  quelque  temps 
une  augmentation  de  consommation  et,  par  suite,  de  production. 

Ici,  les  faits  qui  servent  de  base  aux  doléances  ouvrières  sont 
parfaitement  exacts.  Tout  progrès  du  machinisme  dépossède  dé- 
finitivement l'artisan  du  type  ancien  du  privilège  que   lui  as- 

(1)  P.  128. 


278  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

siirait  sa  valeur  de  spécialiste  ;  et  il  dépossède  momentanément 
un  certain  nombre  d'ouvriers  de  leur  emploi. 

Seulement,  c'est  là  un  phénomène  général  qui  s'applique  au 
commerce,  à  l'agriculture,  comme  à  l'industrie  proprement  dite. 
Toute  branche  de  l'activité  humaine  y  est  soumise.  «  Ceci  tuera 
cela  » ,-  sans  qu'on  puisse  opposer  à  la  force  naissante  aucune 
barrière  efficace.  Et  c'est  à  ce  prix  que  le  progrès  s'opère  pour 
le  plus  grand  bien  de  tous.  Les  transports  rapides  et  les  com- 
munications faciles  tuent  une  série  d'intermédiaires   commer- 
ciaux; le  blé  bon  marché    fait  gémir  le  paysan  français;   la 
grande  usine  tue  le  petit  atelier;  la  concentration  s'affirme  dans 
le  commerce  par  la  prédominance  des  grands  magasins,  dans  les 
transports  par  l'existence  des  grandes  compagnies  de  chemins 
de  fer  et  de  navigation,  dans  l'agriculture  par  la  nécessité  d'ex- 
ploiter des  grandes  surfaces    pour   employer  les  machines    à 
travail  rapide  et  diminuer  la  main-d'œuvre,  dans  l'industrie  par 
la  décroissance  du  nombre  des  usines  et  l'augmentation  de  la 
production.  Cette   évolution  ne  s'accomplit  pas  sans  faire  des 
victimes.  Ce  ne  sont  pas  seulement  les  ouvriers  de  l'industrie  qui 
en  souffrent;  les  petits  commerçants,  les  petits  entrepreneurs  de 
transports,  les  agriculteurs  demeurés  fidèles  aux  méthodes  an- 
ciennes, les  petits  patrons  sont  atteints,  eux  aussi. 

Est-ce  à  dire  que  ces  considérations  générales  doivent  nous  con- 
soler des  souffrances  individuelles?  Pas  le  moins  du  monde.  Mais 
elles  doivent  éclairer  ceux  qui  souffrent  et  leur  montrer  la  voie  du 
salut. 

Il  est  évidemment  inutile  de  chercher  le  remède  en  dehors  des 
conditions  qui  régissent  le  travail  moderne,  mais  il  faut  s'appli- 
quer à  trouver  la  meilleure  adaptation  possible  à  ces  conditions 
mêmes.  «  Il  n'est  ni  avantageux  ni  encourageant  d'apprendre  lon- 
guement un  métier,  disait  en  1898  M.  Powderly,  alors  grand- 
maitre  des  chevaliers  du  Travail  (1),  quand  l'ouvrier  a  la  chance 
de  voir,  un  matin  en  s'éveillant,  une  machine  occuper  sa  place  et 
faire  le  travail  qu'il  faisait  lui-même  la  veille.  »  Fort  bien;  nous 


(1)  Cité  par  M.  Levasseur,  t.  I,  p.  123. 


à 


l'ouvrier  américain  et  l'évolution  industrielle.  279 

en  concluons  logiquement  que  l'ouvrier  ne  doit  pas  s'attacher  aux 
métiers  exigeant  de  lonirs  apprentissages,  qu'il  est  dangereux  pour 
lui  de  se  spécialiser  étroitement,  M.  Powderly  conclut,  lui,  que 
l'insécurité  de  l'atelier  pousse  les  jeunes  gens  à  abandonner  le 
travail  manuel  pour  les  professions  libérales  (1)  ;  mais  ces  profes- 
sions, pour  échapper  aux  conséquences  du  machinisme,  sont-elles 
donc  exemptes  d'encombrement?  M.  Powderly  ne  connait-il  pas 
aux  États-Unis  d'avocats  sans  cause,  de  médecins  sans  clients,  de 
journalistes  sans  emploi? 

11  ne  s'agit  pas  de  fuir  d'une  spécialité  dans  une  autre,  encore 
moins  d'abandonner  les  travaux  usuels,  les  travaux  producteurs, 
pour  les  professions  parasitaires.  Quitter  l'atelier  pour  se  réfugier 
dans  les  cultures  intellectulles,  ce  n'est  pas  trouver  un  remède 
au  manque  d'équilibre  entre  employeurs  et  employés;  c'est  pro- 
voquer un  autre  manque  d'équilibre. 

Ce  qui  fait  défaut  en  réalité,  même  aux  États-Unis,  même  dans 
ce  pays  de  constante  invention  et  d'acti\dté  fébrile,  ce  sont  des 
créateurs  d'emplois,  des  gens  capables  de  diriger  et  de  donner  de 
l'ouvrage  à  la  masse  de  ceux  qui  ne  peuvent  pas  en  trouver  par 
eux-mêmes. 

Cela  semble  un  paradoxe  au  premier  abord,  et  pourtant  cela 
est  vrai.  Les  États-Unis  sont  plus  avancés  que  l'Europe  dans  les 
voies  du  machinisme  et  de  la  concentration  industrielle;  l'ou- 
vrage de  M.  Levasseur  ne  laisse  aucun  doute  à  ce  sujet.  Les  ou- 
vriers y  sont  donc  remplacés  par  les  machines  avec  plus  de  rapi- 
dité qu'ailleurs  (*2).  Pour  compenser  l'effet  de  ce  mouvement,  il 
faudrait  que  de  nouvelles  industries  se  créassent  avec  une  rapidité 
équivalente,  et  cela  n'a  pas  toujours  lieu. 

Sans  doute  des  raisons  secondaires  ou  temporaires  nuisent  par- 
fois à  ces  créations.  Le  système  protecteur  restreint  le  marché  des 
États-Unis;  des  crises  se  produisent  qui  arrêtent  l'essor  de  l'in- 
dustrie, —  telle  celle  qui  vient  de  sévir  pendant  trois  ans,  et  qui 
ne  parait  pas  encore   terminée.  —  Mais  il  existe  un  autre  obs- 

(l)  L'Ouvrier  américain,  t.  I.  p.  124. 

('2)  Voir  lacilation  empruntée  à  S.  Gorapers,  président  deVAmerican  Fédération  of 
Labor,  par  M.    Levasseur.  t.  I,  p.  125. 


280  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tacle  primordial  et  persistant,  c'est  l'invasion  des  États-Unis  par 
ceux  qui  grossissent  démesurément  le  nombres  des  gens  à  em- 
ployer. 

L'Amérique  possède  encore  beaucoup  de  richesses  inexploi- 
tées :  elle  offre  une  foule  d'occasions  de  s'élever  [opportunities) 
à  ceux  qui  ont  en  eux  le  ressort  nécessaire,  mais  elle  n'a  pas  le 
don  de  transformer  en  hommes  d'initiative  le  troupeau  des  im- 
migrants passifs. 

Et  ceux-ci  abondent  ;  ils  sont  attirés  par  les  salaires  élevés  et 
aussi  par  des  illusions,  —  non  sur  le  pays  mais  sur  eux-mêmes; 
—  ils  débarquent  dans  le  premier  port  venu  de  l'Atlantique, 
souvent  sans  ressources  pour  aller  plus  loin,  et  ont  besoin  de 
trouver  du  travail  de  suite. 

L'Amérique  ne  peut  pas  toujours  payer  ces  lettres  de  change 
que  l'Europe  tire  constamment  sur  elle  et  qu'elle  n'a  pas  sous- 
crites. Elle  a  dû  son  développement  à  la  présence  sur  son  terri- 
toire d'une  race  toute  prête  à  tirer  parti  des  conditions  modernes 
du  travail,  d'une  race  essentiellement  active  et  entreprenante  qui 
lui  a  fourni  une  véritable  pépinière  de  chefs  d'industrie.  Le  flot 
d'immigrants  qui  s'est  précipité  sur  elle  depuis  cinquante  ans  lui 
a  fourni  la  main-d'œuvre  nécessaire,  et  de  temps  à  autre  aussi 
quelques  employeurs-nés,  mais  il  semble  aujourd'hui  que  ce 
flot  l'effraie,  qu'elle  demande  du  répit;  les  lois  nouvelles  sur 
l'immigration  en  sont  la  preuve. 

La  masse  des  «  sans  travail  »  se  recrute  donc  de  deux  façons 
aux  États-Unis,  par  l'effet  momentané  de  la  concentration  indus- 
trielle plus  intense  là  que  dans  nos  pays  d'Europe,  et  par  l'ap- 
port ininterrompu  de  main-d'œuvre  étrangère. 

En  présence  de  cette  troupe  d'employés,  la  poignée  des  em- 
ployeurs ne  suffit  pas,  quelque  développés  que  soient  l'initia- 
tive et  l'esprit  d'entreprise  chez  les  Américains.  Tel  est  le  fait. 

Mais  les  Américains  paraissent  avoir  attaqué  l'obstacle  par  le 
bon  côté.  Les  plus  éclairés  d'entre  eux  ont  une  préoccupation 
qui  se  manifeste  à  tout  propos,  celle  à^ élever  leurs  concitoyens, 
d'en  faire  des  hommes  d'activité  indépendante.  Ils  se  rendent  un 
compte  très  exact  du  problème  ;  ils  comprennent  que  tout  em- 


l'ouvrier  américain  et  l'évolution  industriklli:.  28 1 

ployeur  qui  émerge  le  résout  pour  un  nombre  considérahie 
d'employés  et  qu'il  fait  surgir  autour  de  lui  une  série  d'initia- 
tives secondaires,  préparant  ainsi  de  loin  d'autres  solutions  par- 
tielles. Le  vrai  remède  est  bien  là,  remède  trop  lent  au  gré  des 
esprits  inquiets,  mais  plus  prompt  que  ne  le  croient  les  esprits 
superficiels. 

C'est  le  seul,  en  eliét,  qui  s'adapte  aux  conditions  de  Tindustrie 
mo,derne.  On  fait  souvent  à  la  concentration  le  reproche  d'étouf- 
fer les  initiatives.  En  réalité,  elle  les  excite  en  leur  fermant  les 
issues  traditionnelles  pour  les  rejeter  violemment  vers  les  emplois 
encore  négligés,  parfois  ignorés,  de  l'activité  humaine.  Sous 
l'impulsion  de  ce  coup  de  fouet  douloureux  mais  salutaire ,  l'es- 
prit d'invention  s'aiguise  et  se  met  en  quête  de  découvertes 
nouvelles. 

Et  ce  ne  sont  pas  seulement  les  employeurs  qui  gagnent  ainsi, 
en  fin  de  compte,  et  à  la  concentration  et  aux  découvertes  qu'elle 
provoque.  Les  employés,  eux  aussi,  se  trouvent  haussés  à  un  état 
supérieur,  débarrassés  par  le  machinisme  des  tâches  purement 
matérielles,  conservant  seulement  dans  le  travail  cette  part  qui 
relève  du  discernement  et  que  l'homme  seul  peut  accomplir. 
Considérée  à  ce  point  de  vue,  toute  invention  nouvelle  est  un 
appel  adressé  à  l'humanité  vers  une  vocation  supérieure.  Elle  ne 
produit  de  discordes  que  parce  que  l'humanité  n'est  pas  toujours 
prête  à  profiter  de  cet  appel.  Elle  en  produira  de  moins  en  moins 
à  mesure  que  l'humanité  se  rendra  mieux  compte  de  la  néces- 
sité d'y  répondre,  à  mesure  qu  elle  sera  plus  efficacement 
élevée  à  la  hauteur  du  devoir  que  les  conditions  modernes  du 
travail  exigent  d'elle  impérieusement. 

Ce  besoin  pressant  d'éducation  générale,  si  visible  partout  où 
l'évolution  industrielle  est  avancée  et  qui  est  à  la  veille  de  se  ma- 
nifester partout  ailleurs,  se  complique  aux  États-Unis  d'une  diffi- 
culté spéciale ,  celle  de  l'assimilation  des  Américains  d'origine 
étrangère.  Il  ne  s'agit  pas  seulement  d'élever  la  race  américaine; 
il  faut  élever  en  même  temps  les  éléments  fournis  par  rimmigra- 
tion,  sous  peine  d'un  grave  danger.  Il  faut  que  les  fils  de  ceux 
qui  n'ont  apporté  que  leurs  bras  sachent   faire  usage  de  leur 


:282  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

tète  et  de  leurs  bras,  qu'ils  ne  restent  pas  des  employés  à  perpé- 
tuité, mais  qu'ils  recrutent  et  grossissent  l'élite  toujours  trop  peu 
nombreuse  des  employeurs,  des  créateurs,  de  ceux  qui  donnent 
la  vie. 

«  Considérez-vous  votre  Exposition  comme  un  succès,  disais-je, 
il  y  a  quelques  mois,  à  un  ami  de  Chicago?  —  Oui,  me  répondit- 
il,  l'Exposition  a  été  un  succès  au  point  de  vue  éducatif .  »  Et  il 
m'expliquait  que  des  fermiers  de  l'Ouest,  rudes  et  grossiers, 
avaient  eu  là  la  perception  d'un  monde  nouveau  pour  eux,  qu'ils 
avaient  vu  un  reflet  de  l'Europe  civilisée, et  il  pensait  que  ces  ré- 
sultats payaient  le  gros  elfort  accompli.  C'est  là  un  exemple  un 
peu  extrême  peut-être:  je  le  donne  comme  une  marque  de  ce 
tour  d'esprit  si  curieux  et  si  louable  qui  subordonne  tout  à  la 
préoccupation  d'élever  et  d'éclairer  le  plus  de  gens  possible. 
A  tout  moment,  dans  la  conversation  ,  cette  préoccupation  se  fait 
jour,  et  les  Américains,  qui  sont  moins  scrupuleux  que  nous  sur 
l'emploi  des  clichéSy  ne  prononcent  guère  de  discours  sans  qu'une 
de  leurs  phrases  ne  débute  par  cette  formule  :  <v  Froîn  an  éduca- 
tive stand  point. ^.  »  (Au  point  de  vue  éducatif...)  Cette  bonne 
volonté  si  généralement  répandue,  si  simplement  exposée,  est 
un  des  traits  les  plus  honorables,  les  plus  efficaces  et  les  plus 
sympathiques  du  caractère  américain. 

Et  c'est,  je  le  répète,  le  meilleur  remède  aux  résultats  premiers 
de  la  concentration  industrielle,  parce  qu'il  s'agit  aujourd'hui, 
pour  la  meilleure  solution  de  la  question  ouraère,  non  pas  de 
former  l'ouvrier,  mais  de  former  l'homme. 


II.    LES    HAUTS    SALAIRES    AMERICAINS. 

La  question  des  salaires  élevés  se  lie  étroitement  à  la  précé- 
dente. C'est  parce  que  le  travail  se  paie  cher  aux  États-Unis  que 
les  émigrants  d'Europe  sont  attirés  de  ce  côté.  C'est  pour  cela, 
par  conséquent,  que  le  problème  des  u  sans-travail  »  produit  là- 
bas  une  crise  si  particulièrement  aiguë  et  persistante.  Et  c'est  aussi 
une  des  raisons  qui  provoquent  l'essor  du  machinisme  et  l'in- 


l'ouvrier  américain  et  l'évolution  industrielle.  2H:j 

tensitr  de  hi  concentration.  L'employeur  américain  a  un  plus 
grand  intérêt  que  l'employeur  européen  à  diminuer  la  main- 
d'œuvre  dans  son  usine,  précisément  parce  ([uc  cette  main- 
d'œuvre  est  plus  coûteuse . 

L'élévation  des  salaires  exerce  donc  une  influence  considé- 
rable sur  le  peuplement  de  l'Amérique  et  sur  l'évolution  de 
l'industrie  américaine.  De  plus,  c'est  un  élément  capital  dans  la 
vie  de  l'ouvrier;  son  action  indirecte  sur  l'élévation  intellec- 
tuelle et  morale  de  celui-ci  est  notable;  son  action  sur  l'essor 
général  de  la  production  par  l'augmentation  de  la  consomma- 
tion est  très  énergique;  bref,  c'est  un  fait  d'une  haute  impor- 
tance économique  et  sociale. 

Il  est  d'autant  plus  intéressant  d'en  déterminer  la  cause  avec 
précision. 

M.  Levassseur  s'est  appliqué  à  cette  tâche  avec  la  compétence 
toute  spéciale  qu'il  possède.  Il  discute  les  théories  principales 
qui  ont  cours  en  Amérique  à  ce  sujet  et  propose  une  explication 
à  la  fois  moins  ambitieuse  et  plus  exacte. 

La  première  de  ces  théories  rattache  le  taux  des  salaires  au 
degré  de  la  productivité  du  travail  :  Le  salaire  est  d'autant 
plus  élevé  que  le  travail  est  plus  productif,  telle  serait  la  loi 
du  salaire  d'après  le  général  Walker,  Jacob  Shœnhof,  Atkinson, 
etc.  Elle  compte  beaucoup  de  partisans  aux  États-Unis  :  «  L'amour- 
propre  des  Américains  est  flatté,  dit  M.  Levasseur,  d'ériger  en 
principe  que  le  salaire  est  la  mesure  de  la  productivité,  afin  de 
déduire  de  ce  principe  que  leurs  ouvriers  sont  plus  habiles  que 
ceux  des  autres  nations  et  que  les  États-Unis  sont  le  premier 
pays  du  monde  sous  le  rapport  de  la  production  de  la  richesse, 
puisque  le  salaire  est  plus  élevé  en  Améri(|ue  que  partout  ail- 
leurs (1). 

En  fait,  la  productivité  est  un  des  éléments  déterminants  dos 
salaires.  Depuis  que  les  machines  ont  augmenté  dans  une  large 
mesure  la  productivité  industrielle,  les  salaires  industriels  ont 
considérablement  haussé;    d'autre  part,  il  est  facile  de  com- 

(1)  T.  I,  p.  604. 


28 i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

prendre  qu'un  employeur  ne  peut  pas  payer  des  salaires  élevés 
cl  des  employés  fournissant  un  travail  peu  productif. 

Mais  on  peut  citer  des  cas  où  le  salaire  et  la  productivité  ne 
suivent  pas  la  même  progression  :  «  Dans  certaines  industries, 
dit  M.  Levasseur,  on  remplace  les  hommes  par  des  femmes  qui 
rendent  le  même  ser^-ice,  mais  qu'on  paie  moins  cher  (1).  Ici  le 
salaire  baisse  sans  que  la  productivité  soit  modifiée.  Souvent 
même  le  salaire  baisse  en  même  temps  que  la  productivité  aug- 
mente. C'est  toujours  le  cas,  au  moins  au  début,  quand  une 
machine  nouvelle  permet  d'employer  un  manœuvre  à  faire 
rapidement  ce  que  faisait  jadis  lentement  un  artisan  habile.  Un 
cordonnier  gagne  plus  et  produit  moins  qu'un  ouvrier  de  fa- 
brique de  chaussures.  Inversement ,  le  salaire  peut  très  bien 
monter  sans  que  la  productivité  augmente;  il  est  plus  élevé  dans 
le  Far-West  américain  que  dans  la  Nouvelle-Angleterre  pour  le 
même  indi^•idu  faisant  la  même  chose  (2).  Enfin,  le  salaire  peut 
monter  même  en  présence  d'une  baisse  de  la  productivité.  Le 
prix  des  produits  de  la  ferme  a  sensiblement  baissé  aux  États- 
Unis  depuis  1879,  M.  Levasseur  en  fournit  les  preuves  (3),  et 
pourtant  les  salaires  agricoles  de  l'Ouest  sont  en  progression  1 16. 
i2  dollars  par  mois  en  1879  contre  18.60  en  1892.)  La  producti- 
vité n'est  donc  pas  la  mesure  du  taux  des  salaires,  mais  seule- 
ment une  des  causes  qui  agissent  sur  lui,  probablement  même 
la  principale. 

M.  George  Gunton  propose  une  autre  «  loi  du  salaire  ».  D'après 
lui,  ce  n'est  pas  la  productivité  qui  détermine  le  salaire,  mais  le 
standard  of  living  des  ouvriers,  c'est-à-dire  l'état  dévie,  la  somme 
de  jouissances  que  se  procure  moyennement  une  famille  ouvrière 
moyenne.  Si  les  Américains  sont  payés  plus  que  les  Allemands, 
et  les  Allemands  plus  que  les  Hindous  ou  les  Japonais,  c'est,  dit 
M.  Gunton,  que  les  Américains  vivent  avec  un  plus  grand  bien- 
être  que  les  Allemands,  et  les  Allemands  avec  un  [)lus  grand 
bien-être  que  les  Hindous  ou  les  Japonais.  A  ce  compte-là  il  suf- 

(1)  T.  I,  p.  608-609. 

(2)  V.  1. 1,  p.  323  et  suivantes. 

(3)  T.  I,  p.  609. 


l'ouvrier  américain  et  l'évolution  industrielle.  285 

firait  de    se   montrer  exigeant  pour  obtenir  de  liants  salaires. 

Il  y  a  une  chose  vraie  pourtant  "dans  la  théorie  de  M.  (iunton, 
c'est  qu'une  population  accoutumée  h  un  certain  degré  de  dé- 
cence et  de  comfort  n'accepte  pas  et  ne  peut  pas  accepter  des  sa- 
laires manifestement  insuffisants  pour  la  lui  assurer;  mais  elle 
ne  persiste  utilement  dans  ses  prétentions  que  lorsque  la  pro- 
ductivité est  à  une  hauteur  suffisante  pour  que  Temployeur  puisse 
y  faire  droit.  Que  les  Hindous  chez  eux  s'imaginent  de  ne  plus 
travailler  que  moyennant  des  salaires  américains,  ils  ne  trouve- 
ront pas  d'emplois.  Mais  que  le  régime  industriel  moderne  s'é- 
tablisse dans  l'Hindoustan,  on  verra  peu  à  peu  les  salaires  et  le 
standard  of  living  s'élever  parallèlement,  et  au  bout  d'une  géné- 
ration, il  ne  sera  plus  possible  de  faire  travailler  les  ouvriers  hin- 
dous aux  prix  actuels. 

C'est  pourquoi  iM.  Levasseur  enseigne  avec  juste  raison  que  le 
niveau  de  l'existence  influe  sur  le  salaire  plus  pour  le  maintenir 
que  pour  V élever.  «  Mais,  ajoute-t-il,  ce  niveau  n'est  pas  établi 
arbitrairement  par  la  volonté  des  bénéficiaires  ;  il  est  effet  avant 
d'être  cause  et  il  reste  plutôt  effet  que  cause  »  (1). 

On  pourrait  en  dire  autant  de  l'organisation  des  syndicats  ou- 
vriers. Il  n'est  pas  douteux  qu'en  défendant  les  intérêts  ouvriers 
ils  tendent  à  l'élévation  des  salaires,  mais  il  ne  font  jamais  don- 
ner aux  employeurs  que  ce  que  ceux-ci  peuvent  donner,  c'est-à- 
dire  ce  que  la  productivité  leur  permet  de  donner.  Us  ne  haus- 
sent pas  les  salaires  arbitrairement.  Ce  sont  des  moyens  de  défense. 

Le  niveau  du  bien-être  ne  me  parait  pas  agir  autrement.  Des 
ouvriers  habitués  à  gagner  et  à  dépenser  deux  dollars  par  jour 
refusent  en  masse  de  travailler  pour  un  dollar.  Le  changement 
d'habitudes  qu'implique  cette  réduction  leur  parait  un  sacrifice 
au-dessus  de  tous  les  autres.  Us  lui  préfèrent  le  chômage.  Autre- 
ment dit,  ils  font  grève  par  un  accord  tacite  comme  les  syndicats 
professionnels  organisent  la  grève  par  un  accord  positif  en  présence 
d'une  diminution  de  salaire.  L'issue  de  la  grève  dépend  acces- 
soirement de  la  manière  dont  elle  sera  conduite  par  les  ouvriers 

(1)  T.  I,  p.  610. 


286  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et  dont  les  patrons  y  résisteront,  mais  elle  dépend  principalement 
de  l'état  de  l'industrie.  Les  employeurs  ne  peuvent  jamais  être 
obligés  à  faire  marcher  une  fabrication  dans  des  conditions 
ruineuses  pour  eux.  Et  s'ils  se  ruinent  à  fabriquer,  ils  perdront 
leur  situation  d'employeurs  et  fermeront  leurs  usines  faute  d'ar- 
gent, ce  qui  ne  résout  pas  la  question  pour  les  ouvriers. 

Ainsi,  ni  la  productivité,  ni  le  niveau  du  bien-être,  ni  Torgani- 
sation  ouvrière  ne  suffisent  isolément  à  déterminer  les  salaires.  La 
concurrence,  dans  laquelle  on  a  voulu  trouver  aussi  son  régula- 
teur unique,  ne  peut  pas  non  plus  remplir  ce  rôle.  Elle  est,  comme 
la  productivité  et  le  standard  of  living,  un  des  éléments  du  pro- 
blème. Que  beaucoup  d'ouvriers  demandent  de  l'emploi,  c'est  là 
une  condition  qui  tend  à  faire  baisser  le  salaire;  que  beaucoup 
d'employeurs  demandent  des  ouvriers,  c'est  une  condition  qui 
tend  à  le  faire  hausser  ;  mais,  pour  revenir  à  un  exemple  déjà  cité, 
les  ouvriers  américains  reçoivent  cependant  de  plus  hauts  salaires 
pendant  une  crise  de  chômage  que  les  ouvriers  hindous  pendant 
une  période  de  grande  activité. 

Il  faut  donc  renoncer  à  ces  théories  absolues,  mais  étroites,  qui 
voudraient  faire  dépendre  le  taux  des  salaires  d'une  seule  cause. 
M.Levasseur  propose  la  formule  suivante,  plus  compréhensible  et 
plus  sage  :  «  Le  salaire  est  régi  par  des  causes  complexes  qui, 
agissant  diversement  sur  l'offre  et  la  demande,  déterminent  le 
taux  particulier  à  chaque  industrie  et  particulier  à  chaque  indi- 
vidu (1).  » 

C'est  en  effet  à  l'offre  et  à  la  demande  qu'il  faut  aboutir  en  fin 
de  compte,  parce  qu'aucun  élément  de  détermination  de  salaire 
ne  peut  agir  que  s'il  y  a  rencontre  d'une  offre  et  d'une  demande 
de  travail.  Pour  l'ouvrier  qui  chôme,  les  causes  principales  de 
productivité,  de  niveau  du  bien-être,  etc.,  restent  vaines,  parce 
que  cette  rencontre,  cet  accord  de  l'offre  et  de  la  demande  fait 
défaut  pour  lui. 

En  ce  qui  concerne  spécialement  les  Ktats-l'nis,  il  semble  qu'un 
des  faits  qui  ont  le  plus  influé  à  l'origine  sur  le  taux  élevé  des 

(1)  T.  I,|).  020. 


l'ouvrier  américain  et  l'évolution  industrielle.  i87 

salaires  soit  l'abondance  des  terres  libres,  jointe  à  l'aptitude  des 
premiers  émigrants  à  s'établir  sur  ces  terres. 

Les  États-Unis  étaient  purement  agricoles,  ou  peu  s'en  fallait, 
au  début  de  ce  siècle.  Quand  Findustrie  a  commencé  à  y  naître, 
elle  a  dû  payer  de  suite  des  salaires  élevés,  parce  que  les  salaires 
agricoles  étaient  élevés  ;  et  ceux-ci  devaient  leur  élévation  à  l'abon- 
dance des  terres  libres.  On  ne  travaillait  pour  les  autres  qu'à  baut 
prix,  parce  qu'on  pouvait  aisément  travailler  pour  soi. 

Dès  le  début,  l'industrie  américaine  s'est  trouvée  ainsi  sollici- 
tée vers  le  machinisme  par  le  coût  de  la  main-d'œuvre.  A  son 
tour,  le  machinisme  a  développé  la  productivité  et  permis  l'élé- 
vation progressive  des  salaires.  Aujourd'hui  les  salaires  indus- 
triels dépassent  les  salaires  agricoles,  mais  ils  ont  été,  au  début, 
poussés  par  eux. 

Il  semble  que  ce  soit  là,  d'ailleurs,  le  phénomène  des  pays  peu 
peuplés  et  nouvellement  ouverts  à  la  colonisation.  On  le  retrouve 
en  Australie,  en  Nouvelle-Zélande,  au  Cap.  L'abondance  des  em- 
plois indépendants  fournis  par  les  terres  libres  agit  énergique- 
ment  pour  raréfier  l'offre  de  travail.  Quand  l'industrie  se  crée  et 
que  la  demande  se  produit,  la  balance  penche  fortement  en  fa- 
veur de  la  main-d'œuvre. 

Les  Américains  se  sont  trouvés  dans  ce  cas  quand  leur  essor 
industriel  a  commencé.  Mais  si  les  salaires  sont  restés  chez  eux 
plus  élevés  qu'en  Europe,  c'est  que  la  productivité  de  leur  outil- 
lage a  été  dans  son  ensemble  supérieure  à  celle  des  vieux  pays, 
que  le  niveau  du  bien-être  s'est  aussi  établi  plus  haut,  bref,  que 
les  causes  agissant  sur  le  salaire  se  sont  réunies  pour  le  faire 
monter. 

Quant  au  moyen  artificiel  des  tarifs  douaniers  dans  lequel 
beaucoup  d'Américains  voient  la  raison  de  leurs  salaires  élevés, 
M.  Levasseur  en  fait  bonne  justice  et  montre  d'une  façon  très 
péremptoire  combien  son  action  réelle  est  loin  de  celle  qu'on  lui 
attribue  généralement  (1). 

Ce  n'est  donc  pas  la  politique  protectionniste  des  Ktats-riiis 

(1)  ï.  II,  p.  250  el  251. 


288  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

qui  maintient  les  hauts  salaires,  mais  leur  avancement  parallèle 
dans  l'évolution  industrielle  et  dans  l'évolution  sociale. 

C'est  un  résultat  de  révolution  industrielle  que  la  productivité 
aille  toujours  croissant  et  dépasse  celle  de  l'Europe. 

C'est  un  résultat  de  la  productivité  d'une  part,  mais  aussi  de 
l'évolution  sociale  générale  des  États-Unis,  que  l'ensemble  des 
ouvriers  y  vive  à  un  niveau  de  bien-être  supérieur. 

Et  c'est  aussi  un  résultat  de  l'évolution  sociale  que,  malgré  la 
masse  d'immigrants  sans  initiative  qui  se  précipitent  sur  les 
États-Unis,  malgré  la  pesée  qu'ils  exercent  sur  l'offre  de  travail, 
la  demande  se  produise  à  un  degré  suffisant  pour  permettre  le 
maintien  des  hauts  salaires. 

Si  cette  demande  venait  à  baisser  notablement,  si  l'Amérique 
ne  se  trouvait  plus  capable  d'employer  la  main-d'œuvre  qui  se 
dirige  vers  elle,  ses  progrès  dans  l'industrie  se  verraieni  aussitôt 
menacés,  car  la  baisse  des  salaires  enlèverait  aux  employeurs  le 
stimulant  qui  les  a  le  plus  efficacement  poussés  au  développe- 
ment du  machinisme. 

Jusqu'ici  les  dépressions  de  la  demande  de  travail  n'ont  pas 
eu  ce  résultat,  elles  ont  seulement,  comme  nous  l'avons  vu  plus 
haut,  amené  une  crise  presque  permanente  de  chômage.  C'est 
déjà  un  fait  grave.  Peut-être  agira-t-il  dans  le  sens  d'une  modé- 
ration de  l'immigration  ;  ce  serait  à  souhaiter.  L'Amérique  a 
encore  besoin  de  beaucoup  de  colons,  de  beaucoup  d'industriels, 
de  beaucoup  d'éléments  actifs,  mais  elle  est  saturée  d'éléments 
passifs  d'une  part  par  les  nègres,  d'autre  part  par  les  immigrants 
incapables.  Le  grand  problème  pour  elle  est  celui  de  l'assimila- 
tion, de  la  formation  d'une  race  socialement  homogène  malgré 
la  diversité  des  origines.  C'est  celui  qu'on  retrouve  invariable- 
ment au  fond  de  toutes  les  questions  américaines. 

Paul    DE    KOISIERS. 


LA  CRISE  MORALE 


DES  TEMPS  NOUVEAUX 


-o-e-oc-tr-o- 


IV 


Nous  avons  vu,  dans  un  précédent  article  (1),  comment  les  re- 
présentants autorisés  de  la  loi  morale,  en  préconisant  une  forme 
surannée  de  vertu,  avaient  inconsciemment  préparé  à  leui*s  ad- 
versaires des  recrues  faciles;  nous  avons  dit  aussi  comment  ils 
avaient  jeté  le  discrédit  sur  la  cause  du  bien. 

En  face  d'eux  se  groupait,  chaque  jour  plus  puissante,  une 
innombrable  armée  dans  les  rangs  de  laquelle  se  fondaient  tous 
ceux  qui,  pour  des  raisons  diverses,  ne  voulaient  pas  se  soumettre 
à  la  pratique  des  vertus  qu'on  leur  recommandait.  Les  uds 
niaient  catégoriquement  l'existence  de  la  loi  morale,  et  décla- 
raient avec  sérénité  qu'on  pouvait  faire  tous  les  actes  qu'elle  dé- 
fendait :  c'était  d'un  seul  coup  légitimer  toutes  les  passions 
et  tous  les  appétits  :  de  ceux-là  nous  ne  dirons  rien,  car  il  n'y  a 
pas  à  discuter  la  théorie  d'hommes  qui  n'ont  d'autre  maxime  que 
celle-ci  :  «  S'amuser  le  plus  possible  et  par  tous  les  moyens.   » 

A  quehjue  distance  en  arrière  de  ces  joyeux  compagnons,  mar- 
chait un  groupe,  nombreux  aussi,  et  plus  digne  d'intérêt  :  né- 

(1)  Voir  le  précédent  arlicle,  dans  la  Science  sociale,  livraison  de  janvier  1898,  p.  il». 
T.  XXV.  22 


290  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

gociants  aisés,  industriels  capables,  financiers  clairvoyants,  agri- 
culteurs progressistes,  ouvriers  d'art  et  contremaîtres  d'usines, 
savants  de  tous  ordres,  artistes  et  hommes  de  lettres,  diplomates 
et  économistes,  en  un  mot^  —  il  ne  faut  pas  reculer  devant  un 
aveu  pénible,  —  la  très  grande  majorité  des  hommes  doués  d'un 
esprit  vigoureux  et  d'une  particulière  puissance  de  travail,  avaient 
bien  vite  reconnu  le  malavisé  des  conseils  moraux  qui  leur  étaient 
donnés  :  on  leur  avait  prêché  la  restriction  de  l'être ,  la  dimi- 
nution volontaire  de  ses  facultés,  de  ses  énergies,  et  voilà  qu'au 
premier  contact  qu'ils  avaient  pris  avec  la  vie,  tout  attestait  la 
nécessité  d'une  activité  sans  cesse  en  éveil ,  d'une  capacité  de 
produire  toujours  plus  grande  :  dans  la  famille  comme  à  l'ate- 
lier, dans  la  vie  publique  comme  dans  la  science ,  il  fallait  sur- 
tout faire  preuve  de  personnalité  et  de  vigueur,  et,  dans  tous  les 
domaines  de  l'activité  humaine,  la  victoire  était  réservée  aux 
hommes  dont  le  tempérament  physique  et  intellectuel  était  le 
plus  robuste  :  entre  les  prescriptions  morales  qu'on  leur  ensei- 
gnait et  les  exigences  certaines  de  la  vie,  ils  n'étaient  pas  gens  à 
hésiter  :  le  succès  était  d'un  côté,  la  défaite  était  de  l'autre, 
on  le  voyait,  on  le  touchait  du  doigt;  le  choix  pour  eux  était 
facile. 

Ces  hommes,  mêlés  aux  rudes  batailles  de  la  concurrence, 
étaient  d'ordinaire  peu  portés  à  réfléchir  sur  les  principes  de  la 
morale  transcendante;  ils  s'inquiétèrent  peu  d'établir  des  distinc- 
tions entre  la  loi  morale,  considérée  en  elle-même,  et  les  appli- 
cations concrètes  qu'on  leur  demandait  d'eu  faire,  ils  condam- 
nèrent le  tout  en  bloc,  et  tandis  que,  parmi  eux,  un  certain  nombre 
allaient  jusqu'à  déclarer  nettement  que  la  loi  morale  n'existait  pas, 
la  plupart  se  contentèrent  de  ne  pas  avoir  d'opinion  très  pré- 
cise sur  la  question,  qu'ils  traitaient  plutôt  par  voie  de  préten- 
tion. 

Ces  négations  ou  cette  indillérence  n'avaient  pas  pour  consé- 
quence, il  faut  le  remarquer,  de  conduire  leui's  partisans  à  pro- 
clamer que  l'homme  pourrait  désormais  se  livrer  à  son  aise  aux 
actes  taxés  jusqu'alors  d'immoraux  ;  leur  pensée  était  toute  dif- 
férente   :   ils  estimaient   (jue   le   règne  de  la   loi  morale  avait 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  291 

pris  fin  avec  la  fonction  qu'elle  avait  à  remplir  :  très  proba- 
blement ce  gouvernement  de  la  morale  avait  été  bienfaisant 
clans  le  passé  et  il  était  utile  encore  pour  les  enfants  et  les 
femmes,  —  le  mouvement  féministe  était  alors  ignoré,  —  mais 
désormais  l'organisation  scientifique  des  sociétés  humaines  per- 
mettrait de  résoudre  sans  le  concours  de  ces  préceptes  catégo- 
riques les  multiples  problèmes  que  soulèvent  les  relations  entre 
les  hommes.  Le  développement  scientifique,  nous  l'avons  dit, 
devait  avoir  un  double  effet  :  d'une  part  il  devait  faire  dispa- 
raître la  plupart  des  tentations  mauvaises  auxquelles  l'homme 
était  autrefois  exposé  :  ainsi  la  dispensation  à  tous  d'une  ali- 
mentation plus  saine  et  d'une  habitation  plus  confortable  sup- 
primerait l'ivrognerie;  la  meilleure  répartition  des  biens  ren- 
drait inutiles  à  la  fois  le  vol  et  la  charité,  l'extension  du  droit 
de  suffrage  permettrait  de  se  passer  de  vertu  pour  respecter  l'au- 
torité publique  qu'on  aurait  choisie;  d'un  autre  coté,  quant  aux 
tentations  qui  subsisteraient  encore,  l'intérêt  bien  entendu  suf- 
firait pour  empêcher  l'homme  d'y  succomber,  celui  qui  ne  résis- 
terait pas  serait  facilement  battu  par  ses  rivaux  plus  clairvoyants, 
car  la  compétition  est  un  puissant  moyen  de  préservation  :  ainsi, 
comme  l'écrivait  textuellement,  il  y  a  quelques  mois,  un  des 
défenseurs  les  plus  qualifiés  de  cette  doctrine,  «  la  morale,  c'est 
la  concurrence  ». 

On  le  voit,  les  actes  jusque-là  jugés  immoraux  ne  devien- 
dront pas  désormais  des  actes  licites  ou  recommandés  ;  seule- 
ment, d'autres  principes,  les  exigences  de  la  science,  la  no- 
tion de  l'intérêt,  conduiront  à  les  é^dter. 

Quel  a  été,  en  fait,  le  résultat  de  cette  doctrine  sur  la  conduite  des 
hommes  qui  l'ont  professée?  A-t-elle  augmenté  ou  diminué  le 
nombre  des  actes  qu'une  vieille  coutume  appelait  immoraux  et 
que  cette  école  nouvelle  appelle  des  actes  insensés,  nuisibles 
ou  antiscientifîques? 

On  a  l'habitude,  dans  les  milieux  (jue  nous  désignons  sous  le 
nom  de  milieux  vertueux,  de  considérer  que  cette  entreprise  a 
totalement  échoué  et  qu'elle  n'a  réussi  qu'à  multiplier  par  un 
coefficient  qui  s'élève  tous  les  jours  le  nombre  des  actions  mal- 


292  .  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

faisantes  qui  compromettent  le  hon  fonctionnement  de  nos  so- 
ciétés. 

Ce  point  de  vue  n'est  pas  tout  à  fait  exact  et  le  résultat  final  a 
été  singulièrement  plus  complexe.  Il  faut  le  reconnaître  sans 
détour,  les  hommes  qui,  dans  le  cours  de  ce  siècle,  se  sont  efforcés 
d'organiser  la  société  en  faisant  abstraction  du  concept  de  mo- 
ralité, ont  remporté  quelcjues  succès  partiels;  d'une  part,  ils  ont, 
dans  un  certain  nombre  d'hypothèses,  résolu  des  problèmes  qui 
ne  recevaient  auparavant  leur  solution  qu'en  faisant  appel  à  la 
vertu  de  l'homme  ;  d'autre  part,  ils  ont  contribué  directement  à 
la  pratique  de  certaines  vertus.  Il  convient  d'insister  sur  ces  deux 
pensées. 

Pour  développer  la  première,  nous  demandons  la  permission 
de  recourir  à  un  apologue. 

«  Il  y  avait  autrefois ,  dans  une  gorge  des  Alpes ,  un  passage 
très  dangereux;  le  chemin  était  escarpé  et  étroit  et  le  voya- 
geur risquait  de  glisser  dans  les  précipices  ou  de  se  laisser 
entraîner  par  les  terribles  avalanches  qui  descendaient  de  la 
montagne.  Cette  route  était  pourtant  la  seule  :  aussi  les 
paysans  la  prenaient  pour  leurs  affaires  et  les  touristes  pour 
leur  plaisir.  A  un  détour  du  chemin,  un  saint  rehgieux  s'était 
établi  pour  secourir  les  victimes;  sa  vie  était  pauvre  et  son  dé- 
vouement sans  limites  ;  il  ensevelissait  les  morts  et  soignait  les 
blessés  qu'il  exhortait  à  la  patience. 

«  Un  jour,  un  ingénieur  suisse  vint  à  passer;  il  se  dit  qu'il  était 
possible  de  construire  dans  cette  gorge  un  pont  métallique:  l'en- 
treprise était  difficile,  mais  la  science  et  l'expérience  triom- 
phèrent des  difficultés.  Le  pont  fut  construit,  l'ingénieur  gagna 
quelque  argent  et  le  saint  religieux  se  retira,  car  son  dévoue- 
ment était  devenu  sans  objet.  » 

Arrêtons  ici  provisoirement  cet  apologue  dont  on  verra  plus  loin 
la  suite;  il  peut  nous  servir  à  faire  mieux  saisir  une  vérité  cons- 
iatce  et  éprouvée^  à  savoir  qu'une  meilleure  organisation  sociale 
peut,  indépendamment  de  toute  conception  de  moralité,  con- 
courir efficacement  à  l'amélioration  de  la  destinée  humaine  et 


LA    CUISE   MOHALE    DES    TEMPS    NOUVEAUX.  203 

dispenser  riiomme  de  pratiquer,  dans  certaines  hypothèses  dé- 
terminées, certaines  vertus  auparavant  nécessaires.  Qui  dira  le 
nombre  des  familles  ouvrières  auxquelles  la  fondation  de  syn- 
dicats, de  sociétés  coopératives  de  consommation,  de  sociétés 
de  secours  mutuels  contre  le  chômaîz-e,  la  maladie  ou  la  vieil- 
lesse, d'associations  pour  le  développement  de  la  petite  pro- 
priété ouvrière  a  procuré  un  accroissement  de  bien-être,  sous 
la  forme  d'un  supplément  de  recettes  ou  d'un  meilleur  emploi 
de  l'argent  dépensé?  Sans  ces  utiles  institutions,  on  eût  dû,  plus 
souvent  encore  que  cela  n'a  été  nécessaire,  exhorter  les  pauvres 
à  la  résignalion,  les  riches  à  la  charité. 

De  même  la  diffusion  de  Finstruction  a  procuré  à  beaucoup 
d'hommes  des  moyens  d'élévation  sans  lesquels  ils  fussent  restés 
dans  leur  modeste  condition  première;  la  surveillance  exercée 
par  la  presse  sur  les  actes  des  gouvernants  a  pu  rendre  plus 
difficiles  et  plus  rares  certains  abus  de  pouvoir  ;  les  chemins  de 
fer  ont  fait  disparaître  la  famine,  la  science  a  lutté  souvent 
avec  succès  contre  la  maladie,  et  dans  bien  des  cas  elle  a  sup- 
primé la  douleur;  or  ces  trois  tléaux,  famine,  maladie,  douleur, 
ont  souvent  fait  peser  un  impôt  écrasant  sur  la  provision  de 
vertu,  toujours  insuffisante,  de  l'humanité. 

Dans  un  autre  ordre  d'idées,  des  combinaisons  ingénieuses 
permettent  tous  les  jours  de  recueillir  des  sommes  importantes 
en  faveur  d'oeuvres  charitables,  sans  (ju'on  ait  besoin  de  faire 
appel  aux  sentiments  de  charité  ou  de  dévouement  des  dona- 
teurs. Un  sinistre  épouvantable  a,  l'année  dernière,  fait  con- 
naître à  tous  que  le  Bazar  de  la  Charité  recueillait  chacjue  année 
à  Paris  plus  d'un  million  en  faveur  des  pauvres,  et  il  y  a  aux 
Etats-Unis  bien  des  églises  qui  n'ont  pu  être  construites  que 
grâce  à  l'emploi  de  moyens  analogues.  Tant  que  ces  moyens 
échappent  en  eux-mêmes  à  toute  critique,  personne  n'a  le  droit 
do  juger  avec  sévérité  ces  collectes  sous  prétexte  que  les  de- 
niers recueillis  n'ont  pas  été  donnés  sous  la  seule  inspiration  de 
la  charité. 

Il  faut  donc  reconnaître  loyalement  les  succès  partiels 
remportés  par  ceux  qui  ont  aftirmé  que  les  sociétés  modernes 


294  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

n'avaient  plus  à  connaître  le  devoir  moral.  Il  convient  encore  de 
leur  faire  crédit  d'une  seconde  réussite  :  en  effet  à  tous  ces 
hommes  d'affaires,  engagés  dans  la  vie  pratique,  il  apparut 
bientôt  que  la  fidélité  à  la  parole  donnée,  l'absence  de  sous- 
entendus  dans  le  langage  ou  dans  récriture  étaient  des  condi- 
tions sans  lesquelles  des  relations  sérieuses  d'intérêts  ne  pou- 
vaient s'établir  :  ainsi  se  développèrent  certaines  qualités  qu'on 
ne  retrouvait  pas  toujoui^  aussi  saillantes  chez  des  hommes  plus 
vertueux.  Le  Père  Hecker,  dont  le  regard  était  si  clairvoyant,  avait 
bien  aperçu  la  nécessité,  pour  les  chrétiens  mêmes  qu'il  ap- 
pelait à  une  vertu  plus  haute,  de  pratiquer  ces  vertus  natu- 
relles et  de  donner  cette  assise  première  à  l'édifice  de  leur  mora- 
lité. 

Voici  maintenant  le  compte  passif  de  cette  doctrine.  Lorsqu'on 
prétend  remplacer  le  concept  de  la  loi  morale  par  la  notion  de 
l'intérêt  ou  de  la  concurrence,  il  faut  se  tenir  prêt  à  endosser 
la  responsabilité  des  deux  conséquences  suivantes  :  d'abord, 
la  concurrence  est,  par  définition,  une  lutte  dans  laquelle  les 
rivaux  ne  tiennent  compte  que  de  leurs  intérêts  individuels. 
Au  nom  de  la  concurrence,  personne  ne  sera  jamais  qualifié 
pour  demander  à  un  autre  homme  d'accomplir  un  acte  qui  in- 
téresse le  prochain  ou  la  société.  Et,  de  fait,  on  a  vu  s'établir 
dans  la  conduite  des  hommes  un  principe  de  distinction  étrange 
entre  les  actes  licites  ou  tolérés  et  ceux  qui  ne  le  sont  pas  :  ainsi 
la  règle  des  mœurs,  la  fidélité  conjugale,  les  devoirs  envers  les 
enfants,  n'ayant  pas  directement  pour  eli'et  de  mieux  assurer 
la  prospérité  temporelle  de  ceux  qui  les  observent,  ont  été 
négligés  ou  méconnus,  et  cette  méconnaissance  ne  s'est  arrêtée 
qu'à  la  limite  extrême  où  sa  répercussion  sur  l'état  physique  ou 
intellectuel  de  l'individu  serait  pour  lui  une  cause  de  faiblesse 
dans  la  grande  lutte  pour  la  vie.  Or,  qui  donc  soutiendra  que 
la  mesure  de  l'intérêt  temporel  de  l'individu  est  aussi  la  me- 
sure de  l'intérêt  de  la  société,  et  que  celle-ci  ne  puisse  souf- 
frir gravement  d'un  acte  qui  est  profitable  à  tel  individu  déter- 
miné? De  même,  tel  négociant  qui  remplit  toujours  loyalement 
ses  obligations  ne  se  fera  pas  faute  de  répandre  de  faux  bruits 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  295 

pour  influencer  en  sa  faveur  les  fluctuations  de  la  bourse,  et 
on  a  connu  des  diplomates  qui  falsifiaient  les  dépèches  de  l'État. 
Croit-on  que  la  concurrence  réprime  ces  divers  actes?  Et  ne 
peut-on  pas  dire  aussi  qu'elle  peut  y  pousser  des  hommes 
dont  le  caractère  n'est  pas  assez  trempé? 

La  concurrence  conduit  en  effet  à  cette  seconde  conséquence  : 
de  même  qu'elle  implique  pour  l'individu  le  droit  de  ne  consi- 
dérer que  son  intérêt,  elle  suppose  aussi  par  essence,  —  dh  qiCon 
fait  abstraction  de  toute  idée  morale  préalable,  et  c'est  là  l'hypo- 
thèse, —  le  choix  des  moyens  à  employer.  S'il  est  vrai  que  les 
hommes  qui  ont  réussi  et  qui  ont  été  parmi  les  vainqueurs  de 
la  lutte,  se  laissent  trop  facilement  entraîner  aux  actes  les  plus 
fâcheux  pour  le  bien  social,  que  dire  de  ceux  qui  ont  été  les 
vaincus?  Ils  employeront  tous  les  moyens  imaginables  pour  pro- 
mouvoir une  organisation  sociale  à  rebours,  qui  leur  soit  favo- 
rable. On  répond  que  cette  tentative  sera  nécessairement  vaine, 
parce  que  la  constitution  d'une  société  échappe  à  l'arbitraire  de 
rhomme  et  est  fixée  par  des  lois  précises.  Il  serait  étrange  que 
nous  contestions  ici  l'exactitude  de  cette  observation,  mais  en- 
core convient-il  de  remarquer  que  cet  effort  impuissant  à  édifier 
ne  le  sera  pas  à  démolir  :  ainsi  tel  ouvrier  qui  professe  une  opi- 
nion collectiviste  a  la  certitude  de  ne  jamais  parvenir  à  faire  pré- 
valoir son  système  dans  la  pratique  :  sa  doctrine  ne  l'engagera 
pas  moins  à  se  comporter  d'une  manière  nuisible  à  l'intérêt  so- 
cial. 

Il  ne  sied  pas  d'insister  davantage  sur  ces  considérations  :  les 
statistiques  et  les  annales  judiciaires,  les  journaux  et  les  revues 
attestent  d'une  manière  péremptoire  Teflroyable  multiplication 
dans  notre  pays  des  actes  qui  compromettent  la  prospérité  et 
l'existence  même  de  notre  société.  La  fidélité  entre  époux  est 
moins  bien  observée,  le  devoir  d'éducation  des  enfants  est  moins 
bien  rempli,  et,  comme  conséquence,  le  nombre  des  poursuites  cri- 
minelles dirigées  contre  des  adolescents  a  considérablement 
augmenté;  l'ivrognerie  et  la  licence  des  mœurs  ne  cessent  do 
s'accroître,  les  publications  licencieuses  se  multiplient,  les  di- 
vorces et  les  suicides  sont  plus  fréquents;  tous  ces  faits,  que  ninis 


296  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

nous  contentons  de  citer,  parce  qu'ils  sont  plus  notoires,  n'at- 
testent-ils pas  c|ue  les  progrès  techniques  ne  peuvent  dispenser 
l'homme  de  reconnaître  une  loi  morale? 

Tel  est  le  témoignage  du  fait,  et  ce  témoignage  est  plus  écrasant 
encore,  lorsqu'on  observe  les  milieux  dont  r évolution  économique 
est  le  plus  avancée. 

Où  est  donc  l'erreur  primordiale  commise  par  les  partisans  de 
cette  théorie  qui ,  nous  l'avons  dit,  a  séduit  la  plupart  des  intel- 
ligences les  plus  actives  et  les  plus  puissantes  de  ce  siècle? 

Elle  consiste  dans  la  méconnaissance  de  cette  idée  essentielle, 
à  savoir,  que  les  organismes  sociaux,  pris  abstractivement,  n'ont 
point  par  eux  seuls  une  vertu  spécifique  absolue  ;  leur  action  est 
essentiellement  liée  aux  aptitudes  qu'y  apportent  les  hommes  qui 
s'en  servent. 

Ici  réparait  une  fois  de  plus  la  grande  cjuestion  du  plan 
providentiel ,  dont  ceux  d'entre  nous  qui  ont  eu  plus  sou- 
vent occasion  de  converser  avec  le  penseur  qui  inspire  et 
dirige  les  travaux  de  cette  Revue  ont  maintes  fois  entendu 
la  magnifique  description.  Aucune  chose  n'est  absolument 
bonne  en  dehors  de  l'usage  que  l'homme  sait  en  faire  ,  et, 
à  l'inverse,  l'homme  capable  sait  trouver  des  organismes  aptes 
à  le  servir  et  à  collaborer  avec  lui  :  en  toutes  choses,  la  va- 
leur, la  formation  personnelle  de  l'homme  est  essentielle. 
Aussi  pourrions-nous  reprendre  à  ce  point  de  vue  l'énuméra- 
tion,  donnée  quelques  pages  plus  haut,  des  diverses  institutions 
qui  devaient  résoudre  automaticjuement  les  problèmes  de  la 
vie  :  les  syndicats,  les  sociétés  de  secours  mutuels,  les 
associations  pour  le  développement  de  la  petite  propriété  ou- 
vrière, etc.,  n'ontpas,  dans  tous  les  milieux,  produit  des  résultats 
semblables  et  on  constate  que  ces  groupements  ont  été  utiles  ici, 
impuissants  ou  nuisibles  là. 

Les  syndicats  ouvriers,  par  exemple,  ont  contribué  certaine- 
ment, en  Angleterre  et  aux  États-Unis,  à  la  hausse  des  salaires 
et  à  la  diminution  de  la  durée  du  travail  quotidien  ;  trop  sou- 
vent, en  France,  ils  n'ont  servi  qu'à  mener  contre  le  patronat  une 
guerre  enfantine  et  également  funeste  aux  deux  parties  engagées 


LA  CKISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  21)7 

dans  la  lutte.  De  même,  les  sociétés  de  secours  mutuels,  quelque 
développées  qu'elles  soient  en  Ang-leterre,  par  exemple,  ne  sont 
utilisées  que  par  les  ouvriers  qui  ont  l'aptitude  à  se  livrer  à  un 
travail  régulier  et  qui  savent  se  soustraire  à  la  tentation  du 
cabaret  ou  du  pari  aux  courses.  Les  chemins  de  fer,  qui  ont  sup- 
primé les  famines,  permettent  aussi  à  des  jeunes  gens,  retenus 
loin  des  villes  par  leur  travail,  de  se  rendre,  le  soir,  à  des  réu- 
nions licencieuses  et  propagent  dans  les  campagnes  la  corrup- 
tion des  villes. 

Mais  voici  la  fin  de  l'apologue  du  religieux  et  du  pont  : 
«  Ce  pont  olfrait  aux  voyageurs  un  passage  si  commode  et  si 
sur  que  le  nombre  des  touristes  qui  fréquentèrent  ces  parages 
s'accrut  rapidement;  bientôt  des  auberges,  puis  de  somptueux 
hôtels  furent  construits  sur  les  flancs  de  la  montagne,  au  mi- 
lieu de  ce  paysage  d'une  si  puissante  beauté  :  malheureuse- 
ment cet  afflux  d'étrangers  fut  peu  favorable  au  développement 
de  la  moralité  dans  ce  pays  :  les  jeunes  gens  ne  venaient  pas 
dans  la  seule  idée  de  respirer  Tair  pur  de  la  montagae  et  les 
paysans  qui  habitaient  aux  alentours  subirent  un  peu  la  conta- 
gion des  déplorables  exemples  qui  leur  étaient  donnés.  Aussi  le 
saint  religieux  qui  avait  autrefois  secouru  les  voyageurs  blessés 
vint  reprendre  ses  quartiers  dans  sa  modeste  demeure  d'antan  : 
il  prêcha  la  pureté  des  mœurs,  la  fidélité  conjugale,  l'attache- 
ment au  travail,  la  nécessité  de  contrôler  ses  passions,  et  son 
ministère  ne  fut  pas  moins  utile  qu'autrefois  ;  la  forme  de  son 
dévouement  avait  seule  changé  avec  les  besoins  que  les  circons- 
tances avaient  fait  naître  chez  ses  fidèles.   » 

Ainsi  en  est-il  de  toutes  les  transformations  qui  se  sont  pro- 
duites dans  le  cours  de  ce  siècle  :  qu'on  prenne  tour  à  tour  les 
différents  éléments  organiques  dont  notre  société  est  composée, 
la  forme  nouvelle  des  relations  de  l'amille  et  de  travail,  la  liberté 
de  la  presse  et  le  suffrage  universel,  les  chemins  de  fer  et  les 
grandes  usines,  l'émancipation  de  la  femme  et  les  progrès  de  la 
science,  partout  et  toujours  on  constate  le  même  phénomène  :  l'é- 
volution de  la  société  a  sans  doute  dispensé  l'humanité  de  rem- 


298  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

plir  certains  des  devoirs  cju'elle  devait  autrefois  observer,  mais 
riiomme  n  a  rien  gagné  à  cette  dispense,  si  tant  est  que  la  dis- 
parition d'un  devoir  sans  remplacement  pût  être  un  gain  ;  un 
devoir  a  été  substitué  à  un  autre,  une  vertu  à  une  autre,  mais  la 
nécessité  pour  l'homme  de  se  soumettre  volontairement  à  une 
contrainte  morale  demeure  la  même,  bien  que  les  formes  de  cette 
contrainte  soient  dissemblables.  Les  nouvelles  obligations  ne  sont 
pas  moins  lourdes  que  les  anciennes  et  elles  sont  aussi  essentiel- 
les au  maintien  et  à  la  prospérité  du  corps  social  :  il  n'est  donc 
pas  plus  facile  pour  nous  d'y  faire  honneur;  et  il  n'est  pas 
plus  possible  à  la  société  de  se  développer  si  nous  les  violons. 
Il  importe  peu  que  cette  constatation  soit  conforme  à  nos  désirs 
ou  les  contrarie  :  le  bon  sens  et  la  science  s'accordent  à  proclamer 
qu'il  suffît  qu'elle  soit  certaine;  or  sur  ce  point  le  doute  n'est 
pas  possible. 


A  ce  point  de  notre  étude,  il  nous  semble  qu'une  conclusion  se 
dégage  avec  netteté,  c'est  qu'il  ne  faut  pas  s'étonner  des  progrès 
de  la  démoralisation  dans  notre  société  et  qu'il  est  plutôt  surpre- 
nant que  cette  démoralisation  n'ait  pas  été  plus  grande  et  plus 
profonde  encore.  En  effet,  tandis  que  la  conception  morale  des 
gens  vertueux  frappait  leur  enseignement  de  stérilité  et  jetait 
le  discrédit  sur  le  devoir,  d'autres  hommes  essayaient  de  faire  abs- 
traction de  la  notion  de  moralité  et  pensaient  que  le  régime  des 
temps  nouveaux  suffirait  à  préserver  la  société  des  actes  nuisi- 
bles que  la  loi  morale  prohibait  seule  autrefois. 

Dans  de  telles  conditions,  le  nombre  des  actes  immoraux  n'a 
pu  que  s'accroître.  Nous  voudrions  pourtant  montrer  en  quel- 
ques lignes  que  la  vitesse  de  ce  mouvement  doit  s'accélérer  encore 
dans  un  avenir  prochain,  si  notre  pays  reste  soumis  à  la  seule 
action  des  deux  partis  dont  la  doctrine  vient  d'être  exposée. 

Pour  le  moraliste  qui  étudie  la  responsabilité  individuelle,  la 
moralité,  vertu  interne,  est  un  état  personnel  et  subjectif  :  la 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  dUU 

lumière  fournie  par  la  conscience  est  la  mesure  du  mérite  ou 
du  démérite  de  chacun. 

Le  sociologue  juge  d'une  manière  diirérente  et,  r/i  un  rertain 
sens,  les  dispositions  internes  de  l'individu  le  laissent  indillérent, 
du  moins  aussi  longtemps  qu'il  a  la  certitude  que  des  forces 
externes  auront  une  énergie  suffisante  pour  pousser  l'homme  à  ac- 
complir les  actes  sans  lesquels  le  groupement  qu'il  étudie  ne 
pourrait  se  maintenir.  Pour  lui,  les  dispositions  internes  de  l'indi- 
vidu n'ont  d'intérêt  qu'en  tant  qu'elles  engendrent  des  actes 
externes  et  il  range  cette  force  à  côté  d'autres,  telle  que  la  cou- 
tume, la  pression  de  l'opinion  puhlique,  la  contrainte  de  l'auto- 
rité, la  nécessité  du  pain  quotidien. 

Ceci  posé,  on  comprend  quelle  est  l'importance,  en  Science  so- 
ciale, des  forces  externes  à  l'homme  qui  l'empêchent  de  faire  le 
mal  ou  le  portent  à  faire  le  bien.  Or  il  n'est  pas  permis  de  douter 
que  notre  siècle  et  plus  spécialement  ce  dernier  quart  de  siècle 
n'aient  assisté  à  la  décadence,  avant-courrière  d'une  disparition 
prochaine,  de  toute  une  série  de  ces  forces  externes. 

Quand  on  essaie  d'analyser  les  causes  qui,  en  dehors  de  toute 
idée  de  soumission  à  la  loi  du  devoir,  ont,  dans  le  passé,  invité 
l'homme  às'abstenir  desactes  socialement  mauvais^  ilsemble  qu'on 
puisse  répartir  ces  causes  en  quatre  catégories  :  la  pression  des 
autorités  sociales,  famille  ou  patron;  le  contrôle  du  voisinage; 
la  contrainte  de  la  loi  ;  la  concurrence,  ou  comme  nous  l'appelons 
plus  volontiers,  la  nécessité  du  pain  quotidien.  Nous  nous  som- 
mes déjà  expliqué  sur  la  première  cause  ;  les  deux  suivantes  mé- 
I  riteraient  chacune  une  étude  détaillée;  nous  nous  bornerons 
ici  à  une  très  brève  indication.  Quant  à  la  concurrence,  bien 
qu'elle  soit  plus  puissante  de  nos  jours  qu'elle  ne  l'était  dans  les 
siècles  passés,  nous  avons  vu  comment  par  sa  nature  même  elle 
laisse  en  dehors  de  son  influence  bienfaisante  un  grand  nombre 
d'actions  qui  intéressent  vivement  la  société. 

Disons  donc  quelque  chose  du  contrôle  du  voisinage  et  de  la 
contrainte  de  la  loi. 

Onsait  quel  incessant  contrôle  le  voisinage  exerce  dans  les  petites 
villes  et  les  villages  sur  la  conduite  privée  de  chacun  :  chaque 


300  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

action  est  épiée,  commentée  et  appréciée,  et  le  célèbre  mur  de  la 
vie  privée  est  remplacé  par  une  vitre  transparente.  Aussi,  que 
de  mauvaises  actions  évitées  par  des  hommes  que  le  soin  de  res- 
pecter la  loi  morale  n'arrête  guère  et  que  retient  seule  la  crainte 
du  jugement  du  voisin  I  Sans  doute  cette  raison  de  se  bien  conduire 
est  très  fragile,  car  il  suffît  à  un  homme  de  changer  de  milieu 
pour  devenir  un  malhonnête  homme;  mais,  tant  qu'il  existe,  ce 
contrôle  est  très  puissant  et  il  agit  même  sur  les  actions  les  plus 
cachées.  Le  lecteur  trouvera  sans  difficulté  des  exemples  concrets 
à  l'appui  de  cette  assertion.  Citons  seulement  ce  trait  :  des  person- 
nes très  dignes  de  foi  nous  ont  affirmé  récemment  que,  dans  une 
petite  ville  de  France,  l'établissement  d'une  compagnie  de  fiacres 
avait  eu  pour  effet  de  concourir  à  la  dépravation  des  mœurs  : 
ces  petites  voitures  favorisaient  des  rendez-vous  déshonnètes  aux- 
quels on  ne  pouvait  se  rendre  aussi  facilement  auparavant,  puis- 
qu'on eût  été  obligé  de  s'y  rendre  à  pied  ou  dans  sa  voiture 
particulière. 

N'est-il  pas  vrai  que  ce  trait,  dont  l'authenticité  ne  nous  parait 
pas  douteuse,  jette  une  lumière  assez  vive  sur  ce  qu'on  est  con- 
venu d'appeler  la  moralité  d'un  grand  nombre  d'hommes?  Leur 
vertu  est  singulièrement  fragile  et  les  causes  qui  peuvent  les 
faire  rouler  dans  le  précipice  peuvent  être  aussi  faibles  qu'im- 
prévues. Que  de  gens  aussi  dont  la  vertu,  semblable  à  ces  plantes 
de  serre  chaude,  cultivées  pour  être  vendues  et  qui  meurent  dès 
que  le  client  les  achète,  ne  peut  supporter  l'épreuve  de  la  vie  en 
vue  de  laquelle  les  parents  ou  les  maîtres  croyaient  pourtant 
l'avoir  développée  chez  l'adolescent  ! 

On  sait  ce  que  devient  ce  contrôle  du  voisinage  dans  les 
grandes  villes  modernes  :  rentassement  des  hommes  dans  un 
même  lieu  a  eu  cet  effet  singulier  de  rendre  ces  agglomérations 
assez  semblables  aux  déserts  du  Sahara  :  vivre  au  milieu  d'hommes 
qu'on  ne  connaît  pas  équivaut  à  vivre  dans  la  solitude. 

Que  dire  maintenant  de  la  contrainte  de  la  loi?  A  part  cer- 
tains sujets  réservés,  comme  le  paiement  de  l'impôt,  la  soumis- 
sion au  service  militaire,  le  respect  de  la  propriété  et  de  la  vio 
d'autrui,    cette    contrainte   a  faibli  sur  tous  les  points.  Or  qui 


LA    CRISE    MORALE    DES    TEMPS    NOUVEAUX.  iiOl 

donc  soutiendra  quo  le  respect  du  devoir  sur  ces  sujets  réser- 
vés suffit  à  nos  sociétés  modernes?  Elles  ne  sont  pas  moins  inté- 
ressées que  les  sociétés  anciennes  au  maintien  de  la  famille,  à 
l'entretien  par  leurs  parents  des  enfants  légitimes  ou  naturels, 
au  paiement  ponctuel  des  dettes  privées,  à  la  non-publication 
d'écrits  licencieux  ou  destructeurs  de  l'ordre  social,  au  respect  de 
l'honorabilité  des  citoyens,  etc. 

Or,  sur  tous  ces  points,  Faction  répressive  de  la  loi,  par  le 
fait  de  causes  diverses,  a  considérablement  fléchi  ou  même  tota- 
lement disparu. 

Prenons  seulement  deux  exemples  :  le  mariage  et  le  paiement 
des  dettes. 

Jusqu'à  la  Révolution  française,  le  mariage  fut,  dans  notre  pays, 
indissoluble.  La  Restauration  réussit  à  supprimer  le  divorce,  in- 
troduit à  l'époque  révolutionnaire,  mais  la  loi  de  188V  a  défait 
l'œuvre  de  1816  :  on  connaît  depuis  quatorze  ans  l'accroisse- 
ment du  nombre  des  divorces,  accroissement  rendu  plus  sen- 
sible encore  par  la  diminution  du  nombre  des  mariages  :  au- 
jourd'hui on  peut  dire  sans  exagération  que  le  mariage  civil 
n'est  plus  pour  les  hommes  ou  les  femmes  bien  renseignés  et  ha- 
biles, —  et  le  nombre  de  ces  personnes  s'accroit  incessam- 
ment^ —  qu'une  formalité  vaine,  n'engageant  à  aucune  obligation 
sérieuse  :  il  n'y  a  pas  aujourd'hui  en  France  un  époux,  un 
conjoint,  comme  dit  la  loi,  qui  ne  puisse  très  facilement  et  très 
rapidement  obtenir  le  divorce,  s'il  le  veut  sérieusement  (1). 

Nul  ne  conteste  que  la  société  ne  soit  intéressée  au  paiement 
ponctuel  des  dettes  par  ceux  qui  les  ont  contractées.  Or  la  loi, 
collaborant  avec  les  transformations  économiques  qui  ont  mo- 
difié la  composition  des  patrimoines,  donne  aujourd'hui  toute  li- 
berté au  débiteur  de  ne  pas  acquitter  ses  dettes,  l'ne  personne 
quelconque  peut  vivre  à  Paris  avec  quarante  mille  francs  de 
rente,  dans  un  appartement  conforlablement  meublé  et  ne  pas 
payer  un  centime  à  ses  nombreux  créanciers,  auxquels  elle  doit 
peut-être  plusieurs  centaines  de  mille  francs.  Pour  cela,  il  n'est  pas 

\\)  La  théorie  juridique  qui  suppose  que  l'époux  victime  des  torts  de  sou  conjoini 
peut  seul  obleuir  le  divorce,  n'est  guère  respectée  en  praticjue. 


302  LA   SCIEx\CE    SOaALE. 

même  nécessaire  de  recourir  au  subterfuge  du  débiteur  romain 
ou  de  l'ancien  débiteur  anglais  qui  ne  sortaient  pas  de  leur  de- 
meure, fraudulose  latitat,  ou  n'en  sortaient  qu'après  le  coucber 
du  soleil;  on  peut  aujourd'hui  se  promener  à  Taise  au  beau  so- 
leil dont  la  vue  réjouit  les  cœurs  purs  :  il  suffit  de  placer  son  pa- 
trimoine en  valeurs  au  porteur,  que  l'on  dépose  chez  un  ami 
sûr,  et  de  louer  un  appartement  garni.  ïl  n'est  vraiment  personne 
qui  ne  puisse  prendre  ces  deux  précautions.  A  ceux  qui  protes- 
teraient et  qui,  dans  un  bon  mouvement  d'indignation,  lance- 
raient quelques  épithètespeu  élogieuses  à  l'adresse  du  législateur, 
nous  rappellerions  avec  sérénité  que  les  valeurs  au  porteur  sont 
une  institution  nécessaire  au  fonctionnement  économique  de  notre 
société  et  qu'il  est  impossible  en  pratique  de  revenir  sur  l'abolition 
de  la  contrainte  par  corps  :  l'extension  de  ce  mouvement  législatif 
à  tous  les  pays  civilisés  atteste  cette  vérité. 

Nous  devons  ajouter  à  ces  observations  une  remarque  impor- 
tante :  s'il  est  vrai  que  le  déclin  des  diverses  forces  que  nous  avons 
signalées  comme  pouvant  empêcher  l'homme  de  faire  des  actes 
nuisibles  à  la  société  et  le  pousser  à  en  faire  de  favorables  soit  déjà 
un  fait  accompli,  il  est  non  moins  vrai  que  les  conséquences 
sociales  de  ce  fait  ne  font  que  commencer  à  apparaître  ;  et  si  les 
choses  restent  en  l'état,  ces  conséquences  se  développeront  dans 
un  avenir  prochain  avec  une  intensité  bien  plus  grande.  En  effet, 
la  coutume  et  Tignorance  de  ce  que  quekjues  personnes  appellent 
les  procédés  modernes  maintiennent  encore  aujourd'hui  un  grand 
nombre  d'individus  dans  un  certain  respect  de  leurs  obligations 
morales.  Que  de  gens  dont  on  peut  dire  encore  :  «  Un  tel  est  trop 
naïf  pour  savoir  faire  cette  mauvaise  action  »  î  Mais  la  coutume 
et  l'ignorance  ne  conserveront  plus  longtemps  leur  fonction 
protectrice,  la  diffusion  de  l'instruction  et  des  publications 
quotidiennes,  le  développement  des  chemins  de  fer  et  le  se^^'ice 
militaire  diminuent  chaque  jour  l'infUience  de  ces  agents,  et  cer- 
tes la  naïveté  ne  sera  pas  le  défaut  des  générations  du  vingtième 
siècle.  Alors  on  verra  quel  vide  immense  sera  laissé  par  les  forces 
dont  nous  signalons  le  déclin,  et  on  saura  quelle  place  elles  te- 
naient dans  les  actions  qu'on  croyait  pouvoir  attribuer  à  la  mo- 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  .'jO.'i 

ralitë  interne  de  l'individu  :  le  jour  où  Thonime  sera  complète- 
ment dégagé  de  la  coutume  et  où,  connaissant  les  moyens  de 
faire  le  mai,  il  ne  sera  plus  retenu  que  par  la  concurrence,  on 
verra  ce  qu'il  vaut  quand  il  n'a  plus  aucune  croyance  en  la  loi 
morale  :  et  en  vérité  ce  spectacle  sera  ell'rayant. 


VI 


Il  faut  espérer  que  ce  jour  ne  luira  jamais  pour  notre  pays, 
parce  qu'on  n'attendra  plus  très  longtemps  avant  de  se  décider 
à  appliquer  le  véritable  remède. 

Quel  est  donc  ce  remède?  Comme  on  peut  s'y  attendre,  les 
recettes  proposées  sont  nombreuses. 

Quelques-uns  disent  :  Puisque  la  société  moderne  ne  se  peut 
accommoder  de  la  pratique  des  vertus  qui  ont  assuré  la  prospé- 
rité des  générations  antérieures  à  la  nôtre,  il  y  a  là  un  signe  que 
cette  société  est  mauvaise  ;  il  faut  la  changer  et  restaurer  les 
grands  principes  d'autorité  et  d'obéissance.  On  sait  ce  qu'on 
doit  penser  de  cette  proposition  :  les  fleuves  ne  remontent  pas 
à  leur  source  et  les  forces  qui  nous  entraînent  défient  dans  leur 
puissance  les  vaines  rébellions  de  l'homme. 

Quels  sont  ceux  qui  seront  choisis  pour  commander  et  ceux 
qui  auront  mission  d'obéir?  Personne  ne  le  dit  et  chacun  sup- 
pose en  sourdine  que  ses  amis  seront  chargés  de  commander. 
Et  puis  n'entend-on  pas  chaque  jour  ces  partisans  de  l'autorité 
et  de  l'obéissance  déplorer  la  facilité  avec  laquelle  d'honnêtes 
ouvriers  suivent  le  mot  d'ordre  de  chefs  peu  qualifiés  pour  les 
commander,  et  de  braves  électeurs  suivent  la  consigne  du  comité 
local?  Sans  doute  on  établit  en  théorie  des  distinctions  entre 
Toliéissance  et  l'abaissement  du  caractère  ;  mais  n'osl-il  pas 
évident  aux  yeux  de  ceux  qui  veulent  saisir  les  réalités  palpables 
de  la  pratique,  que  le  jour  où  celui  qui  obéit  doit  discerner 
entre  les  personnes  qu'il  doit  suivre,  c'en  est  fait  de  l'obéis- 
sance et  ce  terme  ne  peut  plus  être  employé  sans  jeu  de  mots? 


304  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

Qu'on  demande  aux  militaires  si  robéissance  suppose  Tapprécia- 
tion  personnelle  du  soldat! 

Sans  doute,  disent  d'autres  docteurs,  la  société  moderne,  telle 
qu'elle  est  organisée,  ne  peut  se  développer  sans  la  notion  du 
devoir  et  de  la  loi  morale,  mais  cette  impossibilité  n'a  d'autre 
cause  que  Forganisation  défectueuse  dans  laquelle  nous  vivons 
et  qui  contrarie  continuellement  les  inclinations  de  notre  na- 
ture... Le  Fouriérisme,  le  Saint-Simonisme,  le  collectivisme  et  le 
socialisme  se  sont  successivement  inspirés  de  cette  pensée  et  ont 
tenté  de  constituer  une  société  qui  donnât  à  chacune  de  nos  in- 
clinations une  satisfaction  si  adéquate  que  l'homme  ne  sentit 
plus  jamais  la  nécessité  de  se  contraindre.  Plusieurs  pages  de 
notre  étude  réfutent  implicitement  cette  théorie  et,  si  les  hommes 
qui  ont  le  mieux  compris  la  plupart  des  mouvements  de  la 
société  contemporaine,  n'ont  pas  réussi  à  rendre  la  loi  morale 
inutile,  quels  échecs  n'attendent  pas  ceux  qui  se  mettent  direc- 
tement en  contradiction  avec  ces  mouvements!  On  connaît 
Fhistoire  des  Harmoniens  de  Fourier. 

Enfin  un  troisième  groupe  de  docteurs,  reconnaissant  que  nos 
sociétés  modernes  ne  sauraient,  plus  que  leurs  devancières,  se 
se  passer  d'une  idée  supérieure  aux  intérêts  matériels,  mais 
refusant  de  croire  que  les  principes  de  la  morale  puissent  en- 
core être  proposés  à  nos  contemporains  incrédules,  a  imaginé 
de  donner  comme  idéal  à  notre  démocratie  le  Progrès  indélini 
derhumanité;  c'est  la  grande  théorie  évolutionniste,  deuxième 
manière,  théorie  dans  laquelle  Dieu  ne  serait  plus  au  commen- 
cement de  l'humanité,  mais  à  la  fin,  et  où  par  suite  l'homme  ne 
devrait  accomplir  aucune  action  mauvaise  afln  de  ne  pas  com- 
promettre le  perpétuel  devenir  de  l'humanité  et  de  collaborer 
au  grand  œuvre  de  la  génération  de  Dieu. 

Quelques  intellectuels,  que  la  lassitude  du  connu  a  disposés 
aux  abstractions  les  plus  extraordinaires,  ont  pu  se  laisser  sé- 
duire par  de  pareilles  chimères,  mais  leur  naïveté  a  dû  être 
grande  s'ils  ont  pensé  que  leurs  contemporains  accepteraient  pour 
si  peu  d'engager  contre  leurs  propres  inclinations  les  rudes  ba- 
tailles dont  la  conscience  est  le  théâtre. 


LA    CRISE    MORALE    DES    TE.MI'S    NOL'VEALX.  305 

Ces  trois  remôdes  auxquels  on  peut  rattacher  la  plupart  des 
autres  sont  donc  sans  valeur.  Essayons  de  dégager  par  le  mé- 
thode d'observation  le  seul  qui  puisse  être  apj)liqué,  et  que  les 
pages  qui  précèdent  ont  déjà  fait  pressentir.  Puisque  la  société 
moderne  est  un  fait  et  puisque,  d'autre  part,  l'observation  de  la 
loi  morale  est  une  nécessité  sociale,  scientifiquement  constatée, 
il  faut  concilier  cette  loi  morale  avec  la  société  moderne.  Cette 
conciliation  est-elle  possible?  «  Oui  certainement,  répond  l'ob- 
servation, puisqu'elle  existe.  » 

Ce  fut  au  mois  de  septembre  1896  que  cette  solution,  déjà 
plusieurs  fois  entrevue  au  cours  d'un  voyage  aux  États-Unis  et  de 
plusieurs  séjours  en  Angleterre,  se  dégagea  pour  nous  dans  sa 
lumineuse  clarté  :  nous  assistions  alors  à  un  congrès  des  Trade- 
Unions  britanniques  qui  se  tenait  à  Edimbourg  et  nous  eûmes 
l'occasion  de  converser  à  maintes  reprises  avec  plusieurs  leaders 
ouvriers.  Efforçons-nous  de  nous  instruire  à  Texemple  de  ces 
hommes  qui,  aux  États-Unis  ou  en  Angleterre,  ont  manifestement 
trouvé  la  solution  cherchée. 

D'abord  ces  hommes,  par  le  fait  môme  qu'ils  vivent  en  chair 
et  en  os,  qu'on  peut  voir  leur  visage,  entendre  leur  voix,  serrer 
leur  main,  convainquent  d'erreur  ceux  qui,  à  droite  ou  à  gauche, 
prétendent  que  la  société  moderne  ne  peut  se  concilier  avec  la 
loi  antique  et  qui  concluent  à  la  nécessité  de  modifier  la  première 
ou  d'abandonner  la  seconde.  Ces  hommes  sont,  à  n'en  pas  douter, 
les  représentants  qualifiés  de  cette  société  moderiiÉ  qui  les  proclame 
les  meilleurs  de  ses  enfants.  Ils  sont  aussi,  d'une  manière  non  moins 
certaine,  les  représentants  de  la  loi  morale.  On  a  bien  cherché,  au 
temps  où  les  premiers  apparurent,  à  exclure  de  l'aristocratique 
association  des  gens  vertueux  ces  collègues  qui  comprenaient  si 
mal  la  résignation,  l'obéissance  et  le  respect  de  la  hiérarchie  so- 
ciale; mais  un  ange  tutélaire  et  malin  semblait  arrêter  toujours 
sur  l'extrême  limite  du  précipice  ces  confrères  dont  les  actes 
et  les  paroles  déplaisaient  si  souvent,  et  leur  orthodoxie  morale 
restait  inattaquable  au  moment  même  où  leurs  surveillants  ja- 
loux croyaient  déjà  tenir  la  preuve  de  leur  hérésie.  D'autre  part, 
leur  influence  moralisatrice  sur  leurs  concitoyens  oublieux  de 

T.  XXV.  23 


306  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

la  vertu  était  si  manifeste,  elle  contrastait  si  nettement  avec 
l'impuissance  de  tant  d'autres  moralistes  réputés  plus  orthodoxes, 
qu'il  a  bien  fallu  renoncer  à  une  excommunication  dont  le  coup 
eût  été  si  rude  à  ceux  qui  l'eussent  prononcée. 

Gomment  donc  ces  hommes  nouveaux  sont-ils  parvenus  à 
nouer  cette  alliance  entre  deux  forces  réputées  inconciliables? 

Profondément  convaincus,  par  le  contact  avec  la  \ie  pratique 
et  par  la  clairvoyance  naturelle  de  leur  esprit,  de  la  double 
nécessité  de  ^ivre  conformément  aux  exigences  de  la  société 
moderne  et  aux  prescriptions  de  la  loi  morale ,  ils  considèrent 
comme  des  prémisses  d'une  certitude  rayonnante  les  vérités  pé- 
niblement exposées  dans  ces  pages;  puis,  sans  s'inquiéter  de 
savoir  si  leur  attitude  est  ou  n'est  pas  conforme  à  celle  de  leurs 
devanciers,  ils  s'avancent  dans  la  vie.  préférant  les  actes  à  des 
critiques  ou  à  des  lamentations  et  prenant  pour  guide  leur 
double  loyalisme  aux  institutions  nouvelles  et  à  la  loi  du  devoir. 
Ils  sont  bien  résolus  à  ne  faire  aucun  acte  qui  ne  soit  simultané- 
ment e\  parfaitement  conforme  aux  exigences  actuelles  de  la  ^ie 
et  aux  prescriptions  de  la  morale.  Or  il  s'est  trouvé  que  l'obser- 
vation simple  et  naturelle  de  ce  double  loyalisme  a  été  facile 
et  exempte  de  luttes,  et  ces  hommes  ont  constaté  à  maintes  re- 
prises qu'une  meilleure  adaptation  à  la  vie  moderne  les  poussait 
à  une  moralité  plus  haute  et  qu'une  moralité  plus  élevée  les  portait 
à  se  mieux  adapter  aux  exigences  de  leur  temps. 

Sans  doute  ils*  ne  pratiquent  plus  au  sens  ancien  du  mot 
l'obéissance,  la  résignation,  la  mortification,  le  détachement: 
mais  qui  donc  a  pu  jamais  soutenir  que  l'humanité  dût,  jusqu'à 
la  fin  des  temps,  pratiquer,  en  quelque  sorte  à  tort  à  travers, 
ces  vertus  dans  le  seul  but  de  les  pratiquer?  S'ils  sont  membres 
d'une  association  politique,  religieuse  ou  de  travail,  ils  luttent  avec 
vaillance  pour  faire  prévaloir  dans  la  direction  du  groupe  au- 
quel ils  appartiennent  les  idées  qu'ils  croient  les  meilleures,  et, 
s'ils  ne  réussissent  pas,  ils  reconnaissent  leur  défaite  et  se 
soumettent,  jusqu  à  la  prochaine  occasion,  de  recommencer  une 
lutte  loyale;  s'ils  sont  dans  l'adversité,  ils  ramassent  toutes  les 
énergies  de  leur  robuste  nature  afin  de  s'y  soustraire,  et,  s'ils  n  y 


LA    CRISE    MORALE    DES    TEMPS    NOUVEAUX.  .'^07 

peuvent  parvenir  complètement,  ils  acceptent  avec  Vciillance 
les  difficultc'S  qu'ils  ne  désespèrent  pas  de  surmonter;  enfin, 
ayant  confiance  en  Dieu  et  en  eux-mêmes,  ils  ne  craignent 
pas  d'accepter  la  charge  d'une  nombreuse  famille,  d'accep- 
ter de  lourdes  responsabilités  et  d'exposer  toujours  à  de  nou- 
veaux hasards  la  fortune  amassée.  Ne  sont-ce  pas  là  d'admi- 
rables manières  de  pratiquer  à  notre  époque  l'obéissance,  la 
résignation  et  le  détachement? 

^Puisque  les  circonstances  présentes  exigent  pour  le  succès  tem- 
porel l'activité  dans  le  travail,  l'énergie  de  la  volonté,  la  pro- 
bité de  rintelligence  toujours  prête  à  discerner  le  vrai,  le  respect 
du  prochain,  la  maîtrise  exercée  sur  soi-même,  il  importe  d'uti- 
liser dans  le  domaine  de  la  moralité  ces  qualités,  qui,  loin  d'être 
contradictoires  avec  la  vertu,  en  sont  d'indispensables  auxi- 
liaires. 

En  quoi  cette  conception  de  la  vertu  est-elle  inférieure  à  l'an- 
cienne? 

Si  Ton  a  pu  trouver  beau  qu'un  homme  doué  de  force  phy- 
sique et  dont  les  mains  agiles  eussent  pu  accomplir  les  travaux 
les  plus  divers,  consentit,  dans  un  but  élevé,  à  ne  conserver  que 
l'indispensable  de  la  vie  physique,  à  baisser  les  yeux,  à  mettre  un 
bandeau  sur  ses  oreilles  et  à  laisser  ses  mains  inertes,  pourquoi 
nierait-on  qu'il  est  beau  aussi  de  développer  toujours  davan- 
tage sa  force  physique,  la  puissance  de  sa  vue,  la  finesse  de  ses 
oreilles,  la  souplesse  et  la  vigueur  de  ses  mains,  afin  que  toutes 
ces  énergies  soient  plus  agissantes  et  mieux  assurées  de  faire 
le  bien? 

Si  des  religieux  ont  pu,  par  amour  de  Dieu,  se  retirer  dans  le 
désert  et  se  soumettre  aux  austérités  les  plus  sévères,  un  évêque 
américain  peut  aussi,  par  amour  de  Dieu,  installer  au  centre  de 
Saint-Paul,  de  Chicago  ou  de  New- York  un  bureau  conforta- 
blement installé,  où  toutes  les  ressources  de  la  civilisation  mo- 
derne serviront  à  une  diffusion  plus  rapide  et  plus  large  de 
la  parole  de  vie. 

Oui  certes,  elle  a  pu  paraître  élevée  et  grande  cette  conception 
politique  en  vertu  de  laquelle  un  être  humain,    croyant  tenir 


308  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

directement  de  Dieu  par  l'effet  d'une  mystérieuse  élection  le  droit 
de  commander  à  tout  un  peuple,  et  assez  vaillant  pour  pouvoir 
envisager  sans  en  être  écrasé  la  responsabilité  qui  pesait  sur  ses 
épaules,  devait  user  de  son  pouvoir  suprême  pour  le  bien  de  la  na- 
tion ;  les  sujets  de  leur  côté  devaient  obéir  comme  on  obéit  à  un 
père  qui  ne  peut  vouloir  que  le  bien  de  ses  enfants;  mais  on  peut 
ne  pas  trouver  moins  belle  l'organisation  moderne  de  nos  démo- 
craties se  gouvernant  elles-mêmes  et  trouvant  dans  la  sagesse  et 
l'indépendance  de  leurs  citoyens  le  contrepoids  nécessaire  à  tout 
gouveruement. 

Ce  sont  là  deux  genres  de  beauté  :  l'un  et  l'autre  s'équivalent 
et  on  peut  sans  audace  avertir  ceux  qui  persisteraient  à  préférer 
le  premier,  que  leurs  contemporains  optent  manifestement  en  fa- 
veur du  second.  Arrière  donc  ceux  qui  voudraient  enchaîner 
l'humanité  à  une  forme  déterminée  de  vertu  !  l'humanité,  toujours 
en  marche  vers  le  mieux,  n'est  pas  près  d'avoir  épuisé  la  série 
des  applications  dont  la  loi  morale  est  susceptible  :  tels  les  grands 
artistes  de  tous  les  temps  traduisent  en  des  formes  sans  cesse  re- 
nouvelées l'unique  Beauté  Incréée. 

Encore  faisons-nous  une  concession  injuste  aux  esprits  timo- 
rés en  disant  que  nos  sociétés  modernes  sont,  autant  que  les  an- 
ciennes, favorables  au  respect  de  la  loi  morale  :  en  réalité  elles  le 
sont  davantage,  et  voici  pourquoi. 

La  moralité  est  par  essence  un  fait  personnel,  et  plus  se  restrei- 
gnent le  nombre  et  la  puissance  des  forces  extérieures  qui  peuvent 
pousser  un  homme  à  faire  un  acte  bon  ou  le  détourner  d'un  acte 
mauvais,  plus  aussi  nous  avons  l'assurance  que  le  seul  sentiment 
du  bien  et  du  mal  peut  guider  la  conscience  :  or  c'est  précisé- 
ment, nous  l'avons  vu,  le  grand  phénomène  en  train  de  s'accom- 
plir :  les  cadres  extérieurs  disparaissent  et  bientôt  les  sociétés,  ne 
pouvant  plus  guère  compter  sur  aucun  auxiliaire  extérieur,  seront 
mises  en  demeure,  sous  peine  de  périr,  de  cultiver  dans  le  for  in- 
térieur de  chacun  de  leurs  membres  la  disposition  persévérante 
à  se  conformer  en  tout  aux  prescriptions  de  la  loi  morale.  Alors 
on  ne  verra  plus  la  moralité  baisser  dans  une  ville  parce  qu'un 
homme  y  aura  installé  quelques  fiacres,  et  l'apparition  d'une  loco- 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS  NOUVEAUX.  300 

motive  apportant  quelques  feuilles  licencieuses  n  ébranlera  plus 
la  vertu  d'une  population. 

Telle  est  précisément  une  des  raisons  pour  lesquelles  ces  hom- 
mes nouveaux,  qui  ne  veulent  retrancher  aucune  des  lois  de  la 
morale,  aiment  si  passionnément  le  temps  dans  lequel  ils  vivent. 
Ils  y  voient  aussi  une  adaptation  plus  juste  de  la  forme  exté- 
rieure de  la  société  humaine  aux  enseignements  moraux  :  depuis 
plus  de  dix-huit  siècles  on  enseigne  que  les  hommes  sont 
égaux  en  dignité  et  les  enfants  d'un  même  Dieu,  appelés  à  une 
même  destinée  éternelle  :  qui  n'aperçoit  les  difficultés  que  ren- 
contrait la  diffusion  de  cette  doctrine,  si  on  voulait  qu'elle  fût 
autre  chose  qu'une  théorie  abstraite,  tant  que  la  société  était  hié- 
rarchisée en  classes  et  que  le  prince  et  le  seigneur  étaient  si 
manifestement  supérieurs  au  manant  et  au  serf? 

De  même  depuis  plus  de  dix-huit  siècles,  on  enseigne  que  la 
responsabilité  est  individuelle  et  que  nous  serons  jugés  sur  nos 
actes  personnels  et  non  pas  sur  ceux  de  nos  parents  ou  de  nos  su- 
périeurs :  n'est-il  pas  bon  que  la  société  reflète  autant  que  possi- 
ble ces  traits  essentiels  de  la  vie  morale  et  que  la  disparition  des 
privilèges  de  noms,  de  classe,  deprofession  paternelle,  voiremême 
de  fortune,  prépare  les  âmes  à  mieux  comprendre  cette  grande 
doctrine  morale? 

Ces  hommes  nouveaux  voient  toutes  ces  choses,  et  parce  qu'ils 
les  voient  ils  se  passionnent  autant  et  plus  que  les  autres  pour 
toutes  les  grandes  pensées  qui  remuent  leurs  contemporains, 
la  liberté  et  la  démocratie,  la  science  et  l'amélioration  du  sort 
des  petits  par  une  meilleure  répartition  des  richesses.  Ils  aiment 
la  société  moderne  comme  toute  force  aime  le  milieu  plus  favo- 
rable à  son  expansion,  comme  l'aigle  aime  les  hauts  sommets 
d'où  il  s'élance  plus  impétueusement  dans  l'espace,  et  d'où  son  œil 
puissant  contemple  de  plus  larges  horizons. 

Knfin  nous  devons,  pour  être  complet,  relever  un  dernier  trait 
dans  la  psychologie  morale  de  ces  hommes  :  ils  croient  presque 
tous  à  la  Divinité  de  Jésus-Christ.  Ils  considèrent  ce  do^me 
comme  l'assise  nécessaire  de  la  moralité  :  ils  constatent  que  la 
fidélité  à  l'enseignement  du  Christ  élève  et  grandit  l'homme,  et 


310  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qu'au  contraire  la  créature  baisse  et  décline  lorsqu'elle  rejette  cet 
enseignement  :  cette  raison  de  croire,  qui  est,  on  le  sait,  la  grande 
raison  anglo-saxonne,  leur  suffit,  et  ils  croient. 

Tels  sont  ces  hommes  nouveaux.  Faut-il  dire  que  tous  ne 
vivent  pas  de  l'autre  côté  de  la  Manche  ou  de  l'Atlantique  et 
qu'il  y  a  dans  notre  pays  de  petits  groupes  de  Français  qui  s'ef- 
forcent de  suivre  leur  exemple?  Ces  Français  nouveaux  ont  encore 
l'enviable  privilège  de  s'entendre  qualifier  d'hommes  dangereux 
ou  immoraux  par  le  parti  des  gens  vertueux,  et  de  sacristains  ou 
de  rétrogrades  par  le  parti  adverse  :  mais  la  vérité  triomphera 
certainement  des  préjugés  ou  de  la  malveillance.  Aussi  leur 
nombre  ne  peut-il  manquer  de  s'accroître.  Nous  voudrions  seu- 
lement, en  terminant,  leur  donner  un  avertissement,  afin  qu'ils  ne 
s'attristent  pas  éventuellement  sans  motif  et  que  leurs  adver- 
saires ne  s'abandonnent  pas  à  la  joie  d'un  triomphe  apparent. 

Ces  Français  entreprennent  une  œuvre  nécessaire,  mais  sin- 
gulièrement difficile  :  aussi  doivent-ils  s'attendre  à  des  mé- 
comptes et  à  des  trahisons.  Ce  serait  un  doux  rêve  que  celui 
dans  lequel  on  contemplerait  une  grande  nation  passant  sans 
secousse  du  régime  politique  de  Louis  XIV  ou  de  Napoléon  I"  au 
régime  d'une  démocratie  sage  et  pondérée;  mais  ce  n'est  qu'un 
rêve  et  la  réalité  est  moins  belle;  tel  jeune  homme,  qui  n'a  plus 
à  obéir  à  son  père  comme  on  obéissait  autrefois,  en  profitera  pour 
s'abandonner  aux  caprices  de  ses  passions,  et  l'ouvrier  à  qui  le 
patron  ne  commande  plus  se  croira  autorisé  à  formuler  les  reven- 
dications les  plus  excessives.  C'est  ce  que  nous  appellerons  le 
règne  passager  de  la  gaminerie. 

On  ne  manquera  pas  de  mettre  ces  sottises  au  compte  do  ceux 
qui  auront  prêché  à  leurs  concitoyens  l'initiative,  le  sentiment 
de  la  dignité  humaine,  l'amour  de  la  science  et  du  progrès  ma- 
tériel. 11  faut  être  préparé  à  ces  reproches  immérités,  et  surtout 
ne  jamais  céder  à  la  tentation  de  revenir  à  la  solution,  en  appa- 
rence si  simple,  de  l'autoritarisme.  Malheur  à  ceux  qui  succom- 
beraient à  cette  tentation  :  ils  perdraient  le  bénéfice  des  résul- 
tats obtenus  et  ouvriraient  la  porte  à  tous  les  excès,  car  rien  nest 
phi  s  funeste  que  la  reHauration  de  t  autorité  dans  des  organismes 


LA    CRISE    MORALE    DES    TEMPS    NOUVEAUX.  311 

que  ri'clame  le  bien  public  et  aux  fonctions  desquels  elle  est,  par 
nature,  incapable  de  pourvoir.  Encore  une  fois,  l'œuvre  est  dif- 
ficile :  mais  le  serait-elle  mille  fois  davantage,  qu'il  faudrait 
encore  ne  pas  hésiter  à  l'entreprendre,  car  elle  est  nécessaire. 


■f-f-f 


ESSAI 

D  UNE  CRITIQUE  SOCIALE  DE  LA  CRITIOUE 


II 


LES  TATONNEMENTS  DE  LA  SCIENCE  APPLIQUÉE 
A  LA  LITTÉRATURE 


Nous  avons  vu  (1)  qu'on  peut  concevoir  la  critique  littéraire  sous 
plusieurs  aspects,  tous  légitimes,  et  qu'on  peut  lui  faire  jouer 
divers  rôles,  selon  le  besoin  particulier  que  l'on  se  propose  de 
satisfaire  chez  les  lecteurs.  Beaucoup  de  critiques  ne  cherchent 
qu'à  «  juger  »,  et  pour  cela,  qu'ils  le  veuillent  ou  non,  s'appuient 
sur  des  «  principes  »  plus  ou  moins  philosophiques.  C'est  leur 
droit  évidemment,  mais  nous  n'avons  pas  à  nous  en  occuper  ici. 
Ce  qui  nous  a  intéressé,  c'est  l'orientation  de  toute  une  nom- 
breuse classe  d'esprits  vers  une  forme  plus  scientifique  de  la 
critique.  Les  siècles  précédents  n'ont  guère  connu  que  le  cri- 
tique qui  apprécie  les  résultats.  Le  critique  le  plus  goûté,  de  nos 
jours,  c'est  le  critique  qiii  explique  les  causes.  Même  dans  le 
domaine  des  choses  littéraires,  le  public  manifeste  un  désir  de 
plus  en  plus  vif  de  comprendre.  Ce  désir  existant,  des  hommes 
se  sont  ollérts  à  le  satisfaire.  De  quelle  façon,  jusqu'à  ce  jour, 
l'ont-ils  satisfait? 

(1)  Voir  la  livraison  précédente. 


ESSAI    d'une    CKITIQUE    SOCIALE    DE    LA    CRITIQUE.  'M'-i 


I.    —   LIDEE  DE  SAINTE-HKUVE    KT    LE  SYSTEME   DE  TAI.NE. 

Le  premier  effort  dans  ce  sens  parait  avoir  été  tenté  par  Sainte- 
Beuve.  Si  l'auteur  des  <<  Lundis  »  s'est  taillé  la  renommée  que 
l'on  sait  dans  la  première  moitié  de  notre  siècle,  il  le  doit  à  cette 
innovation  dans  la  méthode,  innovation  qu'il  a  eu  d'ailleurs  le 
bon  goût  de  ne  pas  réduire  officiellement  en  système,  car  si 
elle  constituait  un  progrès  relatif,  elle  ne  contenait  encore,  en 
réalité,  que  les  germes  confus  d'uue  vérital)le  méthode  scienti- 
fique. 

Sainte-Beuve  s'est  expliqué  toutefois,  en  manière  de  digression 
rapide,  au  cours  d'une  de  ses  causeries.  Selon  lui,  ce  qui  doit 
intéresser  dans  un  écrivain,  c'est  moins  le  poète  ou  le  prosateur 
que  l'homme  môme.  Ses  écrits  n'ont  de  valeur  que  comme  u  si- 
gnes ».  Us  sont  la  représentation  d'un  certain  état  psychologique, 
et,  s'ils  ne  nous  suffisent  pas  pour  reconstituer  cet  état,  il  convient 
de  nous  aider  de  toutes  les  ressources  que  peut  nous  procurer 
l'anecdote.  Cherchons  à  voir  les  grands  hommes  en  déshabillé, 
afin  de  les  comprendre  aussi  complètement  que  possible. 

«  Tant  qu'on  ne  s'est  pas  adressé  sur  un  auteur,  dit-il,  un  cer- 
tain nombre  de  questions  et  qu'on  n'y  a  pas  répondu,  ne  fut-ce 
que  pour  soi  seul  et  tout  bas,  on  n'est  pas  sûr  de  le  tenir  tout 
entier,  quand  même  ces  questions  sembleraient  le  plus  étran- 
gères à  la  nature  de  ses  écrits  :  Que  pensait-il  on  religion  ?  — 
Comment  était-il  affecté  du  spectacle  de  la  nature?  —  Comment 
se  comportait-il  sur  l'article  des  femmes?  sur  l'article  de  l'argent? 
—  Était-il  riche?  était-il  pauvre?  —  Quel  était  son  régime,  quelle 
était  sa  manière  journalière  de  vivre?  etc.  —  Enfin  quel  était  son 
vice  ou  son  faible  ?  Tout  homme  en  a  un.  —  Aucune  des  réponses 
à  ces  questions  n'est  indifférente  pour  juger  l'auteur  d'un  livre 
et  le  livre  lui-même,  si  ce  livre  n'est  pas  un  traité  de  géométrie 
pure,  si  c'est  surtout  un  ouvrage  littéraire,  c'est-à-dire  où  il 
entre  de  tout  (1)  ». 

{i)Noui\  lundis,  t.  III,  28. 


31  i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Sainte-Beuve,  —  remarquons-le  bien,  —  n'aspire  ici  qu'à  une 
connaissance  plus  parfaite  de  l'individu;  mais  il  est  déjà  sur  la 
pente  au  bout  de  laquelle  apparaît  le  point  de  vue  social.  Cher- 
cher à  savoir  comment  se  comportait  un  auteur  dans  sa  vie 
privée,  c'est  faire  une  enquête,  plus  ou  moins  régulière  ou  fan- 
taisiste, sur  le  «  milieu  social  »  qui  l'a  nécessairement  influencé, 
sur  le  genre  de  rapports  qui  le  reliait  à  son  entourage,  c'est-à- 
dire,  en  définitive,  sur  des  phénomènes  sociaux. 

On  peut  observer  que  les  auteurs  de  biographies,  lorsqu'ils 
prennent  leur  tâche  au  sérieux,  sont  portés  généralement  à 
présenter  la  figure  qu'ils  étudient  dans  un  cadre  à  la  fois  sobre 
et  vaste,  qui  donne  une  idée  au  moins  sommaire,  parfois  intense 
et  pittoresque,  de  l'époque  où  le  héros  a  vécu.  Ainsi  fait  Tacite 
dans  la  vie  d'AeTicola,  considérée  comme  le  chef-d'œuvre  du 
genre.  Pour  mieux  nous  intéresser  à  son  beau-père,  l'historien 
le  replace  artistement  dans  son  milieu,  et  nous  donne  en  rac- 
courci, à  propos  du  vainqueur  de  la  Bretagne,  le  tableau  du 
monde  romain  sous  Domitien,  Nerva  et  Trajan.  Nous  voyons 
comment  Agricola  se  rattache  à  ce  monde  tant  par  les  circons- 
tances de  sa  vie  privée  que  par  les  différentes  fonctions  qu'il  est 
appelé  à  remplir  ;  et  certaines  pages  que  les  esprits  légers  ont 
quelquefois  traitées  de  hors-d'œuvre  sont  précisément  celles  qui 
jettent  le  plus  de  clarté  sur  le  personnage  distingué  dont  on 
veut  nous  détailler  la  carrière. 

De  même,  en  littérature,  l'étude  d'un  état  d'âme  amène  tout 
naturellement  à  l'étude  d'un  état  social.  Dans  ces  conditions, 
beaucoup  de  critiques  ont  fait  de  la  Science  sociale  sans  le  sa- 
voir ;  car  c'est  le  propre  des  sciences  d'exister  à  l'état  instinctif 
et  diffus  avant  de  se  cristalliser,  pour  ainsi  dire,  en  un  ensemble 
ordonné  et  méthodique.  L'alchimie  tâtonnait  depuis  des  siècles 
lorsque  est  apparue  la  chimie. 

11  ne  faudrait  donc  pas  s'étonner  de  rencontrer,  chez  tel  au- 
teur relativement  ancien,  des  pages,  des  phrases,  des  mots  pro- 
fonds ou  sagace.^  dignes  de  figurer  dans  une  étude  sociale 
proprement  dite;  pas  plus  qu'il  ne  faut  s'étonner  de  voir  les 
alchimistes  du  moyen  âge  en  possession  de  certaines  combinai- 


ESSAI    d'une    critique    SOCIALE    DE    LA    CRITIQUE.  315 

sons  chimiques  découvertes  par  hasard,  au  cours  de  manipula- 
tions assidues.  Ce  sont  là  ce  que  l'on  pourrait  appeler,  selon  le 
mot  du  poète  latin,  les  membra  disjecta  de  la  science;  mais  la 
science  n'apparaît  que  lorsqu'on  cesse  d'errer  à  l'aventure  pour 
suivre  le  fil  conducteur  d'une  méthode  raisonnée. 

Ce  fil  conducteur,  on  ne  peut  pas  dire  que  Sainte-Beuve  le 
possède  II  l'effleure  seulement  de  temps  à  autre.  Il  faut  arriver 
à  Taine  pour  constater  une  tentative  tout  à  fait  sérieuse  d'orien- 
tation scientifique  dans  l'interprétation  des  ouvrag"es  de  l'esprit. 
Sainte-Beuve  allait  du  livre  à  l'homme.  Taine  prend  à  tâche  de 
raccorder  l'homme  lui-même  au  groupe  qui  l'a  produit  et  de 
montrer  comment  la  littérature  d'un  peuple  ou  d'une  époque 
donnés  correspond,  d'une  manière  rigoureuse,  aux  particula- 
rités sociales  de  cette  époque  ou  de  ce  peuple.  On  sait  comment 
il  a  choisi,  pour  appliquer  sa  méthode,  l'histoire  de  la  littérature 
anglaise,  et  comment,  dans  V Introduction  de  cet  ouvrage  célèbre, 
il  a  exposé  les  principes  qui  l'avaient  guidé. 

Taine  tient  beaucoup,  comme  Sainte-Beuve,  à  connaître  la  vie 
des  auteurs  dont  il  étudie  les  œuvres,  mais  c'est  en  vue  de  saisir 
ce  qu'ils  ont  de  commun  avec  tout  le  groupe  d'esprits  qui  lès  en- 
cadrait, les  entraînait,  et  déterminait,  par  les  mille  influences  de 
la  vie  journalière,  leur  façon  de  s'exprimer  dans  leurs  écrits.  Il 
cherche,  dit-il  «  à  lire  par  delà  le  blanc  et  le  noir  des  pages,  à 
voir  sous  la  vieille  impression,  sous  le  griffonnage  d'un  texte,  le 
sentiment  précis,  le  mouvement  d'idées,  l'état  d'esprit  dans  le- 
quel on  l'écrivait.  »  Pour  cela,  il  faut  décomposer  la  résultante 
qui  a  agi  sur  un  écrivain  en  trois  «  forces  primordiales  »  :  la 
race,  le  milieu,  le  moment. 

Le  mot  «  race  »  n'est  pas  pris  par  Taine  dans  le  sens  où  le 
prend  aujourd'hui  la  Science  sociale.  La  race,  pour  l'éminent 
critique,  c'est  tout  simplement  \  hérédité.  Chaque  grande  fa- 
mille humaine  a  son  «  génie  »  particulier,  un  je  ne  sais  quoi  qui 
<(  est  dans  le  sang  ».  Parce  que  l'on  est  né  d'un  père  germain, 
ou  d'un  père  slave,  ou  d'un  père  arabe,  on  sera  prédisposé,  par 
une  sorte  de  ressort  physiologique,  à  penser  de  telle  ou  telle  fa- 
çon. Le  seul  fait  de  la  naissance,  de  la  descendance,  ne  doter- 


316  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

mine  pas  uniquement  la  couleur  des  yeux  ou  des  cheveux,  la 
finesse  ou  la  lourdeur  des  membres,  la  visueur  ou  la  faiblesse 
de  l'organisme,  mais  encore  les  goûts,  les  inclinations  que  l'on 
manifestera  plus  tard,  et,  par  contre-coup,  la  façon  dont  on  jouera 
son  rôle  dans  les  divers  groupements  humains.  C'est,  en  un  mot, 
la  fameuse  théorie  de  F  «  atavisme  »,  si  exploitée  depuis  lors  par 
les  physiologistes,  les  romanciers,  les  criminalistes  et  les  auteurs 
dramatiques.  Chose  ironique  :  depuis  la  Révolution,  le  succès  de 
l'atavisme  a  fait  pendant  au  discrédit  de  la  noblesse.  A  peine 
avait-on  décrété  que  les  ancêtres  n'étaient  rien  pour  l'homme, 
qu'on  découvrait  qu'ils  étaient  tout  pour  lui. 

La  seconde  force  primordiale,  selon  Taine,  c'est  le  «  milieu  ». 
En  quoi  ce  milieu  consiste-t-il?  Taine  ne  peut  entendre  par  là, 
évidemment,  l'influence  des  autres  hommes  entant  qu'il  sont  de 
la  même  race,  puisque  la  race  a  son  influence  à  part.  Cette  der- 
nière conserve  d'ailleurs  la  prééminence  et  le  «  milieu  »  n'inter- 
vient qu'à  titre  d'accident.  «  Sur  le  pli  primitif  et  permanent 
viennent  s'étaler  les  plis  accidentels  et  secondaires.  »  Quels  sont 
donc  ces  «  plis  secondaires  »,  dont  la  réunion  constitue  le  «  mi- 
lieu »?  ïaine  n'entre  ici  dans  aucun  exposé  scientifique  et  se 
contente  d'une  sorte  d'énumération  littéraire.  Dans  cette  caté- 
gorie du  «  milieu  »  rentre  d'abord  le  «  climat  »  ;  puis  viennent 
les  ((  circonstances  politiques,  et,  encore  distinctes  de  celles-ci,  — 
les  «  circonstances  sociales  ».  Que  faut-il  entendre  par  «  circons- 
tances sociales  »?  Taine  n'en  cite  sommairement  que  deux  exem- 
ples :  le  christianisme  et  le  bouddhisme.  Ces  divers  genres  de 
causes,  et  d'autres  sans  doute  qu'il  n'a  pas  le  loisir  d'énumérer. 
forment  ce  que  l'on  peut  appeler  les  «  circonstances  envelop- 
pantes »,  et  impriment  à  une  race  donnée  une  série  de  modifi- 
cations qui  changent  quelque  chose  à  son  génie  primitif,  atavique, 
sans  pourtant  le  détruire  complètement. 

La  troisième  force  primordiale,  c'est  le  «  moment  ».  La  com- 
binaison de  la  race  et  du  milieu  ne  donne  pas,  à  toutes  les  épo- 
ques, le  môme  produit.  Une  génération  est  influencée  par  la  gé- 
nération précédente  par  cela  seul  qu'elle  en  a  été  précédée  : 
((  Outre  l'impulsion  permanente  et  le  milieu  donné,  il  y  a  la  vi- 


ESSAI    d'une    CRITIOLE    SOCIALE    DE    LA    CHITIQUE.  .'i  I  7 

tesse  acquise  >k  Taiiie  veut  dire,  en  un  mot,  fju'uno  même  race, 
considérée  dans  un  mémo  lieu  à  des  époques  dillerentes,  se  pré- 
sente sous  des  aspects  différents. 

Voilà  le  premier  essai,  — inconscient  encore,  —  d'une  applica- 
tion de  la  Science  sociale  à  la  critique.  Nous  disons  «  inconscient  », 
car  la  Science  sociale  n'existe  chez  Taine  qu'à  l'état  chaotique. 
L'auteur  de  V Histoire  de  la  Littérature  anrjlaise  est  un  précur- 
seur, un  intuitif,  qui  a  le  pressentiment  de  la  méthode  future, 
mais  qui  n'en  aperçoit  que  les  linéaments  fondamentaux,  confus 
encore  et  mal  débrouillés.  Son  éducation  de  philosophe  le  ra- 
mène incessamment  vers  le  point  de  vue  psychologique  et  le 
porte  à  mêler  certaines  idées  préconçues  à  l'observation  des  faits. 
l^e  positivisme,  malgré  son  nom,  était  un  véritable  corps  de  doc- 
trines spéculatives.  Il  combattait  les  principes  à  priori,  au  moyen 
d'autres  principes  à  priori.  En  niant  tout  principe  spirituel  dans 
le  monde  et  dans  l'homme,  il  condamnait  d'avance  les  connais- 
sances religieuses,  il  méconnaissait  le  rôle  de  la  liberté  humaine, 
dont  la  vraie  Science  sociale  doit  tenir  compte  comme  de  tout 
autre  fait  «  positif,  »  tout  en  la  ramenant  à  sa  juste  valeur.  La 
phrase  si  souvent  citée  :  «  Le  vice  et  la  vertu  sont  des  produits 
comme  le  vitriol  et  le  sucre,  »  donne  une  idée  typique  de  cette 
tendance,  qui  comporte  l'exagération  d'une  idée  juste.  Si  Taine 
avait  dit  :  «  Un  homme  est  vertueux  ou  vicieux  dans  la  forme  des 
lois  sociales  engendrées  par  son  milieu  »,  la  maxime  n'eût  plus 
scandalisé  personne,  et  eût  perdu  son  odeur  de  philosophie  ma- 
térialiste pour  devenir  l'énoncé  d'une  loi  sociale  dont  la  médi- 
tation se  recommande  à  tous  les  prédicateurs. 

Mais  avant  de  montrer  ce  qu'on  peut  tirer  de  bon  de  la  tenta- 
tive de  Taine,  il  convient  de  voir  comment  d'autres  ont  déjà 
essayé  de  l'amender. 

11.   AMENDEMENTS    IMPARFAITS    A    IXE    THÉORIE    IMPARFAITE. 

L'œuvre  de  Taine  n'est  pas  mal  caractérisée  par  M.  Brunetiêre  : 

«  Avec  M.  Taine,  dit-il,  si  la  critique  ne  devient  pas  une  science, 

elle  aspire  à  le  devenir;  et  en  tout  cas,  elle  cherche  un  supplé- 


318  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

ment  à  ses  moyens  d'information  dans  les  moyens,  si  je  puis 
ainsi  dire,  dans  les  méthodes,  et  dans  les  procédés  de  l'histoire 
naturelle  (1).  » 

Mais,  cet  hommage  une  fois  rendu,  l'auteur  de  Y  Évolution  des 
genres  se  sépare  nettement  de  son  prédécesseur,  et  une  allusion 
du  Manuel  fait  clairement  le  procès  du  système  que  nous  venons 
d'exposer  : 

«  Il  ne  faut  pas  multiplier  inutilement  les  causes,  ni,  sous 
prétexte  que  la  littérature  est  l'expression  de  la  société ,  con- 
fondre l'histoire  de  la  littérature  avec  celle  des  mœurs.  Elles 
sont  bien  deux  (2).  » 

A  quelle  cause  faut-il  donc  s'adresser  lorsqu'on  entreprend 
d'expliquer  les  ouvrages  de  l'esprit?  —  A  d'autres  ouvrages  de 
l'esprit.  «  De  toutes  les  influences  qui  s'exercent  dans  l'histoire 
d'une  littérature,  la  principale  est  celle  des  œuvres  sur  les  œu- 
vres. ))  Et  l'on  aurait  tort  de  s'inscrire  complètement  en  faux 
contre  cette  assertion.  De  même  qu'un  enfant,  lorsqu'il  ap- 
prend à  parler,  parle  tout  naturellement  la  langue  des  per- 
sonnes qui  l'entourent,  de  même  un  auteur,  lorscju'il  com- 
mence à  écrire,  imite  consciemment  ou  inconsciemment  les 
livres  qui  lui  tombent  sous  la  main.  Mais,  tout  en  imitant,  il 
a  le  désir  de  faire  mieux,  et  de  servir  au  public  quelque  chose 
qui  pique  suffisamment  sa  curiosité.  De  là  une  autre  loi  que 
M.  Brunetière  formule  ainsi  :  «  Nous  voulons  faire  autrement 
que  ceux  qui  nous  ont  précédés  dans  l'histoire  :  voilà  l'origine 
et  le  principe  agissant  des  changements  du  goût  comme  des 
révolutions  littéraires  ». 

Quant  à  la  théorie  des  miUeux,  M.  Brunetière,  en  divers  en- 
droits de  ses  œuvres,  la  poursuit  d'une  sorte  d'ironie.  Il  exerce 
(juelque  part  sa  verve  à  propos  de  ceux  qui  ne  peuvent  parler 
de  Chateaubriand  sans  rattacher  la  nature  de  son  eénie  aux 
landes,  aux  grèves,  aux  flots  et  aux  brumes  de  Saint-Malo.  Il 
constate  impitoyablement  que  Saint-Malo  a  aussi  donné  nais- 
sance à   Maupertuis,  un  savant,   un  géomètre,  chez  qui  on  se- 

(1)  Évolution  des  genres,  t.  I,  p.  17. 

(2)  Mamicl,  Avertissement,  III. 


ESSAI    d'une   critique    SOCIALE    DE    LA    CRITIQUE.  .'UD 

rait  bien  en  peine  de  relever  rinfkience  de  tout  ce  décor  ar- 
moricain. Et  la  critique  porte  juste,  tant  qu'elle  vise  les  critiques 
sentimentaux  et  pittoresques  qui  interprètent  maladroitement 
rincontestable  influence  du  lieu  d'origine.  Souvent  ces  inter- 
prétations ne  sont  fondées  que  sur  des  jeux  de  mots.  Tel  est 
le  cas  de  Duruy,  expliquant  la  finesse  et  la  lucidité  du  carac- 
tère athénien  par  la  transparence  de  l'atmosphère  de  l'Attique 
et  les  contours  déliés  de  ses  montagnes.  Gomme  si  la  pureté 
de  l'air  et  le  dessin  des  collines  n'étaient  pas  les  mômes  dans 
la  Laconie,  où  a  fleuri  cependant  le  type  Spartiate! 

Cependant,  lorsqu'il  étudie  les  «  modificateurs  des  genres  », 
M.  Brunetière  se  trouve  amené  à  énoncer  un  système  qui  s'é- 
carte assez  peu  de  celui  de  Taine.  Les  modificateurs  des  genres 
sont  de  trois  espèces  :  il  y  a  d'abord  f  hérédité  ou  la  race, 
puis  les  milieux,  subdivisés  en  conditions  géographiques  ou  cli- 
matologiques,  conditions  sociales  et  conditions  historiques  ;  enfin 
r  «  individualité  »  des  auteurs.  C'est  donc  surtout  ce  dernier 
point  qui  le  sépare  de  Taine.  Par  exemple,  il  met  sur  le  compte 
du  «  génie  personnel  »  de  Victor  Hugo  le  fait  d'avoir  inter- 
rompu, par  la  publication  des  Châtiments^  le  courant  qui  se 
dessinait  en  faveur  de  la  littérature  impersonnelle. 

Nous  trouvons  dans  un  ouvrage  curieux,  la  Critique  scien- 
tifique, de  M.  Hennequin,  des  déclarations  non  moins  nettes 
contre  la  théorie  des  milieux.  M.  Brunetière  sourit  de  voir 
naître  à  Saint-Malo  le  géomètre  Maupertuis  et  le  rêveur  Cha- 
teaubriand. M.  Hennequin  s'offusque  d'apercevoir,  dans  l'his- 
toire, Euripide  à  côté  d'Aristophane,  Lucrèce  à  côté  de  Cicéron, 
Lope  de  Véga  à  côté  de  Cervantes. 

«  Les  diverses  périodes  littéraires  d'une  môme  nation  pré- 
sentent constamment  des  génies  différents  et  opposables.  En 
d'autres  termes,  quelle  que  soit  l'influence  d'un  milieu,  (ju'elle 
existe  ou  qu'elle  n'existe  pas,  à  toute  épocjue^  un  écrivain  no- 
table au  moins  sur  deux,  ne  l'a  pas  subi.  Car  une  môme  cause 
ne  peut  produire  des  effets  opposés    (l)   ». 

(1)  Cril.  scientifique,  p.  127. 


320  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

On  pourrait  répondre,  d'uQ  mot,  qu'il  est  très  étonnant 
aussi  de  trouver  parfois  dans  une  même  rue  un  }3oucher  et 
un  boulanger,  deux  liommes  qui  exercent  des  professions  dif- 
férentes. L'un  des  deux  au  moins,  à  ce  compte,  ne  doit  pas  ré- 
pondre aux  besoins  de  cette  rue.  Mais  nos  observations  trouve- 
ront place  un  peu  plus  loin. 

M.  Hennequin  dit  encore  : 

«  D'une  part,  cette  influence  (celle  du  «  milieu  »)  n'existe  pas 
pour  la  plupart  des  suprêmes  sénies  comme  Eschyle,  Michel- 
Ange,  Rembrandt,  Balzac,  Beethoven;  d'autre  part,  cette  in- 
fluence cesse  à  peu  près  d'exister  dans  les  communautés  extrê- 
mement civilisées,  telles  que  l'Athènes  des  sophistes,  la  Rome 
des  empereurs,  l'Italie  de  la  Renaissance,  la  France  et  l'Angle- 
terre modernes  »  (1  . 

Encore  une  exception  pour  les  «  suprêmes  génies  »,  qui,  — 
il  faut  le  croire,  —  diffèrent  donc  essentiellement  du  commun 
des  hommes  et  sont  formés  d'une  autre  pâte  que  les  simples 
mortels.  D'autre  part,  voilà  les  «  communautés  extrêmement 
civilisées  »,  comme  Athènes,  dépouillées  delà  faculté  d'influen- 
cer les  génies,  même  inférieurs,  qu'elles  voient  naître.  Les 
sophistes  athéniens  ne  sont  pas  un  produit  athénien.  Si  Gorgias 
et  Protagoras  avaient  vécu  chez  les  Caraïbes,  ils  auraient  sans 
doute  orienté  leur  existence  comme  ils  l'ont  orientée  au  milieu 
des  compatriotes  de  Périclès  ! 

Malgré  tout,  M.  Hennequin  admet  une  corrélation  entre  l'é- 
crivain et  la  société.  C'est  même  pour  l'établir  aussi  rigoureu- 
sement que  possible  qu'il  essaye  de  fonder  1' <(  esthopsycho- 
logie  »,  c'est-à-dire  «  un  ordre  de  recherches  où  les  œuvres 
d'art  sont  considérées  comme  les  indices  de  l'àme  des  artistesetde 
l'Ame  clos  peuples  ».  Plus  clairement  encore  :  «  L'esthopsycho- 
logie  est  une  science  qui  permet  de  remonter  de  certaines  ma- 
nifestations particulières  des  intelligences  à  ces  intelligences 
mêmes  et  au  groupe  d'intelligences  qu'elles  représentent  ['2), 

Remarquons  ce  mot  «  groupe  ».  Il  indique,  dans  la  théorie 

(1)  Crif.  scientifique,  p.  llfi. 

(2)  Ihid.,  p.  20. 


ESSAI    d'une    CRITIOIE    SOCIALH    DE    LA    CRITIOLE.  321 

de  M.  Ilennequin,  la  persistance  du  point  de  vue  social,  puisqu'il 
n'y  a  de  Science  sociale  (jue  là  où  l'on  peut  établir  entre  les 
hommes  des  rapports  sociaux.  Un  écrivain  correspond  donc  à 
un  groupe^  et  comment  cela?  Par  son  génie.  En  créant  son  ou- 
vrage, il  crée  en  môme  temps  un  cercle  d'esprits  qui  l'admi- 
rent. Au  lieu  d'être  produit  par  un  milieu,  il  produit  lui-même 
une  sorte  de  milieu  plus  ou  moins  dillus,  un  milieu  intellectuel 
formé  en  réalité  d'éléments  épars,  et  qui  consacre  son  succès 
définitif  en  conservant  son  culte. 

«  Une  littérature ,  un  art  national  comprennent  une  suite 
d'oeuvres,  signes  à  la  fois  de  l'organisation  mentale  générale 
des  masses  qui  les  ont  admirées ,  signes  de  l'organisation  men- 
tale particulière  des  hommes  qui  les  ont  faites.  L'histoire  litté- 
raire et  artistique  d'un  peuple,  pourvu  qu'on  ait  soin  d'en  éli- 
miner les  œuvres  dont  le  succès  fut  nul  et  cl' y  considérer  chaque 
auteur  dans  la  mesure  de  sa  célébrité,  présente  la  série  des 
organisations  mentales  types  d'une  nation,  c'est-à-dire  des  évolu- 
tions psychologiques  de  celles-ci  (l^i.  » 

Ceci  posé,  comment  doit  procéder  la  nouvelle  science? 

«  D'un  livre  on  déduit  l'état  d'àme  d'un  groupe.  Mais  ce  groupe 
a  réellement  existé  dans  le  temps  ou  dans  l'espace;  il  existe 
parfois  encore;  il  forme  ou  a  formé  un  milieu  particulier^  sur 
lequel  le  plus  souvent  l'histoire  ou  le  journal  ajoutent  des  ren- 
seignements... C'est  ce  r/roupe,  ses  principaux  représentants, 
sa  formation,  sa  durée,  sa  condition,  ses  mœurs,  que  la  synthèse 
sociologique  devra  retrouver...  groupe  d'individus  que  l'on  aura 
appris  à  considérer,  non  plus  comme  les  producteurs  premiers 
ni  de  l'œuvre  qui  les  rallie,  ni  des  œuvres  de  leur  temps,  mais 
au  contraire  comme  des  êtres  faiblement  semblables  à  l'au- 
teur de  ce  qui  les  émeut,  et  fixés  dans  cette  similitude  par  cette 
émotion  même  (-2).  » 

Comme  Sainte-Beuve,  comme  ïaine,  M.  Hennequin  est  obsédé 
par  l'idée  de  reconstituer  la  «  psychologie  »  des  écrivains,  leur 
état  mental,  le  mécanisme  intellectuel   qui  a  opéré  dans  leur 

1)  Crituiue  scientifique,  lôU. 
(•>)  Ibid.,  180-181. 

T.  XXV.  24 


322  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

cerveau  rélaboration  d'un  ouvrage.  L'idée  d'évoquer  le  groupf 
ne  vient  qu'après.  On  conçoit  que  M.  Brunetière  ait  beau  jeu 
contre  cette  prétention.  «  Que  M.  Hennequin,  dit-il,  déduise  donc 
de  V Odyssée  la  «  psychologie  »  d'Homère,  lequel  peut-être 
n'a  jamais  existé;  ou  bien  encore,  de  la  Chanson  de  Roland , 
qu'il  déduise,  pourvoir,  celle  du  trouvère  qui  l'a  composée  1 1).  » 

Voilà,  en  définitive,  un  beau  conflit  d'opinions  entre  les 
hommes  compétents.  Nous  venons  de  résumer  trois  systèmes, 
qui  ont  des  points  de  contact  et  toutefois  se  contredisent.  Taine 
pose  des  principes  absolus,  dont  il  ne  distingue  pas  très  bien 
la  portée.  Brunetière  et  Hennequin  réagissent  contre  des  exagé- 
rations qu'ils  devinent  sans  pouvoir  les  mesurer  exactement. 
Tous  deux  s'entendent  à  rendre  une  grande  part,  dans  l'élabo- 
ration d'une  œuvre  littéraire,  à  l'individualité  de  l'auteur.  Mais 
tous  deux  sentent  aussi  le  besoin  de  rattacher  ces  écrivains  et 
ces  écrits  à  la  société  qui  les  supporte,  et  à  introduire  des  for- 
mules scientifiques  là  où  régnaient  jadis,  exclusivement,  l'appré- 
ciation des  qualités  et  des  défauts  esthétiques. 

Somme  toute,  ce  sont  trois  pas  en  avant. 

En  l'état  actuel  de  la  Science  sociale,  peut-on  tenter  une  mise 
au  point  de  ces  théories  si  analogues  sous  leurs  divergences? 
Peut-être  bien  ;  et  si,  en  tout  cas,  notre  rectification  est  fautive, 
de  plus  avancés  que  nous  dans  l'observation  sociale  nous  recti- 
fieront nous-même  plus  tard. 


m.    PKUT-OX    KCLAIRCIR    LA    THEORIE    DES    MILIEUX.' 

Reprenons,  si  vous  voulez  bien,  les  trois  «  forces  primordiales  » 
de  Taine  :  la  race,  le  milieu,  le  moment.  Nous  verrons  tout 
d'abord  que  le  rôle  de  la  première  est  insignifiant,  et  que  l'in- 
tervention de  la  troisième  est  absolument  illusoire. 

Le  fait  de  descendre  de  certains  aïeux  est  un  phénomène 
purement  physique,  lequel  ne  produit  lui-même  que  des  consé- 

[i)' Questions  de  critique  {La  critique  scientifique). 


ESSAI    IJ'U.NE    CRITIQUE    SOCIALE    DE   LA    CRITIQL'E.  323 

quences  physiques.  Si  certaines  races  conservent  des  mœurs 
caractéristiques,  ce  n'est  pas  à  cause  de  l'influence  du  «  sang  »  ; 
c'est,  —  ne  perdons  jamais  de  vue  cette  vérité,  —  parce  que  la 
plupart  des  individus,  après  leur  naissance,  reçoivent  à  des 
foyers  analog^ues  des  éducations  analogues.  Prenez  un  Espagnol 
au  berceau,  et  faites-le  élever  chez  des  Russes.  Prenez  un  tout 
petit  Américain,  et  faites-le  élever  chez  des  Chinois.  Ce  «  déra- 
ciné »,  une  fois  grandi,  pourra  présenter,  dans  la  couleur  de 
son  visage  et  sa  structure  corporelle,  des  particularités  qui  le 
distingueront  de  son  entourage  ;  mais  il  y  a  toutes  les  chances 
du  monde  pour  que  sa  façon  de  concevoir  l'existence  soit  sem  - 
blable  de  tous  points  à  celle  qui  règne  communément  autour  de 
lui. 

On  ne  peut  dire,  sans  doute,  que  le  rôle  de  l'hérédité  soit 
absolument  nul.  C'est  ainsi  qu'un  nègre  aura  beau  être  élevé 
dans  une  famille  blanche,  ses  éducateurs  ne  pourront  le  débar- 
rasser de  ce  tein^  révélateur  qui  en  fait  d'avance  la  victime  de 
certains  préjugés  sociaux.  Et  alors  ce  malheureux,  par  réaction, 
pourra  concevoir  des  idées  et  des  passions  fort  différents  de 
ceux  de  son  entourage,  mais  fort  différents  aussi  de  ce  qu'il 
aurait  éprouvé  s'il  était  né  au  centre  de  l'Afrique  .  11  y  aura 
une  espèce  de  «  choc  en  retour  »,  exception  qui  se  rattache 
étroitement  à  la  règle.  En  outre,  l'hérédité  peut  agir  indirec- 
tement sur  la  moralité,  par  l'intermédiaire  de  certaines  disposi- 
tions maladives ,  que  la  liberté  humaine  a  d'ailleurs  le  pouvoir 
de  neutraliser.  En  dehors  de  ces  cas  exceptionnels,  nous  ne 
voyons  pas  en  quoi  la  «  voix  du  sang  »  peut  concourir  à  l'éla- 
boration d'un  état  d'àme.  Ceux  qui  croient  voir  d'autres  in- 
fluences sont  tout  simplement  les  jouets  d'une  poétique  fan- 
taisie. 

Prise  au  sens  physiologique,  la  «  race  »  ne  mérite  donc  pas  le 
grand  honneur  que  lui  fait  Taine.  Maintenant,  parlons  un  peu  du 
«  moment  ». 

Là  encore,  nous  craignons  fort  que  Téminent  écrivain  n'ait 
été  victime  d'un  mirage.  Un  événement  quelconque,  social  ou 
non,  se  passe  toujours  dans  le  temps.  Mais  le  temps,  qui  sert  à 


324  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

«  ordonner  »  les  événements  entre  eux,  n'engendre  rien  par  lui- 
même.  Si  la  physionomie  d'une  société  prise  au  seizième  siècle, 
par  exemple,  diffère  de  la  physionomie  de  cette  même  société 
prise  au  dix-neuvième,  cela  ne  tient  pas  au  «  moment  »,  ou  du 
moins  cela  ne  tient  au  moment  que  par  métaphore.  Gela  tient  en 
réalité,  à  ce  que  le  «  milieu  »  que  l'on  peut  observer  de  nos  jours 
diffère  du  «  milieu  »  qui  existait  au  seizième  siècle.  Les  différences 
relevées  proviennent  du  milieu  et  non  du  moment,  et  c'est  sous 
cette  dernière  rubrique  qu'il  convient  de  les  classer. 

Le  «  milieu  »  reste  donc  seul,  et  l'on  objectera  à  bon  droit 
que  c'est  bien  peu  d'une  seule  catégorie  d'influences  sociales 
pour  analyser  les  faits  sociaux.  L^objection  est  grave  si  l'on  s'en 
tient,  en  effet,  au  système  de  Taine,  qui  a  entrevu  le  rôle  des 
miUeux  sans  essayer  une  décomposition  méthodique,  un  dénom- 
brement complet  de  ces  milieux. 

Le  grand  ennemi  de  la  science,  c'est  le  vague.  Or,  il  est  évident 
que,  sur  cent  auteurs  qui  écrivent  ce  mot  «  miljeu  »,  il  y  en  a  au 
moins  quatre-vingt-dix-neuf  qui  se  représentent  surtout  par  là 
le  «  lieu  »  où  vivait  un  auteur,  puis,  confusément,  tout  autour  de 
celui-ci,  quelques-uns  des  personnages  avec  lesquels  il  a  eu  des 
relations  notoires.  Cherchez  bien,  et  presque  toujours,  vous  ne 
trouverez  pas  autre  chose  sous  le  concept  du  milieu.  Voilà  pour- 
quoi on  en  vient  à  s'étonner  que  le  milieu  de  Saint- Malo  ne  pro- 
duise pas  exclusivement  des  hommes  semblables  à  (Uiateau- 
briand,  comme  si  le  fait  d'avoir  vu  des  vagues  identiques  se 
briser  sur  les  mêmes  rochers  par  un  ciel  également  gris  devait 
obliger  deux  Bretons  nés  dans  la  même  rue  à  écrire  tous  les  deux 
le  Génie  du  christianisme. 

Le  «  milieu  »,  ce  n'est  pas  cela.  Ou  tout  au  moins,  ce  n'est  pas 
que  cela. 

Les  lecteurs  de  la  Science  sociale  savent  que  le  milieu  d'un 
écrivain,  c'est-à-dire  Tensemble  des  faits  sociaux  qui  sont  de 
nature  à  marquer  leur  empreinte  sur  son  talent,  peut  se  subdi- 
viser en  vingt-cinq  catégories  suJ)ordonnées  les  unes  aux  autres. 
Le  talent  préexiste  évidemment  à  cette  influence  des  faits  so- 
ciaux, puisque  influencer  n  est  pas  créer.  Les  intelligences  sont 


ESSAI    d'une    critique   SOCIALE    DE    LA    CRITIQUE.  325 

inégales  dès  la  naissance;  mais  les  plus  IjoUcs  ne  sont  que  des 
forces  neutres,  dont  roricntation  sera  due  aux  circonstances,  aux 
occasions,  en  d'autres  termes,  à  l'action  combinée  de  tous  les 
rouages  sociaux  dont  la  classification  nous  a  été  donnée  par 
M.  Henri  de  Tourvillc. 

Taine  n'a  pas  été  sans  soupçonner  la  possibilité  d'une  classifi- 
cation de  cette  nature,  et  semble  en  avoir  entrevu,  comme  dans 
un  brouillard,  les  premiers  linéaments.  Après  avoir  énuméré  ses 
trois  forces  primordiales,  il  sent  vaguement  que  cela  ne  suffit 
pas,  et,  pour  marquer  le  domaine  dans  lequel  ces  forces  doivent 
agir,  il  a  recours  à  une  métaphore,  celle  des  «  provinces  »  :  «  Si 
l'on  dresse,  dit-il,  la  carte  psychologique  des  événements  et  des 
sentiments  d'une  civilisation  humaine,  on  trouve  d'abord  cinq 
ou  six  provinces  bien  tranchées  :  la  religion,  l'art,  la  philoso- 
phie, l'État,  la  famille,  les  hidustries...  (1)  ». 

Voilà  malheureusement  des  «  provinces  »  bien  improvisées. 
Pourquoi  ne  sait-on  pas  au  juste  si  elles  sont  cinq  ou  si  elles  sont 
six?  Pourquoi  les  classe-t-on  comme  «  provinces  »  au  lieu  de  les 
classer  comme  «  forces  »?  On  ne  sait  trop;  et  Ton  ne  sait  pas  non 
plus  pourquoi  l'auteur  place  la  rehgion  au  commencement  et 
«  les  industries  »  à  la  fin,  en  passant  par  la  philosophie  et  l'État 
qui  sont  rangés  côte  à  côte.  Avouons  que  cette  «  carte  psycholo- 
gique »  satisferait  malaisément  un  géographe  amoureux  de  la 
clarté. 

Lorsqu'on  veut  se  rendre  compte  des  causes  qui  ont  pu  orienter 
en  telle  ou  telle  direction  le  génie  d'un  grand  homme,  il  ne  su/fit 
donc  pas  de  se  demander  s'il  est  né  à  Saint-Malo  ou  ailleurs, 
quoique  ce  soit,  bien  entendu,  Ib.  première  question  à  se  poser. 
Il  faut  encore  faire  porter  son  enquête  sur  la  question  du  travail 
auquel  lui  et  les  siens  ont  pu  se  livrer,  sur  la  propriété  qu'ils  ont 
pu  détenir,  sur  les  particularités  que  pouvaient  présenter  les 
biens  mobiliers,  le  salaire,  l'épargne  dans  ce  petit  groupe  fami- 
lial, sur  l'organisation  intime  de  ce  dernier,  son  mode  d'exis- 
tence, les  phases  ou  crises  qu'il  a  pu  traverser.  Il  est  particuliè- 

(1)  Introd.  à  l'Hist.  de  la  Ut(.  anglaise,  p.  \\\iv. 


326  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

rement  nécessaire  de  rechercher  l'influence  du  patronage,  puisque 
aucun  talent  littéraire  ne  parvient  à  se  révéler  sans  lui.  Viennent 
ensuite  le  voisinage,  les  associations  libres  dont  le  grand  homme 
a  pu  faire  partie,  la  prise  cju'ont  eue  sur  lui  les  divers  pouvoirs 
publics,  l'action  de  sa  race  sur  l'étranger  et  de  l'étranger  sur  sa 
race,  l'origine  de  cette  dernière.  Chaque  «  catégorie  »  elle-même 
ouvre  le  champ  à  diverses  séries  de  questions.  Voilà  de  quoi 
différencier  bien  des  hommes,  fussent-ils  nés  dans  la  même 
ville,  comme  Chateaubriand  et  Maupertuis,  et  alors  même  que 
l'équilibre  différent  de  leurs  facultés  naturelles  ne  les  aurait 
pas  suffisamment  différenciés. 

Nous  avons  parlé  du  «  patronage  »  nécessaire  aux  écrivains. 
Ces  derniers  en  ressentent  fortement  les  effets  :  mais  les  trois  classes 
de  faits  sociaux  que  la  Science  sociale  range  sous  la  rubrique 
d'  «  auxiliaires  du  patronage  »  fournissent  en  général  de  quoi 
expliquer  bien  des  choses  dans  la  vie  et  les  idées  des  hommes  de 
lettres,  des  artistes  ou  des  savants.  Ces  trois  classes  de  faits 
sociaux  :  le  commerce,  les  cultures  intellectuelles,  la  religion, 
tiennent  une  grande  place  dans  l'élaboration  des  ouvrages  de 
l'esprit,  et  c'est  en  remarquant  l'importance  de  la  seconde  que 
M.  Brunetière  a  été  amené  à  proclamer  si  hautement  «  rinfluence 
des  œuvres  sur  les  œuvres  ».  La  littérature  existante  constitue 
une  partie  du  milieu  qui  agit  sur  les  nouveaux  littérateurs  entrant 
en  scène.  Seulement,  ce  n'en  est  qu'une  partie.  On  écrit  toujours 
d'après  les  livres  que  Ton  a  lus,  mais,  ces  livres  posés,  on  peut 
s'en  inspirer  de  mille  façons  différentes.  Il  faut  donc  que  d'autres 
causes  déterminent,  étant  donnée  la  littérature  ambiante,  la 
façon  particulière  dont  le  nouveau  venu  la  modifiera. 

Tout  cela  semble  un  peu  aride.  Ce  n'est,  au  fond,  que  l'appli- 
cation stricte  et  sommaire  des  règles  bien  connues  de  toute 
méthode  d'observation.  Les  lois  sociales  sont  très  compliquées, 
mais  elles  existent.  Sophocle  n'eût  pas  été  Sophocle  s'il  fût  né 
chez  les  Iroquois.  Kaphael  n'eût  jamais  manié  le  pinceau  s'il  fût 
né  dans  un  donjou  du  moyen  Age.  Corneille  et  Racine  n'auraient 
pas  fait  les  vers  qu'ils  ont  faits  s'ils  avaient  été  les  contemporains 
de  Victor  Hugo.  Quelles  que  soient  les  qualités  naturelles  appor- 


ESSAI    d'une    critique    SOCIALE    DE    LA    CRITIOUE.  '121 

tées  par  les  grands  écrivains,  il  y  a,  dans  les  mille  attaches  qui 
les  relient  au  monde  environnant,  une  force  à  la(]uelle  leur  génie 
ne  peut  pas  plus  se  soustraire  qu'un  [)etit  Anglais  ne  peut  se 
soustraire,  par  exemple,  à  la  nécessite  de  parler  français,  s'il 
est  élevé  dans  une  famille  française. 

M.  Brunetière  dit  encore  que  le  grand  principe  agissant  des 
révolutions  littéraires,  c'est  le  désir  que  nous  avons  de  faire 
((  autrement  »  que  ceux  qui  nous  ont  précédés.  Voilà  une  re- 
marque intéressante,  mais  qui  fait  rentrer  le  cas  de  la  littéra- 
ture dans  celui  de  toutes  les  choses  qui  dépendent  de  la  mode. 
Or  la  mode  est  un  phénomène  social.  On  peut  le  classer  dans  la 
catégorie  du  mode  d'existence  ;  et  l'observation  démontre  que  ce 
phénomène  ne  se  produit  pas  avec  la  même  intensité  dans  toutes 
les  sociétés  humaines.  Il  en  est  où  l'on  aime  à  changer  de  litté- 
rature comme  d'habits.  Il  en  est  où  l'on  reste  plus  fidèles  aux 
types  anciens.  Comment  ?  Pourquoi  ?  Dans  quelle  mesure  ?  Autant 
de  questions  que  la  Science  sociale  peut  essayer  de  résoudre. 

Sans  doute  ce  qui  est  purement  individuel  échappe  forcément 
à  ses  investigations.  Elle  ne  prétend  expliquer  que  ce  qui  lui  est 
explicable.  Elle  ne  peut  entrer,  à  propos  d'une  œuvre  de  poésie, 
dans  Finfiniment  petit  des  détails,  sauf  lorsqu'ils  attestent  une 
influence  caractéristique.  Tout  homme,  littérateur  ou  non,  porte 
le  cachet  de  son  milieu;  mais,  ce  cachet,  il  faut  aller  le  chercher 
où  il  se  trouve  réellement,  et  non  ailleurs.  S'il  s'agit  d'un  ma- 
thématicien, on  n'aura  pas  à  éplucher  ses  théorèmes  de  mathé- 
matiques. Un  problème  bien  résolu  par  un  géomètre  de  Saint- 
Malo  ne  diffère  en  rien  du  même  proJ)lème  bien  résolu  par  un 
géomètre  de  Pékin.  De  même,  il  est  tel  passage,  dans  l'œuvre 
d'un  littérateur  ou  d'un  poète,  qui,  pour  une  raison  ou  pour 
une  autre,  ne  porte  pas  l'empreinte  du  milieu.  Ce  serait  faire 
preuve  d'esprit  de  système  que  de  s'obstiner  à  l'y  chercher.  La 
méthode  d'observation  prescrit,  en  Science  sociale  comme  ailleurs, 
un  choix  parmi  les  traits,  d'importance  inégale,  que  l'on  étudie 
dans  un  sujet.  11  n'y  a  lieu  de  retenir  que  les  traits  u  typiques  ». 
Ces  traits  typiques  nous  apparaîtront,  tantôt  ici,  tantùt  là,  tantôt 
dans   les  choses    dites  par  l'auteur,    tantôt    dans    la    manière 


328  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

dont  il  les  dit,  tantôt  dans  les  préoccupations  dont  elles  té- 
moignent, tantôt  dans  les  circonstances  qui  ont  environné  leur 
jîublication.  Ainsi  comprise,  Tobservation  peut  saisir  le  savant 
comme  le  poète  et  démêler  dans  Chateaubriand  et  dans  Mauper- 
tuis,  puisque  nous  avons  pris  ces  deux  exemples,  les  quelques 
analogies  que  leur  origine  malouine  a  pu  établir  entre  eux .  Il 
ne  s'agit  pas  de  se  demander  pourquoi  Maupertuis  n'a  pas  été 
poète  comme  Cliateaubriand,  ou  pourquoi  Chateaubriand  n'a 
pas  été  géomètre  comme  Maupertuis.  Il  s'agit  de  savoir  si  tous 
deux  n'ont  pas  été  poète  et  géomètre  comme  des  Malouins,  c'est- 
à-dire  en  conservant,  de  leur  commun  berceau,  le  goût  commun 
des  aventures^  des  voyages,  de  la  lutte  plus  ou  moins  atténuée 
ou  transformée.  Mousquetaire,  puis  capitaine  de  dragons,  Mau- 
pertuis quitte  l'armée  pour  aller  mesurer  un  méridien  au  cercle 
polaire.  Il  court  en  traîneau  les  steppes  glacées.  Il  «  aimait  assez, 
dit  la  biographie  de  Michaud,  les  entreprises  extraordinaires  ». 
Nous  le  voyons  se  transporter  à  Londres,  à  Bâle,  à  Berlin,  guer- 
royer en  Silésie  dans  les  troupes  du  roi  de  Prusse,  se  livrer  à  une 
guerre  de  pamphlets  (de  corsah'e,  eût  dit  Boileau),  avec  Voltaire, 
courir  ensuite  à  Saint-Malo,  à  Bordeaux,  à  Toulouse,  à  Neufchà- 
tel,  et  mourir  finalement  à  Baie.  Parmi  ses  ouvrages  se  trouve 
une  Astronomie  nautique,  imprimée  pour  être  envoyée  dans 
tous  les  ports.  Chateaubriand,  lui  aussi,  entre  dans  l'armée, 
part  pour  l'Amérique  afin  de  tenter  le  fameux  passage  du  Nord- 
Ouest,  revient  en  France  d'où  il  ressort  pour  faire  le  coup  de 
feu  avec  les  émigrés,  passe  d'Allemagne  en  Angleterre,  lance 
son  Génie  du  Christianisme,  un  livre  de  combat,  choisit 
comme  carrière  la  diplomatie,  qui  fait  voir  du  pays,  fronde  le 
Premier  Consul  comme  il  a  frondé  les  encyclopédistes,  et  comme 
il  frondera  plus  tard  la  royauté  qu'il  défend.  Il  parcourt  la  Grèce, 
la  Palestine,  l'Espagne.  En  18H,  il  lance  un  célèbre  pamphlet 
contre  Bonaparte,  écrit  de  véhéments  articles  dans  les  journaux, 
bataille  au  congrès  de  Vérone  pour  procurer  à  la  France  l'hon- 
neur de  batailler  en  Espagne.  Il  est  dans  l'aventure  de  la  du- 
chesse de  Berry;  il  fait  le  voyage  de  Prague  pour  voir  Charles  \ 
à  un  moment  où  ce  voyage  constitue  une  équipée  difficile.  Bref 


ESSAI    1)1  NE   CRITIQIE    SOCIALE    DE    LA    CRITIOIE.  320 

ne  saisit-on  pas  l'air  de  famille  ?  et  cet  air  de  famille  n'apparait- 
il  pas  plus  lumineusement  encore  si,  au  lieu  de  comparer  entre 
eux  Chateaubriand  et  Maupertuis,  on  les  compare  tous  les  deux 
à  quelque  autre  Malouin  tout  à  fait  typique,  —  par  exemple,  au 
grand  corsaire  Duguay-Trouin? 

Duguay-Trouin,  c'est  l'aventurier  proprement  dit,  amoureux 
de  la  course  dans  les  deux  sens  du  mot,  c'est  le  produit  naturel 
et  comme  classique  de  ce  «  milieu  »  d'armateurs  belliqueux, 
tournés  dès  leur  enfance  vers  la  perspective  des  expéditions  plus 
ou  moins  lointaines  et  des  campagnes  capricieuses,  hasardeuses, 
contre  les  vaisseaux  ennemis.  Evidemment,  tous  les  habitants 
de  Saint-Malo  ne  pouvaient  être  des  corsaires.  Quelques-uns 
d'entre  eux  ont  pu  être  de  bonnes  gens  bien  placides,  craignant 
la  mer  et  cultivant  leur  jardin.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que  cette  population  renfermait  une  forte  propoi^tion  de  familles 
où  le  culte  des  aventures  faisait  partie  de  Féducation,  et  que 
les  idées  aventureuses  pouvaient  y  germer  dans  les  cerveaux 
plus  facilement  qu'ailleurs.  A  ce  point  de  vue,  Duguay-Trouin, 
Maupertuis,  Chateaubriand  sont  bien  des  hommes  de  leur  cité, 
et  Lamennais,  si  l'on  veut,  en  est  un  quatrième.  Encore,  dans 
cet  aperçu  rapide,  ne  pouvons-nous  relever  tous  les  traits  de  res- 
semblance qu'une  étude  plus  approfondie  permettrait  sûrement 
de  saisir. 

Nous  avons  insisté  sur  cet  exemple,  pour  ne  pas  trop  glisser 
dans  l'abstraction.  Terminons  par  une  remarque  importante  :  les 
quelques  Malouins  que  nous  venons  de  citer  ont  cela  de  parti- 
culier qu'ils  sont  devenus  célèbres.  Comment  cela?  Que  signifie, 
au  point  de  vue  social,  la  célébrité?  C'est  ici  que  nous  retrouvons 
M.  Hennequin.  Tout  génie,  nous  dit-il,  rallie  à  lui  un  groupe 
d'esprits  qui  lui  sont  sympathiques.  L'écrivain  n'est  pas  le  pro- 
duit d'un  milieu,  mais  il  produit  lui-même  un  milieu,  grâce  à 
l'admiration  qu'il  inspire.  Nous  pensons  qu'il  n'est  pas  difficile 
de  dissiper  ce  malentendu.  Il  est  parfaitement  vrai  que  les  grands 
écrivains  se  ((  créent  »  un  cercle  plus  ou  moins  large  d'admira- 
teurs ;  mais,  pour  que  l'admiration  aille  vers  eux,  il  faut  de  toute 
nécessité  qu'il  existe  préalablement  une  conformité  particulière 


330  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

entre  l'état  d'âme  du  futur  groupe  et  celui  de  l'écrivain  qu'il 
doit  adopter.  En  d'autres  termes,  l'écrivain  se  trouve  satisfairr 
les  besoins  intellectuels  d'une  certaine  fraction  de  la  société,  et 
c'est  la  seule  cause  de  sa  gloire.  Un  poète  qui,  par  impossible, 
eût  rimé  au  dix-septième  siècle  comme  Victor  Hugo,  fût  mort  dès 
le  premier  jour  dans  le  ridicule.  //  n'pût  pas  existé.  Quelqu'un 
qui  s'aviserait  de  publier  aujourd'hui  un  poème  en  vers  grecs  ne 
serait  pas  lu,  eût-il  reçu  du  ciel  le  génie  d'Homère.  Pourquoi? 
Parce  que  ce  besoin  intellectuel,  lire  des  vers  grecs,  n'existe  plus 
de  nos  jours.  D'où  il  résulte  qu'un  Malouin  qui  naîtrait  aujour- 
d'hui avec  des  dispositions  naturelles  identiques  à  celle  de  Duguay- 
Trouin  devrait  renoncer  à  l'espoir  d'acquérir  une  illustration  sem- 
blable.   L'inexorable  milieu  ne  s'y  prête  plus. 

Somme  toute,  la  conception  de  M.  Hennequin,  relativement  à 
ces  groupes  d'esprits  qui  font  cortège  à  un  grand  homme,  con- 
tient une  forte  part  de  vérité.  11  pousse  des  boulangers  dans  les 
agglomérations  qui  ont  besoin  de  pain.  Il  pousse  des  bouchers 
dans  les  agglomérations  qui  ont  besoin  de  \iande.  Il  pousse  des 
chefs  militaires  dans  les  agglomérations  qui  se  trouvent  con- 
traintes à  lutter.  Il  pousse  des  médecins  là  oii  il  y  a  des  ma- 
lades, et  des  avocats  là  où  il  y  a  des  plaideurs.  De  même,  il 
pousse  des  savants,  des  artistes,  des  poètes,  là  où  un  nombre 
suffisant  de  personnes  instruites  éprouvent  le  besoin  d'être  ap- 
provisionnées de  science^  d'art  ou  de  poésie.  Et  de  même  que 
ceux-là  seuls  réussissent,  parmi  les  boutiquiers,  qui  savent  con- 
tenter le  goût  du  public,  de  même  ceux-là  seuls,  parmi  les  écri- 
vains ou  «  intellectuels  »  arrivent  à  ce  que  l'on  appelle  la  gloire, 
qui  ont  su  toucher  la  fibre  voulue  dans  l'àme  de  leurs  contem- 
porains. 

Qu'on  ne  se  scandalise  pas  du  prosaïsme  de  notre  comparaison. 
La  littérature,  la  science  et  l'art  peuvent  être  des  choses  nobles 
et  éthérées,  tant  que  l'on  voudra,  mais  la  réussite  des  littéra- 
teurs, des  savants,  des  artistes,  constitue  au  plus  haut  degré  un 
phénomène  social,  justiciable  des  lois  qui  régissent  toutes  les  re- 
lations humaines.  Cette  réussite  est  un  effet,  et  il  faut  que  cet 
ellét  ait  des  causes.  Cet  eliet  est,  —  nous  le  voyons,  —  un  groupe- 


ESSAI    d'une    CRITIQl  E    SOCIALE    DE    LA    CRITIOL'E.  'J'M 

ment,  et  il  doit  s'expliquer  par  les  causes  qui  e\[)liqucnt  tous  les 
groupements,  de  quelque  espèce  qu'ils  soient.  Or  la  Science  so- 
ciale a  déjà  déterminé,  et  classé  en  vingt-cinq  catégories,  les 
groupes  de  faits  auxquels  on  doit  s'adresser,  dans  un  ordre  re- 
commandé par  l'expérience,  pour  avoir  l'explication  des  relations 
si  compliquées  et  si  variées  qui  peuvent  s'établir  entre  les  hom- 
mes, en  vue  de  n'importe  quel  besoin.  C'est  donc  à  cette  méthode 
qu'il  faut  avoir  recours  pour  comprendre  l'avènement  des  répu- 
tations, littéraires  ou  autres.  La  Science  sociale  n'a  rien  à  voir 
sans  doute,  nous  l'avons  dit,  dans  l'appréciation  des  qualités  et 
des  défauts,  qui  relève  de  l'esthétique  ou  de  l'opinion  person- 
nelle; mais  tout  un  coté  de  la  critique  lui  appartient  :  le  côté 
social,  par  lequel  on  rattache  à  l'évolution  des  mœurs  les  diverses 
manifestations  du  mouvement  littéraire;  et  c'est,  on  en  con- 
viendra, le  coté  qui  intéresse  le  plus  aujourd'hui. 

G.  d'Azambua. 


L'ALLEMAGNE  CONTEMPORAINE 


-C»«n3>»0- 


II 


LES  POPULATIONS  RURALES  DU  NORD  ET  DE  L'EST 

Dans  un  premier  article  (l).  nous  avons  étudié  la  population 
agricole  des  landes  du  Nord-Ouest,  et  signalé  les  caractères  très 
spéciaux  des  groupes  cantonnés  dans  le  Lunebourg,  TOldenbourg 
et  la  Frise.  Nous  avons  rappelé  les  origines  et  les  migrations  des 
Germains  de  la  Plaine  saxonne,  la  formation  qu'ils  ont  reçue  de 
ces  origines  ainsi  que  les  causes  locales  de  leur  extraordinaire 
stabilité,  de  leur  résistance  aux  crises  contemporaines,  de  leur 
force  d'expansion.  Nous  avons  vu  aussi  comment  le  milieu  agit 
sur  les  paysans  frisons,  et  fait  d'eux  des  défricheurs  sobres  et 
infatigables,  ou  des  éleveurs  de  bétail  indolents  et  jouisseurs, 
selon  le  cas.  Aujourd'hui  nous  allons  parcourir  une  région  assez 
semblal)le  à  la  précédente  dans  son  aspect  général,  ditférente 
pourtant  dans  le  détail  au  point  de  donner  naissance  à  des  phé- 
nomènes sociaux  bien  distincts.  L'organisation  du  travail  n'étant 
plus  la  même,  à  cause  de  la  nature  différente  du  lieu,  l'organi- 
sation des  familles  patronales  et  ouvrières  doit  aussi  dilférer, 
nécessairement.  C'est  là  une  loi  naturelle  dont  nous  allons  véri- 
Qer  une  fois  de  plus  la  rigueur  inflexible. 

(0  V.  la  Science  sociale,  nràvs  1898,  page  145. 


l' ALLEMAGNE    CONTEMPORALNE.  333 


Les  plaines  du  Nord  et  de  TEst  appartiennent  au  même  ancien 
fonds  marin  que  celles  du  Nord-Ouest.  Elles  présentent  aux  regards 
des  espaces  assez  analogues  pour  l'œil  qui  les  examine  dans  Tem- 
semble,  avec  leurs  molles  ondulations,  les  vallées  longues  et 
étroites  qui  les  sillonnent,  leurs  bois  de  pins  à  l'horizon,  leurs 
cultures  coupées  de  pâtures  et  de  bruyères,  leur  ciel  souvent 
plombé,  leurs  étangs,  leurs  lacs,  leurs  marais  et  leurs  brouillards. 
Le  climat  aussi  est  à  peu  près  le  même.  Mais  une  étude  plus 
attentive  des  lieux  révèle  des  dillérences  très  notables  entre  ces 
deux  zones.  La  région  du  Nord-Est  renferme  dans  ses  limites 
beaucoup  de  terres  fertiles,  notamment  le  long  des  côtes,  sur  le 
versant  méridional  des  chaînes  de  collines  basses  qui  ont  retenu 
les  anciennes  alluvions  marines,  et  au  fond  des  vallées  où  se 
dépose  l'apport  des  cours  d'eau.  De  plus,  les  bancs  de  calcaire  et 
de  marne  qui  affleurent  çà  et  là  forment  dans  les  sables  comme 
des  îles  où  la  végétation  rencontre  un   milieu  favorable. 

Celui-ci  trouvait  cependant  presque  partout  des  obstacles 
assez  graves.  Le  climat  de  ces  pays  est  rude.  L'hiver,  long  et 
froid,  est  suivi,  après  une  courte  transition  printanière,  par  un 
été  très  chaud,  mais  assez  court.  Les  pluies  sont  relativement 
rares,  car  les  nuages,  poussés  par  les  vents  du  Nord,  se  portent 
promptement  vers  les  montagnes  alpestres,  sans  se  condenser 
sur  la  plaine.  Le  sol  est  arrosé  surtout  par  les  rapides  fontes  de 
neige  du  printemps,  auxquelles  succède  bientôt  le  brûlant  soleil 
de  l'été.  C'est  proprement  le  climat  des  steppes.  Aussi  ce  pays 
est-il  resté  bien  longtemps  un  simple  et  ultime  prolongement 
du  royaume  des  herbes,  qui  couvrait  alors  la  plus  grande  partie 
de  l'Asie  et  près  des  deux  tiers  de  l'Europe.  Les  plantes  ligneu- 
ses ne  poussent  point  sans  soins  spéciaux  dans  de  tels  climats; 
les  bois  et  les  forêts  de  faible  étendue,  que  l'on  rencontre  aujour- 
d'hui entre  la  Balti(jue  et  le  pied  des  plateaux,  ont  presque  tous 


334  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

été  plantés  par  la  main  de  l'homme.  Ajoutons  que  les  minéraux 
industriels  sont  rares  dans  ces  plaines;  l'argile  et  la  chaux  sont 
seuls  un  peu  répandus. 

Nous  savons  déjà  comment  cette  région  mélangée  de  prairies, 
de  landes,  d'eaux  stagnantes  et  de  tourbières,  coupée  de  grands 
fleuves,  fut  occupée  successivement  par  les  Germains  et  par  les 
Slaves  (Wendes),  et  comment  aussi  les  Germains  en  reconqui- 
rent la  plus  grande  partie  après  le  neuvième  siècle  de  notre  ère. 
Gontinuant  leurs  efforts  jusqu'à  l'époque  contemporaine,  ils  ont 
repoussé,  détruit,  annexé  ou  absorbé  les  Wendes  jusque  bien 
au  delà  de  la  Vistule.  Quelques  détails  sur  ce  long  drame  ne 
seront  pas  inutiles  pour  la  bonne  compréhension  des  faits  actuels. 

La  reconquête  a  été  menée  par  des  éléments  très  différents, 
qu'il  importe  grandement  de  distinguer  tout  d'abord,  car  leur 
action  n'a  pas  été  la  même,  tant  s'en  faut.  Ce  sont  :  1°  les  immi- 
grants individuels  ;  2°  les  conquérants  militaires  féodaux  ;  3°  les 
Ordres  de  chevalerie;  k"  l'État  moderne.  Certaines  de  ces  caté- 
gories ont  agi  à  peu  près  de  même  en  ce  qui  concerne  la  reprise 
du  pays,  mais  elles  ont  opéré  tout  autrement  pour  l'organiser. 

Les  immigrants  individuels  sortaient  le  plus  souvent  de  la 
race  saxonne,  dont  le  foisonnement  toujours  actif  la  faisait 
déborder  sur  toutes  les  frontières  de  ce  type  extraordinaire.  Ils 
avançaient  peu  à  peu,  un  à  un,  obtenant  ici  une  concession  de 
terre,  occupant  là-bas  une  bande  aride,  une  tourbière  déserte, 
gagnant  du  terrain  de  proche  en  proche,  avec  une  obstination 
silencieuse,  parmi  les  Slaves  qui  méprisaient  leur  aptitude  et 
leur  application  au  travail  des  champs.  Toutefois  un  obstacle 
grave  s'opposait  à  leur  multiplication  trop  intense  :  les  Wendes, 
mauvais  paysans,  conservaient  des  troupeaux  aussi  nombreux 
que  possible  et  n'admettaient  pas  que  la  charrue  entamât  trop 
profondément  le  pâturage  commun.  De  là  des  persécutions 
périodiques  qui  arrêtaient  pour  un  temps  l'immigration  saxonne. 

Plus  tard,  après  le  triomphe  de  Charlemagne  en  Germanie,  et 
la  fondation  des  grands  fiefs  féodaux  au  delà  du  Rhin  et  du  We- 
ser,  on  organisa  la  guerre  contre  les  clans  turbulents  et  pillards 
de  l'Est.  Charlemagne  lui-même  la  dirigea  d'abord,  et  conquit 


L'ALLEMAGNE    CONTEMPORAINE.  '{35 

des  provinces  entières  sur  la  rive  gauciie  de  l'Elbe.  On  passa  en- 
suite sur  la  rive  droite  et  les  Slaves  reculèrent  vers  l'Oder.  En 
fait,  la  lutte  fut  continuelle  entre  les  deux  races  durant  des  siècles. 
Dans  les  temps  modernes,  après  la  constitution  du  royaume  de 
Pologne,  elle  devint  intermittente,  mais  ne  cessa  qu'après  le  par- 
tage de  cet  Etat  slave.  L'émigration  individuelle  reprit  alors  toute 
son  activité,  et  les  Slaves  russes  durent  prendre  les  mesures  les 
plus  énergiques  pour  la  contrarier,  craignant  qu'elle  ne  réussit  à 
préparer  et  à  provoquer  un  jour  la  reprise  des  opérations  armées. 
Les  deux  races  demeurent  ainsi  en  état  de  concurrence  constante, 
si  marquée  et  en  quelque  sorte  si  nécessaire,  qu'on  les  voit  au- 
jourd'hui près  de  se  retrouver  et  de  s'aborder  à  l'autre  bout  du 
continent  d'Asie,  dans  les  mers  de  Chine. 

La  conquête  armée  a  donné  des  résultats  sociaux  très  particu- 
liers, voici  comment.  D'abord,  la  conquête  opérée  par  les  bandes 
germaniques  n'avait  pas  pour  effet  de  vider  le  pays  de  ses  occu- 
pants slaves  ;  il  en  restait  beaucoup ,  qui  formaient  le  fond  de  la 
population.  A  côté  de  ces  Slaves,  quelques  colons  saxons,  venaient 
s'établir  çà  et  là.  Enfin  les  conquérants  proprement  dits,  saxons 
ou  francs,  se  superposaient  à  l'ensemble  des  habitants,  se  taillaient 
des  domaines  et  constituaient  la  féodalité,  mais  une  féodalité  dif- 
férente de  celle  des  pays  de  l'Ouest.  En  effet,  à  l'Est,  entre  l'Elbe 
et  l'Oder,  on  était  constamment  menacé  par  les  retours  offensifs 
et  par  les  pilleries  des  voisins  slaves,  car  on  confinait  au  grand 
réservoir  de  la  race,  si  bien  qu'elle  pouvait  indéfiniment  se  re- 
cruter. Les  Germains  de  l'Est  prirent  donc  une  physionomie  bien 
différente  de  celles  de  leurs  congénères  occidentaux.  Ils  restèrent 
militarisés,  batailleurs  et  conquérants.  On  connaît  le  type  du 
markgraf^  ou  comte  de  la  frontière,  toujours  à  cheval  et  l'épée 
à  la  main,  ne  songeant  qu'à  une  chose  :  repousser  le  Slave  pillard 
et  païen,  entrer  chez  lui,  le  piller  à  son  tour  et  finalement  le 
soumettre.  Tel  était  le  métier  proprement  dit  de  la  noblesse  de 
l'Est;  c'est  lui  qui  a  formé,  façonné,  ces  princes  ambitieux  et  ces 
hobereaux  avides,  fondateurs  des  États  orientaux  de  l'Allemagne 
d'abord ,  du  royaume  de  Prusse  ensuite.  Absorbés  par  leurs 
préoccupations  guerrières  et  politiques,  ils  ne  pouvaient  s'occuper 


336  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

de  la  direction  du  travail  agricole  ou  industriel.  Sans  doute,  ils 
constituèrent  des  domaines,  mais  sans  y  attacher  l'intérêt  person- 
nel qui  animait  ailleurs  le  pur  Saxon.  En  fait,  la  terre  ne  fut  sé- 
rieusement occupée  que  par  les  paysans  de  l'Ouest  immigrés, 
spontanément  ou  sur  l'appel  des  seigneurs,  et  par  l'État,  c'est-à- 
dire  parles  princes,  qui  s'emparèrent  de  vastes  domaines  confisqués 
ou  tout  à  fait  vacants.  Sans  doute, il  se  constitua  ainsi  une  assez 
forte  classe  de  paysans  libres,  qui  prospéra  sous  la  protection  de 
la  noblesse  militaire.  Mais  ce  patronage  incomplet  ne  tarda  pas  à 
devenir  un  grave  danger  pour  la  classe  rurale.  En  effet,  lorsque 
les  Polonais  eurent  embrassé  le  christianisme  et  formé  un  État 
particulier,  on  fut  obligé  de  les  admettre  dans  la  famille  des 
peuples  occidentaux,  et  il  fallut  en  même  temps  cesser  de  leur 
courir  sus.  Les  guerres  devenant  moins  fréquentes,  moins  aisées 
et  moins  profitables,  la  noblesse  chercha  de  nouveaux  moyens 
d^existence.  Elle  vit  alors  à  côté  d'elle  des  paysans  qui  vivaient 
dans  l'aisance  par  le  travail  agricole,  des  bourgs  qui  commen- 
çaient à  s'enrichir  par  le  travail  industriel.  Aussitôt  les  nobles 
aperçurent  le  parti  qu'on  pouvait  tirer  de  cette  population  de  pe- 
tites gens ,  de  ces  terres  souvent  fertiles,  et  retoml)èrent  de  tout 
leur  poids  sur  la  classe  rurale.  Au  premier  abord,  il  pouvait  pa- 
raître inique  de  déposséder  et  d'écraser  de  charges  des  compa- 
triotes et  coreligionnaires,  mais  nous  avons  vu  déjà  comment  les 
juristes  de  l'école  italienne  s'étaient  chargés  de  dissiper  ces  scru- 
pules. Au  quinzième  et  au  seizième  siècle,  les  seigneurs  reprirent 
aux  paysans  les  terres  qu'ils  occupaient  à  titre  d'hommes  libres  ou 
de  tenanciers  perpétuels,  et  les  leur  rendirent  à  titre  de  colons 
temporaires  soumis  aux  plus  rudes  exigences.  L'industrie  et  le 
commerce  se  virent  en  même  temps  accablés  d'impôts,  de  péages, 
d'exactions.  La  Réforme  accentue  encore  ce  mouvement  rétro- 
grade en  renforçant  le  pouvoir  des  nobles,  en  laïcisant  les  biens 
d'Église,  en  supprimant  Tinfluence  généralement  modératrice 
du  clergé.  C'est  ainsi  que  les  seigneurs  s'improvisèrent  patrons 
agricoles,  et  mauvais  patrons,  car,  bientôt  repris  par  les  grandes 
guerres  du  seizième  et  du  dix-septième  siècle,  par  l'administra- 
tion pul)lique  ou  par  le  service  des  cours  priucières,  ils  ne  s'oc- 


L'ALLEMAGNE    CONTEMPORAINE.  337 

cupèrent  guère  de  leurs  domaines,  rég-is  par  des  intendants,  sauf 
pour  en  tirer  le  plus  d'argent  possible.  Telle  est,  à  grands  traits, 
l'histoire  de  l'évolution  sociale  dans  cette  région,  et  c'est  assez 
pour  expliquer  la  différence  sociale  profonde  qui  a  toujours 
existé  entre  les  Germains  de  l'Ouest  et  ceux  de  l'Est. 

Pendant  que  les  ducs  et  les  margraves  s'arrêtaient  devant  la 
Pologne  catholique,  un  groupe  de  forme  très  spéciale  continuait 
pour  son  compte  le  mouvement  de  conquête  vers  l'Est.  Il  s'agit 
des  Ordres  célèbres  connus  sous  les  noms  de  chevaliers  Teutoni- 
ques  et  Porte-Glaives.  La  côte  Sud-Est  de  la  Baltique  était  encore 
occupée  par  des  Slaves  attachés  au  paganisme  ;  l'idée  se  présen- 
tait naturellement  de  les  aborder  dans  l'intérêt  de  l'expansion 
religieuse,  et  dans  celui  des  Ordres  que  les  princes  séculiers  n'ai- 
maient pas  trop  à  voir  chez  eux.  La  conquête  fut  rude  et  lente, 
mais  ne  s'en  étendit  pas  moins  jusqu'à  l'extrémité  orientale  de  la 
mer  Baltique,  où  elle  se  heurta  à  des  populations  suédoises.  Vers  le 
Sud,  elle  fut  arrêtée  par  les  forêts  impénétrables  de  la  Litluianie 
et  par  le  royaume  de  Pologne.  Les  chevaliers  tenaient  là  quel- 
ques belles  provinces;  voyons  comment  ils  surent  les  organiser. 
Les  Ordres  de  chevalerie  formaient,  cela  va  de  soi,  des  groupes 
absolument  artificiels.  Unis  dans  un  but  religieux,  soumis  à  l'au- 
torité supérieure  et  lointaine  de  la  Papauté,  voués  au  célibat, 
ils  ne  pquvaient  fournir  aux  populations  conquises  les  cadres 
d'une  organisation  naturelle.  La  tendance  de  leur  régime  demi- 
monastique  et  demi-guerrier,  les  besoins  du  gouvernement  et 
de  la  défense  du  pays  conquis,  les  amenaient  à  se  réunir  dans  les 
centres  urbains  fortifiés,  où  ils  formaient  une  caste  adminis- 
trative et  militaire.  Ce  n'était  là,  presque  à  aucun  degré,  des 
conducteurs  du  travail,  mais  plutôt  des  chefs  politiques  et  ad- 
ministratifs, leur  unique  préoccupation  étant  de  maintenir  le 
pays  en  paix,  afin  d'en  retirer  par  l'impôt  et  par  la  location  des 
terres  domaniales  un  revenu  commun  aussi  élevé  que  possible. 
Sous  ce  régime,  les  Slaves  soumis  et  les  paysans  allemands  im- 
migrés pouvaient  jouir  d'une  liberté  personnelle  assez  étendue, 
et  prospérer  dans  une  certaine  mesure  ;  ils  restaient  privés  de 

T.    XXV.  25 


338  LA   SCIENCE  SOCIALE. 

l'exemple  et  de  l'appui  du  patronat.  Quoi  qu'il  en  soit,  lorsque 
le  protestantisme  eut  désorganisé  les  Ordres  et  transformé  les 
chevaliers  en  seigneurs  terriens,  ils  agirent  vis-à-vis  de  leurs 
paysans  comme  les  nobles  poméraniens,  brandebourgeois  et 
mecklembourgeois  l'avaient  fait  vis-à-vis  des  leurs;  devenus  de 
simples  hobereaux,  ils  asservirent  durement  le  peuple  des  cam- 
pagnes, sans  distinction  d'origine. 

Ainsi,  à  l'époque  moderne,  c'est-à-dire  au  moment  où  se  sont 
constituées  définitivement  les  monarchies  européennes,  et  aussi 
les  principaux  États  allemands,  royaume  de  Prusse,  électorats 
de  Bavière,  de  Hanovre,  de  Saxe,  etc.,  la  plaine  du  Nord-Est  se 
trouva  placée  sous  un  régime  social  presque  uniforme.  En  haut, 
la  noblesse,  absorbée  par  les  préoccupations  politiques  et  mili- 
taires, avide,  turbulente,  besoigneuse;  en  bas,  des  paysans  sans 
avenir,  sans  liberté,  sans  propriété,  accablés  de  redevances.  Tel 
était  l'aspect  général  des  choses,  sauf  çà  et  là  de  rares  excep- 
tions. C'est  alors  que  l'État,  sous  sa  forme  moderne,  commença 
d'exercer  une  action  que  nous  devons  analyser  à  son  tour  pour 
bien  comprendre  la  situation  actuelle. 

L'action  de  l'État  a  pris  dans  la  plaine  Nord-Orientale  une 
double  forme  :  celle  de  la  colonisation,  et  celle  de  la  protection. 
Voici  comment.  Après  les  grandes  guerres  des  seizième  et  dix- 
septième  siècles,  beaucoup  de  districts  se  trouvèrent  presque  dé- 
peuplés ;  d'autre  part,  le  domaine  public  avait  été  augmenté  par 
des  confiscations  nombreuses,  faites  au  détriment  du  clergé  ou 
des  propriétaires  restés  fidèles  au  catholicisme.  Pour  combler 
les  vides  et  occuper  les  terres  domaniales,  les  souverains  appe- 
lèrent des  colons.  Il  en  vint  de  la  vallée  du  Rhin,  du  Hanovre, 
de  la  Frise,  des  Pays-Bas,  et  on  leur  donna  des  terres  en  pro- 
priété, en  location  perpétuelle  ou  temporaire,  selon  le  cas,  avec 
certaines  garanties  et  franchises.  Beaucoup  do  petits  princes  et 
de  simples  seigneurs  firent  de  même,  pour  retrouver  la  main- 
d'œuvre  dont  la  guerre  les  avait  privés.  Mais  l'État  ne  se  montra 
pas  meilleur  patron,  à  cette  époque,  que  les  grands  proprié- 
taires. Après  un  siècle  environ,  garanties  et  franchises  avaient 
partout  disparu,  les  paysans  se  trouvaient  uniformément  placés 


( 


l'aLLEMAGNK  CO.NÏEMPORAINK.  339 

SOUS  la  lourde  pression  d'un  quasi-esclavage.  Moins  pesant  peut- 
être  sur  les  terres  du  domaine  public,  ce  joug  suffisait  cependant 
pour  arrêter  tout  progrès,  pour  maintenir  dans  la  misère  et  le 
découragement  une  nombreuse  population  rurale,  qui  essaya 
d'échapper  à  cette  dure  existence  par  l'émigration,  dès  que  l'A- 
mérique lui  fut  ouverte. 

Sur  ces  entrefaites,  l'Allemagne  fut  de  nouveau  désolée,  au 
dix-huitième  siècle,  par  de  terribles  invasions.  Les  armées  fran- 
çaises, autrichiennes  et  russes  la  parcoururent  dans  tous  les 
sens,  laissant  derrière  elles  des  provinces  entièrement  ravagées. 
Les  provinces  de  l'Est  reçurent  surtout  la  visite  des  Mosco- 
vites, dont  le  passage  fut  marqué  par  de  grands  dégâts.  Lorsque 
Frédéric  II  eut  réussi  à  calmer  ou  à  repousser  ses  adversaires, 
l'œuvre  de  colonisation  était  à  refaire,  et  ce  grand  fondateur 
de  la  puissance  prussienne  y  donna  tous  ses  soins.  A  ce  mo- 
ment, d'ailleurs,  les  idées  avaient  marché.  Les  penseurs  et  les 
publicistes  français  avaient  répandu  en  Europe  leurs  théories, 
fausses  sur  beaucoup  de  points,  mais  justes  parfois,  et  toujours 
généreuses.  La  cause  de  la  liberté  individuelle,  si  longtemps 
sacrifiée,  trouvait  des  avocats  de  génie,  et  certains  princes 
voyaient  pour  eux-mêmes  un  intérêt  direct  à  soutenir  les  petites 
gens  contre  les  nobles  qui  opprimaient  ceux-ci  avec  un  égoïsme 
si  aveugle,  si  maladroit  et  si  odieux.  Frédéric  11  fut  parmi  les 
souverains  un  des  premiers  à  le  comprendre,  et  il  commença 
l'œuvre  d'affranchissement,  ouvrant  ainsi  la  période  de  protec- 
tion, tout  en  continuant  l'œuvre  de  colonisation.  Après  lui,  les 
circonstances  agirent  tantôt  pour  ralentir  et  tantôt  pour  activer 
le  mouvement,  qui  ne  put  s'achever,  nous  l'avons  vu,  que  vers 
le  milieu  de  notre  siècle. 

Mais  si  les  Allemands  de  la  plaine  ont  été  libérés  du  servage, 
ils  n'ont  pu  recouvrer  par  là  leurs  qualités  d'autrefois.  Ce  mé- 
lange de  Slaves,  de  Saxons,  de  Frisons,  de  Franconiens,  de  Ba- 
varois, s'est  unifié  peu  à  peu  sous  la  pression  de  ses  médiocres 
patrons,  en  revêtant  le  type  le  plus  faible,  le  plus  dépourvu 
d'énergie  et  d'initiative.  De  son  côté,  la  classe  supérieure  est 
demeurée  maîtresse  presque  exclusive  du  sol,   mais  elle  n'en 


340  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

a  tiré  qu'un  médiocre  parti,  parce  qu'elle  n'a  jamais  été  formée, 
par  une  tradition  régulière  et  forte,  à  la  conduite  directe,  cons- 
tante, du  travail  agricole.  C'est  ce  qui  nous  reste  à  prouver  par 
l'exposé  des  faits  contemporains. 


II 


La  partie  de  la  plaine  allemande  dont  nous  nous  occupons 
est  subdivisée  en  plusieurs  provinces  :  les  deux  Mecklembourgs, 
la  Poméranie,  les  deux  Prusses,  Posen  et  la  basse  Silésie,  le 
Brandebourg,  la  Saxe  prussienne.  A  quelques  nuances  près, 
l'organisation  sociale  est  la  même  dans  toutes  ces  provinces,  et 
résulte  directement  des  faits  historiques  énumérés  tout  à  l'heure. 
C'est  ainsi  qu'ils  ont  donné  naissance  à  la  grande  propriété,  à 
ces  vastes  biens  nobles  dont  beaucoup  couvrent  des  milliers 
d'hectares.  On  estime  que  dans  ces  provinces  les  latifundia  ab- 
sorbent  : 

En  Poméranie,  pkis  de  60  %  de  la  surface  cultivable; 

Dans  les  deux  Prusses,  environ  \^  %\ 

Dans  la  province  de  Posen,  plus  de  45  ^  ; 

Dans  la  Silésie,  plus  de  50  %\  mais  une  partie  de  cette 
province  appartient  aux  hautes  terres,  où  le  sol  est  plus  divisé  ; 
cette  moyenne  est  donc  trop  faible  pour  la  partie  basse;  même 
observation  pour  la  Saxe  prussienne,  où  le  chifiPre  moyen  tombe 
à  30  ^,  ce  qui  est  loin  de  donner  une  idée  juste  des  choses 
pour  la  plaine. 

Dans  le  Brandebourg,  près  de  60  ^. 

Le  surplus  de  la  superficie  cultivable  est  absorbé  par  la 
propriété  moyenne  (15  à  100  hectares),  par  les  petits  biens 
de  paysans  (6  à  15  hectares),  entin  par  les  innombrables  par- 
celles bâties  ou  en  jardins  qui  constituent  le  territoire  des 
villes,  bourgs  et  villages^  et  de  leur  banlieue  immédiate. 

Le  retour  de  la  noblesse  vers  la  propriété  terrienne,  dont 
nous  avons  signalé  les  causes,  a  produit  au  point  de  vue  de 
cette  classe  des  eftets  intéressants.  D'abord,  elle  s'est  habituée 


l'allemagne  contemporaine.  341 

à  considérer  la  propriété  foncière  comme  la  hase  essentielle  de 
toute  grande  situation  nobiliaire,  ce  en  quoi  elle  a  raison  en 
principe.  Partant  de  là,  elle  mit  une  ardeur  d'autant  plus 
grande  à  accaparer  le  sol  en  évinçant  les  tenanciers  perpétuels, 
les  petits  propriétaires  et  les  communes.  Elle  prit  ainsi  tout  ce 
qui  était  à  sa  portée  :  terres  arables,  prairies  et  landes.  De  celles- 
ci,  elle  fit  souvent  des  forets  de  pins,  chose  excellente  que  de 
grands  propriétaires  pouvaient  seuls  entreprendre.  Sur  ces  en- 
trefaites, les  villes  de  commerce  se  développèrent  en  Allemagne, 
la  consommation  s'accrut  et  la  culture  donna  des  résultats  fruc- 
tueux, dont  la  noblesse  profita;  cela  l'attacha  davantage  en- 
core à  ses  domaines.  La  valeur  de  ceux-ci  crut  d'année  en  an- 
née dans  une  proportion  considérable.  Un  auteur  nous  apprend 
qu'un  domaine  acheté  en  1706  au  prix  de  6.900  thalers, 
(26.000  francs),  valait  déjà  en  1779  la  somme  de  17.813  tha- 
lers. A  la  fm  du  dix-huitième  siècle,  il  fut  estimé  3*2.300  tha- 
lers; en  1896,  en  pleine  crise  agricole,  il  valait  encore  plus 
de  i*2.o00  thalers  (150.000  francs)  (1).  Sans  doute,  le  thaler 
ne  vaut  plus  aujourd'hui,  relativement,  autant  qu'il  y  a  deux 
cents  ans,  mais  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  l'augmenta- 
tion a  été  régulière  et  considérable.  Le  dernier  chiffre  cité  se- 
rait du  reste  plus  élevé,  si  les  conditions  actuelles  de  l'agri- 
culture étaient  meilleures. 

En  second  lieu,  pour  assurer  à  leurs  descendants  le  bénéfice 
d'une  stabilité  indéfinie,  les  familles  nobles  ont  donné  à  leurs 
propriétés  le  caractère  de  fidéicommis,  inaliénables  sans  l'au- 
torisation du  souverain.  Ainsi  la  propriété  s'est  trouvée  non 
seulement  condensée,  mais  encore  immobilisée  dans  un  petit 
nombre  de  mains.  Lorsque  par  l'effet,  rare  d'ailleurs,  de  l'extinc- 
tion complète  d'une  famille  noble,  une  terre  se  trouvait  dis- 
ponible, elle  était  aussitôt  incorporée  au  domaine  du  prince 
ou  de  l'État,  inaliénable  et  insaisissable  plus  encore  que  les 
domaines  particuliers.  Dans  ces  conditions,  la  moyenne  et  la 
petite  propriété  se  trouvaient  réduites  à  la  portion  congrue.  Il 

(1)  Blondel,  ouv.  cité. 


342  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

y  a  vingt-cinq  ans,  les  domaines  au-dessus  de  quinze  hectares 
ne  prenaient  guère  plus  de  10  %  de  la  superficie  cultivée; 
ceux  de  15  à  75  hectares  en  absorbaient  de  15  à  25  9^,  se- 
lon les  provinces.  Aujourd'hui  cette  proportion  a  peut-être 
augmenté  un  peu  pour  les  petits  domaines,  mais  elle  est  encore 
très  faible. 

En  troisième  lieu,  la  grande  propriété,  ainsi  organisée  par 
une  classe  non  agricole,  n'a  pas  donné  tous  les  bons  résultats 
techniques  qu'on  pouvait  en  attendre.  Cela  s'explique  par  les 
faits  suivants.  De  tout  temps,  beaucoup  de  nobles  ont  été  attirés 
par  les  services  publics,  et  ont  vécu  surtout  dans  les  villes  de 
garnison,  ou  dans  les  nombreuses  cours  princières  de  rAllema- 
gne,  souvent  même  à  l'étranger.  Aujourd'hui  encore  les  cadets 
n'ont  pas  d'autre  débouché,  et  les  aînés  eux-mêmes,  successeurs- 
nés  du  chef  de  famille,  se  considèrent  comme  tenus  de  passer 
une  bonne  partie  de  leur  jeunesse  d'abord  à  l'université,  puis 
dans  les  écoles  militaires  et  au  régiment,  dans  la  diplomatie  ou 
l'administra tion.  Ils  reviennent  au  manoir  quand  leur  père  est 
trop  fatigué  pour  surveiller  le  domaine,  ou  décédé,  et  s'impro- 
visent alors  patrons  agricoles.  Il  est  aisé  de  prévoir  que,  dans 
ces  conditions,  ils  ne  peuvent  être  que  de  médiocres  agriculteurs, 
sans  connaissances  pratiques,  sans  goût  pour  un  état  qui  les 
oblige  à  rompre  avec  la  vie  urbaine.  Ils  sont  à  la  merci  de  leurs 
intendants,  de  leurs  domestiques  et  de  leurs  ouvriers.  Tous  les 
observateurs  sont  d'accord  pofur  constater  ce  fait  très  général, 
confirmé  par  quelques  exceptions  honorables  qui  surprennent. 

Voici  d'ailleurs  comment  sont  organisés  en  général  les  biens 
nobles.  Les  plus  petits,  quand  ils  sont  d'un  seul  tenant,  forment 
une  exploitation  unique.  Les  plus  grands  sont  subdivisés  en  ex- 
ploitations distinctes,  dont  les  résultats  sont  centralisés  par  un 
bureau  établi  dans  la  résidence  du  propriétaire.  Chaque  centre 
est  dirigé  par  un  intendant,  et  cultivé  par  un  personnel  complexe 
que  nous  étudierons  bientôt.  Autrefois,  on  faisait  surtout,  dans 
ces  terres  de  qualité  très  inégale,  des  céréales  et  du  bétail,  sur- 
tout du  mouton,  qui  trouvait  presque  partout  d'immenses  pA- 
tures  de  lande,  et  dont  la  laine,  assez  grossière,  se  vendait  ce- 


l'allemagne  contemporaine.  343 

pendant  sans  peine.  C'est  donc  le  mouton  qui  a  rendu  avantageux 
pour  les  nobles  l'accaparement  des  nappes  de  sables  qui  enve- 
loppaient les  ilôts  fertiles.  Sans  lui,  ils  se  fussent  peu  souciés  de 
ces  terres  si  pauvres,  auxquelles  il  eût  fallu  donner  un  tra- 
vail acharné  et  de  longues  jachères  pour  en  tirer  un  peu  de 
seigle,  d'avoine  et  de  sarrasin.  Le  bétail,  qui  trouvait  un  dé- 
bouché dans  les  grandes  villes  de  commerce  placées  sur  les 
fleuves  ou  sur  les  côtes,  a  demandé  d'autres  herbages  encore, 
qu'on  lui  a  fournis  en  desséchant  des  marais  au  moyen  de  ca- 
naux. 

Aujourd'hui,  la  situation  n'est  plus  tout  à  fait  la  même.  La 
laine  aussi  bien  que  les  céréales  se  vend  mal;  le  développement 
des  villes  industrielles  a,  par  contre,  activé  la  consommation  de 
la  viande.  Mais  le  mouton  de  lande  ne  donne  qu'une  chair  peu 
abondante  et  de  médiocre  qualité,  repoussée  par  les  marchés 
urbains.  11  en  résulte  que  les  terres  infertiles  n'ont  presque  plus 
de  valeur  pour  la  grande  propriété,  qui  les  plante  maintenant 
en  conifères  le  plus  qu'elle  peut.  D'autre  part,  elle  pratique  les 
cultures  industrielles  :  betterave,  colza,  tabac;  les  céréales  mêmes 
sont  portées  à  la  distillerie.  On  a  fondé  des  fabriques  de  sucre, 
d'huile,  d'alcool,  d'amidon;  quelques-unes  appartiennent  à  un 
seul  domaine,  d'autre  sont  coopératives,  ou  tout  à  fait  indépen- 
dantes. Pendant  un  temps,  ce  mode  d'utilisation  des  produits  a 
donné  de  grands  résultats.  La  vente  était  aisée,  le  profit  considé- 
rable; on  étendait  les  cultures,  on  améliorait  parfois  les  pro- 
cédés et  les  semences.  Mais  cette  prospérité  n'a  pas  duré  bien 
longtemps.  La  concurrence  intérieure  et  extérieure  n'a  guère 
tardé  à  avilir  les  prix,  et  pour  se  soutenir,  la  culture  industrielle  a 
dû  faire  de  grands  sacrifices,  tout  en  recueillant  des  bénéfices  de 
plus  en  plus  restreints.  C'est  ainsi  que  la  crise  a  pris  les  vastes 
proportions  qu'elle  affecte  aujourd'hui,  et  dont  les  grands  pro- 
priétaires nobles  se  plaignent  avec  une  violente  amertume.  Nous 
verrons  tout  à  l'heure  les  remèdes  qu'ils  proposent  pour  y  mettre 
fin;  mais,  avant,  nous  devons  rechercher  si  elle  sévit  avec  la 
même  violence  sur  les  autres  classes  de  la  population  agricole. 


344  LA   SCIENCE   SOCIALE. 


IIÎ 


En  dehors  de  la  noblesse,  la  classe  rurale  comprend  encore 
les  moyens  propriétaires,  les  paysans,  les  fermiers,  les  bordiers, 
les  domestiques  et  les  ouvriers  agricoles.  Dans  tout  le  Nord-Est  de 
r Allemagne,  cette  classe  représente  de  50  à  60  ^o  de  la  popula- 
tion totale,  c'est-à-dire  presque  toujours  plus  de  la  moitié,  l'in- 
dustrie étant  peu  développée  hors  des  villes. 

Les  moyens  propriétaires,  ceux  qui  possèdent  entre  15  et 
75  hectares,  ou  environ,  ont  à  souffrir  aussi  de  la  crise  agraire, 
surtout  parce  qu'ils  sont  obligés  d'entrer  en  relations  avec  le 
commerce  pour  tirer  parti  de  l'excédent  de  leurs  produits,  et  de 
subir  par  conséquent  le  contre-coup  de  l'avilissement  des  prix. 
Us  souffrent  cependant  moins,  peut-être,  parce  que  leurs  habi- 
tudes sont  plus  modestes,  leurs  charges  moins  lourdes.  Peu 
nombreux  d'ailleurs,  ils  imitent  en  général  leurs  voisins  nobles 
et  profitent  des  facilités  accordées  par  la  loi  pour  consolider  leurs 
domaines  et  en  éviter  le  partage  périodique.  Cette  catégorie  de 
patrons  est  moyennement  plus  habile  que  la  précédente  au  point 
de  vue  technique,  parce  qu'elle  fait  toute  sa  carrière  dans  le  mé- 
tier. Mais  elle  manque  souvent  de  capitaux  lorsqu'il  s'agit  de 
mettre  son  expérience  et  son  savoir  en  œuvre;  elle  est  obligée 
d'agir  chichement  à  Tégard  de  sa  terre,  de  son  personnel  ou- 
vrier, et  d'elle-même.  Il  en  résulte  que  les  plus  grands  parmi  ces 
moyens  propriétaires  perdent  de  l'argent  à  peu  près  chaque 
année  et  se  trouvent  acculés  à  la  déconfiture  pendant  que  les 
autres  s'en  tirent  à  force  de  travail  et  d'économie.  Cela  revient  à 
dire  qu'ils  sont  tous  condamnés  ou  à  la  ruine,  ou  à  la  plus  étroite 
médiocrité. 

C'est  surtout  la  seconde  de  ces  éventualités  qui  échoit  aux 
petits  paysans  propriétaires.  Leurs  domaines,  placés  le  plus  sou- 
vent dans  les  zones  peu  fertiles,  les  font  vivre  péniblement  an 
prix  d'un  travail  acharné.  Leur  propriété  n'est  guère  extensible, 
puisque  les  grands  et  les  moyens  domaines,  maintenus  par  le 


L'ALLEMAGNE    CONTEMPORAINE.  345 

fidéicommis,  ou  par  la  loi  de  1880  sur  la  transmission  hérédi- 
taire, couvrent  de  80  à  90  7o  de  la  superficie  cultivahle.  Ces  gens 
gagnent  peu,  puisqu'ils  n'ont  pas  grand'chosc  à  vendre,  et  par 
conséquent  ils  ne  peuvent  pas  faire  beaucoup  d'économies  ;  et 
si,  par  hasard,  leur  bourse  se  remplit,  il  est  rare  qu'ils  trouvent 
l'occasion  de  s'agrandir.  Les  voilà  donc  claquemurés  dans  leur 
condition,  ou  obligés  d'émigrer  dans  l'industrie  voisine  ou  dans 
les  pays  étrangers.  En  fait,  ils  vivent  très  serrés,  pratiquant 
l'échange  le  moins  possible,  consommant  d'une  façon  presque 
exclusive  leurs  propres  produits,  payant  même  en  nature  leurs 
rares  domestiques,  autant  que  faire  se  peut,  évitant  en  somme 
l'emploi  des  espèces  dans  toute  la  mesure  du  possible.  C'est 
l'indigence  dans  une  vie  rude  et  laborieuse.  Il  faut  noter  pour- 
tant parmi  eux  quelques  exceptions,  fournies  par  les  maraîchers 
de  la  banlieue  des  villes,  qui  tirent  de  cette  situation  particulière 
des  avantages  importants.  Ces  maraîchers  se  rangent  du  reste 
plutôt  dans  la  catégorie  des  artisans  urbains  que  dans  celle  des 
paysans.  Ajoutons  enfin  que  ceux-ci  n'ont  même  pas  l'avantage 
de  tirer  de  leur  vie  simple  une  formation  sociale  forte,  comme 
leurs  voisins  de  la  plaine  saxonne.  Sortis  de  la  souche  commu- 
nautaire slave,  ou  affaiblis  par  la  longue  pression  d'un  servage 
abusif,  ils  ne  savent  pas  donner  à  leurs  enfants  l'éducation  éner- 
gique du  paysan  hanovrien.  Ils  sont  pour  la  plupart  indolents, 
irréligieux,  de  mœurs  relâchées,  peu  prévoyants  et  ivrognes. 
Ce  ne  sont  pas  là  de  bonnes  conditions  pour  réussir  à  surmonter 
les  difficultés  contemporaines. 

Pour  achever  notre  classification  au  point  de  vue  de  la  pro- 
priété, nous  devrions  placer  ici  les  bordiers,  ou  paysans  dont  le 
domaine  est  trop  exigu  pour  suffire  aux  besoins  d'une  famille. 
Mais  il  sera  préférable,  pour  la  clarté  de  l'exposition,  de  les 
classer  avec  les  ouvriers  ruraux,  et  de  parler  immédiatement 
de  la  classe  des  fermiers. 

Cette  classe  est  relativement  nombreuse  dans  le  Nord-Est  de 
l'Allemagne,  et  se  subdivise  en  deux  catégories  très  distinctes  : 
celle  des  fermiers  à  temps,  et  celle  des  fermiers  ou  locataires  perpé- 
tuels. Un  certain  nombre  de  terres  nobles  et  de  biens  domaniaux, 


346  LA    SCIENCE   SOaALE. 

appartenant  à  l'État,  aux  princes  apanages,  au  clergé,  aux  villes, 
sont  affermés  à  des  entrepreneurs,  qui  signent  en  général  des 
baux  de  dix-huit  ans  pour  des  exploitations  de  100  à  500  hec- 
tares, parfois  davantage.  Le  cas  ne  se  rencontre  naturellement 
que  dans  les  bonnes  terres,  capables  de  payer  quand  on  les 
traite  d'une  manière  rationnelle.  Or  les  agriculteurs  instruits  ne 
manquent  pas  en  Allemagne.  Des  écoles  théoriques  et  pratiques 
de  grande  valeur  ont  été  fondées  en  diverses  provinces,  et  elles 
fournissent  un  personnel  de  choix  qui  va  le  plus  souvent  servir 
dans  les  grands  domaines  à  titre  d'intendants.  Ceux-ci,  lorsqu'ils 
arrivent  à  posséder  un  capital  disponible,  se  transforment  sans 
peine  en  grands  fermiers  qui  exploitent  par  les  procédés  les  plus 
perfectionnés.  Certains  d'entre  eux  réussissent,  à  force  d'habileté 
technique  et  commerciale,  à  gagner  un  peu  d'argent  (1).  Mais 
Tàpreté  de  la  concurrence  rend  la  chose  bien  difficile,  quoique 
le  loyer  des  terres  soit,  en  moyenne,  assez  modique. 

Dans  la  plupart  des  cas,  il  faut  travailler  beaucoup,  ^ivre  avec 
économie,  et  compter  très  juste  pour  joindre  les  deux  bouts. 
Néanmoins,  cette  catégorie  de  ruraux  ioue  dans  l'affriculture 
allemande  un  rôle  important  ;  c'est  elle  qui  possède  au  plus  haut 
degré  la  science  agricole  appuyée  sur  une  base  pratique.  Leurs 
expériences,  leur  exemple,  les  résultats  qu'ils  obtiennent  pour- 
raient exercer  une  influence  heureuse  sur  leur  milieu,  si  elle 
n'était  pas  contrebalancée  par  les  causes  déprimantes  que  nous 
avons  signalées. 

D'autre  part,  leur  rôle  comme  patrons  n'est  pas  aussi  favo- 
rable. Talonnés  par  les  difficultés  de  la  situation,  ils  sont  amenés 
à  se  montrer  à  la  fois  exigeants  quant  au  travail,  et  peu  coulants 
quant  aux  salaires  ;  ils  ne  se  sentent  pas  liés,  d'ailleurs,  par  les 
obligations  du  patronat  comme  des  propriétaires  établis  à  de- 
meure et  de  père  en  fils.  Ce  sont  avant  tout  des  spéculateurs 
pressés  de  tirer  parti  de  leui's  soins  et  de  leui^s  capitaux. 

Il  est  évident  que  les  conditions  actuelles  de  l'agriculture  ne 
sont  pas  favorables  à  ces  entrepreneurs.  Le  loyer  constitue  pour 

(1)  V.  un  exemple  curieux  dans  Blondel.  ouv.  cité,  p.  162  et  s. 


L'ALLEMAGNE    CONTEMPORAINE.  347 

eux  une  première  et  lourde  charge;  l'instabilité  du  marché  in- 
ternational les  place  dans  la  position  fausse  du  spéculateur  tou- 
jours exposé  aux  coups  du  hasard  ;  la  main-d'œuvre  ne  s'offre 
pas  toujours  à  eux  d'une  manière  avantageuse,  nous  verrons 
bientôt  pourquoi;  la  culture  scientifique  exige  des  capitaux  très 
importants,  soit  pour  l'amélioration  du  fonds,  soit  pour  l'exploi- 
tation. Or  les  premiers  doivent  être  fournis  surtout  par  le  pro- 
priétaire, qui  se  soucie  rarement  de  faire  de  telles  avances;  en 
tous  cas,  il  faut  les  rémunérer  par  une  surcharge  du  loyer.  Voilà 
bien  des  points  faibles,  sur  lesquels  la  crise  agraire  fait  sentir 
son  action,  en  décourageant  les  grands  fermiers  et  en  les  reje- 
tant vers  le  service  de  simple  intendant,  ou  même  vers  d'autres 
carrières  ou  d'autres  pays.  Quant  aux  petits  fermiers,  ils  sont  là, 
comme  presque  partout  en  Europe,  de  petites  gens  qui  vivent 
avec  peine  et  ne  paient  pas  très  régulièrement  la  rente,  parce 
qu'ils  subissent  plus  durement  encore  que  les  précédents  les 
difficultés  de  la  situation,  étant  moins  riches,  moins  instruits, 
moins  capables  et  moins  outillés. 

Nous  avons  indiqué  tout  à  l'heure  qu'il  se  trouvait  dans  les 
provinces  du  Nord-Est  une  classe  de  locataires  perpétuels.  C'est 
là  un  type  curieux,  qui  non  seulement  survit  à  un  régime  ancien, 
maintenant  disparu,  mais  qui  encore  se  renouvelle.  Ce  type  de 
tenure  était  fréquent  dans  le  droit  féodal;  il  aboutissait  bien 
souvent,  avec  les  générations  et  les  circonstances,  à  la  pleine 
propriété.  Il  est  donc  tout  à  fait  antipathique  à  la  propriété  noble 
sortie  de  l'évolution  que  nous  avons  caractérisée  plus  haut  ;  aussi 
n'est-ce  point  sur  les  domaines  de  la  noblesse  qu'on  le  rencontre, 
mais  bien  sur  ceux  de  TÉtat  ou  des  villes.  Les  pouvoirs  publics 
l'ont  repris,  précisément  dans  un  but  de  protection,  en  faveur 
de  la  classe  prolétaire  formée  par  les  accaparements  des  siècles 
passés.  Un  assez  grand  nombre  de  familles  rurales  ont  été  casées 
sur  des  domaines  d'étendue  variable,  mais  qui  dépassent  rare- 
ment 2*2  à  23  hectares.  Le  locataire  perpétuel  est  muni  d'un 
contrat  écrit,  qui  lui  attribue  sur  la  terre  un  droit  réel  indéfini, 
transmissible  par  héritage,  mais  non  par  vente,  l'État  demeurant 
propriétaire  du  fonds.  De  la  sorte,  le  tenancier  peut  délaisser 


348  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

sa  ferme,  mais  non  pas  la  mettre  dans  le  commerce,  en  entier  ou 
par  parcelles;  il  peut  toutefois  hypothéquer  et  céder  son  droit, 
moyennant  l'autorisation  administrative.  On  Tadmet  à  rembourser 
le  capital  représenté  par  sa  redevance  annuelle,  et  à  devenir  ainsi 
plein  propriétaire. 

Ce  dernier  trait  indique  nettement  le  but  de  cette  combinaison. 
On  veut  pousser  à  la  reconstitution  de  la  classe  des  paysans  pro- 
priétaires, au  moyen  des  terres  dont  l'État  dispose  et  qui  me- 
surent des  centaines  de  milliers  d'hectares.  La  tentative  est  inté- 
ressante, mais  présente-t-elle  de  grandes  chances  de  succès?  Il 
est  permis  d'en  douter.  Du  reste,  même  si  tous  les  biens  doma- 
niaux étaient  ainsi  allotis,  il  en  résulterait  seulement  la  forma- 
tion de  groupes  isolés  de  petits  propriétaires.  Partout  ailleurs  la 
grande  propriété  resterait  énormément  prédominante  ;  en  fait, 
chaque  localité  rurale  offre  assez  uniformément  Taspect  que  voici  : 
un  grand  domaine  noble,  inaliénable;  une  dizaine  de  domaines 
moyens  ;  une  trentaine  de  petits.  L'unique  grand  domaine  est  au 
moins  aussi  étendu,  à  lui  tout  seul,  que  les  autres  ensemble, 
souvent  même  il  l'emporte  sur  eux  par  ses  dimensions  et  surtout 
parla  qualité  moyenne  du  sol.  Dans  ces  conditions,  l'établissement 
de  quelques  centaines  ou  même  de  quelques  milliers  de  paysans 
ne  saurait  avoir  une  grande  importance.  La  chose  n'est  pas  d'ail- 
leurs si  facile  à  réaliser.  Il  faut,  ou  bien  donner  la  terre  au 
paysan,  ou  bien  la  lui  rendre.  Dans  le  premier  cas,  il  accède  à 
la  propriété  sans  ressources  acquises,  sans  préparation  préalable, 
et  ne  tarde  pas  à  succomber  sous  le  poids  des  charges  qu'il 
contracte  par  nécessité  ou  par  imprévoyance;  dans  le  second,  il 
lui  faut  économiser  pour  acquitter  le  prix  d'achat^  et  la  chose 
n'est  pas  facile  par  le  temps  qui  court;  si  le  paysan  réussit  enfin 
à  s'acquitter,  il  reste  sans  avances  pour  exploiter  et  tombe  encore 
à  la  merci  du  banquier  ou  de  l'usurier.  On  voit  combien  l'élé- 
vation des  familles  ouvrières  rurales  rencontre  de  difficultés  lors- 
qu'on a  recours  à  ces  moyens  artificiels,  les  seuls  dont  l'État  dis- 
pose. Nous  constaterons  tout  à  l'heure  que  le  remède  à  cette  si- 
tuation malaisée  n'est  pas  dans  la  main  des  pouvoirs  publics. 

Nous  avons  maintenant  à  parler  des  ouvriers  qui  fournissent 


L'ALLEMAGNE    CONTEMPORAINE.  341) 

la  main-d'œuvre  rurale  aux  propriétaires  et  aux  fermiers.  Ces 
ouvriers  se  subdivisent,  eux  aussi,  en  plusieurs  catégories,  qu'il 
convient  d'étudier  séparément.  Nous  les  énumcrerons  en  com- 
mençant par  ceux  qui  sont  le  moins  fortement  liés  à  Texploita- 
tion,  c'est-à-dire  par  les  ouvriers  nomades. 

Ceux-ci  proviennent  surtout  des  provinces  de  TKst.  Ils  arrivent 
par  bandes,  au  moment  des  moissons,  sous  la  direction  d'un  en- 
trepreneur spécial.  On  les  loge  tant  bien  que  mal  et  pêle-mêle, 
là  où  se  rencontre  une  place  à  l'abri;  on  les  nourrit  de  pommes 
de  terre,  et  on  les  paie  à  raison  de  1  mark  1/2  à  2  marks  par  jour 
(1  fr.  90  à  2  fr.  50).  Après  la  récolte,  ces  pauvres  gens  retournent 
dans  leurs  villages  avec  de  petites  économies,  qui  allègent  pour 
leurs  familles  le'  fardeau  d'une  constante  misère.  Le  reste  de 
l'année,  ils  trouvent  un  peu  de  travail,  très  mal  payé,  sur  les  do- 
maines du  voisinage.  Parfois  ils  ont  la  jouissance  d'un  petit 
lopin  de  terre  concédé  par  la  commune,  et  peuvent  faire  pâturer 
une  vache  dans  la  lande  ou  la  forêt.  Autrefois,  ces  ouvriers  étaient 
placés  sous  la  dépendance  exclusive  du  seigneur,  qui  les  em- 
ployait à  volonté  sur  son  domaine,  et  leur  devait  en  échange 
les  moyens  de  vivre  :  cabane  champ,  subventions  en  nature. 
Aujourd'hui  ils  sont  libres^  mais  le  seigneur  ne  leur  doit  plus 
rien,  du  moins  au  point  de  vue  légal.  Il  pourrait  cependant 
faire  beaucoup  pour  eux  au  point  de  vue  social,  s'il  était  meilleur 
patron,  mais  nous  savons  pourquoi  le  propriétaire  noble  du  Nord- 
Est  est,  en  règle,  peu  capable  de  bien  remplir  les  hautes  fonc- 
tions du  patronage.  Quant  aux  ouvriers  eux-mêmes,  ils  sont 
moins  aptes  encore  à  s'élever  par  leur  propre  effort.  Ce  sont,  ou 
bien  des  Slaves  que  nulle  influence  n'a  tirés  de  leur  antique  for- 
mation patriarcale,  ou  bien  des  Germains  désorganisés  par  l'op- 
pression séculaire  de  la  caste  noble,  et  qui  se  sont  pour  ainsi  dire 
slavisés.  Ces  familles  sont  par  là  condamnées  à  la  stagnation, 
à  un  triste  état  d'apathie,  de  misère  et  de  démoralisation.  Les 
exceptions  sont  rares.  On  en  rencontre  parmi  les  bordiers  ou  tout 
petits  propriétaires,  qui  cherchent  dans  le  travail  salarié  un  com- 
plément de  ressources,  et  font  effort  pour  conserver  un  champ 
qui  ne  peut  guère  s'agrandir.  Encore  doit-on  remarquer  que  si 


350  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

leur  activité  et  leur  prévoyance  sont  en  progrès  relatif,  elles  ne 
suffisent  pas  toujours  pour  les  défendre  contre  les  entreprises  du 
cabaretier,  usurier  juif. 

Les  domestiques  attachés  aux  exploitations  sortent  presque 
tous  des  familles  dont  nous  venons  de  parler.  C'est  dire  qu'ils 
sont  peu  actifs,  peu  débrouillards.  Ils  n'en  sont  pas  moins  assez 
exigeants,  parce  que  la  grande  industrie  des  hautes  terres  ou  des 
ports  leur  offre  un  débouché  toujours  plus  ouvert.  Il  faut  donc 
les  payer  plus,  les  loger  et  les  nourrir  mieux,  et  cela  au  moment 
même  où  le  métier  rend  moins.  Dans  ces  conditions,  on  doit 
s'attendre  à  recueillir  des  plaintes  de  part  et  d'autre.  Le  maître 
voudrait  pouvoir  économiser  sur  la  main-d'œuvre.  Bien  souvent 
il  lésine  pour  réduire  les  frais.  De  son  côté  et  tout  au  contraire 
le  serviteur  réclame  davantage.  Aussi  devient-il  malaisé  de  s'en- 
tendre, et  les  engagements  sont  peu  durables,  au  détriment  final 
de  toutes  les  parties  en  cause  :  le  travail  est  moins  bien  exécuté, 
et  le  rendement  en  souffre  ;  le  domestique  nomade  prend  de  mau- 
vaises habitudes,  gaspille  son  temps  et  son  argent,  reste  misérable, 
et  tombe  en  fin  de  compte  à  la  charge  de  la  charité  publique.  En 
somme,  le  plus  souvent,  les  torts  sont  réciproques,  l'insuffisance 
du  patron  accentuant  celle  du  ser\iteur. 

On  trouve  encore  sur  les  domaines  du  Nord-Est  une  catégorie 
de  travailleurs  liés  par  un  contrat  tout  spécial.  Ce  sont  les  Insl- 
leute  ;  ces  gens  sont  des  ouvriers  attachés  au  domaine  par  un  lien 
tout  spécial,  variété  affaiblie,  abâtardie,  du  contrat  féodal.  Le 
maître  leur  concède  l'usage  d'une  cabane,  d'un  jardin  et  d'un 
champ,  avec  des  droits  de  pâture  et  d'usage,  s'il  y  a  lieu.  En 
échange  de  ces  importantes  subventions,  YInstmann  doit  au 
propriétaire  son  travail  et  celui  de  sa  famille,  parfois  même  en- 
core celui  d'un  ouvrier,  pendant  un  temps  déterminé  et  moyen- 
nant un  salaire  réduit.  Le  contrat  est  de  courte  durée;  généra- 
lement une  seule  année.  Le  lecteur  sera  amené  de  lui-même  à 
comparer  ce  régime  avec  celui  du  Hcuerling,  dont  nous  avons 
parlé  â  propos  des  paysans  hanovriens.  Le  principe  est  en  effet  le 
même,  mais  l'application  est  bien  différente.  Dans  le  Luxembourg, 
le  Hcucrmann  vit  auprès  du  paysan  sur  un  pied  de  quasi-égalité  ; 


L  ALLEMAGNE  CONTEMPORAINE.  351 

lés  rapports  sont  faciles,  affectueux  et  durahlos;  Touvrier  n'é- 
prouve vis-à-vis  du  patron  ni  jalousie  ni  rancune  ;  il  se  sent  de 
même  race  et  trouve  toujours  auprès  de  lui  accès,  aide  et  sou- 
tien en  cas  de  besoin.  D'ailleurs  il  est  lui-même  fortement  éduqué, 
de  bonnes  mœurs  et  de  vie  régulière.  Dans  le  Nord-Est,  Yhisf- 
mann  est  placé  bien  loin  au-dessous  du  seigneur  ;  il  se  plaint  de 
sa  triste  hutte,  de  la  mauvaise  qualité  de  son  champ,  des  lési- 
neries  sur  son  salaire,  des  exigences  de  travail  qu'on  manifeste  à 
son  égard.  11  est  du  reste  mou,  paresseux,  trop  souvent  ivroerne. 
Son  avenir  est  borné ,  car  l'accès  de  la  propriété  lui  est  fermé  ; 
d'ailleurs  avec  quoi  pourrait-il  acheter  du  bien,  puisque  ses  éco- 
nomies sont  nulles?  Donc,  ici  encore,  le  mécontentement  et  les 
plaintes  sont  réciproques,  et  les  torts  le  sont  aussi.  Le  système, 
appliqué  avec  intelligence  et  avec  suite,  pourrait  à  la  longue 
donner  d'excellents  résultats,  élever  de  nombreuses  familles  à  la 
situation  de  propriétaire,  améliorer  la  main-d'œuvre,  faciliter 
les  rapports  entre  patrons  et  ouvriers.  iMais  tel  qu'il  est  pra- 
tiqué, ce  n'est  qu'un  pauvre  procédé  employé  pour  débourser 
moins  en  frais  de  main-d'œuvre.  En  fm  de  compte,  le  proprié- 
taire ne  reçoit  que  proportionnellement  à  ce  qu'il  donne,  ou 
plutôt  il  perd  au  change,  car  en  pareil  cas  c'est  toujours  l'ouvrier 
qui,  par  sa  force  d'inertie,  conserve  l'avantage,  et  cela  à  son 
propre  détriment  autant  qu'à  celui  de  son  maître. 

Quelles  sont  les  conséquences  générales  de  cet  état  social  com- 
pliqué et  maladif? 


IV 


C'est  un  fait  bien  connu  qu'une  crise  agraire  intense  sévit  sur 
FAUemagne,  mais  elle  est  plus  aiguë  dans  le  Nord-Est  que  partout 
ailleurs.  Ceci  n'est  pas  difficile  à  expliquer  après  ce  que  nous  ve- 
nons d'exposer.  Un  sol  plutôt  pauvre,  en  moyenne;  un  régime  de 
propriété  trop  étroit,  trop  exclusif;  des  patrons  généralement 
peu  capables,  ruraux  par  nécessité  plutôt  que  par  goût;  une 
population  ouvrière  appauvrie,  désorganisée,  llottante,  voilà 


352  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

bien  des  causes  d'insuccès.  Une  agriculture  ainsi  montée  peut 
bien  donner  des  profits  temporaires  à  la  faveur  de  circonstances 
exceptionnellement  bonnes,  mais  il  lui  est  impossible  de  se  main- 
tenir en  présence  d'une  compétition  sérieuse.  Or  cette  compéti- 
tion est  devenue  formidable  depuis  vingt-cinq  ans.  La  réduction 
des  frets  par  mer  et  par  terre  a  inondé  l'Allemagne  de  produits 
étrangers,  récoltés  dans  les  pays  plus  fertiles  :  la  Hongrie,  la 
Russie,  les  États-Unis,  d'autres  encore.  L'effet  de  cette  concur- 
rence a  été  terrible.  Ces  propriétaires  et  ces  paysans  qui,  jusque- 
là,  vivaient  sans  grands  soucis  ni  lourdes  peines .  peu  actifs ,  peu 
ambitieux,  tranquilles  pourtant  parce  que  les  pays  du  Zollverein 
avaient  besoin  de  leurs  céréales,  de  leurs  fourrages,  de  leurs 
graines  oléagineuses,  de  leurs  pommes  de  terre,  de  leur  tabac,  de 
leur  chanvre,  ces  gens  ont  vu  les  prix  baisser  rapidement  au 
point  de  faire  disparaître  souvent  tout  profit.  On  leur  a  dit  alors 
qu'il  fallait  davantage  labourer,  irriguer,  drainer,  fumer:  ils 
l'ont  fait  le  plus  possible,  bien  souvent  sans  expérience  et  sans 
discernement.  Pour  tout  cela,  beaucoup  d'argent  comptant  était 
nécessaire  et,  comme  les  réserves  étaient  rares  chez  ces  nobles 
dépensiers,  chargés  parfois  de  dots  ou  d'arriérés  à  payer,  il  fallut 
recourir  au  crédit.  Médiocres  hommes  d'afi'aires,  ils  empruntèrent 
avec  un  empressement  plein  d'imprudence.  Jusqu'au  début  de  ce 
siècle,  la  législation  opposait  à  ces  entraînements  des  obstacles 
assez  sérieux.  Le  taux  de  l'intérêt  était  limité  ;  les  biens  en  tidéi- 
commis  ne  pouvaient  être  hypothéqués  sans  autorisation  ;  très 
peu  de  biens  fonciers  étaient  négociables.  Aujourd'hui,  les  lois 
sont  beaucoup  plus  larges,  et  permettent  plus  aisément  l'em- 
prunt et  la  vente.  On  en  a  largement  profité,  et  l'Allemagne  est 
devenue  la  patrie  d'élection  du  crédit  rural  sous  toutes  ses  formes 
et  à  tousses  degrés.  D'innombrables  établissements  ont  été  fondés 
pour  recueillir  l'argent  disponible  et  pour  le  prêter  aux  agricul- 
teurs :  caisses  d'épargne,  caisses  de  prêts  personnels,  banques 
d'avances  foncières,  banques  hypothécaires,  banques  de  crédit 
foncier,  banques  d'amortissement,  en  tout  plus  de  10.000  gui- 
chets ouverts  aux  emprunteurs  I  Ce  mouvement  formidable,  cette 
organisation  souvent  remarquable  par  son  ingéniosité  et  sa  son- 


t/.\LLEMA(;NR    CONTKMPOIIAINE.  35.^ 

plesse,  ont  abouti  à  quoi?  A  porter  jusqu'à  un  chilVre  fantastique 
la  dette  de  l'agriculture.  En  dix  ans,  de  188G  à  1895,  et  dans  le 
seul  royaume  de  Prusse,  qui  couvre  toute  TAllemagne  du  Nord 
et  de  l'Est ,  la  dette  hypothécaire  a  élé  portée  de  507  milhons 
de  marks  (709  milhons  de  francs)  ,  à  997  millions  de  marks 
(1.2i7  millions  de  francs),  et  ce  n'est  là  qu'une  partie  du  passif 
rural.  On  pense  que  dans  l'Est  le  passif  total  approche  de  70  0/0 
de  la  valeur  des  propriétés  foncières  !  Tout  le  monde  a  pu  s'en- 
detter, depuis  le  petit  paysan,  client  des  caisses  Raiffeisen,  jus- 
qu'au grand  propriétaire  inscrit  sur  les  rôles  de  la  Landscliaft  do 
son  cercle.  Ajoutons  à  cela  l'action  d'innombrables  usuriers  ré- 
pandus un  peu  partout,  surtout  dans  les  provinces  de  l'Est,  contre 
lesquels  le  paysan,  alourdi  par  une  longue  servitude,  ne  sait  pas 
résister,  même  avec  l'appui  des  associations  mutualistes  créées  i\ 
son  intention.  Nous  aurons  ainsi  une  idée  de  l'expansion  extraor- 
dinaire du  crédit  réalisée  dans  ce  pays.  Mais  le  crédit  a-t-il  au 
moins  écarté  la  crise  agraire?  Point  du  tout ,  nous  l'avons  vu  ,  et 
cela  devrait  inspirer  quelques  inquiétudes  aux  partisans  fanati- 
ques du  crédit  rural.  La  vérité  est  qu'il  ne  suffit  pas  d'offrir  de 
l'argent  aux  cultivateurs  pour  les  faire  prospérer  ;  il  faut  d'a- 
bord leur  apprendre  à  s'en  servir  utilement,  prudemment.  Au- 
jourd'hui les  propriétaires  prussiens  de  toute  taille  sont  endettés  à 
fond,  et  leurs  affaires  n'en  vont  pas  mieux  pour  cela,  au  contraire. 
Ils  crient  plus  fort  que  jamais  et  réclament  de  nouveaux  remèdes. 
Lesquels  ?  Le  crédit  les  a  acculés  à  la  vente  forcée  ;  l'associa- 
tion leur  a  donné  peu  de  résultats,  parce  qu'avec  de  pareilles 
gens,  qui  dit  association  dit  simplement  occasion  de  compter 
sur  autrui,  de  se  dégager  de  la  rosponsabihté  et  de  l'effort  per- 
sonnel. Maintenant,  c'est  le  secours  de  l'État  qu'ils  implorent.  Us 
lui  demandent  de  prendre  des  mesures  pour  les  défendre  contre 
la  spéculation  et  contre  l'usure;  d'élever  les  droits  de  douane, 
d'abaisser  les  tarifs  de  chemins  de  fer  à  leur  protît  et  de  les 
hausser  pour  leurs  concurrents;  do  leur  faciliter  encore  les  em- 
prunts; d'instruire  mieux  leurs  enfants,  on  un  mot  de  faire  pour 
eux  beaucoup  de  dépenses,  tout  en  réduisant  les  impôts!  Mieux 
encore,  ils  voudraient  que  l'État  se  fit  l'unique  acheteur  et  dis- 

T.    XXV.  ICi 


354  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

pensateur  des  denrées  agricoles  I  Quel  triste  aveu  d'impuissance, 
quelle  lamentable  aspiration  vers  la  tutelle  administrative,  vers 
le  rétablissement  de  la  communauté  sur  une  échelle  formidable  I 

Est-ce  à  dire,  du  reste,  que  l'État  n'a  pas  essayé  de  favoriser 
l'agriculture?  Non  certes.  Il  a  essayé,  au  contraire,  beaucoup  de 
mesures  qui  ont  donné  de  maigres  résultats.  L'enseignement 
agricole  a  été  largement  doté  depuis  le  début  du  siècle  ;  on  trouve 
en  Allemagne  de  nombreuses  écoles  théoriques  et  pratiques,  des 
instituts  supérieurs,  des  cours  fixes  ou  ambulants,  des  stations 
d'essais.  iMalgré  cela,  on  constate  que  beaucoup  de  propriétaires, 
petits  et  grands,  sont  fort  arriérés.  Les  associations  agricoles  sont 
contrôlées  et  subventionnées  par  l'administration.  Une  loi  de  1895, 
a  fondé  une  caisse  centrale  de  prêts  qui  avance  de  l'argent  aux 
associations  de  crédit,  au  taux  de  3  7o,  et  reçoit  leurs  dépôts  à 
2  7-2.  Les  droits  de  douane  sur  les  produits  agricoles  ont  été  for- 
tement relevés  depuis  1882.  L'État  prussien  fait  de  grands  efforts 
pour  élargir  le  champ  de  la  petite  propriété.  Depuis  longtemps 
il  détache  des  terres  de  son  domaine  ou  en  achète  en  Pologne 
pour  les  céder  à  des  ouvriers  ruraux,  contre  paiement  par  an- 
nuités; près  de  90.000  hectares  ont  été  ainsi  distribués  à  des  gens 
qui  restent  indéfiniment  endettés  et  miséreux,  faute  d'éducation 
préalable  et  de  bons  patrons  pour  les  former  et  aider  à  leur  élé- 
vation. Enfin  l'État  a  constitué  ses  fameuses  assurances  ouvrières 
obligatoires,  qui  font  crier  à  la  fois  patrons  et  ouvriers.  Les  pre- 
miers déclarent  qu'ils  paient  trop,  sans  être  pour  cela  à  l'abri  des 
difficultés;  leur  personnel  les  obhge  souvent  à  payer  sa  propre 
part  de  cotisation,  et  soulève  de  nombreuses  contestations.  Les 
seconds  se  plaignent  de  ce  qu'on  les  veut  faire  payer,  s'efforcent 
de  rejeter  la  charge  sur  le  patron;  ils  se  négligent  et  se  font 
blesser,  simulent  des  maladies,  ont  peine  à  se  faire  indemniser  à 
cause  des  formalités  à  remplir,  et  demeurent  mécontents. 

L'insuffisance  sociale  des  patrons  agricoles  et  l'impuissance  vé- 
rifiée de  l'État  laissent  beau  jeu  aux  agitateurs  socialistes,  qui 
ont  prise  très  facilement  sur  ces  populations  à  tendance  commu- 
nautaire, sans  aptitude  au  progrès  individuel,  sans  cadres  natu- 
rels pour  les  maintenir,  les  diriger  et  les  dresser  à  l'initiative. 


l'allemagne  contemporaine.  355 

Les  socialistes  ne  manquent  pas  d'arguments  pour  appuyer  leur 
action.  Ils  s'attaquent  à  la  grande  propriété,  dont  nous  connais- 
sons les  origines  abusives  et  l'organisation  médiocre  ;  ils  signalent 
le  faible  taux  des  salaires,  que  les  propriétaires  payaient  autrefois 
en  nature,  selon  des  coutumes  étal)lics,  et  qu'ils  préfèrent  aujour- 
d'hui régler  en  argent,  sans  voir  que  les  ouvriers  sont  mis  par 
là  mieux  à  même  d'en  apprécier  la  médiocrité  et  d'en  revendiquer 
la  hausse.  Cette  propagande  réussit  d'autant  mieux  que,  sur 
beaucoup  de  points,  desouvriers  d'industrie  à  formation  urbaine 
sont  mêlés  aux  ouvriers  agricoles;  c'est  le  cas  des  districts  où 
existent  des  sucreries^  des  distilleries,  des  amidonneries,  des 
brasseries.  Ces  socialistes  sont  au  fond  des  révolutionnaires,  en 
même  temps  que  des  communautaires;  toutefois  ils  rêvent  de 
s'emparer  de  l'État  par  la  voie  pacifique  du  suffrage  plutôt  que 
par  la  violence.  Mais,  comme  il  est  facile  de  le  prévoit*,  les 
classes  dirigeantes  actuelles  ne  se  laisseront  pas  déposséder  sans 
résistance,  et  c'est  alors  que  le  recours  aux  armes  pourra  s'im- 
poser pour  achever  l'œuvre  de  conquête.  Nous  reviendrons  sur 
ce  sujet  quand  nous  aurons  à  parler  du  socialisme  urbain. 

Nous  devons  clore  ici  cette  étude,  nécessairement  rapide,  et 
nous  hâter  de  conclure.  De  tout  ce  que  nous  venons  d'observer,  il 
ressort  que,  dans  le  Nord-Est  de  l'Allemagne,  c'est-à-dire  dans  la 
plus  grande  partie  du  royaume  de  Prusse,  les  circonstances  lo- 
cales et  historiques  ont  produit  :  une  mauvaise  organisation  de  la 
propriété  et  du  travail  ;  la  stagnation  des  classes  ;  le  maintien  du 
type  communautaire  ;  une  aptitude  médiocre  au  progrès  chez  les 
patrons  aussi  bien  que  chez  les  ouvriers;  une  intervention  à  la 
fois  étendue  et  peu  efficace  de  l'État;  le  recours  exagéré  au  crédit 
et  aux  associations  de  toute  nature;  enfin  une  faiblesse  générale 
très  marquée  en  présence  de  phénomènes  économiques  nouveaux 
et  intenses.  Dans  de  telles  conditions,  une  crise  était  inévitable, 
et  elle  s'est  manifestée  sous  une  forme  d'autant  plus  aigué  que  les 
moyens  de  résistance  étaient  moins  nombreux  parmi  la  popula- 
tion. Tout  cela  est  clair,  logique,  naturel,  et  permet  de  compren- 
dre tout  d'abord  que  le   remède  ne  peut   raisonnablement  se 


350  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

trouver  dans  des  combinaisons  qui,  en  augmentant  les  fonctions 
et  l'influence  de  TÉtat,  affaibliraient  encore  Faction  et  l'initia- 
tive des  individus.  Beaucoup  de  gens  s'imaginent,  quand  ils  sont 
malades,  que  le  médecin  pourra  les  guérir  soudain  en  leur  ad- 
ministrant une  potion  violente  ;  il  leur  faut  au  contraire  un  ré- 
gime étudié  et  prolongé,  seul  capable  de  leur  rendre  peu  à  peu 
une  santé  vigoureuse.  11  en  est  exactement  de  même  pour  les 
peuples.  Tant  que  la  noblesse  terrienne  gardera  ses  habitudes  de 
dépense  fastueuse,  ses  goûts  urbains,  son  insuffisance  technique, 
son  ignorance  des  devoirs  du  patronage;  tant  que  le  paysan  et 
l'ouvrier  resteront  apathiques,  sans  aspirations  progressives,  la 
crise  subsistera.  Et  les  propriétaires  ne  concevront  pas  d'autre 
ressource  que  celle  de  restreindre  leurs  dépenses  utiles  et  de  vé- 
géter dans  la  médiocrité;  les  ouvriers  continueront  à  émigrer, 
en  masse  misérable,  vers  des  pays  plus  actifs,  et  à  prêter  l'o- 
reille aux  tentations  du  socialisme. 

Nous  consacrerons  un  prochain  article  à  Tétude  des  populations 
agricoles  des  plateaux  alpestres,  qui  couvrent  tout  le  centre  et 
le  Sud  de  l'Allemagne. 

^^4  suivre,) 

Léon    POÎNSARD. 


Le    Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


TYPOGR.VPUIE    FIRMIN-DIDOT   ET  C".    —   PvnK 


QUESTIONS    DU  JOUR 


LES  FRANÇAIS  D'AUOLRD'lIll 


LES  TYPES  SOCIAUX  DU  MIDI  ET  DU  CENTRE 


Sous  ce  titre,  M.  Edmond  Demolins  vient  de  réunir  en  vo- 
lume (1),  après  les  avoir  revisées  et  complétées,  les  études  sur  la 
Géographie  sociale  de  la  France,  précédemment  publiées  dans  la 
Revue.  Ce  volume  comprend  les  types  sociaux  du  Midi  et  du 
Centre. 

L'auteur  a  fait  suivre  l'ouvrage  de  plusieurs  Appendices  et  du 
tableau  de  la  Nomenclature,  ou  Classification  des  faits  sociaux,  de 
M.  Henri  de  Tourville.  Ces  additions  ont  pour  but  de  donner  une 
direction  commune  aux  travailleurs  qui  seraient  disposés  à  en- 
treprendre l'étude  sociale  de  leur  région. 

Nous  reproduisons  la  Préface  et  le  second  de  ces  Appendices 
intitulé  :  Appel  aux  collaborateurs  locaux. 


1.    —     PREFACE. 

J'entreprends  d'expliquer  les  divers  iypes  sociaux  dont  l'en- 
semble forme  la  société  française. 


(l)  \j\\  vol.  in-I2  de  4G5  pages,  illustré  de  cartes  et  plans,  librairie  Finnin-Didot: 
3  fr.  50;  pour  les  membres  de  la  Société  de  Science  sociale,  2  fr.  65;  franco,  3fr.  10. 
T.  XXV.  27 


358  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Je  voudrais  faire  comprendre  comment,  —  de  science  cer- 
taine, —  se  fabriquent,  par  exemple,  un  Auvergnat  ou  un  Nor- 
mand, un  Provençal  ou  un  Lorrain,  un  Limousin  ou  un  Cham- 
penois, un  Tourangeau  ou  un  Corse,  etc.,  etc.  :  comment  et 
pourquoi  ils  diffèrent. 

On  verra  qu'ils  sont  le  produit  de  causes  positives  qu'il  est  pos- 
sible d'analyser  exactement  et  dont  la  principale,  la  plus  pro- 
fondément agissante,  est  la  nature  du  Lieu  et  du  Travail.  Je  ne 
dis  pas  que  ce  soient  là  les  seuls  facteurs  ;  il  y  en  a  bien  d'autres, 
mais  ils  sont  tous  foncièrement  influencés  par  ceux-là,  non  pas 
parce  qu'ils  ont  moins  de  valeur  en  eux-mêmes,  mais  parce  qu'il 
y  a  dans  Forganisme  animal  une  loi  de  subordination  des  or- 
ganes :  ce  n  est  pas  toujours  le  plus  noble  qui  a  sur  le  tempé- 
rament général  l'action  la  plus  décisive. 

Ainsi  on  arrivera  à  constater  qu'il  y  a  un  type  social  dérivé  de 
l'Art  pastoral;  un  autre,  de  l'exploitation  des  Productions  frui- 
tières arborescentes,  —  parmi  lesquelles  le  châtaignier,  le  noyer, 
l'olivier,  la  vigne,  etc.,  déterminent  autant  de  modalités  du 
type  :  —  un  autre  dérivé  de  la  Petite  Culture  et  un  autre  de  la 
Grande  Culture;  un  autre,  des  Transports  et  du  Commerce. 

L'analyse  permet  de  noter  des  nuances  encore  plus  délicates  : 
on  voit  apparaître  des  variétés  différentes  et  des  sous-variétés 
dans  chacune  de  ces  catégories,  dès  qu'il  se  produit  une  modifi- 
cation assez  notable  dans  la  nature  d'un  même  Lieu,  ou  d'un 
même  Travail. 

Par  exemple,  que  le  Lieu,  ou  le  Travail  de  l'Art  pastoral  soient, 
modifiés  en  certains  points,  et  aussitôt,  au  lieu  du  Pasteur  Pyré- 
néen, vous  avez  le  Pasteur  du  Causse,  ou  bien  vous  avez  le  Pas- 
teur Auvergnat.  Et  ces  variétés  d'un  même  type  social  dill'èrent 
entre  elles  dans  la  mesure  exacte  des  modifications  du  Lieu  et  du 
Travail. 

Ainsi  de  suite  pour  toutes  les  autres  catégories  sociales. 

Ces  Analyses,  ces  Comparaisons,  ces  Classifications  constituent, 
en  somme,  la  Science  sociale,  caria  science  n'est  pas  autre  chose 
que  la  mise  en  ordre  des  phénomènes  observables. 

Au  point  où  elle  est  aujourd'hui  arrivée,  il  est  aussi  impossible 


LES    FRANÇAIS   d'aLJOIRd'iILI.  359 

de  nier  la  Science  sociale  qu'il  le  serait  de  nier  les  Sciences  natu- 
relles. 

Si  la  Science  sociale  s'est  constituée  après  les  autres,  c'est 
qu'elle  avait  à  observer  et  à  mettre  en  ordre  des  phénomènes  in- 
finiment plus  complexes,  soit  par  leur  nature,  soit  par  le  fait  de 
la  liberté  humaine. 

Cependant  la  liberté  humaine  n'est  pas  absolue,  — sans  cela 
il  n'y  aurait  pas  de  Science  sociale  ;  —  elle  est  subordonnée  aux 
lois  sociales,  comme  elle  est  subordonnée  aux  lois  physiques. 

Mais,  par  la  connaissance  scientifique  de  ces  lois,  l'homme 
peut  arriver  à  les  dominer,  comme  il  arrive,  par  les  sciences 
naturelles,  à  dominer  les  forces  les  plus  redoutables  de  la  na- 
ture. Pour  l'ignorant,  l'électricité  est  une  force  qui  tue;  le  savant 
en  a  fait  une  force  qui  éclaire. 

En  d'autres  termes,  la  science  n'affranchit  pas  1" homme  des 
lois  sociales,  pas  plus  que  des  lois  naturelles,  mais  elle  l'alfran- 
chit  de  leurs  dangers  et  lui  permet  de  tourner  leurs  forces  à  son 
avantage,  en  lui  donnant  de  ces  lois  une  connaissance  certaine. 

Voilà  en  quoi  l'homme  est  libre  et  en  quoi  aussi  il  ne  l'est 
pas. 

Ce  livre  a  pour  but  de  faire  connaître  quelques-unes  de  ces 
lois  sociales  et  de  montrer,  en  même  temps,  comment  l'homme 
peut  s'en  servir  pour  améliorer  sa  condition  morale  et  maté- 
rielle. 

Pour  amener  la  Science  sociale  à  l'état  où  elle  est  actuelle- 
ment, il  a  fallu  plus  d'un  demi-siècle  de  travaux  collectifs,  pour- 
suivis sans  interruption  d'après  une  méthode  commune  et  sans 
cesse  perfectionnée,  loin  des  Académies  et  du  grand  public. 

J'ai  dédié  ce  volume  à  mes  deux  maîtres,  comme  un  faible 
hommage  de  notre  reconnaissance  à  tous. 

Le  premier,  Frédéric  Le  Play,  —  qui  m'a  accueilli  à  mes  dé- 
buts il  y  a  vingt-quatre  ans,  —  a  jeté,  d'une  main  ferme,  les  fon- 
dements de  la  Science  sociale.  C'est  lui  qui  m'a  confié  la  glorieuse 
mission  de  diriger  la  Revue  que  nous  avons  fondée  ensemble  et 
qui  devait  continuer  son  œuvre  scientifique. 


360  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Le  second,  Henri  de  Tourville,  — qui  n'est  pas  inférieur  à  Le 
Play,  —  a  rectifié,  précisé  et  complété  la  Méthode,  par  ses  ma- 
gnifiques travaux  sur  la  Classification  sociale  (1).  Depuis  vingt- 
quatre  ans,  il  a  dirigé  et  soutenu  l'Enseignement  social  avec  un 
dévouement  et  un  esprit  scientifique  incomparable  (2). 

C'est  par  cet  enseignement  que  s'est  formée,  c'est  autour  de 
cette  Revue  que  s'est  groupée  peu  à  peu  une  phalange  de  colla- 
borateurs qui  assure  la  continuation  et  les  progrès  de  la  Science 
sociale  dans  l'avenir. 

Je  souhaite  que  cet  ouvrage,  malgré  ses  nombreuses  lacunes  et 
ses  graves  imperfections,  donne  du  moins  au  lecteur  l'impression 
qu'il  y  a  une  Science  sociale  et  qu'il  importe  extrêmement  de 
l'étudier. 

Je  lui  demande  seulement  de  considérer  que  cet  exposé  n'est 
qu'une  première  ébauche,  une  sorte  de  canevas,  de  la  carte  so- 
ciale de  la  France.  Pas  plus  que  la  carte  géologique,  elle  ne  pou- 
vait être  établie  du  premier  coup  et  par  un  seul  homme. 

Un  pareil  travail  exige,  pour  être  mis  au  point,  de  nombreux 
collaborateurs  locaux. 

Le  principal  objet  de  cette  publication  est  précisément  de  les 
susciter,  en  leur  apportant  un  premier  tableau  d'ensemble  et 
une  méthode  éprouvée. 

Je  viens  de  signaler  les  lacunes  forcées  de  cet  ouvrage;  aussi 
m'excusera-t-on  d'invoquer,  en  faveur  de  sa  publication,  certains 
témoignages  bienveillants.  Je  voudrais  tant  intéresser  le  public, 
je  ne  dis  pas  à  mon  œuvre  en  particulier,  mais  à  la  Science  sociale 
en  général! 

Ces  études  sur  la  France,  après  avoir  fait  l'objet  de  mon  Cours 
pendant  ces  deux  dernières  années,  furent  publiées  dans  la 
Science  sociale^  sous  le  titre  :  Géographie  sociale  de  la  France. 
Cette  publication  provoqua  un  certain  nombre  d'appréciations 
parmi  lesquelles  je  demande  la  permission  de  citer  les  suivantes  : 

(1)  Voir  lepromicr  Appendice  à  la  (in  du  volume. 

(2)  Cet  enseignement  se  donne  dans  l'IIotel  de  la  Société  de  Géographie,  18  i.  bou- 
levard Saint-Germain. 


LES    FRANÇAIS    D'aUJOLRD'iICI  .'j()1 

Après  la  reproduction  des  quatre  premiers  articles,  M.  Elisée 
Reclus,  le  célèbre  géographe,  voulut  bien  m'écrire  : 

«  J'ai  lu  les  quatre  dernières  livvdihons  de  la  Se ie?ice  sociale. 
L'intérêt  que  j'y  ai  trouvé  n'a  pas  faibli  un  instant  et  certaines 
descriptions,  notamment  celle  de  l'Auvergnat  marchand  de 
bœufs,  m'ont  paru  de  véritables  chefs-d'œuvre.  (Le  lecteur  fera  la 
part  de  la  bienveillance  excessive  de  mon  honorable  correspon- 
dant. ) 

«  Il  me  semble  que  le  plan  d'étude  suivi  par  vous  est,  au  point 
de  vue  d'une  géographie  sociale,  le  meilleur  qu'il  soit  possible 
de  se  tracer,  «  l'ordre  de  la  complication  sociale  croissante  ». 
Mais  combien  difficile  sera-t-il  de  s'y  conformer  toujours,  vu  le 
prodigieux  enchevêtrement  des  industries  et  des  conditions  so- 
ciales! Pour  ne  pas  quitter  votre  sujet,  il  vous  faudra  le  don  de 
l'omni-présence.  Votre  travail  très  ardu  en  sera  d'autant  plus 
beau,  quand  vous  l'aurez  achevé...  » 

C'est  précisément  pour  acquérir  ce  don  de  «  Fomni-présenca  » 
qui  me  manque,  que  je   fais  appel  à  des  collaborateurs  locaux. 

Dans  un  article  d'appréciation  sur  mon  livre,  A  quoi  tient  la 
supériorité  des  Anglo- Saxons,  M.  Maurice  Barrés  s'exprimait  ainsi 
dans  le  Journal  : 

«...  Dès  maintenant  je  voudrais  signaler  l'œuvre  que,  depuis 
une  année,  poursuit  M.  Demolins,  parallèlement  à  ses  études  sur 
la  puissance  britannique. 

«  Dans  sa  Revue,  la  Science  sociale,  et,  sous  le  titre  de  Géofjra- 
phie  sociale  de  la  France,  il  a  entrepris  de  classer,  de  lier,  d'ex- 
pliquer les  faits  utiles  à  la  connaissance  de  notre  pays.  Il  nous 
mène  sur  toutes  les  parties  du  territoire  et  recherche  les  causes 
des  formes  sociales  qu'il  trouve.  Des  hommes  attentifs  et  compé- 
tents, avant  Demolins,  avaient  décrit  la  France,  mais  lui,  il  pré- 
tend ne  pas  se  borner  à  constater  des  faits  ;  il  se  préoccupe  d'en 
montrer  l'enchainement  et  d'en  dégager  des  lois.  C'est  sa  mé- 
thode qui  fait  la  nouveauté  et  la  puissance  de  cette  œuvre,  qu'on 
peut  dès  maintenant  juger... 

«  Cette  Géographie  sociale,  supérieure,  selon  moi,  à  la  Supé- 
riorité des  Anglo-Saxons,  qui  vient  d'avoir  ce  grand   succès,  est 


362  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

un  l^el  ell'ort  pour  découvrir  les  causes  des  diverses  formes  so- 
ciales dont  l'ensemble  compose  la  société  française...  » 

D'une  lettre  de  M.  René  Bazin  j'extrais  l'appréciation  suivante  : 

(c  ...  Jai  interrompu  mon  travail  accoutumé  pour  lire  votre 
Géographie  sociale  de  la  France  et  je  ne  l'ai  pas  regretté.  Vous 
serez  aussi  combattu  pour  ce  livre  et  vous  serez  plus  loué  encore 
que  pour  le  premier...  je  passe  ici  cjuelques  éloges  trop  person- 
nelsi.  Les  critiques  qu'on  vous  fera,  vous  les  connaissez  :  sys- 
tème a  priori,  contrainte  des  faits  que  vous  obligez  à  se  plier  à 
vos  théories,  impossibilité  de  ramener  à  des  lois  un  état  de  cho- 
ses où  entrent  comme  élément  la  liberté  humaine,  l'atavisme 
prodigieusement  multiplié  et  dès  lors  confus,  l'éducation  qui 
contrarie  les  autres  influences  ou  les  accentue.  Vous  avez  répondu 
à  ces  objections  dans  les  notes  sur  les  articles  que  la  presse 
vous  a  consacrés.  Je  ne  les  crois  pas  invincibles.  La  complexité 
des  faits  n'empêche  pas  que  certains  d'entre  eux  obéissent  à  des 
lois  et^  parce  que  tout  n'est  pas  expliqué,  il  ne  s'ensuit  pas  que 
rien  ne  soit  explicable  ainsi...  » 

Les  critiques  que  M.  René  Bazin  pressent  tomberont,  je  l'es- 
père, à  mesure  que  l'on  avancera  dans  la  lecture  de  cet  ouvrage. 
On  verra  en  même  temps  que  la  liberté  humaine  s'accorde  avec 
les  lois  sociales  exactement  comme  avec  les  lois  physiques. 

On  sait  avec  quelle  clarté  de  vision  et  avec  quel  art  consommé 
Alphonse  Daudet  a  réussi  à  décrire  le  type  du  Méridional.  Bien 
qu'il  se  préoccupât  plus  de  le  faire  \ivre  que  de  l'expliquer,  son 
esprit  si  compréhensif  était  ouvert  à  toute  tentative  d'explication 
scientifique. 

.le  n'avais  pas  l'honneur  de  le  connaître,  lorsque  je  reçus  un 
mot  de  lui  :  «  Quand  vous  reviendrez  à  Paris,  me  disait-il,  je 
serai  bien  heureux  de  causer  avec  vous...  »  En  même  temps,  il 
m'envoyait  son  dernier  volume,  Le  Trésor  d'Arlatan,  avec  cette 
dédicace  très  flatteuse  : 

<f  A  E.  Demolins  j'offre  ce  coin  de  Camargue  avec  ma  vive  sym- 
pathie littéraire.  Sa  nouvelle  Géographie  de  la  France  me  trans- 
porte. » 

Le  grand  écrivain  mourut  quelques  jours  après;  un  de  mes 


LES    FRANÇAIS    d'aUJOURd'hUI.  36'} 

regrets  les  plus  vifs  est  de  n'avoir  pu  le  connaître  et  causer  avec 
lui\ 

Ces  diverses  appréciations  sur  Tœuvre  que  je  présente  aujour- 
d'hui au  public  me  décident  à  ne  pas  en  différer  plus  longtemps 
la  publication. 

Et  il  me  sem])le  qu'en  faisant  connaître  ces  jugements,  j'in- 
cline le  lecteur  à  avoir  plus  d'indulgence  pour  l'auteur  et  pour 
l'ouvrage. 


II.  —  APPEL  AUX  COLLABORATEURS  LOCAUX. 

Les  études  publiées  dans  ce  volume  nous  ont  permis  de  déga- 
ger et  de  classer  un  certain  nombre  de  faits  utiles  à  la  connais- 
sance des  principales  variétés  du  type  français. 

Bien  que  ce  ne  soient  là  qu'une  analyse  et  une  classification 
très  générales,  cet  essai  peut  déjà  offrir  un  point  de  départ  et  une 
orientation  pour  entreprendre  des  études,  soit  individuelles  soit 
collectives,  d'après  une  méthode  commune. 

Je  m'adresse  donc  à  tous  les  hommes  d'étude,  particulièrement 
à  ceux  qui  forment  le  personnel  des  Sociétés  historiques,  littéraires, 
archéologiques,  géographiques,  économiques,  scientiflques  de 
province.  Us  ^'intéressent  à  leur  région;  ils  dépensent,  pour 
l'étudier,  beaucoup  de  temps,  sans  que  leurs  travaux  soient  coor- 
donnés par  une  méthode  commune  et  éprouvée,  par  un  plan 
d'ensemble,  sans  qu'ils  aboutissent  à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences,  à  dégager  la  loi  des 
phénomènes.  Leurs  travaux  trop  souvent  ne  dépassent  pas  l'étroit 
horizon  de  leur  locahté;  ils  compilent  simplement  des  faits  et 
travaillent,  pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est  maintenant  arrivée,  leur 
fournit  le  moyen  de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un  tra- 
vail d'ensemble  pour  une  œuvre  nouvelle,  qui  doit  livrer  la 
connaissance  de  plus  en  plus  claire  et  complète  de  l'homme  et 
de  la  société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Et  chacun  peut  utiliser  les  connaissances  spéciales  qu'il  pos- 


364  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

sède,    en  étudiant  d'une  façon  plus  particulière    tel   élément 
social  ou  tel  autre. 

En  effet,  l'étude  sociale  d'une  région  se  décompose  en  un 
grand  nomlDre  de  questions  :  la  géographie,  la  géologie,  la 
météorologie,  la  botanique,  la  zoologie,  qui  constituent  les  élé- 
ments du  Lieu;  les  innombrables  formes  et  natures  des  Travaux, 
la  Propriété,  la  Famille,  les  Cultures  intellectuelles  (littérature, 
arts,  sciences),  le  Culte,  les  Corporations  d'intérêt  commun  et  de 
bienfaisance,  les  organismes  des  Pouvoirs  publics,  l'Émigration 
et  la  Colonisation,  l'Histoire  et  rArchéologie.  Chacun  peut  choi- 
sir, entre  ces  questions,  celle  qui  l'intéresse  plus  particulière- 
ment et  qu'il  rattache  ensuite,  par  le  lien  d'ime  commune  science, 
aux  autres  questions  étudiées  par  les  autres  collaborateurs  de 
sa  région.  Ces  études  séparées  forment  un  ensemble  qui  se  tient 
et  qui  vient  se  classer  lui-même  dans  la  série  des  études  entre- 
prises sur  les  autres  régions  de  la  France  et  de  l'étranger,  car 
dans  la  science  tout  s'enchaine. 

Ainsi,  sans  sortir  de  sa  spécialité,  mais  au  contraire  en  renou- 
velant ses  procédés  et  ses  connaissances,  chacun  peut  défricher 
un  coin  de  la  Science  sociale  :  géographes,  géologues,  météoro- 
logistes, botanistes,  zoologues,  agriculteurs,  industriels,  com- 
merçants, juristes,  lettrés,  artistes,  savants,  ecclésiasticpies , 
membres  des  sociétés  de  bienfaisance  ou  d'assistance,  adminis- 
trateurs et  politiques,  historiens,  archéologues,  etc.,  car  la  con- 
naissance sociale  d'une  région  résulte  de  Fétude  préalable  de 
ces  divers  éléments. 

Quel  relief  prendrait,  par  exemple,  le  type  Auvergnat,  ou  le 
type  Breton,  si,  au  lieu  de  la  simple  et  sommaire  esquisse  que  j'en 
donne,  il  avait  été  ainsi  étudié,  dans  tous  ses  éléments,  par  une 
série  de  collaborateurs  î  Ces  analyses  permettront  de  déterminer 
et  de  classer  les  diverses  variétés  d'une  région,  comme  j'ai  tenté 
de  le  faire  pour  les  diverses  régions  de  la  France. 

Nous  classons  entre  elles  les  diverses  régions  de  la  France  sui- 
vant la  nature  du  travail  qui  y  domine  d'après  l'ordre  de  la 
complication  croissante. 

Il  s'agirait  de  subdiviser  et  de  classer  dans  le  même  ordre  les 


LES    FRANÇAIS    d'aUJOURD'uLI.  365 

différentes  variétés  de  chaque  région,  en  commençant  par  celle 
où  domine  le  travail  le  plus  simple,  l'art  pastoral  et  en  conti- 
nuant suivant  la  progression  indiquée,  dans  la  Nomenclature, 
au  tableau  du  Travail. 

Ce  que  nous  disons  pour  la  France  s'applique  naturellement 
aux  pays  étrangers.  La  classification  des  diverses  régions  du 
globe  est  d'ailleurs  ébauchée  par  les  études  qui  ont  été  publiées, 
depuis  douze  ans,  dans  la  Science  sociale. 

Quelque  objet  que  l'on  poursuive,  soit  l'étude  d'un  des  éléments 
que  nous  avons  énumérés  plus  haut,  soit  l'étude  entière  d'une 
région,  le  procédé  de  travail  est  le  même  :  il  s'agit  de  se  servir 
de  la  Nomenclature  comme  d'un  instrument  d'analyse  et  de  clas- 
sification. 

On  présente  successivement,  soit  le  phénomène,  soit  la  région 
que  l'on  entreprend  d'analyser,  à  toutes  les  divisions  de  la  No- 
menclature, depuis  la  première  jusqu'à  la  dernière,  en  recher- 
chant en  quoi  chacune  de  ces  divisions  a  pu  influencer  ce  phé- 
nomène ou  cette  région.  Ainsi,  on  recherche  quelle  influence 
a  eue  le  Lieu,  le  Travail,  la  Propriété,  la  Famille,  la  Religion, 
l'État,  etc.,  etc.;  en  quoi  ils  ont  agi,  soit  comme  cause,  soit 
comme  conséquence. 

En  d'autres  termes,  la  Nomenclature  est  un  crible  ou  plutôt 
une  sorte  d'opérateur  anatomique,  au  moyeu  duquel  on  sépare 
un  élément  composé  en  ses  diverses  parties  simples,  afin  de  saisir 
une  à  une  toutes  les  influences  qui  ont  pu  agir  sur  chacune  de 
ces  parties,  et  toutes  les  influences  que  ces  diverses  parties  ont 
pu  avoir  entre  elles. 

On  arrive  ainsi  à  déterminer  les  relations  de  cause  à  elïet  qui 
expliquent  le  type  que  l'on  étudie. 

Mais  à  mesure  que  la  science  avance  et  qu'un  plus  grand 
nombre  de  types  sont  décrits,  l'analyse  révèle  une  quantité  crois- 
sante de  phénomènes,  de  relations  de  cause  à  effet,  déjà  connus. 
On  serait  donc  exposé  à  d'inutiles  répétitions  qui  ne  seraient 
que  des  confirmations  superflues,  car  ce  qui  a  été  une  fois  acquis 
à  la  science  reste  acquis  jusqu'à  preuve  du  contraire.  Nous  con- 


366  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

naissons,  par  exemple,  un  certain  nomJ3re  de  causes  ou  d'effets 
de  telles  formes  du  Lieu,  da  Travail,  de  la  Propriété,  de  la  Fa- 
mille, du  Patronage,  des  Cultures  intellectuelles,  de  la  Religion, 
de  l'Etat,  etc.  Il  suffit  donc  de  constater  qu'elles  se  vérifient,  mais 
sans  insister.  Ce  qu'il  est  intéressant  de  déterminer,  ce  ne  sont 
pas  les  ressemblances  avec  les  types  déjà  connus,  mais  les  diffé- 
rences. La  question  que  l'observateur  doit  se  poser  sans  cesse  est 
celle-ci  :  En  quoi  et  idourquoi  le  type  que  j'étudie  diffère-t-il  des 
types  du  même  groupe,  qui  ont  été  précédemment  étudiés?  Sous 
l'empire  de  cette  préoccupation,  et  en  poussant  toujours  plus 
à  fond  son  analyse,  il  arrivera  à  apercevoir  des  différences  là  où, 
au  premier  abord,  il  ne  voyait  que  des  ressemblances,  car  il 
n'y  a  pas  deux  types  sociaux,  quelque  rapprochés  qu'ils  soient, 
qui  se  trouvent  exactement  semblables. 

Ces  différences  une  fois  reconnues,  l'observateur  doit  s'attacher 
à  les  décrire  avec  le  plus  grand  soin  et  exclusivement. 

Le  type  ainsi  analysé,  puis  comparé  avec  les  types  analogues 
pour  en  saisir  les  différences,  puis  classé,  il  reste  à  l'exposer  au 
public. 

La  méthode  cl  exposition  consiste  à  présenter  les  éléments  du 
type  dans  l'ordre  où  ils  s'enchaînent  et  s'engendrent  les  uns  les 
autres, en  commençant  par  le  phénomène  le  plus  simple,  et  le  plus 
facilement  constatable.  C'est  cet  enchaînement  qui  donne  à  l'ex- 
position un  caractère  rigoureux  et  scientifique  et  qui  met  en 
lumière  la  loi  de  chaque  phénomène. 

C'est  aussi  par  cet  enchaînement  que  le  savant  se  distingue 
nettement  de  l'érudit. 

Il  est  nécessaire  de  s'expliquer  à  ce  sujet. 

Depuis  1870,  férudition  allemande  a  fait  chez  nous  beaucoup 
d'adeptes.  Compilateurs,  collectionneurs  de  textes,  les  Allemands 
estiment  la  valeur  d'une  œuvre,  surtout  d'après  la  quantité  de 
faits  inédits  mis  au  jour;  jamais  l'art  d'accumuler  les  faits  et  les 
citations  de  sources  n'a  été  poussé  plus  loin.  Les  Universités  alle- 
mandes sont  sans  rivales  à  ce  point  de  vue.  Un  livre  allemand 
qui  se  respecte  connaît  tout  ce  qui  a  été  écrit  précédemment 
sur   le  même  sujet,  et  a  bien  soin   d'en   donner  la  bibliogra- 


LES    FRANÇAIS    D'aUJOLRD'iIUI.  *i07 

phie   complote.    On    n'est  un    ériidit    qu'à    cette   condition-là. 

Il  faut  le  dire  hautement  :  Térudition  ne  doit  pas  être  con- 
fondue avec  la  science,  elle  ne  la  constitue  pas  et  souvent  même 
elle  rétouffe.  11  y  a  là  un  préjugé  dont  il  serait  temps  de  se  dé- 
barrasser. 

Comment  procède  l'érudit?  Il  accumule,  sur  un  sujet  donné, 
le  plus  de  documents,  le  plus  de  textes  possible  ;  la  palme  appar- 
tient à  celui  qui  a  pu  en  réunir  le  plus  grand  nombre.  Au  fond, 
ce  n'est  pas  là  un  travail  compliqué,  ni  qui  exige  beaucoup 
d'effort  intellectuel  :  de  la  patience,  beaucoup  de  patience  y 
suffit.  C'est  même,  en  somme,  un  travail  attrayant,  comme  tout 
travail  de  collectionneur,  comme  la  chasse.  On  collectionne  des 
fiches,  on  va  à  la  chasse  des  faits.  Chaque  soir,  on  constate  avec 
satisfaction  que  le  tas  des  fiches  a  augmenté,  que  le  nombre  des 
faits  accumulés  s'est  accru.  Ainsi  on  est  encouragé  à  recommencer 
le  lendemain  ce  travail  de  compilation,  car  on  se  donne  à  soi- 
même  la  preuve  matérielle  que  le  travail  avance,  puisque  le  tas 
de  fiches  s'accroit. 

En  réalité,  le  travail  n'avance  pas,  car  un  sujet  n'est  pas  connu 
par  le  fait  qu'on  a  réuni  tous  les  documents  publiés  sur  la  ques- 
tion, toutes  les  citations  qui  s'y  rapportent.  Souvent  même  il 
recule  en  proportion  des  documents  qu'on  a  amassés;  ou,  plus 
exactement,  sous  lesquels  on  est  submergé.  Un  érudit  allemand 
me  disait  un  jour  à  propos  d'une  étude  qu'il  poursuivait  :  «  .le 
n'y  vois  plus  rien;  j'ai  trop  de  faits.  »  Il  avait  raison  et  j'ai  connu 
moi-même  pendant  longtemps  la  cruelle  situation  d'un  auteur 
enlizé  au  milieu  des  faits  qu'il  a  accumulés.  J'ai  entre  autres  un 
certain  carton  que  j'avais  fait  faire  exprès,  il  y  a  une  vingtaine 
d'années,  et  qui  contient  peut-être  dix  mille  fiches.  Je  voyais  le 
tas  croître  avec  une  satisfaction  juvénile,  mais  lorsque  enfin  j'ai 
voulu  classer  cet  entassement  de  matériaux  pour  lui  donner  une 
tournure  d'ouvrage,  je  me  suis  senti  submergé  par  le  document 
et  impuissant  à  mettre  de  l'ordre  dans  ce  chaos  :  les  arbres  m'em- 
pêchaient de  voir  la  forêt.  Aujourd'hui,  le  carton  est  fermé  et  je 
ne  le  rouvrirai  jamais,  si  ce  n'est  pour  en  jeter  le  contenu  aux 
vieux  papiers. 


368  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

En  général,  Téruclit  ainsi  submergé  ne  se  résout  pas  à  ce  parti 
extrême  et  pénible.  Il  ne  veut  pas  que  tant  de  notes  amoncelées 
soient  perdues,  et,  en  désespoir  de  cause,  il  se  décide  à  publier, 
sous  forme  d'ouvrage,  une  vaste  compilation  à  la  façon  allemande. 
En  réalité,  il  n'a  fait  que  vider  ses  tiroirs,  en  se  bornant  à  disposer 
à  peu  près  ses  notes  par  catégories  de  sujets,  —  ce  sont  les  cha- 
pitres, —  sans  se  préoccuper  de  saisir  Fenchainement  des  causes 
et  des  effets  et  de  dégager  les  lois. 

Saisir  rencbainement  des  causes  et  des  effets  et,  par  là,  arriver 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes,  voilà  bien,  je  le  répète,  ce 
qui  distingue  la  science  de  l'érudition. 

On  peut  ramener  à  trois  les  méthodes  de  travail  dont  se  sert 
l'esprit  humain  : 

1°  La  méthode  des  théoriciens  :  ils  dédaignent  les  faits  et  cons- 
truisent des  théories  et  des  systèmes  par  raisonnement  pur. 

2°  La  méthode  des  énidits;  ils  dédaignent  le  raisonnnement 
théorique  et  procèdent  par  accumulation  de  faits. 

3°  La  méthode  des  savants;  ils  ne  procèdent  ni  par  système 
«yjno?7  comme  les  premiers,  ni  par  accumulation  de  faits,  comme 
les  seconds.  Leur  procédé  peut  se  résumer  dans  la  formule  sui- 
vante :  Raisonner  a  fond  sur  un  petit  nombre  de  faits  jusqu  à  ce 
qu'on  en  ait  saisi  U enchaînement  et  déterminé  la  classification. 
Chaque  progrès  de  la  science  a  été  le  résultat  de  la  connaissance 
plus  complète  de  quelques  faits  complètement  analysés.  Ainsi 
Galilée  rectifiant  le  système  du  monde  par  la  seule  inspection 
des  taches  du  soleil  ;  ainsi  Pasteur  bouleversant  la  médecine  par 
Fétude  patiente  d'un  infiniment  petit  ;  ainsi  Le  Play  jetant  les 
fondements  de  Fétude  scientifique  des  sociétés  humaines  par  Fa- 
nalyse  méthodique  et  approfondie  de  quelques  familles. 

Raisonner  à  fond  sur  quelques  faits,  en  saisir  Fenchainement, 
exige  cent  fois  plus  de  travail  personnel,  d'effort  de  réllexion  et 
de  comparaison  que  d'entasser  des  liasses  de  fiches,  par  un  tra- 
vail qui  est,  en  somme,  plus  machinal  qu'intellectuel.  Je  puis 
citer  à  l'appui  de  cette  affirmation  l'exemple  des  jeunes  gens  qui 
suivent  notre  Enseignement.  Quand  on  leur  donne  une  question 
sociale  à  étudier,  ils  sont  toujours  portés  à  accumuler  des  notes, 


LES    FRANÇAIS    D'aUJOURD'hUI.  369 

à  compiler  des  faits;  ils  se  documentent,  comme  on  dit,  et  ils 
font  cela  sans  aucune  difficulté;  le  premier  venu  y  réussit. 
Mais  où  la  difficulté  commence  pour  eux,  où  cela  ne  va  plus, 
c'est  quand  il  s'agit  de  mettre  tous  ces  faits  en  ordre,  de  voir 
par  où  ils  se  tiennent  et  s'enchaînent  les  uns  aux  autres,  en  un 
mot,  quand  il  s'agit  de  rattacher  les  faits  aux  causes.  Or,  c'est  en 
cela  que  réside  tout  la  science  et  c'est  précisément  en  cela  que 
les  trois  quarts  échouent.  Voilà  pourquoi  il  est  plus  facile  de  fa- 
briquer cent  érudits  qu'un  seul  savant...  et  nous  en  savons  quel- 
que chose. 

C'est  précisément  pour  aplanir  cette  difficulté,  pour  fournir  à 
de  futurs  collaborateurs  un  spécimen  et  une  direction,  que  je  me 
suis  décidé  à  publier  ce  volume. 

Edmond  Demolins. 


LES  PHASES 

DE  L  ENSEIGNEMENT  SUPÉRIEUR 

AUX  ÉTATS-UMS 

D'APRÈS  THE  AMERICAN  COLLEGE  ES  AMERICAN  LIFE 

Par  Charles  Franklin  THWING 


La  grande  importance  des  questions  d'éducation  vient  de  la 
trace  profonde  que  laissent  dans  l'homme  les  habitudes  prises 
dans  les  vingt  premières  années  de  sa  vie.  Les  facultés  actives  de 
l'enfant  ne  trouvent  d'abord  à  s'exercer  que  dans  l'énorme  tra- 
vail d'apprentissage  qu'il  doit  accomplir,  et  les  aptitudes  qui  le 
soumettent  à  l'intluence  du  monde  extérieur  sont  par  suite  celles 
qui  se  développent  le  mieux  en  lui.  Plus  tard,  ces  dispositions  du 
premier  âge  s'aifaiblissent  ou  se  transforment  dans  le  jeune 
homme,  pour  laisser  place  au  développement  des  qualités  qui 
assurent  son  individualité.  Comme  l'enfant,  le  jeune  homme  ob- 
servera, mais  avec  moins  de  curiosité  et  plus  de  rétlexion  ;  il  aura 
moins  de  docilité  et  plus  de  confiance  en  lui-même  ;  il  n'imitera 
les  autres  qu'après  les  avoir  jugés  ;  sa  mémoire  sera  moins  puis- 
sante, parce  que  sa  raison  le  sera  davantage;  et  il  contractera 
moins  facilement  des  habitudes,  parce  qu'en  sentant  plus  forte- 
ment l'obligation  morale,  il  aura  acquis  le  pouvoir  de  contrôler 
ses  actes.  Cette  transformation  se  fait  peu  à  peu  pendant  les  an- 
nées de  l'enfance  et  de  l'adolescence,  elle  doit  être  surveillée  par 
l'éducation,  car  c'est  de  la  manière  plus  ou  moins  heureuse,  ])lus 


LES    PHASES    DE    l'e\SEIGx\P:MENT    SUI'ÉRIEUR   AUX    ÉTATS-UNIS-        371 

OU  moins  complète  dont  elle  se  produira  que  dépendra  l'énergie 
et  la  valeur  morale  de  l'homme. 

Dans  la  famille  patriarcale,  l'éducation  était  simple  et  réduite  : 
elle  consistait  à  inspirer  à  l'enfant  l'amour  des  traditions  et  le 
respect  des  ancêtres;  cette  règle  se  présentait  à  l'enfant  comme 
une  loi  immuable,  supérieure,  qui  ne  devait  faiblir  devant  aucun 
intérêt  personnel  :  les  ancêtres  avaient  fait  preuve  de  sagesse,  lui 
devait  faire  preuve  de  docilité.  Le  but  de  l'éducation  était  donc 
de  maintenir  dans  l'homme  les  qualités  qui  caractérisent  le  jeune 
âge,  de  faire  des  sujets  imitateurs,  soumis,  confiants,  conscients 
de  leur  faiblesse  individuelle  et  reconnaissants  envers  la  commu- 
nauté de  l'appui  matériel  et  moral  qu'elle  leur  prêtait.  Les  so- 
ciétés à  formation  communautaire,  quel  que  soit  leur  degré  de 
complication,  ont  conservé  le  même  esprit  :  elles  cherchent  par 
l'éducation  à  entraver  le  développement  de  l'individu  de  telle 
sorte  que  l'homme  fait  n'ait,  autant  que  possible,  que  les  qualités 
propres  à  l'enfance  ;  en  même  temps  elles  s'efforcent  de  lui  faire 
sentir  la  supériorité  de  la  loi  et  la  nécessité  d'une  règle  invaria- 
ble qui  puisse  servir  de  guide  à  sa  conduite  et  unir  étroitement 
les  divers  membres  du  groupe  social. 

La  France,  parmi  les  nations  à  formation  communautaire,  pré- 
sente une  particularité  remarquable,  elle  a  rompu  avec  son  passé  : 
mais  si  elle  a  pu  rejeter  la  loi  ancienne  et  ses  traditions,  il  lui 
était  impossible  de  changer  l'esprit  et  les  tendances  qui  lui  ve- 
naient de  ce  passé  dont  elle  était  sortie.  La  société  française,  trou- 
blée et  désorientée  après  la  Révolution,  manifestait  ses  origines 
communautaires  en  cherchant  aussitôt  à  rétablir  un  lien  social 
immuable.  Les  traditions  n'existant  plus,  on  résolut  de  constituer 
de  toutes  pièces  une  sagesse  absolue,  rationnelle,  supérieure  à 
celle  des  ancêtres,  et  de  l'imposer  uniformément  à  tous  les  ci- 
toyens par  la  logique  ou  par  la  force.  Ce  fut  l'époque  de  la  ré- 
daction des  Droits  de  r homme  et  de  la  législation  a  priori.  Ces 
principes  ont  passé  ou  se  sont  modifiés  parce  que  l'expérience  ne 
leur  fut  pas  favorable  et  que  noire  pays  devait  compter  avec  les 
nations  voisines  :  mais  les  Français  ont  conservé  le  besoin  de  voir 
la  France  centralisée  et  unie  ;  certains  d'entre  eux  ont  cru  trouver 


372  LA   SCIENCE  SOCIALE. 

dans  la  connaissance  commune  des  sciences  un  lien  social  irré- 
prochable, capable  de  satisfaire  par  essence  à  toutes  les  exigences 
d'une  commune  entente  :  cette  idée  n'a  pas  été  sans  influence  sur 
le  développement  de  l'instruction  et  sur  l'esprit  de  l'enseigne- 
ment. 

Par  un  enseienement  abstrait  où  le  travail  de  laboratoire 
n'existe  pas,  où  les  faits  n'intéressent  que  lorsqu'ils  servent  à  l'in- 
duction d'un  principe,  on  cherche  à  donner  aux  jeunes  gens  le 
plus  grand  nombre  d'idées  générales  et  à  leur  apprendre  le  plus 
de  lois  théoriques.  Cet  idéal  d'éducation  a  fourni  les  résultats 
que  l'on  pouvait  attendre  :  les  Français  instruits  ont  un  talent  re- 
marquable d'exposition,  ils  excellent  à  présenter  clairement  une 
théorie,  à  grouper  les  faits  et  à  dégager  l'idée  maîtresse  qui  leur 
sert  de  lien  :  mais  ils  ne  se  préoccupent  de  la  pratique  que  lors- 
qu'ils y  sont  matériellement  forcés. 

Dans  le  type  particulariste ,  au  contraire,  l'éducation  tend  à 
pousser  jusqu'à  son  extrême  limite  le  développement  de  l'homme, 
puisque  l'individu  n'a  plus  à  compter  sur  son  entourage,  mais 
sur  lui  seul.  Dès  lors,  on  ne  lui  demande  pas  seulement  de  faire 
preuve  de  soumission  et  d'intelligence,  mais  encore  d'acquérir 
la  confiance  en  soi  et  la  volonté.  L'éducation  n'est  plus  essentiel- 
lement fondée  sur  la  contrainte ,  ou  sur  la  théorie,  elle  doit  être, 
en  fait,  aussi  profitable  que  possible  en  toutes  choses.  Ce  n'est  plus 
l'homme  qui  doit  se  soumettre  à  un  ordre  de  société  préétabli,  c'est 
la  société  et  l'éducation  qui  ont  à  s'adapter  à  ses  vrais  besoins  et 
doivent  satisfaire  ses  légitimes  aspirations.  L'individu  apparte- 
nant à  une  société  particulariste  est  naturellement  porté  vers  l'ac- 
tion, il  se  fixe  lui-même  son  but,  s'efforce  de  l'atteindre  par  ses 
propres  ressources,  et,  relativement  indifférent  aux  suffrages  de 
ceux  qui  l'entourent,  il  cherche  sa  récompense  dans  les  avantages 
personnels  qu'il  se  procure  et  dans  l'estime  qu'il  a  de  lui-même  : 
l'éducation  qui  lui  convient  aura  donc  pour  traits  caractéristi- 
ques d'exalter  la  puissance  individuelle  et  de  donner  la  connais- 
sance pratique  des  faits,  car  le  but  de  cette  éducation  est  d'agir 
par  soi-même. 

Tels  sont  les  caractères  qui  distinguent  l'éducation  communau- 


LES    IMIASES   DK    l'ENSEIGNEMENT    SUPÉRIEUR    AUX    ÉTATS-UNIS.         373 

taire  et  réducation  particulariste  :  cette  dernière,  par  cela  même 
qu'elle  développe  l'homme,  lui  imprime  un  caractère  ineffa<;al)le  : 
elle  met  l'individu  à  même  de  produire  le  maximum  d'eil'et  utile. 
Les  avantages  qui  résulteraient  pour  la  France  de  l'adoption  des 
idées  et  de  l'éducalion  particularistes  ont  été  exposés  par  M.  De- 
molins  d'une  façon  qui  dispense  d'y  revenir;  on  peut  dire  toute- 
fois que  le  développement  de  cette  éducation  doit  forcément 
précéder  dans  notre  pays  toute  action  gouvernementale  utile  : 
ainsi,  par  exemple,  toute  tentative  sérieuse  de  décentralisation 
est  aujourd'hui  entravée  par  notre  esprit  de  clan  et  par  le  des- 
potisme dont  sont  imbues  nos  autorités  locales. 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  nous  arrêter  aux  objections,  elles  ont  été 
déjà  réfutées.  On  reproche  à  l'éducation  particulariste  de  déve- 
lopper l'égoïsme  et  de  tendre  à  faire  de  nous  des  Anglais;  mais 
les  Norvégiens,  les  Américains,  certaines  populations  de  l'Alle- 
magne ont  des  traits  nationaux  fortement  accentués  et  ne  sont 
pas  Anglais  pour  être  particularistes  ;  d'un  autre  côté,  M.  Paul 
de  Rousiers  (1),  en  exposant  l'œuvre  généreuse  de  ces  Américains 
qui  ont  consacré  des  sommes  énormes  à  doter  leur  patrie  des 
organismes  sociaux  intellectuels  qui  lui  manquaient,  et  M.  Demo- 
lins  (2),  en  démontrant  que  le  Français  cherche  dans  la  commu- 
nauté un  appui  et  non  des  occasions  de  dévouement,  font  voir 
que  l'égoïsme  est  au  moins  aussi  développé  dans  notre  société 
que  chez  les  Anglo-Saxons. 


L'intérêt  que  peut  présenter  pour  nous  l'histoire  de  l'enseigne- 
ment supérieur  en  Amérique  vient  de  ce  qu'il  a  précisément  ef- 
fectué l'évolution  dont  il  s'agit.  Communautaire  au  début,  tant 
qu'il  fut  sous  l'inlluence  des  vieilles  universités  anglaises  où  do- 
minait l'esprit  normand,  cet  enseignement,  comme  cela  a  eu  lieu 
également  en  Angleterre,  a  modifié  son  esprit  et  ses  tendances 

(1)  Science  sociale,  t.  XII,  p.  457. 

(2)  Demolins,  A  quoi  tient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons,  p.  334. 

T.  XXV.  28 


374  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

SOUS  la  pression  de  Topinion  publique  et  se  trouve  aujourd'hui 
franchement  particulariste.  Cette  évolution  se  distingue  facile- 
ment dans  1  œuvre  de  M.  Thwing,  président  de  la  ]]'ester?i  Re- 
sei've  University,  et  du  Collège  Adelbert.  Cet  auteur  a  décrit  dans 
plusieurs  ouvrages  l'organisation  des  collèges  et  la  -vie  des  étu- 
diants américains  :  son  dernier  livre  a  pour  but  de  discuter  les 
perfectionnements  qui  pourraient  mettre  les  collèges  en  har- 
monie phis  complète  et  en  relation  étroite  avec  la  vie  améri- 
caine :  il  renferme  dans  sa  première  partie  un  historique  détaillé 
de  renseignement  supérieur  en  Amérique,  c'est  cet  exposé  que 
nous  allons  examiner. 

D'après  M.  Thwing.  histoire  de  l'enseignement  supérieur  en 
Amérique  comprend  trois  périodes  :  la  première  commence  à  la 
fondation  du  collège  d'Harvard,  en  1636.  et  se  termine  à  la 
guerre  de  l'Indépendance  en  1773  :  c'est  la  période  anglaise  ou 
ecclésiastique;  la  seconde  s'étend  de  la  fin  de  cette  guerre  jusque 
vers  1830  :  c'est  la  période  française  ou  politique;  enfin  la  troi- 
sième se  prolonge  jusqu'à  notre  époque  :  l'auteur  l'appelle  al- 
lemande et  humaine  pour  caractériser  l'origine  de  Tintluence 
qui  s'est  alors  exercée  sur  les  collèges  et  le  but  éminemment  pra- 
tique de  l'enseignement. 

^rc  Pf^piofjç  —  Pendant  toute  la  durée  de  la  domination  an- 
glaise, l'esprit  et  les  tendances  de  l'enseignement  supérieur  en 
Amérique  ne  le  distinguent  en  rien  de  celui  de  la  métropole  :  dans 
presque  toute  cette  période^  il  n'exista  en  Amérique  que  trois 
collèges  :  Har\vard,  AVilliam  et  Mary,  et  Yale:  et.  tant  qu'elle 
dura,  on  ne  fonda  que  neuf  de  ces  établissements.  Le  collège, 
gouverné  par  des  ecclésiastiques,  avait  surtout  pour  but  de  pour- 
voir au  recrutement  du  clergé  :  c'est  ainsi  que,  dans  le  dix-sep- 
tième siècle,  5*2  pour  cent  des  gradués  d'Harvard  prirent  l'état 
ecclésiastique  ;  de  même,  sur  les  33  premiers  gradués  qui  sorti- 
rent du  collège  d'Yale,  de  1702  à  1710,  on  compte  25  ministres 
du  culte. 

En  Angleterre,  Oxford  avait  été  créé  sur  le  modèle  de  l'Univer- 
sité de  Paris  et  les  statuts  de  ses  divers  collèges  montrent  qu'on 


LES   PHASES    DE    LENSEIGNEMK.NT    SUI'ÉRIELH    AIX    ÉTATS-L'NIS.         373 

avait  cherché  surtout  à  former  les  jeunes  i^ens  pour  les  fonctions 
religieuses  et  à  leur  apprendre  la  théologie  et  le  droit  canon. 
Richard  Fox,  évêque  de  Winchester,  fondateur  du  collège  du 
Corpus  Christi,  indique  le  but  de  cet  établissement  en  le  compa- 
rant cl  une  ruche  sainte,  à  une  échelle  qui  permettra  aux  hommes 
de  monter  aux  cieux.  Ce  caractère  ecclésiastique  n'était  pas  d'ail- 
leurs particulier  à  Oxford,  et  l'on  peut  dire  qu'à  cette  époque 
toutes  les  Universités  du  Nord  de  l'Europe  préparaient  leurs  étu  - 
diants  à  Faction  religieuse  et  réservaient  à  l'Église  le  monopole 
de  l'enseignement  :  dans  les  Universités  du  Sud  de  l'Europe, 
au  contraire  ,  c'était  l'étude  du  droit  qui  occupait  une  place 
prépondérante. 

Les  collèges  américains  tenaient  aussi  leur  esprit  clérical  de 
leurs  origines  :  Harvard  fut  fondé  sur  le  plan  des  universités  an- 
glaises par  des  hommes  qui  sortaient  tous  de  Cambridge  et 
môme,  pour  la  plupart,  du  collège  Emmanuel.  Les  programmes 
étaient  moins  étendus  et  moins  variés  que  ceux  des  collèges  an- 
glais, mais  ils  leur  ressemblaient  sur  beaucoup  de  points  et  avaient 
le  même  esprit. 

En  résumé,  pendant  la  domination  anglaise,  les  collèges  amé- 
ricains prétendaient  plutôt  satisfaire  à  la  loi  divine  que  d'être 
spécialement  utiles  au  pays.  Ils  avaient  été  fondés  à  l'imitation 
des  établissements  analogues  de  la  métropole  pour  répondre  à 
une  fonction  sociale  particulière ,  pour  donner  un  enseignement 
religieux  officiel.  Ils  étaient  peu  nombreux,  et  leurs  élèves  se 
destinaient  d'avance  au  service  du  culte ,  à  la  magistrature  et 
aux  autres  carrières  qui  sont  regardées ,  dans  de  telles  sociétés , 
comme  donnant  une  situation  privilégiée  et  constituant  une  sorte 
de  sacerdoce. 

2"  Période. —  Après  la  guerre  de  l'Indépendance,  l'attachement 
que  certains  Américains  avaient  gardé  pour  les  coutumes  anglo- 
normandes  diminua  rapidement  et  ceux  qui  avaient  lutté  pour 
leur  liberté  n'éprouvaient  que  peu  de  sympathie  pour  les  tradi- 
tions de  l'ancienne  métropole  en  matière  d'éducation.  Se  voyant- 
en  face  d'une  situation  difficile  et  de  problèmes  nouveaux,  ils  sen 


370  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

tirent  le  besoin  de  prendre  une  orientation  nouvelle  :  c'est  ainsi 
que  l'amour  du  progrès  et  la  reconnaissance  qu'ils  avaient  pour 
les  Français  leur  firent  embrasser  avec  ferveur  l'idéal  pédago- 
gique et  les  tliéories  éducatives  de  leurs  anciens  alliés.  L'énorme 
influence  que  la  France  exerça  sur  la  nouvelle  République,  dans 
les  premières  années  de  son  existence,  s'explique  donc  par  des 
raisons  à  la  fois  sociales  et  politiques. 

Quesnay,  petit-lils  de  Fr.  Quesnay  médecin  ordinaire  de 
Louis  XY,  fut  un  des  principaux  promoteurs  de  linfluence  fran- 
çaise aux  États-Unis.  Il  se  rendit  en  Amérique  pour  se  battre  contre 
les  Anglais  et  servit  comme  capitaine  en  A'irginie  :  sa  santé  l'ayant 
forcé  à  abandonner  la  vie  militaire,  il  voyagea  et  conçut  alors 
le  projet  d'introduire  dans  ce  pays  neuf  la  culture  des  arts  et  la 
civilisation  française  ;  il  pensait  ainsi  faire  une  œuvre  utile  et  res- 
serrer les  liens  de  sympathie  qui  unissaient  la  France  à  la  jeune 
nation.  L'Académie  française  des  Arts  et  des  Sciences  devait 
avoir  son  siège  à  Richmond  et  ses  succursales  à  Baltimore,  Phila- 
delphie, New-York  :  elle  devait  être  nationale  et  présenter  en 
même  temps  un  caractère  mternational  par  son  affiliation  avec  les 
institutions  européennes  du  même  ordre.  Son  programme  d'en- 
seignement était  large,  il  comprenait  les  langues,  les  sciences  ma- 
thématiques physiques  et  naturelles,  l'architecture  civile  et  mi- 
litaire et  les  beaux-arts.  On  réunit,  tant  en  France  qu'en  Amé- 
rique, 60.000  francs  de  souscriptions  et  l'on  put  posera  Richmond, 
en  1786,  la  première  pierre  du  nouvel  établissement.  Cette  entre- 
prise, si  heureusement  commencée,  n'eut  pas  de  suite;  elle  fut 
abandonnée  à  l'époque  des  troubles  précurseurs  delà  Révolution, 
lorsque  notre  pays  dut  se  désintéresser  des  événements  de  la  poli- 
tique étrangère  :  dans  de  telles  conditions,  il  n'est  pas  étonnant 
qu'un  établissement  français,  dirigé  par  un  Français,  soutenu  par 
l'aide  morale  et  matérielle  delà  France,  n'ait  pu  survivre  à  la  brus- 
que cessation  de  toute  influence  extérieure. 

L'influence  française  cependant  ncfutpas  diminuéeparl'échecde 
Quesnay,  elle  s'étendait  d'ailleurs  aux  États  du  Nord  de  l'Amérique 
aussi  bien  qu'à  ceux  du  Sud  :  ainsi  l'on  voit  dans  les  documents 
de  l'époque  que  le  roi  de  France  ofl'rit  à  la  corporation  d'Harvard 


LES    PHASES    I)i:    l'enseignement    SLTKHIEIR    AUX    ÉTATS-UNIS.         377 

de  fournir  pour  le  jardin  botanique  du  collècre  toutes  les  plantes 
et  semences  que  l'on  demanderait  à  son  Jardin  Koyal:  deux  ans 
plus  tôt  un  Français,  Albert  Gallatin,  avait  rcru  le  privilège  d'en- 
seigner sa  langue  maternelle  dans  le  même  collège.  L'influence 
française  était  donc  encore  vivace  et  s'étendait  sur  tout  le  terri- 
toire des  États-Unis,  mais  elle  n'était  plus  soutenue  par  Faction 
du  dehors  qui  lui  donnait  en  quelque  sorte  une  vigueur  factice. 
Au  fond,  l'extension  qu'avaient  prise  les  idées  et  les  principes 
français  était  plutôt  due  aux  circonstances  particulières  de  l'é- 
poque et  n'était  pas  de  nature  à  satisfaire  les  couches  profondes 
du  peuple  américain.  La  guerre,  en  centralisant  les  forces  sociales, 
avait  été  favorable  à  l'action  politique  et  avait  précisément  permis 
à  ceux  que  leur  formation  sociale  portait  à  ambitionner  les  si- 
tuations publiques  de  se  mettre  en  avant  et  d'exposer  des  théories 
que  l'expérience  n'avait  pas  encore  contredites.  Les  Français  étaient 
considérés  comme  des  libérateurs  et  les  idées  qu'ils  proposaient 
avaient  des  côtés  séduisants  :  elles  s'accordaient  avec  l'opi- 
nion en  étant  libérales  et  égalitaires,  elles  légitimaient  au  nom  de 
la  nature  certains  vices  et  certaines  passions  humaines,  et,  profi- 
tant comme  en  France  des  critiques  formulées  contre  l'ancien  ré- 
gime, elles  pouvaient  passer  auprès  de  certains  esprits  comme  fa- 
vorables à  l'action  personnelle.  C'est  ainsi  que  l'inlluence  française 
s'est  maintenue  aux  États-Unis  pendant  les  premières  années  de 
ce  siècle  :  elle  disparut  ensuite,  moins  par  un  effet  de  l'abstention 
du  gouvernement  français  que  parce  qu'elle  n'avait  jamais  péné- 
tré profondément  dans  le  peuple  américain.  Certains  milieux 
composés  d'agriculteurs  laborieux,  à  mœurs  austères,  profondé- 
ment attachés  à  leur  religion,  lui  faisaient  une  guerre  acharnée  :  en 
particulier,  le  mouvement  presbytérien,  dont  le  collège  de  Prince- 
ton était  le  centre,  fut  le  principal  agent  de  sa  ruine  ;  son  dernier 
effort  fut  la  création  de  l'Université  de  Virginie. 

Ce  fut  Jelferson  (1),  Américain  de  naissance,  mais  Français  par 
les  qualités  et  les  défauts  de  son  caractère,  qui  fonda  cet  établis- 
sement. L'esprit  de  centralisation  qui  y  régnait  représentait  les 

(1)  Voir  sur  l'esprit  et  le  rôle  de  Jefferson  :  P.  de  Rousiers,  Colonisation  et  prospérité 
coloniale  (Sc/ence  sociale,  t.  II,  p.  465). 


378  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

principes  que  Napoléon  introduisit  dans  renseignement,  l'indif- 
férence  en  matière  de  religion  était  un  écho  des  idées  françaises 
et  le  grand  nombre  de  professeurs  français  montre  encore  da- 
vantage l'esprit  qui  animait  cette  institution. 

Voici  en  quels  termes  M.  Thwing  juge  les  effets  de  l'influence 
française  sur  les  collèges  américains  :  «  Jamais  ce  que  nous  ap- 
pelons communément  les  principes  et  les  vices  français  n'ont 
eu  autant  d'action  sur  les  étudiants.  L'esprit  d'insubordination 
était  à  la  mode  dans  presque  tous  les  collèges.  On  sait  qu'à 
cette  époque  les  étudiants  de  Yale  se  désignaient  entre  eux  par 
les  noms  des  plus  célèbres  libre-penseurs  français.  A  Williams 
Collège,  le  flot  des  idées  françaises  sur  la  philosophie  et  la  li- 
berté avait  tout  submergé  et  semblait  avoir  ôté  le  goût  des 
préoccupations  sérieuses.  A  Dartmouth,  l'état  des  esprits  était  le 
même  qu'à  Williams  et  à  Yale.  Des  représentations  dramati- 
ques obscènes,  des  explosions  de  révolte  brutales  et  tapageuses, 
un  déploiement  d'éloquence  ampoulée  jetant  le  ridicule  et  le 
mépris  sur  la  religion  chrétienne  faisaient  l'ordinaire  de  la 
vie.  Pour  un  temps,  un  flot  d'immoralité  et  d'irréligion  inon- 
dait tous  les  collèges.  » 

Quant  à  la  valeur  de  l'enseignement,  on  peut  la  juger  par  les 
impressions  de  voyage  de  l'Anglais  Weld,  qui  visita  les  collèges 
américains  à  la  fin  du  siècle  dernier;  il  dit  au  sujet  de  Prince- 
ton :  «  C'est  un  grand  collège,  très  estimé  des  États  voisins,  qui 
contient  plus  de  70  étudiants.  D'après  l'allure  des  élèves  et  les 
programmes  des  études,  il  méritait  plutôt  le  nom  d'école  de  gram- 
maire que  celui  de  collège;  cette  remarque  s'applique  d'ailleurs  à 
presque  tous  les  établissements  de  ce  genre  que  j'ai  visités  en 
Amérique.  La  bibliothèque  que  l'on  nous  montra  était  miséra- 
ble et  consistait  pour  la  plus  grande  partie  en  vieux  livres  de 
théologie  disposés  sans  ordre  ;  une  sphère  planétaire  de  M.  Rit- 
tenhouse  était  placée  au  bout  de  la  salle,  mais  elle  était  en  mau- 
vais état  aussi  bien  que  quelques  pièces  détachées  d'un  appareil 
de  physique  qui  se  trouvaient  dans  la  même  vitrine.  A  l'autre 
extrémité  de  la  salle  se  trouvait  le  musée,  représenté  par  deux 
petits  meubles  contenant  quelques  crocodiles  empaillés  et  quel- 


LES    PUASES    DE    l'e.NSEIGNEMENT    SUPÉRIEUR    AUX    ÉTATS-UNIS.         371) 

qucs  spécimens  de  poissons  rares,  le  tout  dans  un  état  déplo- 
rable de   conservation.  » 

Un  carnet  ayant  appartenu  au  Président  Stiles  du  collège  de 
Yale,  et  daté  du  9  novembre  1779,  renferme  une  liste  des  livres 
de  classe.  En  première  année,  on  expliquait  aux  élèves  Virgile, 
Cicéron,  le  Nouveau  Testament  en  grec  et  Tarit limétique  :  les 
trois  années  suivantes  se  ressentaient  naturellement  du  niveau 
inférieur  des  études  de  la  première.  D'une  manière  générale,  les 
documents  que  Ton  possède  sur  l'enseignement  supérieur  de  la 
fin  du  siècle  dernier  prouvent  que  l'état  des  programmes  était 
resté  stationnaire  et  font  penser  en  outre  que  les  élèves  n'avaient 
pas  grand  goût  pour  leurs  études  et  ne  montraient  que  très  ex- 
ceptionnellement le  zèle  que  l'on  rencontre  aujourd'hui  dans  les 
bonnes  classes  des  collèges. 

Everett,  professeur  de  grec  à  Harvard,  avait  été  envoyé  en  Al- 
lemagne aux  frais  du  collège  pour  compléter  son  instruction  :  il 
écrivait,  en  septembre  1817,  une  lettre  datée  de  Goettingue,  dans 
laquelle  on  lit  le  passage  suivant:  «  L'autre  jour,  je  rougis  jus- 
qu'aux oreilles  quand  un  de  mes  amis  mit  la  main  sur  un  journal 
contenant  le  texte  et  la  traduction  de  la  pétition  adressée  à 
M.  Monroë  par  les  étudiants  à  Baltimore.  Peu  m'importait  que 
la  traduction  fût  en  mauvais  anglais,  mon  ami  ne  pouvait  s'en 
apercevoir  :  c'était  le  latin  de  l'original  que  j'aurais  voulu  cacher. 
J'ai  d'abord  essayé  de  faire  passer  ce  morceau  pour  du  Kickapoo 
ou  Pottawattamy,  malheureusement  il  avait  juste  assez  l'air  de 
mauvais  latin  pour  que  cela  fût  impossible.  Mon  ami  l'Allemand 
persista  à  dire  que  l'auteur  avait  eu  l'intention  d'écrire  en  latin  ; 
quant  à  moi,  je  souhaitais  que  les  jeunes  gens  de  Baltimore  se 
fussent  bornés  à  imiter  leurs  pères  en  malmenant  les  Fédéralistes 
et  qu'ils  aient  renoncé  à  traiter  aussi  durement  cette  pauvre 
vieille  langue.  » 

Ces  remarques  s'appliquent  à  la  fin  du  siècle  dernier  et  aux 
premières  années  de  celui-ci;  dans  les  années  suivantes,  au  con- 
traire, les  progrès  furent  sensibles.  A  ce  point  de  vue,  la  seconde 
période  sert  de  transition  à  la  troisième:  c'estalorsque  les  langues 
vivantes  et  les  sciences  furent  introduites  dans  les  programmes. 


380  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

*  Des  chaires  de  français  et  cVespagnol  furent  créées  à  Harvard 
en  1815  :  toutefois,  dès  Tannée  1780,  les  étudiants  qui  désiraient 
apprendre  la  première  de  ces  langues  pouvaient  suivre  les  le- 
çons d'Albert  Gallatin.  L'histoire  n'était  l'objet  d'aucun  enseigne- 
ment régulier.  En  180*1^,  Benj.  Silliman  fut  nommé  à  Yale  pro- 
fesseur de  Chimie  et  de  Physique,  et  enseignait  aussi  la  Géologie 
en  1818,  la  chaire  de  Chimie  du  Collège  Médical  de  l'Université 
de  Pensylvanie  fut  attribuée  à  Robert  Hare  :  ni  l'un  ni  l'autre  de 
ces  savants  n'admettaient  des  élèves  dans  leurs  laboratoires. 

Les  sciences  économiques  furent  cultivées  de  bonne  heure  à 
l'Université  de  Pensvlvanie;  on  trouve  en  effet  dans  ses  ar- 
chives  un  plan  d'études,  daté  de  1756,  contenant  les  prescrip- 
tions suivantes  :  «  Après  avoir  exercé  son  raisonnement  sur  la 
logique  et  la  métaphysique,  l'étudiant  s'instruit  de  ses  devoirs 
d'homme  et  de  citoyen  en  suivant  un  programme  qui  eml)rasse 
la  morale,  le  droit  civil  et  naturel;  l'histoire  est  une  introduction 
au  commerce  international  et  privé.  »  En  1799 ,  le  Collège  William 
et  Mary  institua  une  chaire  de  Législation  comparée.  Des  cours 
d'Économie  politique  furent  ouverts  à  Hafvard  en  1820 ,  à  Yale 
en  182i,  à  Columbiaen  1827,  à  Dartmouth  en  1828,  à  Princeton 
en  1830,  à  Williams  en  1835.  Nous  touchons  à  l'extrême  limite 
de  cette  seconde  période;  les  causes  qui,  à  partir  de  1820,  révo- 
lutionnèrent l'industrie  et  amenèrent  le  changement  des  habi- 
tudes sociales  et  des  méthodes  d'enseignement,  se  faisaient 
fortement  sentir  et  c'est  à  elles  que  l'on  doit  rapporter  cette  in- 
troduction presque  simultanée  de  l'Économie  politique  dans  les 
programmes  des  divers  collèges.  Ces  causes  sont  nombreuses,  on 
peut  citer  parmi  les  principales,  l'expansion  commerciale  et  la 
prospérité  qui  suivirent  la  chute  de  Napoléon,  les  découvertes 
récentes  telles  que  celles  d'Arkwright  pour  la  filature  du  coton 
et  de  Fulton  pour  la  navigation  à  vapeur,  les  besoins  particu- 
liers de  ces  industries  naissantes,  enfin  l'accroissement  de  la 
population  et  le  roulement  des  capitaux. 

En  résumé,  cette  période,  à  laquelle  M.  Thwing  donne  la  qua- 
lification de  française,  est  plutôt  une  période  de  transition  : 
tout  au  plus  l'influence  française  servit-elle  à  former  des   ci- 


LES    rUASES    DE    l'eNSEIGNEMENT    SUPÉRIEUR    AUX    ÉTATS-UNIS.        .'iSl 

toyens  et  à  accentuer  le  lien  fédéral  en  élargissant  pour  les  Amé- 
ricains l'idée  de  patrie  ;  encore  cela  est-il  fort  douteux,  il  est 
vraisembLable  que  ce  résultat  aurait  été  atteint  plus  judicieuse- 
ment et  à  moins  de  frais  uniquement  par  la  nécessité  de  l'ac- 
tion commune  et  de  la  lutte  contre  les  intérêts  anglais.  On  doit 
remarquer  dans  cette  période  le  travail  lent  et  continu  du 
peuple  ;  après  avoir  fait  justice  des  idées  centralisatrices  et  ré- 
volutionnaires qui  s'étaient  répandues  dans  les  classes  instruites 
et  soi-disant  dirigeantes,  et  qui^  soutenues  par  des  hommes  ac- 
tifs et  puissants  et  par  l'influence  et  les  capitaux  d'une  nation 
amie,  semblaient  devoir  être  irrésistibles,  le  peuple  américain 
constitua  son  industrie  et  transforma  peu  à  peu  l'esprit  de  la 
nation  ainsi  que  ses  organismes  sociaux  de  la  manière  la  plus 
conforme  à  ses  aspirations  et  la  plus  favorable  à  ses  besoins. 
C'est  ainsi  que  s'opéra  la  transition  à  la  période  suivante,  dans 
laquelle  les  tendances  particularistes  acquirent  une  importance 
définitive. 


II 


3^  Période.  —  La  troisième  période  de  l'histoire  des  Univer- 
sités en  Amérique  commence  vers  1830  et  dure  encore  de  nos 
jours;  pour  la  distinguer  nettement  des  deux  précédentes, 
M.  Thwing  l'appelle  allemande  et  humaine  :  on  constate,  en  ef- 
fet, qu'à  partir  de  son  origine,  les  méthodes  d'enseignement  su- 
bissent largement  l'influence  de  l'Allemagne,  et  que  le  but 
poursuivi,  de  plus  en  plus  élevé  et  précis,  est  de  donner  aux  étu- 
diants la  meilleure  culture  générale  possible  :  aussi  les  jeunes 
gens  qui  entrent  au  collège,  n'y  viennent  pas  tant  pour  se 
rendre  aptes  à  exercer  un  profession  que  pour  élargir  et  com- 
pléter leurs  qualités  d'hommes. 

En  1860,  lors  de  sa  nomination  à  la  présidence  d'Harvard, 
Cornélius  C.  Felton  s'exprime  ainsi  :  «  Par  renseignement 
qu'elle  donne ,  l'Université  poursuit  un  double  but  :  développer 
dans  un  sens  pratique  les  qualités  intellectuelles  des  jeunes 


382  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

gens  et  élever  au  plus  haut  degré  de  culture  leurs  facultés  mo- 
rales et  religieuses.  Nous  devons  fournir  à  nos  élèves  une  édu- 
cation libérale^  c'est-à-dire  les  guider  dans  les  hautes  études, 
les  pousser  à  la  réflexion  personnelle,  affiner  leur  goût,  exercer 
leur  jugement  et  adoucir  leurs  mœurs  au  moyen  des  arts.  » 

Dwight,  président  du  collège  d'Yale,  dit  de  même,  lors  de  son 
installation  :  ((  L'éducation  fait  pour  l'esprit  ce  que  la  religion 
fait  pour  le  cœur,  elle  lélève  et  l'élargit.  Le  jeune  homme,  après 
avoir  accompli  son  œuvre  intérieure,  pourra  se  servir  de  sa 
force  partout  où  le  monde  en  aura  besoin,  et  il  se  rendra  utile 
s'il  est  animé  des  nobles  mobiles  que  suggère  une  bonne  éduca- 
tion... C'est  le  privilège  d'un  professeur  de  collège  de  développer 
les  jeunes  gens  qui  l'entourent,  de  les  rendre  plus  généreux^ 
plus  francs,  plus  préparés  à  la  vie  et  à  ses  combats,  plus  dignes 
d'amour  et  de  respect.  » 

M.  Thwing  a  récemment  posé  aux  élèves  de  l'une  des  classes 
d'un  collège  les  questions  suivantes  :  «  Dans  quel  but  êtes-vous 
entré  au  collège?  Y  avez-vous  trouvé  les  moyens  d'atteindre  ce 
but  et,  dans  ce  cas,  quels  sont  ces  moyens?  »  Voici  trois  de  ces 
réponses  que  3L  Thwing  dit  avoir  été  prises  presque  au  hasard  : 

1°  «  Mon  but  en  venant  au  collège  était  vague  et  mal  défini. 
J'avais,  d'une  manière  générale,  l'idée  que  l'éducation  que  l'on 
y  donnait  serait  pour  moi  une  excellente  acquisition.  Je  sentais  de 
plus  le  besoin  d'entreprendre  des  études  qui  me  feraient  con- 
naître la  carrière  qui  me  convenait  le  mieux.  J'estime  que  le  col- 
lège a  eu  sur  moi  une  bonne  influence,  il  me  semble  que  je 
commence  à  avoir  une  notion  exacte  de  ce  que  j'aurai  à  faire 
dans  le  monde  et  que  mes  études  ainsi  que  la  fréquentation  de 
mes  camarades  m'ont  été  très  précieuses.  » 

*2''  «  Je  suis  entré  au  collège  pour  acquérir,  par  un  pro- 
gramme d'études  systématiques  et  dirigées  par  des  hommes 
compétents,  une  éducation  et  des  habitudes  morales  qui,  jointes 
à  un  certain  fonds  de  connaissances,  me  permettront  de  jouir  de 
la  vie  et  même  d'ctre  utile  aux  autres.  Je  suis,  il  me  semble,  dans 
d'excellentes  conditions  pour  atteindre  mon  but,  tant  au  point 
de  vue  de  l'instruction  qu'au  point  de  vue  de  la  discipline  in- 


LES    PHASES    DE    L" ENSEIGNEMENT    SUPÉRIEUR    AUX    ETATS-UNIS.         3WiJ 

tellectuelle  et  morale,  car  l'éducation  consiste  à  exercer  son  es- 
prit dans  diverses  branches  d'études,  ce  qui  permet  l'acquisition 
graduelle  des  connaissances.  » 

S'^  «  Je  suis  entré  au  collège  pour  me  préparer  par  une  édu- 
cation large  à  la  carrière  que  je  dois  exercer,  et  en  même  temps 
pour  me  développer  aux  points  de  vue  intellectuel,  moral  et 
physique.  Je  pense  que  le  collège  donne  toutes  les  facilités  pour 
arriver  à  ce  résultat  et  j'espère  l'atteindre  par  mes  études  ainsi 
que  par  les  contacts  de  la  vie  commune  avec  mes  professeurs  et 
mes  camarades ,  ce  dernier  moyen  ayant  autant  d'importance , 
sinon  plus,  que  la  science  que  l'on  puise  dans  les  livres.  » 
*  En  d'autres  termes,  les  jeunes  Américains  vont  au  collège 
pour  se  préparer  à  la  vie.  Si  l'on  imagine,  ce  qui  est  facile,  la 
réponse  que  feraient  aux  questions  J3récédentes  les  jeunes  Fran- 
çais de  dix-sept  à  dix-huit  ans  qui  suivent  renseignement  univer- 
sitaire, on  peut  juger,  au  moins  par  comparaison,  que  le  but 
des  collèges  américains  mérite  bien  la  qualilication  que  lui  donne 
M.  Thwing,  car  il  est  certainement  plus  humain  de  se  préparer 
à  la  vie  que  de  se  préparer  au  Baccalauréat. 

Il  n'est  pas  dans  le  caractère  des  Américains  de  s'isoler  du 
monde  :  leur  orgueil  les  porte  à  faire  de  grandes  œuvres  et  non 
à  se  renfermer  dans  leurs  frontières  en  proclamant  que  leur  vie 
nationale  est  seule  digne  d'intérêt.  Leur  attention  ayant  été  ap- 
pelée en  premier  lieu  sur  leurs  besoins  matériels,  ils  développè- 
rent leur  agriculture  et  se  tournèrent  vers  l'industrie  dès  qu'ils 
eurent  secoué  le  joug  de  l'Angleterre  et  les  lois  restrictives  qui 
leur  étaient  imposées.  Ce  peuple  ne  pouvait  s'enorgueillir  d'un 
passé  avec  lequel  il  avait  rompu,  ni  de  sa  culture  forcément  pri- 
mitive, mais  il  était  fier  de  son  énergie  et  de  son  activité,  et  de- 
manda sans  fausse  honte  à  l'étranger  les  connaissances  et  la 
civilisation  qui  lui  manquaient. 

Après  s'être  autrefois  adressés  à  la  France,  les  États-Unis  se  sont 
alors  tournés  vers  rAllemagne,  et,  dans  les  conditions  où  ils  se 
trouvaient,  ils  ne  pouvaient  faire  un  autre  choix;  pour  bien  com- 
prendre ce  point  important,  il  est  nécessaire  de  passer  rapide- 


38 i  LA    SCIENCE   SOCIALE.     . 

ment  en  revue  le  développement  de  l'enseignement  supérieur 
dans  cette  partie  de  l'Europe. 

Les  Universités  allemandes,  fondées  par  FÉglise  et  par  les  di- 
vers souverains,  s'occupèrent  d'abord  de  sciences  religieuses; 
elles  donnaient  alors  la  première  place  à  leur  faculté  de  théo- 
logie ;  cet  état  de  choses  subsista  jusqu'à  la  fin  du  dix-septième 
siècle.  A  partir  de  cette  époque,  la  philosophie  et  l'étude  du  droit 
prirent  une  importance  de  plus  en  plus  considérable,  les  théories 
rationnalistes  prévalurent  et  les  partisans  de  la  libre  pensée 
exercèrent  leur  influence  en  sociologie  et  dans  les  questions  re- 
ligieuses. Après  la  chute  de  Napoléon,  on  observe  une  nouvelle 
phase  :  les  vieilles  Universités  prirent  en  main  la  cause  du  peuple 
et  s'efforcèrent  de  restaurer  la  patrie  et  d'en  augmenter  la  puis- 
sance :  pour  atteindre  ce  but,  elles  se  servirent  du  respect  qu'ins- 
piraient leurs  institutions,  des  talents  de  leurs  professeurs,  en 
même  temps  qu'elles  adaptaient  l'esprit  et  la  forme  de  leur  en- 
seignement au  rôle  qu'elles  voulaient  jouer.  La  fondation  de  l'U- 
niversité de  Berlin  date  des  premières  années  de  ce  mouvement. 

Ce  rapide  exposé  montre  que,  dans  l'évolution  de  son  ensei- 
gnement supérieur,  l'Allemagne  précéda  les  États-Unis,  et  que, 
dans  ces  deux  pays,  cette  évolution  passa  par  trois  phases  presque 
identiques  au  point  de  vue  des  tendances  qui  les  caractérisent. 
Lorsque  les  Américains,  réagissant  contre  l'influence  française  et 
pressés  de  développer  leurs  industries  nationales,  durent  faire 
appel  aux  lumières  de  l'étranger,  ils  trouvèrent  dans  l'Allema- 
gne un  pays  dont  ils  approuvaient,  sous  les  rapports  que  je 
viens  de  dire,  les  idées  et  partageaient  les  tendances,  et  qui  pou- 
vait leur  prêter  un  secours  efficace,  puisque  ses  universités  cul- 
tivaient déjà,  dans  un  esprit  pratique,  les  sciences  et  les  arts 
capables  d'augmenter  les  richesses  de  la  patrie. 

On  peut  donner  comme  exemple  de  l'influence  allemande, 
l'extension  que  prit  l'enseignement  de  la  chimie  dans  la  troi- 
sième période  de  l'histoire  des  collèges  américains. 

Liebig  avait  fondé  à  (iiessen  un  laboratoire  d'études  dans 
lequel  ses  élèves  recevaient  des  leçons  de  chimie,  en  même  temps 
qu'ils  s'exerçaient  à  la  pratique  de  cette  science  :  c'était  une 


LES    l'UASES    DE    l'eNSEIGNEMENï    ïrUl'ÉRIElR    AUX    ÉTATS-LNIS.         3Ho 

innovation,  et,  pour  en  profiter,  plusieurs  jeunes  Américains  se 
rendirent  Allemagne.  Silliman  enseignait  alors  la  chimie  à  Yale, 
mais  ses  le(;ons  étaient  purement  théoriques  :  il  n'admit  même 
son  fils  dans  son  laboratoire  que  lorsque  celui-ci  devint  son 
assistant,  en  1837.  Cinq  ans  plus  tard,  Silliman  fils  succéda  à  son 
père  comme  professeur  titulaire  et  prit  alors  quelques  élèves 
dans  son  laboratoire.  L'un  d'eux,  J.-P.  Norton,  alla  ensuite  à 
Edimbourg  et  à  Utrecht,  puis  revint  en  18i7  fonder  avec  son 
ancien  maître  une  école  de  chimie  appliquée  :  parmi  les  pre- 
miers élèves  qui  se  présentèrent,  étaient  Brust,  Brewer  et  John- 
son, qui  furent  ensuite  les  premiers  professeurs  de  l'École  scien- 
tifique de  Shefficld. 

Un  ancien  élève  de  Liebig,  N.  Horsford,  organisa  en  18'^7  le 
le  laboratoire  de  l'École  scientifique  de  Lawrence  sur  le  modèle 
de  celui  de  Giessen;  au  collège  d'Harvard,  en  1851,  Cooke  ouvrit 
à  ses  frais,  d'après  les  mêmes  principes,  un  laboratoire  d'études  : 
cette  création  fut  officiellement  reconnue  en  1858. 

L'influence  allemande  fut  puissante  et  féconde  :  elle  s'étendit 
d'une  manière  générale  aux  diverses  manifestations  de  la  vie 
américaine.  M.  Thwing  partage  son  histoire  en  trois  périodes. 
Dans  la  première,  parmi  les  jeunes  gens  qui  allèrent  en  Alle- 
magne, Everett,  Bancroft,  Cogswell,  Ticknor,  Longfellow  furent 
étudiants  à  l'Université  de  Gœttingue.  Les  pas.sages  suivants  sont 
extraits  d'une  lettre  écrite  par  Cogswell  pendant  son  séjour  à 
l'étranger  : 

a  GœUingue,  8  mars  1817. 

«■  Il  faut  que  je  vous  parle  un  peu  de  notre  colonie  de  Gœttingue 
avant  de  passer  à  d'autres  sujets,  car  vous  ne  vous  souciez  proba- 
blement de  cette  Université  qu'au  point  de  vue  de  nos  rapports 
avec  elle.  Dans  toute  cette  partie  de  l'Allemagne  on  connaît  et 
on  apprécie  le  professeur  (Everett)  et  le  D'  Ticknor,  comme  on 
les  appelle  ici.  Pour  la  première  fois,  je  suis  lier  d'être  Améri- 
cain de  ce  côté  de  f  Atlantique,  car  jamais  pays  ne  fut  plus  heu- 
reux dans  sa  représentation  à  l'étranger  :  mes  compagnons  nous 
seront  môme  plus  utiles  à  cet  égard  que  par  les  trésors  d'iiis- 


38G  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

triictioii  qu'ils  rapporteront  en  Amérique...  Ne  croyez  pas  que 
j'exagère  si  je  dis  que  les  idées  de  lettrés  d'Europe  sur  notre 
patrie  seront  totalement  changées  par  la  présence  de  T.  et  de  E. 
Ticknor  et  Everett)  sur  le  contine  nt  :  on  estimait  notre  peuple 
brave,  riche  et  entreprenant,  mais  qu'il  dût  se  trouver  parmi 
nous  un  savant  ou  même  un  homme  ayant  le  désir  de  l'être, 
personne  n'y  avait  probablement  pensé...  Le  système  d'éducation 
est  ici  l'inverse  du  nôtre  :  nous  élevons  les  enfants  en  toute  liberté, 
puis  nous  les  enchaînons  quand  ils  arrivent  au  collège  ;  en  Alle- 
magne, les  jeunes  garçons  commencent  par  être  cloitrés  et  sur- 
veillés, trop  même,  à  mon  avis,  pour  qu'ils  puissent  apprendre 
à  se  conduire;  devenus  grands,  ils  sont  complètement  livrés  à 
eux-mêmes  dans  les  Universités  ». 

Cogswell,  né  en  1T86,  gradué  à  Harward  en  1806,  entra 
d'abord  dans  le  commerce  r  fatigué  de  voyager,  il  fut  nommé 
répétiteur  à  Harvard  en  1814,  puis  envoyé  à  l'Université  de  Gœt- 
tingue.  A  son  retour,  il  prit  les  fonctions  de  bibliothécaire  du 
Collège,  de  1821  à  1823  :  ne  pouvant  s'entendre  avec  ses  supé- 
rieurs, il  quitta  Harvard  pour  FÉcole  de  Round  Hill  et  organisa 
enfin  la  bibliothèque  Astor.  Ticknor  naquit  en  1701  et  fut  gra- 
dué à  Darmouth  en  1807;  il  alla  en  Allemagne  en  1815  et  fut 
nommé  à  son  retour,  en  1817,  professeur  de  langues  modernes  à 
Harvard.  Everett,  né  en  1794,  fut  gradué  en  1811,  puis  nommé 
professeur  de  grec  en  1815  à  Harvard  :  il  partit  aussitôt  pour 
l'Europe  aux  frais  du  Collège  et  fut  le  premier  Américain  qui 
reçut  le  titre  de  docteur  d'une  université  allemande  :  il  succéda 
enfin  à  Quincy  dans  la  présidence  d'Harvard.  Bancroft  fut  égale- 
ment envoyé  en  Allemagne,  mais  sa  carrière  fut  un  désappoin- 
tement :  il  ne  rendit,  à  son  retour,  aucun  service  au  Collège. 

En  somme,  ces  hommes  remarquables  ne  procurèrent  pas  au 
Collège  tous  les  avantages  qu'on  avait  espérés  :  leur  influence  fut 
cependant  énorme  sur  l'éducation,  ils  rompirent  avec  cette  sté- 
rilité intellectuelle  qui  s'était  développée  en  Amérique  à  la  faveur 
de  l'isolement  et  d'une  vie  purement  coloniale  :  leur  action  fut 
générale,  ils  préparèrent  le  pays  au  mouvement  d'extension  que 


LES    IMIASES    DE    l'ENSEIGNEMENT    SUPÉRIEUH    AUX    KTATS-L'MS.        .'J87 

les  collèges,  les  écoles  et  les  bibliothèques  allaient  recevoir  et 
servirent  indirectement  à  cette  renaissance  des  lettres  qu'illus- 
trèrent Irving-,  Cooper,  Bryant  et  la  Norlh  American  Hevieiv. 
Dans  la  deuxième  période,  (ioodwin,  Child,  Wliitney,  Gould 
l'astronome,  Gildersleeve  allèrent  en  xVllemagne  compléter  leur 
instruction.  Cette  génération  servit  plus  directement  que  la  pré- 
cédente au  progrès  de  renseignement.  La  deuxième  période  de 
l'intluence  allemande  se  confond  d'ailleurs  insensiblement  avec 
la  période  actuelle  caractérisée  d'abord  par  le  mouvement  de 
reprise  qui  se  produisit  immédiatement  après  la  guerre  civile. 
Depuis  cette  époque,  une  foule  de  jeunes  gens  ont  été  en  Alle- 
magne et  ont  puissamment  contribué  à  leur  retour  au  perfection- 
nement des  diverses  branches  de  l'enseignement  :  ils  font  partie 
actuellement  du  personnel  des  meilleurs  collèges. 

L'année  dernière,  Harvard  eut  à  regretter  la  perte  de  deux  de 
ses  professeurs  et  de  son  bibliothécaire.  Ces  trois  hommes  avaient 
été  compléter  leurs  études  en  Allemagne.  G. -M.  Lane,  né  en  1823, 
gradué  à  Harvard  en  18V6,  alla  ensuite  à  Goettingue  et  y  fut 
reçu  docteur  en  1851  ;  de  retour  au  Collège,  il  exerça  les  fonc- 
tions de  professeur  de  latin  jusqu'en  189i  et  mourut  le  30  juin  1897. 
—  F.-D.  Allen,  né  en  i8iV,  gradué  à  Oberlin  en  1863,  alla  en  Al- 
lemagne et  passa  son  doctorat  à  Leipzig  en  18G6;  de  retour  dans 
son  pays,  il  fut  successivement  professeur  à  l'Université  du  Ten- 
nessee, à  l'Université  de  Cincinnati,  puis  à  Yale;  il  entra  en  1873 
à  Harvard  comme  répétiteur  et  fut  nommé  en  1880  professeur 
de  Philologie  classique  :  il  mourut  le  i  août  1897.  —  .1.  Winsor,  né 
en  1831,  élève  d'Harvard  en  1853,  partit  pour  l'Europe  avant  ses 
examens  de  graduation  et  alla  étudier  à  Heidelberg:  il  fut  bi- 
bliothécaire à  Harvard  depuis  18^7  jusqu'à  sa  mort,  le  22  oc- 
tobre 1897. 

L'influence  allemande  n'a  pas  cessé  de  s'accentuer  depuis  le 
commencement  de  ce  siècle;  en  1835,  il  y  avait  4  étudiants 
américains  dans  les  Universités  de  l'Allemagne:  en  1891,  leur 
nombre  s'élevait  à  ii6;  aujourd'hui,  on  en  compte  600.  Ces 
jeunes  gens  reviennent  ensuite  dans  leur  pays  après  avoir  jugé 
à  leur  point  de  vue  la  civilisation  et  les  idées  allemandes  :  ils 


388  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

emportent  avec  eux  un  idéal  plus  complet  de  culture  littéraire, 
une  instruction  scientifique  développée,  des  habitudes  de  re 
cherches  patientes  et  des  méthodes  pratiques  qui  leur  permettront, 
de  retour  en  Amérique,  de  mieux  diriger  leurs  eliorts  et  d'at- 
teindre un  but  plus  élevé.  En  somme,  ces  jeunes  gens  vont 
chercher  et  trouvent  en  Allemagne  un  complément  de  l'éduca- 
tion particulière  qu'ils  ont  reçue,  c'est-à-dire  un  accroissement 
de  leur  valeur  personnelle  et  de  leur  puissance  individuelle. 

Tout  en  s'adressant  à  l'étranger,  les  Américains  ont  voulu  se 
procurer  par  eux-mêmes  une  civilisation  raffinée  :  naturellement 
enclins  à  l'action,  ils  ont  compris  cependant  que  le  travail  exa- 
géré porterait  préjudice  à  leur  culture  et  au  goût  national,  c'est 
pour  obvier  à  cet  inconvénient  qu'ils  s'efforcent  de  donner  à 
leurs  collèges  une  organisation  si  bien  adaptée  à  la  nature  de 
l'homme  qu'aucune  faculté  de  leurs  enfants  ne  reste  désormais 
sans  développement  ni  sans  culture.  Ils  tiennent  à  être  des 
hommes  complets  et  ils  sont  par  suite  disposés  à  faire  tous  les 
efforts  nécessaires  pour  n'être  dépassés  par  aucun  peuple  dans 
aucune  branche  de  l'activité  humaine. 


III 


On  a  vu  que  les  Américains  s'étaient  d'abord  tournés  vei's  la 
France  et  qu'ils  ont  ensuite  réagi  énergiquement  contre  l'in- 
fluence française  :  il  est  intéressant  de  voir  s'ils  persistent  dans 
ce  sentiment  ou  s'ils  ne  commencent  pas  plutôt  à  se  rapprocher 
de  notre  pays. 

Sans  discuter  l'exactitude  de  l'expression  de  M.  Thwing,  on 
peut  dire  au  point  de  vue  social  que  les  tendances  auxquelles 
cet  auteur  fait  allusion  en  les  nommant  principes  et  vices  fran- 
çais, ne  feront  jamais  de  progrès  dans  le  oeuple  des  États-Unis. 
Aujourd'hui  comme  autrefois,  cette  société  a  horreur  de  la  cen- 
tralisation et  de  la  perte  de  forces  vives  qu'elle  entraîne,  des 
administrations  compliquées  qui  ont  pour  effet  d'éloigner  l'homme 


LES    PHASES    DE    l'eXSEIGNEME.NT    SUl'ÉRIErR    AUX    ÉTATS-UNIS.         380 

de  la  contemplation  directe  du  fait  et  de  lui  enlever  initiative  et 
responsabilité,  de  rindifférence  religieuse  et  de  rahsence  de  di- 
gnité personnelle  qu'elle  implique;  mais  en  même  temps,  beau- 
coup d'Américains  instruits  savent  qu'à  d'autres  égards  la  France 
peut  leur  donner  des  enseignements  précieux.  Au  fond,  ce  qu'il 
nous  reprochent  le  plus,  c'est  notre  goût  pour  les  principes  abs- 
traits et  pour  la  législation  a  priori,  car  ils  sont  persuadés  qu'on 
ne  peut  arriver  à  un  résultat  satisfaisant  que  par  une  observa- 
tion attentive  des  faits,  en  suivant  les  conseils  du  bon  sens  et 
les  leçons  de  l'expérience.  Ils  admirent  trop  les  grandes  œuvres 
pour  ne  pas  nous  rendre  justice  à  l'occasion,  mais  ils  trouvent 
en  général  dans  nos  succès  eux-mêmes  une  justification  de  leurs 
tendances,  en  constatant  qu'ils  sont  dus  plutôt   aux  leçons   de 
l'expérience  qu'à  l'excellence  de  nos  principes  et  de  notre  cons- 
titution administrative.  Le  journal  américain  The  Harvard  Gra- 
duâtes Magazine,  dans  son  numéro  de  décembre  1897,  contient 
un  article  élogieux  sur  les  Universités  françaises;  l'auteur,  M.  Ces- 
tre,  fait  ressortir  les  progrès  récents  du  matériel  et  de  l'ensei- 
gnement,  il  montre  que  le  décret  de  juillet  1896  a  ouvert  aux 
Universités  un  avenir  plein  de  promesses  et  il  termine  ainsi  :  «  L'é- 
tat présent  des  Universités  en  France  est  le  dernier  résultat  d'une 
évolution  graduelle  de  l'enseignement  supérieur;  les  promoteurs 
de  ce  mouvement  étaient  inspirés  par  leur  dévouement  pour  un 
idéal  scientifique  et  par  la  notion  exacte  de  l'unité  de  la  science, 
et  ce  sont  ces  sentiments  qui  ont  assuré  le  succès  de  l'œuvre  en- 
treprise. Pour  une  fois,  dans  le  pays  de  la  législation  a* priori,  une 
mesure  a  été  prise  que  le  temps  a  mûrie  et  que  les  circonstances 
ont  rendue  opportune.  Par  des  voies  directement  opposées  à  celles 
de  la  Révolution,  un  des  projets  de  la  Révolution  a  été  réalisé, 
plus  de  cent  ans  après  le  vote  de  la  Convention.  La  troisième 
République  s'est  ainsi  conformée  à  l'esprit  de  la  première,  tout 
en  prolitantdes  leçons  de  l'expérience.  » 

En  résumé,  l'influence  allemande  est  prépondérante  aux  États- 
Unis  et  grandit  tous  les  jours;  cependant,  le  nombre  croissant 
des  étudiants  américains  dans  nos  Facultés  et  les  progrès  remar- 
quables de  notre  enseignement  supérieur  doivent  faire  regarder 

T.    IXV.  ^g 


390  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

comme  probable  un  rapprochement  plus  intime  entre  la  France 
et  les  États-Unis  sur  le  terrain  scientifique. 

Les  trois  périodes  du  développement  de  renseignement  supé- 
rieur en  Amérique  ne  sont  pas  aussi  tranchées  qu'on  pourrait 
le  croire  parce  qui  précède.  Pendant  la  période  ecclésiastique, 
les  collèges  fondés  par  TÉtat  avaient  avec   lui  de  nombreux 
rapports  :  les  plus  anciens  de   ces    établissements  eux-mêmes 
n'auraient  pu  vivre  sans  l'aide  protectrice  des  pouvoirs  publics; 
en  outre,  beaucoup  d'étudiants  se  destinaient  à  la  carrière  poli- 
tique et  plusieurs  d'entre  eux  jouèrent  même  un  rôle  considé- 
rable au  commencement  de  l'histoire  des  États-Unis.  Sibley  dit 
à  ce  sujet  :  «  Les  gradués  d'Harvard  créèrent  et  firent  progresser 
les  principes  sur  lesquels  repose  notre  gouvernement  et  qui, 
dans  leur  expansion,  agitent  aujourd'hui  le  monde  et  tendent 
à  améliorer  la  situation  de  l'humanité.  La  vie  de  ces  hommes 
est  tellement  liée  à  la  politique  de  leur  époque  qu'il  est  néces- 
saire  de   connaître  leurs  biographies   pour  bien  comprendre 
r histoire  de    notre    pays.    Sortis  indistinctement  des  diverses 
classes  de  la  société,  mais  élevés  sous  la  même  influence,  les 
gradués  d'Harvard  ont  donné  un  exemple  unique  par  l'impor- 
tance de  leur  œuvre  politique,  morale  et  religieuse  et  leur  action 
sur  les  destinées  du  monde.  »  Ces  expressions  sont  peut-être  un 
peu  exagérées,  mais  cette  citation  montre  néanmoins  que,  vers 
la  fin  de  la  période  anglaise,  l'éducation  donnée  par  les  collèges 
était  propre  à  développer  les  sentiments  patrioti([ues  des  jeunes 
gens  et   qu'il  n'y  a  pas   eu  de  transition  brusque   entre   cette 
période  et  la  suivante,  dans  laquelle  ces  établissements  avaient 
pour  but  la  formation  des  citoyens. 

En  revanche,  l'influence  du  clergé  n'a  pas  cessé  de  se  faire 
sentir  dans  la  seconde  et  dans  la  troisième  période,  car  on  peut 
dire  que  la  plupart  des  collèges  des  nouveaux  États  ont  été 
fondés  dans  un  but  de  propagande  par  les  partisans  d'une  secte 
religieuse. 

Enfin,  les  idées  de  civisme  et  de  centralisation  que  l'on  observe 
dans  la  période  française,  caractérisent  des  mœurs  communau- 


LES    P11ASK5   DE    l'eNSEIGNEME.XT    SUPÉRIELR    ALX    ÉTATS-UNIS.        301 

taires  qui  se  traduisent  clans  la  période  actuelle  par  le  grand 

développement  donné  aux  Universités  d'État.  Ces  étahlissements 

ont  une  importance  prépondérante  à  TOuest  du  Mississlpi,  ainsi 

que  dans  le  Michigan,  le  Wisconsin  et   les  autres  États  situés 

sur  la  rive  Est   de  ce  fleuve.    Entre  le  Mississipi  et  les    monts 

Allcghanys,  les  Universités  d'État  et  les  collèges  privés  se  valent 

comme  importance  ;  mais  ce  sont  décidément  ces  derniers  qui 

l'emportent  dans  les  États  de  l'Atlantique.  En  somme,  dans  la 

plus  grande  partie  des  États-Unis,  les  Universités  sont  à  la  tête 

de  l'enseignement;  leurs  finances  sont  garanties  par  l'État,  leurs 

programmes  très   larges  comprennent  les  études  littéraires  et 

scientifiques;  elles  donnent  de  plus,  dans  des  écoles  annexes, 

l'instruction  technique  et  pratique  relative  à  diverses  professions,' 

même  dans  des  branches   étroitement  spécialisées,  telles  que 

l'art  dentaire  et  l'art  vétérinaire.  Elles  sont  pourvues,  en  un 

mot,  de  tous  les  éléments  nécessaires  pour  fournir  aux  étudiants 

un  enseignement  complet. 

Dans  la  période  actuelle,  de  nombreuses  écoles  ont  été  éga- 
lement fondées,  en  dehors  des  collèges  et  des  universités,  pour 
donner  aux  jeunes  gens  les  connaissances  et  l'habileté  que  récla- 
ment certaines  professions  :  les  unes  enseignent  la  chimie 
industrielle,  d'autres  l'architecture,  l'art  de  l'ingénieur,  etc.  — 
Ces  écoles  sont  très  utiles,  mais  elles  n'ont  pas  la  prétention  de 
développer  l'esprit  des  élèves  par  une  culture  générale  :  leur  but 
est  de  fournir  à  la  société  des  travailleurs  bien  préparés  à  la 
carrière  qu'ils  doivent  suivre. 

L'importance  croissante  des  collèges  en  Amérique  est  claire- 
ment démontrée  par  l'augmentation  du  nombre  des  étudiants. 
Pendant  le  dix-huitième  siècle  les  habitants  des  États-Unis  n'ont 
pas  été  l'objet  de  statistiques  régulières;  aussi,  pour  réduire 
la  question  à  des  limites  précises,  M.  Thwing  compare  la  popu- 
lation des  collèges  en  1830-31  et  en  1890-91. 

En  1830,  on  compte,  12.8G6.000  habitants  et  i()  collèges; 
le  nombre  des  étudiants  était  A  peu  près  de  i.OOO,  il  v  avait 
donc  un   étudiant  pour  3.210  habitants. 


392  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

On  applique  un  peu  abusivement,  en  Amérique,  la  dénomi- 
nation de  collège  à  des  établissements  d'instruction  de  genres 
divers,  et.  suivant  qu'on  donne  à  ce  mot  un  sens  plus  ou 
moins  étendu,  on  trouve  une  population  scolaire  plus  ou  moins 
nombreuse:  mais,  en  ne  considérant  que  les  collèges  qui 
adressent  un  rapport  au  Bureau  d'Éducation,  on  compte  i6.iTi 
étudiants  en  1890;  d'autre  part,  d'après  le  dernier  recense- 
ment, les  États-Unis  renferment  62.622.250  habitants  :  il  y 
avait  donc,   en  1890^  un  étudiant  pour  1.3i7  habitants. 

En  résumé,  en  1890.  la  population  était  quatre  fois  et  demie 
plus  nombreuse  qu'en  1830,  et  dans  cet  intervalle  le  nombre 
des  étudiants  a  décuplé. 

Il  est  intéressant  de  comparer  le  nombre  des  étudiants  des 
divers  États  :  à  ce  point  de  vue.  la  Nouvelle-Angleterre  l'em- 
porte sur  le  reste  de  l'Amérique,  ce  qui  s'explique  par  l'an- 
cienneté relative  de  sa  civilisation.  Le  tableau  suivant  est  re- 
latif aux  six  États  de  cette  région  et  à  l'État  de  Xew-York. 

Nombre  d'habitants  pour  un  étudiant  : 

En  1830  En  1890 

Maine. 2.330  1.294 

^'e^v-Hamp^hi^e 1 .7o6  1 .034 

Vermont 1 .696  1 .433 

Massachusetts 89:)  501 

Rhode-Island 2.442  857 

Connecticut 1 .340  421 

NeM  -York 2.496  1.149 

En  groupant  les  États  par  régions   on  obtient   les  résultats 

suivants  : 

yombre  d'nabitants  pour  un  étudiant  : 

183031  1890  91 

Nouvelle-Angleterre 1.231      Nouvelle-Angleterre 1.001 

4  Étals  du  Centre 3.465      4  Etats  du  Centre, le  Delaware 

6  Etats  du  Sud  ly  compris  le                     excepté) 1.001 

district  de  Columbia 7.252      Division  Atlantique  Sud l.S:4 

8  Étals  de  l'Ouest 6.060      Division  Centrale  Sud 1 .908 

Division  Centrale  Nord 1 .333 

Division  Ouest 1 .640 


LES    PHASES    DE    l'eNSEIGNEMENT    SUPÉRIEUR    AUX    ÉTATS-UNIS.         393 

Le  développement  de  renseignement  supérieur  a  donc  été 
considérable,  surtout  dans  les  États  de  l'Ouest  et  du  Centre  : 
sans  doute,  il  y  a  quelques  réserves  à  faire  sur  la  valeur  de 
certains  collèges  de  ces  régions,  mais  dans  la  Nouvelle-An- 
gleterre, où  cette  objection  ne  s'applique  pas,  la  proportion 
du  nombre  des  étudiants  au  montant  total  de  la  population  pa- 
rait plus  forte  que  chez  les  nations  européennes  :  ainsi  en  Nor- 
vège, pays  où  les  universités  sont  relativement  le  plus  fréquen- 
tées, il  y  avait,  en  188G-89,  un  étudiant  pour  1.298  habitants. 

En  Europe,  le  nombre  des  jeunes  gens  qui  suivent  l'ensei- 
gnement supérieur  est  à  peu  près  stationnaire.  Le  professeur 
Lexis,  en  parlant  de  l'Angleterre,  dit  que  les  étudiants  sont 
plus  ou  moins  nombreux  suivant  Fétat  de  prospérité  commer- 
ciale de  l'époque  :  une  reprise  des  affaires  diminue  la  popu- 
lation universitaire;  une  crise,  au  contraire,  l'augmente,  en  ren- 
dant les  professions  libérales  plus  désirables. 

La  proportion  des  étudiants  américains  tend  à  s'accroître  et 
les  personnes  les  plus  compétentes  n'y  voient  que  des  avantages. 
En  France,  on  est  généralement  d'avis  que  l'augmentation  du 
nombre  des  jeunes  gens  pourvus  de  grades  et  de  diplômes 
aurait  pour  unique  résultat  l'augmentation  du  nombre  des  dé- 
classés, et  l'expérience  confirme  cette  manière  de  voir.  En 
Amérique,  il  en  est  autrement,  parce  qu'au  sortir  des  collèges 
les  jeunes  gens  ne  suivent  pas  exclusivement  les  professions 
savantes  :  les  gradués  d'Harvard  qui  entrent  dans  le  com- 
merce représentent  un  peu  plus  du  tiers  de  leur  promotion. 
Ils  débutent  à  vingt-deux  ans,  c'est-à-dire  quatre  ans  plus  tard  que 
les  autres,  mais  leur  apprentissage  est  moins  long  et  leur  ha- 
bileté plus  grande,  de  sorte  qu'à  vingt-sept  ans  ils  ont  en 
général  dépassé  leurs  concurrents  plus  anciens  dans  le  métier. 

Ces  jeunes  gens  préférant  aux  positions  libérales  des  situations 
actives  et  lucratives,  les  collèe-es  ont  dû  se  conformer  à  ce  désir 
et  transformer  leur  enseignement  en  conséquence.  Ces  collèges 
sont  des  entreprises  privées  et  les  Universités  d'État  n'ont  aucune 
prérogative  spéciale  :  ces  établissements  sont  donc  intéressés  à 
satisfaire  le  mieux  possible  les  besoins  les  plus  intimes  de  la  so- 


394  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

ciété,  c'est  pour  eux  une  condition  d'existence.  Il  n'est  donc  pas 
étonnant  que  les  méthodes  d'enseignement  et  les  principes 
d'éducation  ne  soient  pas  les  mêmes  qu'en  France  :  ici,  l'état 
social  est  inflexible;  là,  c'est  l'individu  qui  fait  la  loi. 

Une  dernière  citation  de  M.  TliAving  fera  bien  comprendre 
l'opinion  d'un  grand  nombre  d'Américains  sur  le  développement 
de  l'instruction  supérieure  :  «  En  Allemagne  particulièrement, 
on  exprime  souvent  la  crainte  qu'il  y  ait  trop  de  gens  instruits  : 
mais,  demanderons-nous,  dans  quel  but  ces  personnes  ont-elles 
acquis  leur  instruction?  Est-ce  pour  devenir  avocats,  magistrats, 
hommes  de  lettres,  ministres  du  culte?  sans  doute,  il  peut  se 
faire  que  ces  carrières  soient  encombrées.  Trouve-t-on  les  per- 
sonnes instruites  trop  nombreuses  parce  que  les  gradués  de 
collège  devront  se  faire  mécaniciens  ou  fermiers?  Et  pourquoi  ne 
se  feraient-ils  pas  mécaniciens  ou  fermiers?  Est-ce  que,  dans  ces 
professions,  l'éducation  qu'ils  ont  reçue  leur  serait  inutile?  Tant 
pis  alors  pour  cette  éducation  et  pour  ces  gradués.  On  dira  peut- 
être  qu'une  éducation  soignée  n'est  pas  faite  pour  ceux  qui 
prennent  certains  métiers.  A  cela  nous  répondrons  que  l'éduca- 
tion que  l'on  donne  au  collège  a  pour  but  de  faire  des  hommes  : 
sa  mission  est  d'aider  les  jeunes  gens  à  trouver  et  à  rendre  leur 
vie  intéressante.  Non,  il  ne  peut  y  avoir  trop  d'hommes  instruits, 
excès  de  bien  ne  nuit  pas  :  on  ne  peut  instruire  trop  de  gens  et 
les  instruire  trop  :  les  hommes  ne  deviendront  jamais  trop  hon- 
nêtes, trop  capables,  trop  intelligents  et  trop  raisonnables.  » 

Cette  citation  met  les  choses  au  point  : 

En  France  et  en  Allemagne,  l'Enseignement  détourne  trop 
souvent  des  professions  usuelles,  parce  qu'il  s'applique  unique- 
ment à  cultiver  l'esprit. 

Aux  États-Unis,  il  s'applique,  en  outre,  à  former  l'homme  ;  il 
développe,  par  conséquent,  les  aptitudes  qui  sont  nécessaires 
pour  réussir  dans  toutes  les  professions. 

Et  voilà  comment  des  états  sociaux  différents  font  sentir  leur 
différente  influence  sur  l'enseisTnement  comme  sur  tout  le  reste. 


'G' 


Tony  Castagnol. 


CE  QUE  COUTE 

LA  BIREALCRATIE  FRANÇAISE 


-0-C<X>-3-0- 


La  Science  sociale  a  signalé  a  bien  des  reprises  déjà,  et  avec 
combien  de  raison,  les  inconvénients  majeurs  du  régime  bureau- 
cratique dont  nous  «  jouissons  ».  Ces  inconvénients  sont  mul- 
tiples, et  on  peut  énumérer  les  principaux  de  la  manière  sui- 
vante : 

1°  L'excès  de  la  bureaucratie  détruit  l'activité  particulière  des 
localités  en  exagérant  celle  de  TÉtat,  ce  qui  produit  le  despo- 
tisme des  bureaux  ministériels. 

2°  La  concentration  des  pouvoirs  éloigne  démesurément  l'au- 
torité délibérante  de  l'agent  d'exécution,  ce  qui  amène  la  lenteur 
et  l'inexactitude  dans  la  décision,  d'une  part,  l'incertitude,  le 
défaut  de  contrôle  et  le  gaspillage  dans  l'application,  d'autre 
part. 

3°  Le  développement  du  rôle  de  l'État  l'oblige  à  multiplier  ses 
agents,  ce  qui  crée  une  classe  nombreuse  de  personnes  vivant 
de  la  communauté  publique.  Or  il  est  surabondamment  prouvé 
que,  dans  ces  conditions,  le  travail  fourni  coûte  fort  cher,  et 
produit  peu. 

k""  Les  besoins  du  recrutement  des  fonctions  publiques  exercent 
sur  l'organisation  de  l'instruction  moyenne  et  supérieure  l'in- 
fluence la  plus  fâcheuse,  l'État  étant  naturellement  porté  à 
considérer  chaque  lycéen,  ou  étudiant,  comme  un  candidat  pos- 
sible  à  une  place  quelconque. 

5°  Le  gaspillage  des  fonds  et  des  matières  augmente  en  pro- 
portion de  la  quantité  mise  à  la  disposition  des  agents,  et  aucun 


396  LA   SCIENCE    SOCIALE. 

contrôle  certain  n'est  possible  quand  ces  agents  se  comptent  par 
centaines  de  milliers,  les  fonds  par  milliards,  et  les  matières 
par  masses  énormes. 

6°  La  centralisation  bm^eaucratiqne  constitue  un  danger  poli- 
tique considérable  et  permanent,  car  les  places  deviennent  un 
objet  d'envie  pour  les  partis,  en  même  temps  que  le  système  fa- 
cilite les  coups  de  main  divers  par  lesquels  on  peut  s'emparer  du 
pouvoir  :  crises  ministérielles,  pronunciamientos,  révolutions. 

7°  L'abondance  des  places  devient  forcément  un  élément  de 
corruption,  dont  tout  parti  au  pouvoir  se  sert  pour  assurer  la 
durée  de  son  influence. 

8**  La  centralisation  entre  les  mains  d'un  personnel  rétribué 
très  nombreux  est,  pour  les  finances  du  pays,  un  fardeau  excessi- 
vement lourd,  et  qui  va  sans  cesse  en  croissant. 

C'est  surtout  de  ce  dernier  point  que  nous  voudrions  donner 
aujourd'hui  une  démonstration  rapide.  Nous  allons  dans  ce  but 
essayer  de  supputer  le  nombre  de  nos  fonctionnaires  publics,  et 
de  calculer  le  prix  de  leurs  services.  Nous  parlerons  d'abord  des 
bureaux  réunis  à  Paris,  puis  de  ceux  qui  sont  dispersés  dans  les 
départements  et  aux  colonies.  Cette  étude  ne  peut  manquer  d'être 
instructive,  mais  elle  présente  des  difficultés  qui  ne  permettent 
guère  d'atteindre  à  une  exactitude  absolue.  Nous  essaierons  du 
moins  de  donner  des  indications  aussi  proches  que  possible  de 
la  vérité. 


1.    LES    SERVICES    MINISTERIELS. 

Le  fait  que  toutes  les  affaires  publiques,  même  les  afl'aires  lo- 
cales de  faillie  importance,  sont  centralisées  et  examinées  à 
Paris  donne  naissance  à  une  énorme  paperasserie,  dont  on  ne 
peut  avoir  aucune  idée  quand  on  n'a  pas  tant  soit  peu  fréquenté 
les  bureaux  des  administrations  centrales.  C'est  par  voitures  que 
lettres  et  dossiers  arrivent  chaque  jour  dans  les  ministères.  Ces 
lettres  et  ces  dossiers  traitent  des  sujets  les  plus  divers  et  les 
plus  disparates,  depuis  les  recherches  de  haute  police,  jusqu'aux 


CE   QVE    COUTi:    LA    HUREALCRATIK    FRANÇAISE.  397 

différends  de  tel  maire  de  campagne  avec  son  curé  ou  son  insti- 
tuteur, et  depuis  les  mouvements  des  armées  en  manœuvre,  jus- 
qu'à l'envoi  d'un  brosseur  à  un  officier  en  service  détaché.  Pour 
dépouiller  tous  ces  papiers,  pour  traiter  les  affaires  qui  y  sont 
mentionnées,  il  faut  toute  une  hiérarchie  de  fonctionnaires,  fort 
compliquée  et  fort  nombreuse,  qui  remplit  nos  onze  ministères 
et  leurs  annexes.  Nous  ne  nous  trompons  guère  en  affirmant  que 
les  bureaux,  les  seuls  bureaux  ministériels,  occupent  régulière- 
ment près  de  quatre  mille  employés  et  ouvriers,  et  de  plus  un 
certain  nombre  d'auxiliaires  qui  ne  figurent  pas  dans  les  an- 
nuaires officiels.  Les  deux  départements  les  plus  remplis  sont  les 
Finances  et  la  Guerre,  avec  plus  de  600  agents  pour  le  premier 
et  environ  500  pour  le  second.  Le  ministère  de  l'Intérieur  en 
emploie  de  son  côté  plus  de  300;  on  en  trouve  250  à  l'Instruction 
publique,  autant  aux  Travaux  publics,  plus  de  160  aux  Colonies; 
150  employés  prodiguent  leurs  soins  à  l'Agriculture;  130  sou- 
tiennent le  poids  de  nos  intérêts  Commerciaux  ;  il  en  faut  à  peu 
près  autant  pour  les  Affaires  étrangères  et  pour  la  Justice.  Nous 
ne  détaillerons  pas  les  services  annexes,  qui  sont  multiples  et 
parfois  fort  développés,  comme  la  Légion  d'honneur,  l'Impri- 
merie nationale  et  la  Monnaie,  par  exemple,  où  les  employés 
et  ouvriers  se  comptent  par  centaines.  Attachons-nous  plutôt  à 
calculer  ce  que  coûte  cette  petite  armée  de  fonctionnaires,  qui 
représentent  pour  la  plupart  l'aristocratie  de  la  classe  bureau- 
cratique, et  dont  beaucoup  reçoivent  des  traitements  élevés  [i). 
Le  personnel  des  différents  ministères  absorbe  au  total,  cha- 
que année  et  à  titre  de  traitements  ou  de  salaires,  une  somme 
de  plus  de  trente  millions  de  francs,  savoir  :  Finances,  environ 
sept  millions;  Guerre,  près  de  cinq  miUions;  Marine,  trois  mil- 
lions six  cent  mille  francs;  Industrie,  près  de  trois  millions  (avec 
les  Postes  et  Télégraphes);  Intérieur,  plus  de  deux  millions; 
Travaux  publics,  tout  près  de  deux  millions;  Instruction  publi- 
que, quinze  cent  mille  francs;  Colonies,  Affaires  étrangères  et 
Agriculture,  chacun  neuf  cent  mille  francs;  Justice  et  Cultes, 

[i)  Tels  sont  les  directeurs  généraux  à  *>5.000fr.,  les  directeurs  à  15.000,  18.000  et 
20.000,  les  sous-directeurs  à  r>.000  et  15.000.  etc.,  etc. 


398  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

huit  cent  mille  francs.  Les  services  annexes  demandent  six  à 
huit  millions. 

Trente  à  trente-deux  millions,  c'est  là  déjà  un  joli  denier^  mais 
ce  n'est  pas  tout  encore.  Les  quatre  mille  employés  dont  nous 
venons  de  parler  ne  sont  pas  seulement  salariés  pendant  la  durée 
de  leur  service.  Ils  reçoivent  encore  après  ce  temps-là  une  pen- 
sion de  retraite  plus  ou  moins  élevée,  selon  le  grade  qu'ils  ont 
atteint,  et  cette  pension  viagère  n'est  pas  autre  chose  qu'une 
créance  comprise  dans  le  total  de  la  Dette  publique.  Nous  aurons 
l'occasion  d'en  parler  avec  détails  tout  à  l'heure,  Déplus,  ces 
mêmes  employés  ont  besoin,  pour  faire  leur  besogne,  d'un  maté- 
riel considérable  :  meubles,  papier,  fournitures  de  bureau^  chauf- 
fage, etc.  ;  ils  font  imprimer  une  quantité  de  travaux,  de  rapports, 
de  circulaires,  de  formules,  et  tout  cela  occasionne  une  dépense 
qui  se  chiffre  par  millions.  A  lui  seul,  le  ministère  des  Finances 
dépense  de  ce  chef  plus  de  trois  millions  par  an.  En  résumé,  on 
peut  estimer  à  cinquante  millions,  ou  environ,  la  somme  totale 
nécessaire  pour  entretenir  le  personnel  des  administrations  grou- 
pées à  Paris  (1).  On  peut  affirmer  que  ce  chiffre  est  au-dessous  de 
la  réalité  plutôt  qu'au-dessus  ,  il  est  d'ailleurs  impossible  de  le 
fixer  d'une  manière  absolument  exacte,  à  cause  des  diverses 
combinaisons  de  services  ou  d'écritures  qui  dissimulent  l'exacte 
vérité. 

Maintenant,  il  nous  est  permis  de  nous  poser  une  question  : 
cette  grosse  dépense  de  cinquante  millions  est-elle  justifiée  par 
l'importance  du  travail  fourni?  Évidemment  non.  Sans  même 
parler  du  vice  général  de  ce  système,  qui  ramène  tout  au  centre, 
et  produit  un  tel  déluge  de  paperasses,  une  telle  surabondance 
de  relations  inutiles,  une  complication  si  immense  dans  le  travail 
administratif,  il  y  a  des  raisons  de  croire  que  l'effort  déployé  par 
les  agents  des  ministères  n'estpas  considérable  en  moyenne.  Sans 
doute,  quelques  chefs  de  service,  chargés  d'une  responsabilité 
directe  vis-à-vis  du  ministre,  quelques  employés  particulière- 
ment consciencieux  ou  ambitieux,  font  beaucoup  de  besogne,  car 

(1)  Et  encore  nous  ne  faisons  pas  entrer  en   ligne  de    compte  l'entretien  des  bâti 
ments,  des  logements  concédés,  et  autres  frais  comptés  à  part. 


CE  QUE  COUTE  LA  BLREAl  CRATIE  FRANÇAISE.  399 

ils  ont  de  nombreuses  affaires  à  étudier  ou  à  vérifier.  Mais  la  plu- 
part des  agents  subalternes  sont  peu  occupés.  Les  heures  de  bu- 
reau sont  réduites  pour  chaque  jour  au  minimum  de  six  ou  sept, 
dont  l'emploi  n'est  guère  contrôlé.  Nous  avons  connu  des  fonc^ 
tionnaires  qui  employaient  une  forte  partie  de  la  journée  à  des 
occupations  tout  à  fait  étrangères  à  leur  charge,  et  d'autres  qui 
trouvaient  moyen  de  passer  hors  de  leur  bureau  une  bonne  par- 
tie du  temps  qu'ils  devaient  à  l'État. 

Ce  sont  là  des  exceptions,  dira-t-on  ;  il  est  sûr,  au  moins,  que 
ces  exceptions  sont  nombreuses,  surtout  dans  certains  services 
où  la  besogne  presse  rarement,  et  où  les  fonctionnaires  vivent 
retirés  dans  une  paix  profonde  et  dans  un  état  de  liberté  char- 
mant. 

On  conçoit  qu'il  est  fort  difficile  dédire  à  combien  d'agents  on 
devrait  réduire  le  personnel  des  administrations  centrales,  et  à 
quelle  somme  on  devrait  abaisser  le  crédit  destiné  aux  traitements 
et  aux  frais  de  matériel.  Si  le  système  de  la  centralisation  bureau- 
cratique était  atténué,  on  pourrait  certainement  diminuer  chacun 
des  deux  chiffres  de  plus  de  cinquante  pour  cent,  car  la  paperas- 
serie diminuerait  dans  une  proportion  au  moins  égale.  Dès  main- 
tenant on  réaliserait  aisément  des  économies  en  simplifiant  les 
méthodes  et  en  exigeant  du  personnel  un  travail  plus  assidu.  Cela 
permettrait  de  réduire  le  nombre  des  agents  en  évinçant  les  purs 
parasites,  et  en  partageant  leurs  appointements  entre  leurs  ca- 
marades plus  chargés  et  le  Trésor.  Cela  a  été  dit  déjà  bien  des 
fois,  et  ne  se  fera  pas,  parce  que  les  parlementaires,  qui  devraient 
imposer  des  économies  à  l'administration,  sont  les  premiers  à  de- 
mander des  créations  d'emplois  pour  leurs  protégés,  leurs  pa- 
rents et  leurs  agents  électoraux.  D'ailleurs,  chaque  service  se 
défend  avec  énergie  contre  les  amputations  qui,  à  ses  yeux,  di- 
minueraient son  importance  et,  de  plus,  modifieraient  ses  habi- 
tudes. 

Le  groupe  de  ministères  dont  nous  venons  de  parler  constitue 
comme  le  noyau  d'un  corps  administratif  beaucoup  plus  consi- 
dérable, répandu  sur  toute  la  surface  du  pays  de  manière  à  le 
tenir  et  à  le  surveiller  à  la  fois  de  tous  les   cotés.  Cette  bureau- 


400  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

cratie  immense,  disciplinée,  respectée  et  obéie,  forme  un  filet 
habilement  lancé,  qui  réussit  à  enserrer  toutes  les  manifestations 
de  la  vie  publique,  et  souvent  celles  de  la  vie  privée.  C'est  là  un 
instrument  de  tyrannie  merveilleusement  formé  et  perfectionné 
par  trois  siècles  d'absolutisme  gouvernemental.  Étudions-le  à  son 
tour  et  en  détail. 


II.   LES    SERVICES    DEPARTEMENTAUX. 

Dans  toutes  les  circonstances  de  la  vie  sociale,  la  meilleure 
manière  de  se  rendre  un  compte  exact  des  choses  réside  dans 
la  méthode  monographique.  Sans  elle,  on  se  perd  dans  des 
ensembles  qui  ne  permettent  pas  de  bien  voir  les  détails  essen- 
tiels des  institutions.  Pour  éviter  cet  inconvénient,  nous  allons 
essayer  de  déterminer  les  rouages  administratifs  qui  fonctionnent 
dans  un  seul  département;  nous  comprendrons  mieux,  ensuite, 
la  portée  des  chiffres  qui  s'appliquent  au  territoire  entier  du 
pays.  Quel  département  prendrons-nous  comme  exemple?  Le 
hasard  nous  met  sous  les  yeux  un  Annuaii^e  des  Deux-Sèvres, 
qui  décrit  avec  quelque  détail  l'organisation  administrative  de  ce 
département;  prenons-le  donc  comme  type  en  notant  à  l'occa- 
sion les  différences  qu'il  présente  avec  certaines  autres  di^isions 
du  même  ordre. 

Dès  le  premier  coup  d'oeil,  nous  voyons  que  l'organisation 
administrative  du  département  est  calquée  directement  sur  celle 
du  pays  entier.  Au  chef-lieu,  on  trouve  des  offices  centraux,  qui 
rappellent  en  petit  les  ministères  parisiens,  et  qui  sont  en  rela- 
tions directes  avec  eux;  dans  les  chefs-lieux  d'arrondissement, 
dans  les  chefs-lieux  de  canton,  et  dans  les  principales  commu- 
nes, des  agents  subalternes  sont  établis,  à  demeure  pour  la  plu- 
part; quelques-uns  cependant  sont  ambulants.  Enfin,  jusque  dans 
la  moindre  commune,  le  gouvernement  central  est  représenté, 
presque  toujours  par  plusieurs  agents  :  maire,  instituteur,  com- 
mis des  contributions,  etc.  Ainsi,  le  réseau  est  complet  et  serré  ; 


CE    QUE    COUTE    LA    lîCHEAUCRATIE    FRANÇAISE.  401 

aucune  partie  du  territoire  n'échappe  à  son  étreinte,  rien  ne  se 
passe  hors  de  lu  surveillance  du  pouvoir.  On  conçoit  dès  lors 
quelle  puissance  il  tire  d'un  pareil  régime,  quelle  action  pro- 
fonde et  incessante  il  peut  exercer  sur  toutes  les  fractions  et  sur 
toutes  les  classes  de  la  population,  jusque  dans  les  coins  les 
plus  reculés  de  la  France. 

On  peut  penser  cjue  cette  organisation  savante  et  compliquée 
ne  s'est  pas  constituée  en  un  jour.  Il  a  fallu  des  siècles  pour  la 
compléter.  Les  éléments  principaux  ont  été  fondés  par  Colhert. 
ce  bureaucrate  émérite,  qui  avait  le  génie  de  la  centralisation. 
La  Révolution  ayant  renversé  les  derniers  vestiges  du  particula- 
risme provincial,  et  abattu  toutes  les  influences  locales,  il  fut 
aisé  à  Napoléon  d'établir  dans  la  vie  civile  de  la  nation  un  ré- 
gime visiblement  imité  de  la  vie  militaire.  Pour  lui,  il  était  tout 
naturel  que  le  pays  fut  entièrement  discipliné  et  encadré,  de 
manière  à  marcher  au  premier  signal  comme  un  régiment. 
Depuis  le  premier  Empire,  la  machine  administrative  a  été  un 
peu  assouplie,  mais  elle  est  pourtant  restée  construite  sur  le  même 
plan  et  munie  de  tous  ses  organes  essentiels,  si  bien  que  le  ré- 
sultat est  toujours  à  peu  près  identique.  Ce  résultat,  nous  le 
formulerons  en  ces  termes  concis  :  à  Theure  actuelle,  les  autorités 
locales  n'ont  plus  aucune  action  propre  dans  les  affaires  impor- 
tantes, si  ce  n'est  avec  la  tolérance  ou  grâce  à  l'apathie  momen- 
tanée du  gouvernement  central  ! 

Procédons  maintenant  à  la  revue  du  personnel  administratif 
dans  la  subdivision  que  nous  avons  indiquée. 

Le  département  des  Deux-Sèvres  est  un  des  plus  modestes  de 
France.  Il  renferme  seulement  3i6.000  habitants,  et  Niort,  son 
chef-lieu,  ne  joue  pas  le  rôle  de  capitale  de  province  qui  est 
dévolu  à  un  certain  nombre  d'autres  villes.  C'est  Poitiers  qui 
occupe  ce  rang  pour  la  région  dont  font  partie  les  Deux-Sèvres. 
Le  pays  est  purement  agricole,  la  grande  industrie  fait  presque  en- 
tièrement défaut.  Dans  ces  conditions,  la  vie  publique  ne  saurait 
avoir  là  une  activité  comparable  à  celle  des  régions  où  toutes 
les  formes  du  travail  se  développent  avec  vigueur,  et  où  les 
populations  se  pressent  en  foule.  Dès    loi's  nous  devons  nous 


402  LA   SCIENCE   SOCIALE.  .     ' 

attendre  à  ne  trouver  qu'an  nombre  minimum  de  fonctionnai- 
res. Efforçons-nous  de  déterminer  quel  est  ce  nombre. 

Nous  remarquons  tout  d'abord  que  chacun  des  ministères, 
sauf  ceux  de  la  Marine  et  des  Affaires  étrangères ,  est  représenté 
dans  cette  petite  portion  du  territoire.  Tous  ont  là  des  agents 
plus  ou  moins  nombreux,  qui  forment,  sous  la  haute  surveillance 
du  préfet  et  du  général  subdivisionnaire  un  petit  corps  d'occu- 
pation qui  tient  tous  les  points  importants  et  conduit  A'isiblement 
la  population.  Dans  chaque  arrondissement,  on  trouve  un  sous- 
préfet,  un  commissaire  de  police,  un  officier  de  gendarmerie, 
des  juges,  un  receveur  des  finances,  des  contrôleurs  des  contri- 
butions directes  et  indirectes:  dans  chaque  canton,  un  juge  de 
paix,  un  ou  plusieurs  percepteurs,  des  commis,  des  gendarmes; 
dans  la  commune  même  ,  le  maire ,  sans  être  un  véritable  fonc- 
tionnaire, est  cependant  considéré  comme  l'agent  du  pouvoir 
central,  et  traité  en  conséquence:  l'instituteur  et  l'institutrice 
sont  aussi  des  fonctionnaires  de  l'État.  Dans  tous  les  centres  un 
peu  importants,  une  petite  garnison  est  établie.  Tel  est  le  sys- 
tème dans  son  aspect  général.  Rien  n'échappe  à  son  contrôle 
et  à  sa  surveillance  :  les  actes  de  tous  les  conseils  et  de  tous  les 
représentants  élus  sont  vérifiés,  re visés  et  souvent  réformés  par 
ces  fonctionnaires.  Ils  sont  les  agents  exécutifs  imposés  des  con- 
seils locaux;  rien  ne  se  fait  sans  eux  ni  surtout  malgré  eux.  La 
police,  l'impôt,  l'école,  la  bienfaisance,  les  routes,  tout  est  sou- 
mis à  leur  influence  directe  ou  indirecte,  à  tel  point  que  la  moin- 
dre décision  doit  recevoir  ou  leur  approbation  préalable  ou  au 
moins  leur  satisfecit  ultérieur. 

Il  va  de  soi  que,  dans  ces  conditions,  il  faut  encore  beaucoup 
de  fonctionnaires  pour  remplir,  même  dans  un  petit  départe- 
ment, tant  de  charges  diverses  et  surveiller  tant  de  gens.  Voici 
quelques  indications  qui  vont  nous  renseigner  sur  ce  point.  Il 
faut  se  souvenir,  en  les  lisant,  qu'elles  indiquent  des  minima, 
car  il  est  difficile  de  se  procurer  des  chiffres  exacts  en  ce  qui 
concerne  les  employés  inférieurs.  Malgré  des  recherches  atten- 
tives nous  avons  certainement  laissé  échapper  quelques  unités 
dans  certains  services.  Voici  donc  le  résultat  de  nos  calculs. 


CE    UUE    CULTE    LA    15UUEALCHATIE    FHANÇAISE.  403 

Parlons  d'abord  des  services  civils.  Ils  se  subdivisent  en  plu- 
sieurs catégories,  savoir  : 


_.j 


\dminislratioii  générale  (préfet,  sous-préfets,  conseillers,  comniis 2 

Police  et  gendarmerie 1 60 

Finances   recettes   assietle  des  impôts,  contr<'»le) 200 

Instruction  publique  (lycée,  collèges,  écoles,  inspection: 0«0 

Travaux  publics,  mines  et  forêts  (Ponts  et  Chaussées,  forestiers; 50 

Justice  (tribunaux,  juges  de  paix,  commis) 100 

Prisons  (maison  centrale,  maisons  d'arrêt) 80 

Postes  et  télégraphes  environ 300 

Chemins  de  fer  de  l'État ,  au  moins 200 

Divers 12 

L'administration  militaire  n'est  représentée  ici  que  par  les 
agents  du  ministère  de  la  Guerre,  qLii  sont  au  nombre  de  210  en- 
viron (école  de  Saint-Maixent  comprise) .  Enfin  nous  ne  comptons 
pas  les  neuf  sénateurs  ou  députés,  non  plus  que  les  receveurs- 
buralistes  et  bureaux  de  tabac,  qui  sont  au  nombre  de  plus  de 
200. 

Tout  compris,  le  nombre  des  agents  de  l'État,  dans  le  dépar- 
tement des  Deux-Sèvres,  est  donc  d'environ  2.300.  Retenons  que 
ce  chiffre  est  un  minimum,  car  d'autres  fonctionnaires  encore 
coopèrent  à  l'administration  de  cette  petite  région.  Le  départe- 
ment des  Deux-Sèvres  fait  partie  avec  pkisieurs  autres  d'un  7'es- 
sort  qui  comporte  toute  une  série  d'organes  spéciaux  :  cour 
d'appel,  académie,  corps  d'armée,  divisions  de  contrôle  civil, 
financier,  etc.,  etc.  Tout  cet  enchainement  d'oreanes  exige  aussi 

7  7  <w  »^ 

des  agents,  qui  ne  résident  pas  dans  le  département,  mais  qui 
contribuent  cependant  pour  leur  part  à  le  régir.  Ils  sont  installés 
soit  à  Poitiers,  soit  à  Tours,  soit  à  Nantes,  soit  même  à  Paris, 
selon  les  spécialités. 

Tel  est  l'état  des  choses  :  2.300  fonctionnaires  pour  SVG.OOO 
âmes,  c'est-à-dire  un  pour  150  habitants,  et  encore  il  s'agit  d'un 
département  qui  compte  parmi  les  moins  bien  pourvus  à  cet 
égard!  Le  résultat  aurait  été  bien  plus  marqué  encore  si  nous 
avions  pris  comme  type  un  département  maritime,  où  nous 
aurions  trouvé  en  outre  la  marine  et  la  douane,  sans  parler  de 
divers  autres  services.  Mais  nous  avons  voulu  rester  ici  dans  la 


404  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

note  la  plus  modérée.  Du  reste  nous  allons  retrouver  tous  ces  ser- 
vices en  étudiant  l'ensemble  du  personnel  pour  la  France  en- 
tière, avec  r Algérie  et  les  colonies.  C'est  ici  que  les  chiffres  vont 
devenir  formidables,  mais  ils  ne  nous  surprendront  guère  après 
ce  que  nous  venons  de  constater  pour  les  Deux-Sèvres. 


m.     L  ENSEMBLE    DES    SERVICES    DEPARTEMENTAUX. 

Par  ce  que  nous  venons  d'observer  dans  un  seul  département, 
on  peut  prévoir  ce  que  représente  l'ensemble  du  pays  au  point 
de  vue  administratif.  Essayons  de  grouper  les  chiffres,  afin  de 
bien  nous  rendre  compte  de  la  situation. 

Presque  tous  les  départements  ministériels  ont  des  agents  , 
plus  ou  moins  nombreux,  dans  les  villes  de  province  ou  dans  les 
campagnes.  Il  serait  fort  difficile  d'en  indiquer  le  nombre  abso- 
lument exact,  car  nous  ne  croyons  pas  qu'aucune  statistique  of- 
ficielle et  complète  ait  jamais  été  publiée  sur  ce  sujet.  Mais  en 
s' aidant  de  diverses  données,  on  peut  arriver  à  connaître  ap- 
proximativement le  chiffre  des  individus,  hommes  ou  femmes, 
qui  vivent  des  ressources'  fournies  par  le  budget.  C'est  ainsi  que 
des  calculs  assez  complexes  nous  ont  fourni  les  indications  sui- 
vantes. 

Le  nombre  des  agents  utilisés  par  les  services  administratifs 
varie  dans  des  proportions  énormes  selon  la  nature  de  chacun 
de  ces  services.  Le  plus  chargé  de  tous  est  celui  de  Tlnstruction 
publique,  qui  fait  vivre  à  lui  seul  plus  de  cent  mille  personnes  : 
employés,  professeurs,  inspecteurs,  instituteurs  et  institutrices. 
Après  lui  vient  la  Guerre,  qui  occupe  environ  80.000  hommes. 
Nous  faisons  abstraction,  bien  entendu,  des  hommes  de  troupe, 
qui  sont  là  par  force  et  dans  des  conditions  toutes  particulières; 
nous  ne  faisons  état  pour  ce  département  que  des  personnes 
employées  à  titre  volontaire  et  permanent,  comme  les  officiers, 
les  sous-officiers  rengagés,  les  commis  et  ouvriers  divers.  Il  en 
sera  de  même  pour  ce  qui  concerne  la  marine,  dont  nous  par- 
lerons plus  loin. 


CE    QUI-:    COUTE    LA    BLREAUCKATIE    KRANÇAISE.  iO-'i 

Après  rinstruction  publique  et  la  Guerre,  ce  sont  les  Finances 
et  les  Postes  et  Télégraphes  qui  présentent  les  effectifs  les  plus 
nombreux;  les  autres  ministères  sont  beaucoup  moins  exigeants, 
tout  en  occupant  un  contingent  très  respectable  de  bureaucrates. 
Voici  du  reste  un  tableau  qui  traduit  en  chiffres  ces  indications  : 
il  indique  pour  chaque  ministère  le  nombre  de  personnes  em- 
ployées dans  le  service  départemental,  la  Seine  comprise  : 

Ministère  de  rinstruction  publique,  environ 100.000 

—  de  la  Guerre,  (officiers,  rengagés,  commis,  gendarmes, 

ouvriers,  etc.; 80.000 

—  des  Finances  fservice  des  contributions,  des  douanes,  des 

manufactures  de  l'État,  etc. 60 .  000 

—  du  Commerce,  de  l'Industrie,  des  Postes  et  Télégraphes. .  60.000 

—  des  Colonies,  en  y  comprenant  l'Algérie 16.000 

—  de  la  Marine  f  officiers,  rengagés,  commis,  et  ouvriers,  etc.  12.000 

—  de  l'Intérieur  non  compris  les  polices  de  Paris  et  de  Lyon, 

qui  reçoivent  de  fortes   subventions,  mais  appartien- 
nent au  département) 10.000 

—  des  Travaux  publics 10.000 

—  de  la  Justice   sans  les  Cultes)  ,  1  • 7 .  oOO 

—  de  l'Agriculture 4 . 000 

—  des  Affaires  étrangères  i  agents  à  l'extérieur    1 .000 

L'ensemble  forme  le  total  respectable  d'environ  360.000  agents 
chargés  de  nous  administrer,  de  nous  garder,  de  nous  juger,  de 
nous  instruire,  et  surtout  de  nous  faire  payer;  c'est  en  moyenne 
un  agent  pour  105  habitants.  En  outre  de  ces  personnes,  dont  la 
vie  est  entièrement  consacrée  au  service  public,  il  faudrait  comp- 
ter encore  bien  d'autres  milliers  d'individus  qui  vivent  d'une 
manière  plus  ou  moins  complète,  plus  ou  moins  régulière,  plus 
ou  moins  permanente,  aux  dépens  du  trésor  public.  Tels  sont  les 
auxiliaires  pour  travaux  extraordinaires,  les  entrepreneurs  de 
travaux  publics  et  leurs  ouvriers,  les  médecins  chargés  de  l'ins- 
pection sanitaire  dans  les  campagnes,  etc.,  etc.  Il  est  fort  pro- 
bable que  [)lus  de  six  cent  mille  personnes  émargent  ainsi  au 


(1)  Le  personnel  des  Cultes,  qui  comprend  environ  40.000  prêtres,  ne  reçoit  du  bud- 
get qu'une  subvention,  et  ne  peut  être  rangé  dune  manière  absolue  parmi  la  masse 
des  fonctionnaires. 

T.    XXV.  30 


406  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

budget  en  leur  qualité  avérée  ou  tant  soit  peu  déguisée  de  fonc- 
tionnaires. 

Tel  est,  à  peu  près,  le  nombre  des  employés  de  l'État,  et  en 
l'énonçant  nous  croyons  être  au-dessous  de  la  vérité  plutôt  qu'au- 
dessus.  Il  nous  reste  à  déterminer  ce  que  coûte  la  rémunération 
de  cette  immense  armée  de  fonctionnaires. 

Les  éléments  du  calcul  auquel  nous  allons  nous  livrer  sont  dis- 
persés un  peu  partout  dans  les  nombreuses  cases  du  budget. 
Pour  les  y  découvrir,  il  faut  se  livrer  à  des  investigations  longues 
et  patientes,  encore  n'est-on  pas  sûr  de  ne  pas  passer,  sans  la  voir, 
à  côté  d'une  dépense  de  personnel  dissimulée  sous  une  rubrique 
plus  ou  moins  vague.  Voici  le  résultat  de  nos  constatations. 

De  même  que  le  nombre  des  fonctionnaires  varie  beaucoup 
entre  les  différents  ministères,  le  total  des  charges  pour  chacun 
de  ces  mêmes  ministères  est  fort  différent.  Le  plus  exigeant  de 
tous  est,  on  doit  s'y  attendre,  le  ministère  de  la  Guerre;  mais  ce- 
lui de  l'Instruction  publique  ne  lui  cède  guère  par  l'importance  de 
ses  crédits.  Voici  du  reste  un  tableau  qui  indique  les  sommes 
payées  en  traitements,  indemnités  et  secours_,  aux  360.000  fonc- 
tionnaires énumérés  plus  haut  : 

Guerre  (solde  de  la  troupe  non  comprise) i90  millions  de  francs 

Instruction  publique 175  — 

Finances 120  — 

Commerce,  Industrie,  Postes  et  Télégraphes 112  — 

Marine 95  — 

Colonies 73  — 

Intérieur 34  — 

Justice  (sans  les  Cultes)  (1  ) 30  — 

Travaux  publics 25  — 

Agriculture 10  — 

Affaires  étrangères 10  — 

Algérie 25  — 

Le  total  s'élève  au  chiffre  imposant  de  898  millions  de  francs. 
Et  maintenant,  récapitulons.  Nous  avons  constaté  que  les  ad- 

(1)  Le  personnel  des  cultes  reçoit  par  an  près  de  40  millions  prélevés  sur  le  bud- 
get, ce  dont  on  s'autorise  pour  traiter  les  membres  du  clergé  en  simples  fonction- 
naires. 


CE  QUE  COUTE  LA  BUREAUCRATIE  FRANÇAISE.  -407 

ministrations  centrales  occupaient  environ  quatre  mille  em- 
ployés et  ouvriers,  qui  coûtent  au  budget  à  j)eu  près  50  millions. 
Les  employés  et  ouvriers  des  départements,  de  l'Algérie  et  des 
colonies  exigent  de  leur  côté  environ  900  millions  de  salaires, 
auxquels  il  convient  d'ajouter  au  moins  50  millions  de  frais  di- 
vers :  matériel,  missions,  voyages,  etc.  Le  tout  réuni  représente 
en  chiffres  ronds  la  jolie  somme  d'un  milliard,  qui  se  répartit 
entre  près  de  460.000  personnes,  non  compris  bien  entendu  les 
fournisseurs,  entrepreneurs  et  autres  qui  touchent  à  divers  titres. 
On  conviendra  que  c'est  là  un  beau  denier,  et  qu'une  telle  situa- 
tion valait  la  peine  d'être  mise  en  lumière.  Il  serait  même  fort 
utile  que  le  gouvernement  fût  mis  en  demeure  de  bien  préciser 
cette  situation,  en  fournissant  des  états  périodiques  exacts  du 
nombre,  de  remplacement  et  du  traitement  de  ses  agents  de 
toute  sorte.  Nos  constatations,  qui  ont  exigé  un  travail  long  et 
fastidieux,  et  qui  restent  forcément  approximatives,  seraient  par 
là  rendues  accessibles  pour  tous  et  prendraient  un  caractère  de 
précision  et  d'authenticité  incontestables.  X'est-il  pas  indispensa- 
ble, en  effet,  que,  payant  si  cher  pour  être  servie,  ou  administrée, 
si  le  terme  parait  plus  noble,  la  nation  sache  au  moins  d'une  fa- 
çon exacte  ce  que  cette  administration  lui  coûte? 

Donc,  nous  dépensons  chaque  année  un  milliard  au  moins 
pour  entretenir  notre  personnel  administratif  actif.  Mais  ce  n'est 
pas  tout  encore.  A  côté  des  agents  actifs,  faisant  carrière,  il  y  a 
les  vieux  serviteurs  de  l'État,  ceux  qui  se  reposent  de  la  fatigue 
amenée  parle  travail  et  par  l'âge.  A  ceux-ci  le  Trésor  verse  non 
pas  un  traitement,  mais  une  pension  de  retraite,  c'est-à-dire  une 
rente  viagère  qui  leur  permet  de  terminer  leur  existence  dans 
un  état  d'aisance  honorable,  et  qui  se  reverse  en  partie  sur  la 
tête  de  la  veuve  et  des  orphelins  mineurs,  le  cas  échéant.  Les 
retraités  sont  nombreux  chez  nous^  d'abord  parce  que  nous 
avons  beaucoup  de  fonctionnaires,  ensuite  parce  qu'il  est  arrivé 
bien  souvent  cju'on  a  mis  à  la  retraite  des  hommes  encore  fort 
capables  de  bien  servir,  mais  dont  on  suspectait  les  opinions  po- 
litiques, ou  dont  on  convoitait  la  place  pour  la  donner  à  un  ami. 
On  a  calculé  que  l'âge  moyen  de  la  retraite  était  en  ces  dernières 


408  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

années  de  57  ans  11  mois,  c'est-à-dire  tout  près  de  58  ans.  Or 
il  est  bien  des  gens  qui  peuvent  servir  utilement  jusqu'à  65  ans 
au  moins.  D'autre  part,  la  durée  moyenne  de  la  jouissance  des 
pensions  est  d'un  peu  plus  de  14-  ans.  moyenne  assurément  trop 
élevée,  qui  devrait  s'abaisser  à  dix  années  au  plus.  Cela  suffirait 
pour  alléger  très  sensiblememt  le  fardeau  de  la  dette  viagère. 
Ce  fardeau  est  devenu  vraiment  énorme  dans  le  cours  des  trente 
dernières  années,  et  sans  cesse  on  réclame  des  augmentations. 
C'est  qu'en  effet  les  fonctionnaires  ne  sont  pas  seulement  des 
gens  intéressants  par  leur  mérite  ou  leurs  qualités;  ce  sont  en- 
core des  électeurs  en  général  fort  influents,  dont  le  concours  est 
recherché  par  tous  les  parlementaires  avec  le  soin  le  plus  jaloux. 
Sans  cette  circonstance,  on  n'aurait  sûrement  pas  fait  tant  pour 
eux  aux  dépens  de  l'ensemble  des  contribuables.  Voici  du  reste 
quelques  chiffres  qui  donneront  une  idée  bien  nette  de  la  situa- 
tion. De  1854- à  1896,  le  total  des  charges  réelles  imposées  au 
budget  par  le  service  des  pensions  a  suivi  la  progression  sui- 
vante : 

1854  31.616.000  francs. 

J869  67.759.000      — 

1880  102.438.000      - 

1890  179.879.000      — 

1896  199.345.000       - 

Nous  le  répétons,  c'est  là  la  charge  réelle  du  budget,  déduc- 
tion faite  du  produit  des  retenues  opérées  sur  les  traitements,  re- 
tenues qui  sont  bien  loin  de  suffire  au  service  des  pensions.  Ces 
retenues  représentent  à  peine  40  millions  sur  un  total  de  plus  de 
230  millions  de  francs  payés  annuellement  à  titre  de  pensions 
de  retraite.  Ce  dernier  chiflre  se  subdivise  ainsi  : 

Pensions  civiles  69.000.000  francs. 

Pensions  militaires  114.784.000       — 

Pensions  de  la  marine   48. 181 .000       — 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  sans  nous  arrêter  à  discuter  le  système 
des  pensions,  qui  n'est  pas  admis  dans  tous  les  pays,  nous  cons- 
taterons (|u'en  définitive,  notre  immense  corps  de  fonctionnai- 


CE  QUE  COUTE  LA  B(  REAUCRATIE  FRANÇAISE.  409 

res  nous  coûte  au  total  la  somme  fabuleuse  de  plus  de  un  mil- 
liard deux  cents  millions  de  francs  par  année.  C'est  plus  du  tiers 
du  budget  annuel  de  la  France,  et  environ  120  francs  à  payer 
par  famille,  en  moyenne.  Ce  chiffre  colossal  ne  suflit-il  pas 
pour  faire  ressortir  d'une  manière  évidente,  éclatante,  l'absur- 
dité folle  de  notre  régime  de  bureaucratie  et  de  centralisation? 
Ce  système  aboutit  à  deux  résultats  qui  se  complètent  l'un  par 
l'autre.  En  premier  lieu,  il  enlève  à  la  vie  active  au  moins  cent 
cinquante  mille  individus  qui  devraient  lui  rester,  et  dont  la 
vie  s'écoule  à  noircir  des  paperasses  inutiles,  ou  même  nuisibles, 
puisqu'elles  compliquent  les  affaires  à  l'infini.  En  second  lieu,  ce 
système  fait  que  ces  cent  cinquante  mille  individus  vivent  aux 
dépens  du  fonds  commun  et  réduisent  la  richesse  publique  au 
lieu  de  l'accroître;  ils  contribueraient  pour  leur  part  à  augmen- 
ter la  prospérité  générale  ;  comme  bureaucrates,  ils  entravent  à 
la  fois  le  développement  de  la  production  et  l'expansion  géné- 
rale de  la  vie  nationale.  Sans  doute  il  faut  des  fonctionnaires, 
cela  est  évident;  il  en  faut  même  un  nombre  assez  considérable 
dans  un  grand  pays  comme  la  France,  où  la  \'ie  publique  ne 
peut  manquer  d'être  intense.  Mais  d'heureuses  réformes  pour- 
raient réduire  de  près  de  moitié  les  chiffres  que  nous  avons  indi- 
qués tout  à  l'heure.  Si  l'État  avait  150.000  fonctionnaires  ou 
ouvriers  de  moins,  les  localités  devraient  en  engager  quelques 
milliers  de  plus  qu'elles  n'en  ont  à  l'heure  actuelle,  et  beaucoup 
de  fonctions  pourraient  être  remplies  à  titre  gratuit,  ou  à  peu 
près,  par  des  gens  de  bonne  volonté,  disposant  d'un  certain 
temps.  Combien  de  personnes  donnent  comme  maires,  adjoints, 
conseillers  municipaux,  etc.,  une  bonne  partie  de  leur  temps  à 
la  chose  publique,  sans  autre  ambition  que  celle  de  jouer  parmi 
leurs  concitoyens  un  rôle  utile,  honoré,  en  vue!  La  décentralisa- 
tion au  profit  des  corps  municipaux  et  départementaux  aurait 
pour  nous  ce  double  résultat,  de  simplifier  les  affaires,  et  de 
permettre  de  grosses  économies  au  moyen  desquelles  nous 
pourrions  activer  l'amortissement  de  notre  dette,  chose  bien  plus 
essentielle  pour  notre  sécurité  future,  que  de  faire  porter  le  sac 
à  cinq  cent  mille  jeunes  gens  à  la  fois.  Tous  les  hommes  animés 


410  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

d'un  vérital)le  patriotisme,  et  doués  de  bon  sens,  devraient  se 
rendre  bien  compte  de  cela,  et  travailler  avec  la  dernière  éner- 
sieà  nous  guérir  de  la  bureaucratie  et  du  militarisme,  ces  deux 
plaies  qui  nous  dévorent  et  qui  nous  conduiront  infailliblement 
à  la  ruine  si  nous  ne  parvenons  pas  à  les  fermer. 

Noël  Dasprom. 


CONTRIBUTION  A  LA  GÉOGKAIMIIi:  SOCIALl-:  Dt  LA  l'KANCK 


LE  CAISSE  DE  GliAMAT  EN  OLERCY 


Je  n'ai  pas  l'intention  de  décrire  ici  les  caractères  généraux 
de  la  région  des  Causses  qui  ont  été  définis  dans  les  études  de 
M.  Demolins  sur  la  Géographie  sociale  de  la  France  (1).  Je  vou- 
drais préciser  ces  caractères  en  présentant  le  tableau  d'une  des 
variétés  de  cette  région,  celle  du  Causse  de  Gramat. 

On  sait  que  les  Causses  sont  de  g*rands  plateaux  calcaires, 
séparés  les  uns  des  autres  par  des  vallées  profondes  à  parois 
abruptes.  C'est  dans  la  Lozère  et  FAveyron  que  les  Causses  pré- 
sentent, avec  la  plus  grande  altitude  (environ  six  cents  à  sept  cents 
mètres) ,  les  caractères  physiques  et  sociaux  les  plus  accusés. 
Dans  le  Lot  (Quercy),  ils  s'abaissent  notablement  et  sont,  par 
conséquent,  moins  froids  et  moins  stériles. 

Néanmoins  on  y  retrouve  les  mêmes  caractères,  mais  sous 
une  forme  plus  réduite  et  plus  atténuée. 

Cette  courte  étude  va  mettre  en  relief  ces  ressemblances  et 
ces  différences. 


(1)  Voir   la  livraison  de  juillet  1896,  et  le  nouveau  volume  de  M.  Demolins,  Les 
Français  d'aujourd'hui,  liv.  I,  ch.  ii. 


412  LA    SCIENCE    SOCIALE. 


Le  Causse  de  Gramat,  dans  le  Quercy,est  formé  d'un  sol  de  même 
nature  que  celui  des  Causses  du  Rouergue;  il  est  très  calcaire, 
très  pierreux,  très  sec,  extrêmement  perméable.  Les  rivières 
coulent  sous  terre  et  sortent  à  la  base  de  quelques  collines 
sur  les  limites  du  Causse.  L'absence  des  sources  rend  général 
l'usage  des  citernes. 

L'altitude  seule  diffère  :  elle  n'est  ici  que  de  trois  cents  mètres 
environ. 

Le  sol  est  occupé  par  les  bois  de  cbênes  qui  abondent  (Quercy  — 
quei'cus)\  par  de  vastes  étendues  de  terrain  où  pousse  seulement 
une  herbe  courte  et  rare  au  milieu  de  rochers  à  fleur  de 
terre;  enfin  par  les  champs  cultivés.  Les  deux  premières  ca- 
tégories occupent  environ  les  trois  quarts  des  domaines  et  la 
troisième  le  quart  restant^  ce  qui  suffit  à  accuser  la  faible  fer- 
tilité du  sol. 

Le  climat,  sans  être  aussi  extrême  que  dans  les  Causses  plus 
élevés,  n'est  cependant  pas  tempéré  :  les  étés  sont  brûlants  et 
les  hivers  rigoureux. 

On  trouve  ici  Tart  pastoral  et  la  culture  avec  une  importance 
à  peu  près  égale.  —  Anciennement,  l'art  pastoral  avait  certai- 
nement la  première  place  et  la  culture  n'était  qu'un  accessoire, 
mais  avec  les  progrès  du  défrichement  la  culture  est  passée  au 
premier  rang.  —  Parmi  les  produits  du  sol,  le  blé  seul  est  in- 
tégralement vendu,  les  autres  céréales  sont  éventuellement  des- 
tinées à  la  nourriture  des  animaux  de  la  ferme  ;  on  ne  porte  au 
marché  que  ce  qu'on  n'a  pas  été  obligé  de  leur  donner. 

On  élève  dans  le  Causse  quatre  espèces  d'animaux  :  le  mou- 
ton, le  cochon,  le  cheval  et  la  chèvre.  Le  mouton  tient  de 
beaucoup  la  première  place,  les  autres  ne  sont  que  des  produits 
accessoires. 

Le  mouton  est  de  petite  taille,   probablement  à  cause  de  la 


LE    f:AUSSE    DE    GllAMAT    EN    QUERCY.  H .'{ 

pauvreté  du  sol,  mais  sa  chair  et  sa  laine  ont  des  qualités  re- 
marquables. La  laine  fait  l'objet  d'un  commerce  considérable; 
il  n'existe  cependant  pas  dans  le  Causse  une  seule  fa])rique  im- 
portante de  lainage.  Je  ne  connais  guère  qu'une  petite  fabri- 
que de  bure  établie  à  Gramat  et  qui  a  pour  unique  clientèle  les 
paysans  des  environs. 

Pendant  toute  la  belle  saison,  les  moutons  broutent  l'herbe 
menue  et  courte  qui  pousse  dans  les  bois  et  dans  les  glèbes;  cela 
suffît  à  peu  près  à  leur  nourriture.  Mais  quand  l'hiver  est  venu 
et  que  l'herbe  fait  défaut,  on  ne  peut  plus  compter  pour  leur 
entretien  que  sur  les  produits  de  la  culture,  raves,  baillarge  (1  j, 
avoine,  etc.  On  leur  donne  à  peu  près  tout  ce  qu'on  récolte 
sauf  le  blé.  La  grande  préoccupation  pour  un  cultivateur,  c'est 
de  «  sauver  »  son  bétail  pendant  l'hiver;  cette  expression  est 
caractéristique  :  on  ne  dit  pas  «  nourrir  le  bétail  »,  mais  le  «  sau- 
ver ».  En  fait  il  n'est  pas  rare  de  voir  les  troupeaux  décimés 
par  la  faim.  Pendant  les  mauvaises  années,  certains  domaines 
perdent  ainsi  presque  toutes  leurs  bêtes  à  laine. 

Il  va  sans  dire  que  les  autres  animaux,  bœufs,  chevaux,  etc., 
sont  aussi  réduits  au  minimum  de  ration  compatible  avec  la  vie! 
Le  porc  est  toujours  vendu  à  l'âge  de  quelques  mois;  c'est  un 
produit  accessoire  parce  qu'il  donne  un  revenu  très  aléatoire. 
L'aléa  qu'il  présente  tient  aux  fluctuations  des  prix,  qui  va- 
rient du  simple  au  quintuple,  et  à  la  mortalité  locale  accidentelle 
qui  sévit  sur  les  cochons  de  lait,  beaucoup  plus  que  sur  les 
autres  animaux  du  pays.  —  Les  fluctuations  des  prix  peuvent 
être  attribuées  à  trois  causes  :  1«  la  grande  fécondité  des  femel- 
les qui  amène  à  certains  moments  l'encombrement  des  mar- 
ches; 2"  la  mortalité  épidémique  générale  qui  peut  dégarnir 
brusquement  la  région;  3°  enfin  l'absence  de  spéculation  sur  cet 
animal.  —  Cette  dernière  raison  se  conçoit  aisément;  on  peut 
en  efl'et  spéculer  sur  une  denrée  facile  à  conserver  et  à  garder, 
comme  le  blé  par  exemple  ;  on  peut  même  à  la  rigueur'spécu- 
1er  sur  le  mouton,  et,  en  fait,  cela  a  lieu.  Mais  il  est  impos- 

(1)  Nom  vulgaire  de  l'orge  à  deux  rangs,  ou  (Unique,  variété  Irùs  rustique. 


414  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

sihle  de  spéculer  sur  le  cochon  de  lait,  parce  que  cet  animal  est 
très  délicat  et  que  de  plus  il  est  très  encombrant  :  on  ne  mène 
pas  un  troupeau  de  petits  codions  comme  un  troupeau  de 
moutons  ;  il  faut  porter  ces  petits  animaux  au  marché  dans  une 
charrette  ou  sous  le  bras;  si  on  les  lâche  un  instant,  ils  se  sauvent 
dans  toutes  les  directions  avec  une  prestesse  qui  rend  leur  pour- 
suite très  amusante  pour  le  spectateur.  On  se  rend  compte  de 
la  difficulté  qu'aurait  un  homme  à  accaparer  quatre  ou  cinq 
cents  tètes  de  ce  bétail;  généralement,  on  n'engraisse  à  la  ferme 
qu'un  seul  cochon,  qui  est  partagé  entre  le  métayer  et  le  maître. 
Les  cinq  ou  six  femelles  qu'on  garde  pour  la  reproduction  sont 
lâchées  en  liberté  dans  les  bois,  où  elles  se  nourrissent  de 
glands.  On  leur  donne  cependant  une  ration  journalière  de 
pommes  de  terre. 

Le  cheval  est  aussi  un  produit  accessoire,  quoiqu'il  donne  par- 
fois de  beaux  bénéfices.  Les  chevaux  du  Causse  sont  tous  élevés 
en  vue  de  la  cavalerie  militaire.  Lorsqu'ils  sont  acceptés,  ils 
sont  payés  900  à  1.-200  francs,  mais  s'ils  sont  refusés  on  ne  trouve 
plus  à  les  vendre  dans  le  pays  qu'à  un  prix  bien  inférieur  :  300  ou 
iOO  francs  à  peine.  Ce  sont  en  effet  de  petits  chevvaux  de  selle  peu 
propres  à  traîner  la  voiture  et  dont  la  w*acité  et  la  sauvagerie 
sont  souvent  à  craindre.  Le  cheval  présente  donc  le  même  in- 
convénient que  le  porc  au  point  de  vue  de  l'incertitude  du  prix 
de  vente,  et  c'est  à  cela  qu'il  doit  sans  doute  de  ne  pas  occuper 
une  place  plus  importante  parmi  les  produits  de  la  ferme. 

Ces  chevaux  paissent  en  liberté  dans  les  bois  pendant  la  plus 
grande  partie  de  la  journée  et  même  de  la  nuit:  on  ne  leur 
demande  aucun  travail.  Pendant  la  belle  saison,  ils  se  suffisent 
à  peu  près  avec  ce  qu'ils  trouvent:  l'hiver  venu,  ils  sont  mis 
au  régime  de  privations,  comme  les  autres  animaux  de  la 
ferme. 

Les  chevaux  du  Causse  de  Gramat  sont  très  estimés  dans  l'ar- 
mée à  cause  de  leur  sobriété  et  de  leur  résistance  à  la  fatigue  : 
le  seul  défaut  qu'on  leur  reproche  est  leur  petite  taille,  qu'ils 
doivent  sans  doute,  ainsi  que  le  mouton  et  les  bœufs,  à  l'insuffi- 
sance  de  nourriture.  —  On  a  dégarni  tous  les  dépôts  d'étalons 


LE  CAUSSE  DE  GRAMAT  EN  ULTRCY,  4Io 

des  environs  pour  augmenter  celui  de  Gramat,  qui  a  été  succes- 
sivement porté  de  3  à  12  chevaux;  des  concours  avec  primes 
sont  organisés  dans  la  région  par  l'administration  préfec- 
torale. 

En  somme,  le  ciieval  parait  être  un  produit  un  peu  artificiel 
de  cette  région,  car,  sans  le  débouché  offert  par  l'armée,  l'éle- 
vage en  serait  peut-être  abandonné. 

Les  domaines  de  quelque  importance  n'ont  pas  en  général  de 
chèvres;  les  propriétaires  interdisent  presque  toujours  à  leurs 
métayers  d'en  posséder,  parce  que  cet  animal  a  la  réputation 
de  causer  beaucoup  de  dégAts  dans  les  bois  en  broutant  les 
pousses  de  jeunes  taillis. 

Les  gens  pauvres  qui,  souvent,  n'ont  pas  un  pouce  de  terre  au 
soleil  et  qui,  par  conséquent,  n'ont  pas  à  craindre  pour  leurs  bois, 
possèdent  au  contraire  presque  tous  quelques-uns  de  ces  ani- 
maux. Ils  les  nourrissent  à  peu  près  exclusivement  avec  des 
feuilles  de  chêne  volées  dans  les  bois  du  voisinage.  Le  lait  de 
ces  chèvres  est  excellent  et  sert  à  fabriquer  des  petits  fromages 
très  estimés,  connus  sous  le  nom  de  (^  fromages  de  Rocama- 
dour  ». 

En  fait  de  cultures  arbustives,  il  faut  signaler  la  noix,  la 
truffe  et  la  feuille  de  chêne. 

La  noix  est  un  produit  accessoire  d'une  faible  importance 
pécuniaire  (2  ou  300  fr.  pour  un  domaine  d'un  revenu  de  i.OOO 
à  5.000  fr.).  Autrefois  l'huile  de  noix  était  consommée  dans  le 
pays  et  était  employée  comme  huile  à  manger  et  comme  huile 
à  éclairer,  mais  aujourd'hui  les  propriétaires  préfèrent  se  ser- 
vir de  pétrole  et  vendre  leur  huile  de  noix,  ou  même  quelque- 
fois leurs  noix  en  nature.  On  constate  que  les  noyers  tendent  à 
disparaître. 

L'opération  du  «  denoizillage  »  est  assez  curieuse.  Pendant 
l'hiver,  lorsque  les  travaux  des  champs  sont  en  partie  suspendus, 
les  gens  du  village  se  réunissent  et  se  transportent  en  corps 
chez  les  différents  propriétaires  qui  ont  des  noix  à  faire  casser. 
Chacun  arrive  avec  son  maillet  et  toute  la  bande  s'attable  autour 
d'une  immense   marmite  pleine  de  cliAtaignes  que  le  proprié- 


410  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

taire  est  tenu,  de  par  la  tradition,  d'oGFrir  à  ses  hôtes.  Les  mail- 
lets commencent  alors  leur  office  sur  les  massives  tables  de 
chêne  et,  au  milieu  d'un  vacarme  épouvantable,  on  cause  très 
fort,  on  rit  aux  éclats,  on  mange  pas  mal  de  châtaignes  et  on 
casse  assez  peu  de  noix. 

Les  truffes  ne  sont  pas  cultivées  dans  le  Causse,  elles  viennent 
spontanément  dans  les  bois.  On  loue  le  droit  de  les  récolter  à 
des  truffeurs  de  profession,  qui  paient  en  général  le  propriétaire 
en  nature. 

C'est  dire  que  le  produit  des  truffes  est  fort  peu  de  chose. 

Enfin,  je  crois  qu'on  peut  classer  les  feuilles  de  chêne  parmi 
les  productions  spontanées  ayant  une  influence  certaine  sur 
les  habitants  du  pays.  Ces  feuilles,  en  effet,  contribuent  à  l'ali- 
mentation de  la  population  pauvre  par  l'intermédiaire  de  la 
chèvre,  et  de  plus  elles  produisent  au  plus  haut  point  le  résultat 
signalé  pour  les  autres  productions  spontanées,  celui  de  pousser 
à  la  maraude.  La  maraude  des  fagots  de  feuilles  de  chêne  est 
générale  et  contribue  certainement  à  faire  vivre  une  partie  de 
la  population.  Ces  gens  comprennent  difficilement  qu'un  arbre 
qui  pousse  tout  seul  ne  soit  pas  à  tout  le  monde,  et  tel  qui  se 
ferait  un  scrupule  de  voler  quelques  pommes  de  terre  à  son 
voisin  n'hésitera  pas  à  couper  constamment  des  fagots  dans  les 
bois  d'autrui. 

Les  bois  de  chêne  abondent  dans  le  pays  et  donnent  un  revenu 
important  ;  c'est  peut-être  le  produit  le  plus  net  de  beaucoup 
de  domaines.  Ils  sont  vendus,  suivant  la  grosseur  des  arbres, 
comme  bois  de   chauffage  ou   bois  de  mine.  On  exploite  aussi 
l'écorce  des  jeunes  arbres  qui  sert  au  tannage  des  peaux. 

Ces  bois  sont  en  général  vendus  sur  pied  à  des  marchands 
du  pays  qui  les  débitent  ensuite  à  leurs  risques  et  périls.  Quel- 
ques propriétaires  les  exploitent  eux-mêmes,  mais  ce  fait  est 
rare,  bien  que  cette  façon  de  faire  soit  toujours  plus  profitable. 
Ce  commerce  procure  au  pays  un  peu  d'animation,  car  l'abat- 
tage des  arbres,  le  sciage  et  le  transport  des  bois  sont  faits  en 
général  par  des  gens  venus  des  villages  voisins,  qui  s'occupent 
à  ce  travail  pendant  la  mauvaise  saison. 


LE   CAUSSE   DE   GRAMAT    EN   QlJERCY.  41/ 

Bien  que  les  bois  ne  demandent  aucun  entretien,  on  veille 
cependant  à  ce  que  le  sol  ne  soit  pas  trop  embarrassé  de  iirous- 
sailles,  à  cause  des  brebis,  qui  circuleraient  difficilement  parmi 
les  ronces  et  y  perdraient  une  partie  de  leur  laine;  on  fait  faire 
ce  travail  par  les  habitants  des  villages  voisins  en  leur  donnant 
en  échange  l'autorisation  de  couper  leur  provision  de  fagots 
pour  l'hiver. 


11 


Au  point  de  vue  de  la  culture,  le  pays  parait  se  rattacher 
nettement  au  type  des  plateaux  sur  lesquels  est  développée  la 
petite  culture  en  grande  propriété.  Il  présente  les  mêmes  in- 
convénients que  tous  les  plateaux,  mais  exagérés  en  ce  qui  con- 
cerne le  manque  d'eau.  Les  prairies  font  totalement  défaut  ; 
les  quelques  propriétaires  qui  veulent  avoir  du  foin  sont  obligés 
de  le  récolter  sur  des  prés  situés  à  18  ou  20  kilomètres  de  chez 
eux,  dans  la  vallée  d'un  petit  cours  d'eau  qui  coule  sur  les  li- 
mites du  Causse. 

A  l'origine,  le  pays  devait  être  entièrement  couvert  de  bois  de 
chênes,  sauf  les  parties  les  plus  maigres  qui  étaient,  de  ce  fait,  re- 
belles à  toute  autre  production. 

Le  défrichement  (1)  a  dû  être  commencé  à  une  époque  très 
reculée,  par  des  religieux  qui  ont  donné  lieu  à  la  légende  de  Saint- 
Amadour.  Ce  saint  personnage  serait  venu  s'installer  au  milieu 
des  bois  et  aurait  fondé  le  pèlerinage  de  Rocamadour,  encore 
fréquenté  et  qui  est  un  des  plus  anciens  pèlerinages  connus. 
Ensuite  vinrent  les  Templiers  et  leurs  successeurs  les  Chevaliers 
de  Malte,  dont  le  château  n'a  été  détruit  qu'en  18*20.  Le  domaine 
attenant  à  ce  château  s'appelle  domaine  «  de  la  Commauderie  », 
et  non  loin  de  là  se  dresse  encore  la  vieille  «  tour  de  la  Dune  ». 

Le  défrichement  a  été  continué  à  une  époque  beaucoup  plus 

(1)  Sur  le  défrichement  des  plateaux  du  Centre  et  du  Midi,  voir  la  Science  sociale, 
livr.  do  février  1897,  p.  128  et  suiv.,  ou  Les  Français  d'aujourd'fiui,  par  M.  Edmond 
Demolins,  livre  IV,  chap.  i. 


418  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

rapprochée  de  nous,  par  de  grands  propriétaires  dont  les  châ- 
teaux sont  disséminés  dans  le  pays  non  loin  les  uns  des  autres. 

—  On  trouve  dans  un  rayon  de  15  kilomètres  les  châteaux  de  Lu- 
negarde,  qui  date  du  seizième  siècle  environ,  de  Bonnecoste, 
beaucoup  plus  ancien  et  en  partie  détruit  mais  encore  habité, 
de  la  Pannoiiie.  de  Rocamadour,  possession  du  pèlerinage,  de 
Baniol,  de  La  Comté,  du  Pech  del  Sol,  de  Pechaud,  du  Bastit, 
construit  en  1820,  sur  les  ruines  de  l'ancien  château  des  Tem- 
pliers, de  Mordenon,  du  Vigan,  de  Durbans,  etc.  Tous  ces  châ- 
teaux sont  indiqués  sur  la  carte  de  l'état-major. 

Le  défrichement  de  ces  plateaux  par  ces  familles  seigneuriales 
devait  nécessairement  amener  la  création  de  la  grande  propriété. 

—  On  constate,  en  ellet.  que  les  domaines  de  i  à  500  hectares 
ne  sont  pas  rares  ;  mais  il  est  vrai  de  dire  que  les  deux  tiers  ou 
même  les  trois  quarts  de  cette  superficie  sont  en  bois  ou  en  ter- 
rain de  vaine  pâture,  le  reste  est  seul  cultivé.  D'ailleurs,  il  est  un 
fait  qui  me  parait  prouver  la  fréquence  des  grandes  exploita- 
tions :  c'est  l'usage  général  de  la  machine  à  battre  mue  par  la 
vapeur.  —  La  première  machine  de  ce  genre  parut  dans  le  pays 
il  y  a  une  quinzaine  d'années  à  peine;  actuellement  tout  le 
monde  emploie  ce  mode  de  battage.  —  Or,  ces  machines  peu- 
vent dépiquer  plusieurs  centaines  d'hectolitres  de  grain  par  jour, 
et  comme  leur  transport  et  leur  installation  sont  long^s  et  péni- 
bles, ce  système  n'est  pas  accessible  à  la  petite  propriété.  Je 
connais  certaines  régions,  les  emirons  de  Marmande  par  exem- 
ple, qui  sont  incomparablement  plus  riches  en  productions  que 
les  Causses  du  Quercy,  mais  où  la  petite  propriété  domine  :  la 
batteuse  à  vapeur  y  est  par  là  même  inconnue. 

Les  propriétaires,  bien  que  résidant  assez  souvent  sur  leurs 
domaines,  ne  les  font  pas  valoir  en  général  eux-mêmes  :  ils  ont 
ordinairement  des  métayers.  On  trouve  bien  quelques  fermiers, 
mais  ils  sont  rares,  car  le  pays  fournit  peu  de  gens  ayant  des 
ressources  suffisantes  pour  cela. 

11  y  a  quelque  cinquante  ans,  le  nombre  des  propriétaires  qui 
faisaient  valoir  eux-mêmes  leurs  terres  était  plus  considérable 
qu'aujourd'hui  et,  chose  remarquable,  on  trouvait  aussi  bien  plus 


LE  CAUSSE  DE  GRAMAT  EN  QUERCY.  419 

facilement  des  fermiers.  J'ai  entendu  des  personnes  âgées 
déclarer  qu'elles  avaient  jadis  refusé  des  offres  de  fermage  à  des 
prix  très  élevés  de  terres  pour  lesquelles  elles  ne  trouvaient  plus 
preneur  à  l'heure  actuelle. 

Il  n'y  a  pas  de  plante  qui  soit  bien  spéciale  au  pays.  On  ren- 
contre à  peu  près  toutes  les  cultures  usitées  en  France.  Le  blé 
vient  en  première  ligne,  c'est  la  céréale  marchande  par  excel- 
lence malgré  son  rendement  dérisoire  8  à  10  hectolitres  à 
rhectare)  ;  ensuite  on  trouve  le  maïs,  l'avoine,  le  seigle,  l'orge, 
le  sarrasin,  la  pomme  de  terre,  la  betterave  fourragère,  les 
vesces,  le  maïs  fourrage,  le  baillarge,  le  trèfle,  la  luzerne,  etc. 
Sauf  le  blé,  tous  les  produits  de  la  culture  sont  destinés  à  être  con- 
sommés parles  animaux  :  ce  qui  reste  est  seul  vendu. 

La  culture  du  maïs,  qui  exige  beaucoup  de  façons,  est  faite  de 
la  manière  suivante  :  le  métayer  laboure  la  terre  et  l'ensemence, 
puis  il  fait  faire  les  autres  façons  par  des  gens  du  village  aux- 
quels il  donne  un  cinquième  delà  récolte.  C'est  bien  là  un  procédé 
de  pays  pauvre.  On  procède  de  même  pour  le  sarrasin.  Quand  la 
récolte  de  ce  dernier  est  maigre  on  augmente  souvent  la  part 
proportionnelle  des  tâcherons  qui  sans  cela  ne  seraient  pas  as- 
sez payés  de  leur  travail  ;  on  leur  donne  un  quart  ou  un  tiers 
du  grain.  Le  sarrasin  forme  en  partie  l'alimentation  des  gens 
pauvres. 

La  population  présente  les  mêmes  caractères  généraux  que 
celle  des  Causses  proprement  dits,  c'est-à-dire  le  manque  d'ini- 
tiative et  d'énergie,  le  défaut  d'aptitude  pour  le  commerce,  l'in- 
dustrie et  tout  ce  qui  exige  l'effort  intense.  La  \'ie  est  en  général 
misérable  :  les  habitations  manquent  absolument  de  confortable 
et  de  propreté.  Mais  ces  effets  sont  un  peu  atténués  par  les  mo- 
difications que  subit  ici  le  travail. 

Le  commerce  du  boisa  produit  le  type  du  marchand  de  bois  qui 
nécessite  une  certaine  initiative.  En  effet,  la  valeur  des  coupes 
varie  de  1.500  à  5.000  ou  6.000  francs;  ce  qui  est  une  grosse 
somme  pour  un  paysan  de  ces  contrées.  De  plus,  les  bois  sont 
achetés  sur  pied  et  débités  par  les  marchands  à  leurs  risques  et 
périls,  ce  qui  présente  un  certain  aléa. 


420  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

En  second  lieu,  la  culture  plus  importante  que  dans  les  Causses 
du  Rouergue  a  du  développer  un  peu  plus  l'aptitude  au  travail; 
c'est  bien  ce  qu'on  constate  en  efi'et.  La  population  en  général 
ne  donne  pas  un  travail  soutenu,  mais  on  trouve  assez  souvent 
le  type  du  travailleur  énergique.  Il  est  à  noter  du  reste  que  cette 
qualité  est  très  appréciée.  On  entend  quelquefois  dire  d'un 
homme  dans  un  sens  très  élogieux  :  «  Ohl  celui-là,  c'est  un  vail- 
lant )\  ce  qui  veut  dire  littéralement  :  «  c'est  un  travailleur  éner- 
gique ». 

Ici  le  travail,  sans  être  très  pénible  à  cause  de  la  légèreté  du 
sol,  n'est  cependant  pas  facile  comme  en  Anjou.  La  terre  est 
ingrate  et  demanderait  beaucoup  de  travail  et  de  capitaux  pour 
être  transformée.  La  population  est  incapable  de  fournir  les  ca- 
pitaux; quant  au  travail,  je  crois  qu'on  pourrait  l'obtenir  en 
montrant  aux  gens  l'espoir  d'un  gain  considérable.  Malheureu- 
sement c'est  le  contraire  qui  a  lieu,  et  la  terre,  par  son  infertilité, 
décourage  l'eiFort  du  cultivateur. 

Ainsi  que  dans  les  Causses  du  Rouergue.  on  constate  qu'il 
n'existe  pas  ici  de  classe  supérieure  industrielle,  commerciale  ou 
agricole:  la  grande  majorité,  on  pourrait  même  dire  la  totalité 
des  jeunes  gens  de  familles  bourgeoises,  se  dirigent  vers  les 
professions  libérales  ou  administratives.  Le  clergé  a,  comme 
dans  les  autres  Causses,  une  grande  influence:  il  se  recrute  en 
général  parmi  le  peuple,  pour  qui  c'est  à  peu  près  le  seul  moyen 
de  s'élever. 

Les  habitudes  de  communauté  se  manifestent  par  beaucoup  de 
faits.  L'usage  de  faire  un  aine  chargé  de  conserver  le  bien  de 
famille  était  général  autrefois  et  est  encore  très  répandu  ;  mais 
actuellement  les  cadets  n'acceptent  plus  cela  aussi  facilement, 
ils  résistent  autant  que  possible  et  réclament  àprement  leur  part. 
La  communauté  n'est  cependant  pas  aussi  développée  qu'en 
Anjou;  ainsi,  on  ne  rencontre  jamais  deux  frères  mariés  demeu- 
rant sous  le  même  toit.  On  voyait  souvent  autrefois  un  ou  plu- 
sieurs frères  célibataires  demeurer  avec  leur  aine  marié;  aujour- 
d'hui la  chose  existe  encore,  mais  avec  tendance  à  disparaître. 
La  communauté  est  nettement  en  décroissance.  J'entendais  der- 


LE   CAUSSE   DE   CRAMAT   EN   QUERCY.  4'I\ 

nièrement  un  paysan  déjà  Agé  dire  ces  paroles  caractéristiques  : 
«  Autrefois  les  vieux  parents  restaient  au  foyer  et  s'intéressaient 
à  la  prospérité  de  la  famille;  ils  guidaient  les  jeunes,  les  exhor- 
taient au  travail  et  à  l'économie;  aujourd'hui,  ils  se  désinté- 
ressent de  tout  cela;  leur  seule  préoccupation  est  d'obtenir  de 
leurs  enfants  une  pension  alimentaire  aussi  grosse  que  pos- 
sible. » 

Autour  de  chacun  des  châteaux  que  nous  avons  énumérés 
plus  haut,  se  groupe  en  général  un  village  plus  ou  moins  con- 
sidérable. Le  châtelain  est  considéré  par  les  villageois  comme 
leur  protecteur  naturel;  c'est  à  lui  qu'ils  s'adressent  en  toutes 
circonstances  :  il  doit  être  médecin,  avocat,  conseiller  pour  toute 
afiaire;  c'est  lui  qui  nourrit  les  pauvres  de  l'endroit  et  personne 
n'hésite  à  venir  lui  demander  du  bois  de  construction,  du  bois 
de  chauffage,  des  fagots  de  feuillage,  du  grain,  des  médica- 
ments, etc. 

Ces  choses  paraissent  si  naturelles  à  tous  ces  gens-là  qu'ils 
n'en  ont  pas  la  moindre  reconnaissance  et  n'hésitent  pas  à  cher- 
cher noise  à  leur  bienfaiteur  à  la  première  occasion.  On  ne  re- 
trouve pas  ici  entre  les  classes  cette  mutuelle  cordialité  qu'on 
rencontre  en  Vendée  ou  eu  Bretagne. 

Le  groupement  en  village  aide  à  entretenir  dans  la  population 
cet  esprit  d'opposition  et  de  malveillance,  dont  ou  a  lieu  de  s'é- 
tonner au  premier  abord.  Mais  il  n'y  a,  à  vrai  dire,  rien  de  très 
extraordinaire,  rien  de  très  inexplicable  dans  ce  contraste  de 
gens  qui,  en  vertu  d'une  formation  communautaire  et  parasi- 
taire, tiennent  énormément  à  avoir  auprès  d'eux  un  grand  pro- 
priétaire sur  qui  ils  puissent  s'appuyer  et  qui  passent  cepen- 
dant une  bonne  partie  de  leur  temps  à  lui  créer  toutes  sortes 
d'ennuis.  Ils  lui  rendent  la  vie  insupportable  par  leurs  agaceries 
continuelles,  et  pousseraient  des  cris  de  désespoir  s'il  parlait  de 
s'en  aller.  Cela  tient  assurément  de  l'esprit  de  mendicité,  qui 
est  une  suite  directe  de  l'esprit  communautaire.  On  veut  être 
aidé^  mais  on  ne  se  trouve  pas  aidé  à  son  gré;  en  se  communi- 
quant de  l'un  à  l'autre  ses  griefs,  on  les  exagère  et  on  se  met 
d'accord  pour  les  faire  sentir. 

T.   XXV.  31 


4^i2  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Ils  joignent  souvent  à  ce  caractère  malveillant  certains  dehors 
hypocrites.  Ils  vous  saluent  facilement  et  très  has,  bien  qu'ils 
soient  disposés  à  vous  contrecarrer  à  la  première  occasion.  Cette 
disposition  est  exactement  le  contraire  de  celle  des  Frisons  alle- 
mands. ((  Le  Frison,  dit  quelque  part  M.  de  Sainte-Croix,  est  très 
respectueux  des  autorités,  mais  il  ne  se  presse  pas  de  les  saluer.  » 
Le  paysan  des  Causses  salue  tout  le  monde,  même  les  personnes 
qu'il  ne  connaît  pas,  mais  au  fond  il  ne  respecte  pas  grand'chose. 
Il  est  beaucoup  plus  accessible  à  la  crainte  qu'à  la  reconnais- 
sance. 

La  tendance  au  groupement  est  manifeste,  mais  les  villages 
agglomérés  ne  dépassent  pas  cinq  ou  six  cents  habitants  ;  cela 
tient  sans  doute  à  la  pauvreté  du  sol.  Les  communes  se  com- 
posent presque  toujours  d'un  noyau  central  et  de  petits  hameaux 
disséminés  aux  environs  dans  un  rayon  de  quatre  à  cinq  kilo- 
mètres. La  maison  isolée  est  une  exception  ;  cependant  on  la  ren- 
contre quelquefois.  Il  y  a  trois  sortes  de  maisons  isolées  :  celle  de 
très  pauvre  apparence ,  bâtie  au  coin  d'un  petit  champ ,  seule 
ressource  de  quelque  malheureux  cultivateur;  celle  du  gros  pro- 
priétaire, bâtie  sur  son  domaine;  enfin  la  maison  du  métayer  ou 
du  fermier,  construite  sur  le  domaine  à  l'exploitation  duquel 
elle  sert. 

La  première  s'est  éloignée  du  village  à  cause  de  l'indigence 
de  son  propriétaire,  qui  ne  pouvait  se  procurer  près  du  groupe 
un  emplacement  plus  recherché.  La  seconde,  qui  est  toujours 
peu  éloignée  de  l'agglomération ,  —  à  quelques  centaines  de 
mètres  à  peine,  —  a  été  élevée  dans  une  situalion  qui  a  paru 
propice  à  une  installation  confortable;  son  éloignement,  très 
faible  d'ailleurs  comme  on  le  voit,  a  peut-être  eu  aussi  pour 
objet  d'éviter  au  propriétaire  le  contact  trop  direct  de  la  popu- 
lation pauvre.  Enfin  la  maison  du  métayer  a  été  bâtie  là  où  sa 
présence  était  nécessaire.  De  plus,  j'ai  remarqué  que,  si  la  mé- 
tairie est  assez  éloignée  du  village,  elle  est  en  général  le  centre 
d'un  petit  hameau  de  trois  ou  quatre  maisons  de  pauvres 
gens. 

En  résumé,  les  maisons  semblent  s'attirer  entre  elles  et  partout 


LE    CAUSSE   DE   GRAMAT   EN    QIERCY.  423 

OÙ  une  force  supérieure  ne  les  a  pas  maintenues  éloignées,  elles 
se  sont  rapprochées  et  adossées,  pour  ainsi  dire,  les  unes  aux 
autres.  —  Le  village  principal  est  autour  d'un  chAteau,  le  ha- 
meau autour  d'une  métairie,  les  pluschétives  liahitations  autour 
des  plus  importantes. 

Bien  que  ce  type  de  petit  village  se  rapproche  un  peu  de  ceux 
de  la  Creuse,  on  constate  que  les  habitants  voisinent  beaucoup, 
contrairement  à  ce  qui  a  lieu  dans  ce  dernier  pays. 


m 


L'Émigration  présente  le  même  caractère  que  dans  les  autres 
Causses.  Les  émigrants  vont  dans  les  grandes  villes  se  placer 
comme  domestiques,  cochers,  cuisinières;  ils  entrent  dans  les 
chemins  de  fer,  dans  les  compagnies  de  tramways.  En  somme, 
ils  recherchent  les  positions  subordonnées  qui  ne  nécessitent  ni 
initiative  ni  énergie,  .le  ne  connais  pas  d'exemple  de  gens  de  ce 
pays  qui  se  soient  dirigés  vers  le  commerce  ou  l'industrie.  — 
Souvent,  après  avoir  économisé  un  petit  pécule,  ils  rentrent  au 
pays  pour  y  terminer  leurs  jours;  mais  ce  fait  n'est  pas  absolu- 
ment général,  et  l'émigrant  qui  part  envisage  sans  trop  de 
crainte  l'éventualité  de  ne  jamais  revenir  s'il  trouve  ailleurs  une 
bonne  position. 

Du  reste,  les  tendances  de  la  population  varient  assez  sensible- 
ment de  village  à  village.  En  ce  qui  concerne  l'émigration  no- 
tamment, elle  est  très  active  dans  certaines  communes  et  presque 
nulle  dans  d'autres.  Les  différences  que  l'on  observe  ainsi  pro- 
viennent sans  doute  des  faits  suivants. 

Autrefois,  il  y  a  quelque  soixante  ou  quatre-vingts  ans,  les  ri- 
valités étaient  des  plus  vives  entre  les  diverses  bourgades  du 
Causse.  —  De  fréquentes  rixes  éclataient,  au  cours  desquelles  on 
échangeait  souvent  des  coups  de  fusil.  —  Pour  donner  une  idée 
de  la  violence  de  ces  luttes,  je  citerai  l'anecdote  suivante.  Des  gens 
du  village  de  Carlucet  ayant  commis  quelques  déprédations  sur 
le  territoire  de  la  commune  du  Bastit,  un  vieillard  prêta  son  fusil 


424  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

à  un  jeune  homme  plus  ingambe  que  lui  et  ce  dernier  partit 
à  la  poursuite  des  coupables.  —  Aussitôt  qu'il  les  eut  rejoints,  il 
déchargea  sans  hésiter  son  fusil  sur  eux.  —  Un  de  ceux-ci 
tomba,  mais  quelle  ne  fut  pas  la  stupéfaction  de  Fagresseur  en 
reconnaissant  dans  sa  victime  le  propre  frère  de  celui  qui  lui 
avait  prêté  l'arme  meurtrière;  ledit  frère  s'était  marié  et  établi 
dans  la  commune  rivale.  Tout  bouleversé,  il  rentra  au  village  et 
conta,  non  sans  appréhension,  la  nouvelle  au  vieillard;  mais 
celui-ci,  d'abord  assez  ému,  se  remit  bientôt  et  s'écria  :  «  Ma  foi, 
tant  pis  pour  lui!  Qu'allait-il  faire  aussi  parmi  les  Carlucet  »? 
Quant  aux  gendarmes,  ils  ne  purent  rien  découvrir,  étant  donné 
le  mutisme  absolu  que  conservèrent  les  deux  partis. 

Beaucoup  de  faits  du  même  genre  ont  eu  lieu  autrefois;  actuel- 
lement, tout  cela  est  passé  à  l'état  de  souvenir;  ces  rivalités  ont 
à  peu  près  disparu  et  ne  se  manifestent  plus  que  par  de  rares 
coups  de  poings  échangés  dans  les  foires. 

Je  crois  que  cet  état  de  choses  était  dû  à  Fisolement  des  vil- 
lages, qui  étaient  nettement  séparés  les  uns  des  autres  par  d'assez 
grandes  étendues  de  bois  et  de  landes  stériles  sans  presque  aucun 
moyen  de  communication.  On  constate  en  elfet  que  tout  cela  a 
graduellement  disparu  à  mesure  que  les  routes  ont  été  percées 
dans  le  pays.  Les  anciennes  rivalités  de  ces  villages  provien- 
draient donc  d'une  cause  analogue  à  celle  qui  a  produit  les  que- 
relles intestines  de  la  Grèce  antique  :  si  parva  licet  componere 
magnis.  Au  point  de  vue  social,  ces  circonstances  ont  eu  pour 
effet  de  donner  à  chaque  village  une  physionomie  assez  spéciale. 
J'en  connais  surtout  trois  dont  les  différences  de  caractère  sont 
bien  sensibles. 

Le  premier  porte  le  nom  significatif  de  «  Lunegarde  »,  que  lui 
vaut  sans  doute  sa  position  élevée;  il  se  trouve  en  effet,  à  une 
altitude  de  420  mètres,  sur  une  petite  colline  qui  domine  le  ter- 
ritoire environnant.  Le  second  s'appelle  «  Le  Bastit  »,  alhision  à 
l'ancien  château  fort  des  Templiers  autour  duquel  les  maisons  se 
sont  groupées.  —  Ce  village  est  au  fond  d'une  gorge,  à  15^0 
mètres  au-dessous  du  précédent.  —  Enfin,  le  troisième  a  nom 
«  Carlucet  »;  il  se  trouve  à  mi-côte  sur  le  versant  d'un  petit 


LE   CAUSSE    DE    GRAMAT    E\    QUERCY.  425 

coteau.    La  distance  qui  sépare  ces   villîiges   entre  eux   est  de 
quatre  à  cinq  kilomètres. 

Les  habitants  de  Lunegarde  émigrent  beaucoup  [)lus  que 
ceux  des  villages  voisins.  Le  curé  de  cette  localité  me  parlait  de 
la  fréquence  des  départs  d'émigrants  :  «  .\rrêtez  dans  la  rue, 
me  disait-il,  une  petite  fille  quelconque  et  demandez-lui  ce 
qu'elle  veut  faire  plus  tard,  elle  vous  répondra  presque  tou- 
jours :  J'irai  à  Paris,  comme  ma  sœur,  ma  tante,  etc.  »  Ces  gens 
émigrent  du  reste  dans  les  professions  subordonnées,  servantes, 
cochers,  concierge.  —  Les  servantes  et  surtout  les  cuisinières 
de  Lunegarde  ont  la  réputation  d'être  plus  intelligentes  et  plus 
actives  que  celles  des  villages  voisins;  elles  sont  répandues  dans 
tous  les  environs.  Ces  émigrants  reviennent  souvent  avec  un 
petit  pécule  pour  finir  leurs  jours  au  pays;  ils  y  apportent  les 
habitudes  et  les  manières  qu'ils  ont  acquises  en  ville  ;  aussi  la 
population  est-elle  ici  plus  policée  et  plus  intelligente  qu'ailleurs; 
on  reconnaît  assez  généralement  qu'ils  sont  plus  «  dégourdis  » 
que  leurs  voisins.  —  Je  ne  sais  à  quoi  tient  le  phénomène  de 
cette  émigration  plus  intense. 

Le  village  du  Bastit  est  tout  l'opposé  du  précédent,  l'émigra- 
tion y  est  très  restreinte.  Il  y  a  quelques  années,  il  s'est  pro- 
duit brusquement  un  départ  de  huit  à  dix  personnes  pour  fA- 
mérique  du  Sud.  Ces  gens  sont  partis  en  famille  et  ensemble, 
tandis  qu'à  Lunegarde  les  départs  sont  individuels.  Ces  malheu- 
reux sont  du  reste  tous  morts  misérablement  ou  revenus  plus 
indigents  qu'au  départ,  ce  qui  a  ôté  aux  autres  l'envie  d'imiter 
leur  exemple.  Il  y  a  bien  aussi  quelques  départs  pour  Paris, 
mais  on  ne  se  trouve  pas  ici  en  présence  d'un  courant  régulier 
d'émigration  comme  à  Lunegarde.  Les  gens  du  Bastit  paraissent 
plus  lourds,  moins  délurés  qu'à  Lunegarde.  ils  ne  sont  guère 
propres  qu'à  faire  des  valets  ou  des  servantes  de  ferme.  L'in- 
dustrie et  le  commerce  n'existent  pas;  je  ne  connais  pas  dans  la 
commune  un  seul  homme  qui  ait  quelque  initiative. 

Le  village  de  Carlucet  se  distingue  nettement  des  deux  autres 
en  ce  qu'il  y  existe  une  industrie  «  nationale  »  ;  celle  des  pa- 
niers et  corbeilles.  Tout  le  monde  à  Carlucet,  hommes,  femmes 


426  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

et  enfaots,  sait  faire  des  paniers  et  en  fait  à  l'occasion.  Pendant 
l'hiver  et  lorsque  les  travaux  des  champs  laissent  quelques  mo- 
ments de  répit,  il  n'est  guère  possible  d'entrer  dans  une  maison 
sans  y  trouver  quelqu'un  se  livrant  à  cette  occupation.  Il  y  a 
dans  le  village  deux  ou  trois  charretiers  qui  centralisent  à  cer- 
taines époques  la  production  communale  et  la  transportent  aux 
foires  voisines.  Cette  industrie  est  si  bien  localisée  dans  cette 
commune,  qu'on  ne  trouverait  pas  un  homme  dans  les  villages 
voisins  qui  soit  capable  de  faire  un  panier.  —  On  constate  que 
le  village  de  Carlucet  est  plus  riche  et  plus  peuplé  que  les  deux 
premiers.  —  Les  gens  ne  sont  pas  aussi  policés  qu'à  Lunegarde, 
ils  sont  restés  plus  paysans  quant  aux  manières,  mais  ils  parais- 
sent plus  énergiques  et  plus  industrieux  qu'ailleurs.  C'est  à 
Carlucet  que  se  trouve  le  plus  grand  propriétaire  de  machines 
à  battre  à  vapeur  de  la  région.  Cet  homme,  qui  n'était,  je  crois, 
qu'un  simple  forgeron  de  l'endroit,  a  eu  la  première  machine 
de  ce  genre  qui  ait  paru  dans  le  pays.  Il  en  a  maintenant  trois 
ou  quatre.  Si  on  songe  qu'une  machine  de  ce  genre  vaut  dix 
ou  quinze  mille  francs,  on  conviendra  qu'un  paysan  qui  met 
tout  son  avoir  dans  une  semblable  acquisition  fait  preuve  d'une 
certaine  hardiesse.  Carlucet  est  aussi  le  centre  du  commerce  des 
truffes  pour  le  Causse  de  Gramat.  C'est  là  qu'habitent  les  truf- 
feurs  les  plus  riches  du  pays.  Ce  sont  des  gens  d'une  honnêteté 
relative,  qui  se  font  concéder  par  les  propriétaires  le  droit  de 
récolter  les  truffes  et  qui  s'arrangent  pour  le  payer  à  des  prix 
dérisoires  ;  quand  ils  ne  peuvent  pas  avoir  les  truffes  de  cette  fa- 
çon, ils  les  volent  sans  scrupules.  —  Si  la  truffe  était  plus  abon- 
dante, je  ne  sais  quelle  action  utile  elle  pourrait  exercer  sur  la 
population,  mais  les  gens  dont  je  parle  sont  éminemment  trom- 
peurs et  «  roublards  »,  ils  vous  assourdissent  constamment  de 
leurs  plaintes  pour  arriver  à  faire  diminuer  le  prix  du  droit 
qu'on  leur  concède.  Il  y  a  aussi  à  Carlucet  un  marchand  de 
bois  qui  se  distingue  par  son  habileté  et  surtout  par  la  diversité 
de  ses  entreprises.  Cet  homme,  qui  a  commencé  sans  ressources, 
est  aujourd'hui  riche. 

A  quoi  tient   le  développement  industriel  et  commercial  de 


LE    CAUSSE    DE    GHAMAT    K.N    QL'EMtY.  '«'27 

ce  village?  Il  est  à  noter  tout  d'abord  qu'on  ne  peut  pas  l'attri- 
buer à  une  situation  géogia[)bique  meilleure,  car,  au  contraire, 
il  est  plus  éloigné  des  centres  du  pays  (de  Gramat,  de  La  Bas- 
tide) que  les  deu.v  autres.  De  plus,  le  Bastit  est  situé  sur  la  grande 
route  de  Paris  A  Toulouse  (qui  passe  par  Gramat,  La  Bastide, 
etCahors),  tandis  que  Carlucet  se  trouve  à  trois  ou  quatre  kilo- 
mètres de  cette  grande  artère.  Un  remarque  que  le  village  de 
Carlucet  ne  s'est  pas  groupé  comme  les  deux  autres  autour  d'un 
château,  il  y  a  bien  dans  cette  commune  un  grand  propriétaire, 
mais  son  habitation  est  située  à  quinze  cents  mètres  au  moins  du 
village  et,  du  reste,  la  fortune  de  cette  famille  ne  date  que  de 
quatre-vingts  ans  environ.  —  De  plus,  ces  châtelains  n'ont 
jamais  résidé  plus  d'un  mois  ou  deux  par  an  dans  le  pays.  Celte 
population  n'a  donc  pas  eu,  comme  les  deux  autres,  quelqu'un 
sur  qui  s'appuyer,  elle  s'est  trouvée  livrée  à  elle-même;  elle  a 
dû  se  tirer  d'affaire  toute  seule.  Et  lorsqu'on  sait  comment  les 
gens  de  ces  contrées  usent  du  châtelain  voisin  en  toutes  les  cir- 
constances de  la  vie,  on  comprend  aisément  tout  ce  que  cet  iso- 
lement a  de  réel  et  combien  il  doit  être  vivement  senti  par  les 
habitauts.  iMais  il  est  très  possible  que  la  nécessité  ait  précisé- 
ment été  ici  encore  la  mère  de  l'industrie. 

Quant  à  la  fabrication  des  paniers,  son  développement  tient 
peut-être  à  une  cause  fortuite  qui  m'est  inconnue.  Peut-être  les 
noisetiers  sauvages  qui  servent  à  leur  confection  poussaient-ils 
en  plus  grande  abondance  sur  le  territoire  de  cette  commune.^ 
Actuellement  toutefois  il  n'en  est  pas  ainsi,  car  les  habitants 
sont  obligés  d'aller  quelquefois  fort  loin  dans  les  bois  des  envi- 
rons pour  faire  leur  provision  de  «  ron  »,  c'est  le  mot  par  lequel 
ils  désignent  les  longues  et  tlexibles  baguettes  dont  ils  se  ser- 
vent. 

En  résumé ,  ces  trois  villages  paraissent  avoir  tiré  de  circons- 
tances locales  des  physionomies  ditférentes,  qu'ils  ont  gardées 
par  suite  de  leur  isolement. 

Il  résulte  de  ce  qui  précède,  que  les  habitants  du  Causse  de 
Gramat  présentent  des  caractères  généraux  identiques  à  ceux 
de  la  population  des  Causses  plus  élevés,  mais  que  les  modilica- 


428  LA     SCIENCE    SOCIALE. 

lions  du  travail  dues  à  l'altitude  moiadre  du  pays  ont  apporté 
certaines  atténuations  à  ces  caractères.  La  culture  plus  dévelop- 
pée a  fait  surgir  çà  et  là  le  type  du  travailleur  énergique.  Les 
transactions  sur  les  bois,  l'écorce  de  chêne  et  la  trulï'e  ont  fait 
naître  quelques  types  de  commerçants. 

La  population  a  donc  évolué,  par  rapport  à  celle  des  Gausses 
du  Rouergue,  vers  une  plus  grande  aptitude  au  travail  et  au 
commerce. 

J.    DURIEU. 


Le    Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


TYPOGRAPHIE  FIRMIN-DIDOT  ET  C'*.    —  PARIS. 


GLADSTONE 


La  mort  de  M.  Gladstone,  dont  la  (irande-Bretagne  tout  en- 
tière s'est  émue  si  profondément  le  mois  dernier,  ne  marque 
pas  seulement  la  disparition  d'un  grand  homme  d'État  anglais; 
on  peut  dire  sans  exagération  qu'elle  est  une  perte  pour  le 
monde  civilisé.  Gladstone  représentait  plus  que  des  intérêts 
purement  anglais  ;  il  représentait,  à  peu  près  seul  actuelle- 
ment, la  grande  politique,  celle  qui  est  assez  clairvoyante  pour 
apercevoir  comment  le  gouvernement  des  hommes  reste  tou- 
jours soumis,  d'une  part,  aux  règles  immuables  de  la  morale, 
d'autre  part,  aux  circonstances  contingentes  de  la  vie  des  so- 
ciétés. 

11  est  mort  en  priant,  en  recommandant  autour  de  lui  «  la 
bonté  »,  et  c'est  là  en  quelque  sorte  un  testament  politique  de  sa 
part.  Dans  sa  bouche,  en  effet,  cette  recommandation  n'appa- 
rait  pas  comme  un  remords  tardif,  mais  plutôt  comme  l'épi- 
logue et  le  résumé  d'une  vie  d'homme  d'État  inspirée  par  une 
idée  supérieure.  Et  c'est  un  spectacle  instructif  et  consolant  que 
celui  de  ce  grand  vieillard,  vétéran  des  luttes  politiques  de 
son  pays,  affirmant  à  son  lit  de  mort  la  souveraine  efficacité 
d'un  principe  moral  dans  la  direction  des  affaires  publiques. 
Le  vulgaire  admet  volontiers  que  la  politicjue  ne  peut  pas  être 
soumise  aux  règles  ordinaires  de  rhonnèteté;  c'est  même  un 
axiome  courant  parmi  les  hommes  de  talent  peu  scrupuleux  et 
les  honnêtes  gens  peu  éclairés.  Gladstone  n'a  jamais  pensé  ainsi: 
il  a  même  souvent   sacrifié  une  popularité  temporaire,  et  ce 

T.  XXV.  32 


-430  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

qui  est  plus  méritoire,  il  a  bravé  les  préjugés  de  son  milieu, 
pour  suivre  la  direction  qui  lui  paraissait  juste  et  vraie.  Cepen- 
dant, il  laisse  après  lui  une  œuvre  politique,  et  quel  que  soit 
le  jugement  qu'on  porte  sur  elle,  on  ne  peut  pas  du  moins  lui 
refuser  la  grandeur.  Ce  chrétien  sincère,  cet  honnête  homme 
a  été   un  grand  politique. 

J'ai  eu  naguère  l'occasion  de  présenter  aux  lecteurs  de  la 
Science  sociale  les  évolutions  successives  de  M.  Gladstone  (1), 
A  son  entrée  dans  la  \ie  politique,  il  était  salué  par  Macaulay 
comme  «  l'espoir  naissant  des  tories  rudes  et  intraitables  »  ; 
sa  dernière  campagne  en  faveur  de  l'Irlande  lui  a  valu  l'abandon 
d'une  notable  fraction  des  libéraux.  Il  a  donc  passé  d'un  extrême 
à  l'autre,  jamais  encadré  par  aucun  parti,  toujours  dominant 
ceux  qui  se  rangeaient  autour  de  lui. 

Il  a  passé  sa  \de  à  se  compromettre.  Lorsqu'en  1838,  il  publiait 
son  ouvrage  sur  l'État  dans  ses  relations  avec  l'Église ^  ses  amis 
et  ses  patrons,  sir  Robert  Peel,  entre  autres,  s'alarmaient  de 
son  imprudence  :  «  Avec  une  telle  carrière  devant  lui,  pourquoi 
donc  écrire  des  livres?  »  disait  celui-ci,  et  le  baron  de  Bunsen 
craignait  que  ce  livre  ne  barrât  la  route  du  pouvoir  au  jeune 
Gladstone. 

Ministre  du  Commerce  à  trente  ans,  il  se  séparait  bientôt  de 
ses  amis  sur  la  question  du  libre-échange.  Cette  attitude  lui 
coûta  son  siège  au  Parlement.  Le  duc  de  Newcastle,  qui  l'avait 
fait  élire  par  le  «  bourg  de  poche  »  de  Newark,  se  déclara  vigou- 
reusement contre  lui. 

Choisi  peu  de  temps  après  par  l'Université  d'Oxford  pour  occu- 
per un  des  deux  sièges  qui  lui  sont  attribués  au  Parlement,  Glads- 
tone n'hésita  pas,  dix-huit  ans  plus  tard,  à  sacrifier  cette  situation 
éminente  en  proposant  le  Disestablishment  de  l'Église  anglicane 
en  Irlande.  Après  avoir  soutenu  dans  son  livre  de  1838  qu'il 
fallait  imposer  à  l'Irlande  la  hiérarchie  ecclésiastique  officielle, 
«  qu'elle  le  voulût  ou  non  »,  il  déclarait  en  1865  que  l'existence 
de    cette  Église  officielle  protestante  constituait,  dans  un  pays 

(1)  V.  tome  XVII,  p.  369  à  398. 


GLADSTONE.  431 

catholique,  une  anomalie  scandaleuse  et  afllijiieante  pour  toute 
àme  sérieusement  convaincue  de  sa  foi  religieuse .  C'est  à  ce 
propos  que  son  ami  Tévèque  Wilberforce  disait  de  lui  cette  pa- 
role :  He  ù  .sa  delighlfully  Iriie!  «  Il  est  si  délicieusement 
vrai  »  !  Magnifique  éloge  et  éloge  mérité.  Seule,  une  conviction 
sincère  et  profonde  peut  expli(juer  les  revirements  complets  de 
Gladstone.  Imposés  par  sa  raison,  ils  étaient  souvent  pénibles  A 
nos  cœur.  Celui  en  particulier,  qui  le  séparait  d'Oxford,  fut  un  dé- 
chirement pour  lui.  ((  Il  y  a  eu,  disait-il,  deux  grandes  morts,  deux 
transmigrations  d'esprit  dans  mon  existence  politique,  l'une  très 
lente,  la  rupture  des  liens  qui  m'attachaient  à  mon  ancien  parti, 
l'autre  très  brusque  et  très  aiguë,  la  rupture'du  lien  qui  m'atta- 
chait à  Oxford.  » 

Enfin,  Gladstone  révolta  l'Angleterre  contre  lui  par  sa  campa- 
gne en  faveur  du  «  Home  Rule  ».  Cette  fois  il  s'aliénait  non  seu- 
lement son  ancien  parti,  mais  un  grand  nombre  des  libéraux,  il 
devait  mourir  sans  voir  s'accomplir  la  dernière  des  réformes  à 
laquelle  il  rêvait  d'attacher  son  nom. 

Et  pourtant  ce  n'était  en  aucune  manière  un  de  ces  esprits 
absolus  par  ignorance,  tranchants  par  manque  d'expérience,  té- 
méraires par  amour  irréfléchi  de  popularité.  S'il  a  passé  sa  vie 
à  se  compromettre  et  à  surprendre  l'opinion,  ce  n'a  été  ni  par 
sufhsance  ni  par  forfanterie,  mais  par  clairvoyance  et  par  pré- 
voyance. Il  voyait  clair  de  loin.  11  saisissait  les  transformations 
à  leur  début,  longtemps  avant  que  la  masse  les  eût  devinées,  et 
quand  il  les  avait  jugées  socialement  indispensables,  inévitables, 
il  s'efforçait  de  les  rendre  "politiquement  aisées.  Il  organisait  l'é- 
volution sociale. 

«  Vous  ne  pouvez  pas  lutter  contre  l'avenir,  disait-il  en  IHOti 
à  la  Chambre  des  Communes,  apostrophant  ses  adversaires  au 
sujet  de  l'extension  du  droit  de  suffrage  ;  le  temps  travaille  pour 
nous.  Les  grandes  forces  sociales  qui  continuent  leurs  évolutions 
dans  leur  puissance  et  leur  majesté,  ne  peuvent  être  un  seul 
instant  ni  arrêtées  ni  troublées  [)ar  le  tumulte  de  nos  débats. 
Ces  grandes  forces  sociales  sont  contre  vous;  elles  combattent 
pour  nous.    »   Gladstone  a  toujours  su  travailler,  en  elfet,  dans 


432  LA   SCIENCE  SOCIALE. 

le  même  sens  qu'elles;  c'est  là  le  secret  véritable  de  ses 
succès. 

Il  a  contribué  pour  une  large  part  à  établir  le  libre-échange 
en  Angleterre,  parce  qu'il  s'était  rendu  compte  que  le  monde 
économique  s'ouvrait  nécessairement  au  libre-échange  sous  l'in- 
tluence  d'un  nouveau  régime  de  fabrication  et  de  transports,  et 
que  l'Angleterre  se  trouvait  prête  à  profiter  de  cette  situation. 

Il  a  commencé  l'œuvre  du  Disestablishment  de  l'Église  angli- 
cane, lorsque  l'expérience  eut  montré  à  son  âme  profondément 
religieuse  les  effets  sacrilèges  des  cultes  imposés  par  la  force  : 
indifférence  des  âmes  médiocres,  scandale  des  âmes  couvain- 
eues,  révolte  des  âmes  opprimées.  Et  ces  effets  devenaient  plus 
sensibles  en  notre  siècle,  à  mesure  que  disparaissaient  les  institu- 
tions anciennes  à  l'ombre  desquelles  s'était  établie  d'ordinaire 
une  certaine  confusion  du  spirituel  et  du  temporel.  Comme 
chrétien,  Gladstone  sentait  le  besoin  d'affranchir  la  religion  du 
joug  temporel.  Comme  homme  d'État,  il  voulait  dégager  l'État 
d'une  tâche  étrangère  à  sa  mission  et  dangereuse  pour  sa  stabi- 
lité. 

Il  a  combattu  pour  l'autonomie  de  l'Irlande,  quand  ayant  dé- 
noncé les  «  atrocités  bulgares  »  et  l'oppression  de  l'Islam  il  s'est 
souvenu  qu'un  peuple  chrétien  faisait  subir  à  un  autre  peuple 
chrétien  une  tyrannie  séculaire  ;  quand  la  prospérité  des  colonies 
anglaises ,  à  la  fois  loyales  et  libres ,  lui  a  rappelé  que  dans  la 
métropole  même  il  y  avait  une  fraction  traitée  en  mineure  et  en 
incapable  ;  quand  enfin  il  a  percé  les  épais  préjugés  de  son  édu- 
cation de  «  gentleman  »  anglais,  et  compris  que  les  Irlandais 
pouvaient,  eux  aussi,  avoir  des  droits,  tout  comme  des  Bulgares, 
des  Arméniens,  ou  même  des  Nègres. 

Sa  politique  s'est,  en  somme,  placée  aune  hauteur  où  onaper- 
çoit  le  hen  qui  rattache  le  gouvernement  des  choses  humaines 
aux  inspirations  supérieures  de  la  justice  éternelle ,  et  d'où  on 
découvre  plus  aisément  la  marche  des  sociétés  vers,  leurs  desti- 
nées futures.  C'est  pour  cela  que  sa  politique  a  été  à  la  fois  gran- 
diose et  efficace.  Il  a  été  justement  nommé  le  grand  vieillard, 
«  the  Grand  old  man  ». 


GLADSTONE.  433 

Je  lisais  dernièrement  dans  un  journal  français  que  Gladstone 
avait  été  «  un  grand  démolisseur  ».  Cette  accusation  est  souverai- 
nement injuste.  Gladstone  aimait  la  «  Vieille  Vngieterre  »  au- 
tant et  plus  que  le  plus  obstiné  des  conservateurs  ;  mais  il  Vai- 
mail  mieux.  Lorsqu'une  des  ailes  de  l'édifice  menaçait  ruine,  que 
les  matériaux  tombaient  en  poussière,  il  ne  s'acharnait  pas  aveu- 
glément à  la  consolider  par  des  appuis  extérieurs;  il  se  préoccu- 
pait de  la  reconstruire.  Beaucoup  d'Anglais  se  trouvaient  alors 
pour  blâmer  l'architecte  éclairé  qui  présentait  ses  nouveaux 
plans,  mais  il  s'en  rencontrait  assez  peu  quelques  années  plus 
tard  pour  bonder  la  maison  neuve ,  plus  confortable,  plus  spa- 
cieuse, mieux  accommodée  aux  besoins  modernes.  Aujourd'hui, 
par  exemple,  on  compterait  en  Angleterre  les  partisans  du  régime 
économique  des  Corn  Laws  ou  du  régime  électoral  antérieur  aux 
Reform  Bills;  cependant  leur  opposition  fut  difficile  à  vaincre  à 
l'heure  des  réformes. 

C'est  bien  là,  d'ailleurs,  la  marque  d'une  œuvre  politique  fé- 
conde. Combattue  quand  elle  s'impose  dans  un  avenir  prochain, 
mais  que  la  masse  n'en  comprend  pas  la  nécessité ,  elle  est  gé- 
néralement acceptée  quand  elle  a  porté  ses  fruits.  La  politique 
de  Gladstone  a  victorieusement  subi  cette  épreuve  sur  plusieurs 
points. 

Il  en  est  d'autres  sur  lesquels  le  grand  old  man  était  trop  en 
avance  par  rapport  à  ses  contemporains  pour  être  compris  du 
grand  nombre.  Par  exemple,  son  aversion  connue  pour  la  guerre, 
sa  politique  extérieure  réservée,  exempte  de  toute  mégalomanie, 
lui  ont  valu  beaucoup  d'ennemis.  Plus  que  jamais  en  ce  moment 
le  Jingoïsm  anglais  s'éloigne  des  saines  traditions  auxquelles 
l'Angleterre  a  dû  ses  merveilleux  progrès  en  ce  siècle.  Après  Lord 
Beaconsfield,  l'inventeur  de  V impérialisme,  est  venu  Chamber- 
lain, plus  aventureux  encore  dans  les  conceptions  de  la  Greater 
Britain^  plus  porté  peut-être  à  engager  son  pays  dans  la  voie  de 
l'action  militaire.  A  l'heure  où  Gladstone  reçoit  à  Westmiuster  le 
solennel  hommage  d'une  nation  en  deuil ,  des  visées  belliqueuses 
se  manifestent  publiquement  dans  les  discours  officiels  et  l'on 
semble  oublier,  —  ce  que  le  grand  vieillard  n'avait  jamais  perdu 


434  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

de  vue,  —  que  Texpansion  anglo-saxonne  n'a  pas  été  produite  par 
la  gloire  des  armes.  Pour  le  repos  du  monde,  pour  son  progrès 
matériel  et  moral,  souhaitons  que  l'Angleterre  rencontre  encore 
d'autres  Gladstone. 

Paul  DE  Bousiers. 


QUESTIONS    DU  JOUR 


LA  DISETTE  EN  ITALIE 


L'INFLUENCE    DE  LA  FORMATION  COMMUNAUTAIRE 


Naples,  le  3  juin  189S. 

Lorsque  j'entrepris  de  faire  connaître  à  mes  concitoyens  le 
volume  de  M.  Demolins,  A  quoi  tient  la  supériorité  des  Anglo- 
Saxons^  je  leur  disais  que  Tltalie  subit  à  un  degré  bien  plus 
aigu  que  la  France  le  mal  des  peuples  à  formation  communau- 
taire. Les  tristes  événements  qui  viennent  d'affliger  ma  patrie 
pendant  ce  dernier  mois  de  mai  m'ont  encore  mieux  convaincu 
de  l'exactitude  de  cette  affirmation.  La  France  et  T Italie  souf- 
frent du  même  mal  social. 

Par  un  même  enchaînement  de  faits  et  d'idées,  par  un  même 
système  de  gouvernement,  malgré  la  différence  qui  peut  exister 
entre  une  monarchie  et  une  république,  la  question  du  prix  des 
blés  et  du  pain  a  toujours  abouti  chez  les  deux  nations  à  des 
résultats  semblables ,  qui  décèlent  constamment  la  tendance 
communautaire.  Si,  dernièrement,  l'Italie  a  souffert  d'une  disette 
de  blés  qui  a  presque  été  une  famine  ,  tandis  que  la  France  a 
seulement  souffert  d'un  certain  malaise  à  cause  de  la  cherté  du 
pain,  cela  tient  non  seulement  à  ce  que  l'Italie  est  beaucoup 
plus  pauvre  que  la  France,  mais  aussi  à  ce  (]u'elle  s'est  engagée 


436  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

plus  avant  que  la  France  dans  le  régime  communautaire.  La 
question  des  blés  et  du  pain  éclaire  d'une  lumière  singulière 
ces  analogies  et  ces  différences  et  leur  donne  un  relief  remar- 
quable. 


I 


Il  est  rare  qu'un  même  fléau  sévisse  en  même  temps  chez 
presque  tous  les  peuples  du  monde,  comme  cela  est  arrivé  cette 
année  dernière  par  suite  de  Tinsuflisance  de  la  récolte  du  blé. 
Cette  concordance  est  précieuse  au  point  de  vue  de  la  Science 
sociale,  puisqu'elle  montre  comment  les  différents  peuples  en- 
durent un  même  mal,  réagissent  contre  lui,  réussissent  ou 
échouent  dans  leurs  efforts  pour  le  combattre.  Il  est  remarqua- 
ble que  les  peuples  à  type  particulariste  par  excellence,  les  An- 
glo-Saxons,  ont  su  et  ont  pu  le  mieux  se  tirer  de  cette  difficulté. 
En  Angleterre,  on  s'est  à  peine  aperçu  du  manque  de  blés:  en 
France,  le  malaise  a  été  plus  gravement  ressenti;  en  Italie  il 
est  devenu  insupportable.  Quant  à  l'Espagne,  les  maux  de  la 
guerre  qui  la  tourmente  en  ce  moment  ne  nous  permettent  plus 
d'isoler  la  question  des  blés  des  autres  complications  et  de  l'en- 
visager à  part. 

En  ce  qui  concerne  la  France  et  l'Italie,  nous  remarquerons 
tout  de  suite  que  le  pain  a  manqué  cette  année  justement  chez 
les  deux  nations  qui,  pendant  ces  derniers  temps,  ont  le  plus 
travaillé  à  protéger  leur  agriculture  et  surtout  leur  production 
de  blés  non  par  l'initiative  individuelle,  mais  par  l'action  du 
gouvernement,  c'est-à-dire  à  coups  de  lois  et  d'impôts.  Puisque 
le  gouvernement  s'occupait  d'assurer  cette  protection,  les  agri- 
culteurs ont  cru  pouvoir  attendre  sans  aucun  souci  que  les  épis 
poussassent  sur  le  sol  de  par  la  loi,  de  par  les  règlements.  Ils 
s'étonnent  et  s'indignent  de  plus  en  plus  que  le  gouvernement 
ne  pourvoit  pas  assez,  ne  pourvoit  pas  à  temps  à  enrichir  les 
champs,  à  remplir  les  greniers.  Us  pensent  que  c'est  l'Autorité 
qui  doit  donner  à  chaque  ferme  sa  moisson,  comme  elle  donne 


LA    DISETT£    EN    ITALIE.  437 

à  chaque  citoyen  son  petit  emploi,  sa  petite  sinécure.  L'histoire 
comparée  de  la  législation  des  blés  en  France  et  en  Italie  depuis 
1871  est  bien  curieuse;  les  deux  pays  ont  presque  toujours 
marché  de  conserve. 

Ils  ont  d'abord  été  effrayés  de  la  concurrence  des  lilés  amé- 
ricains et  russes.  L'Angleterre  aussi  a  connu  un  instant  cet  effa- 
rement;  mais  depuis  18'i.6  elle  en  est  revenue,  et  elle  a  com- 
plètement abandonné  le  système  protectionniste.  La  France  et 
l'Italie  ont  continué  à  penser  que  l'agriculture  nationale  avait 
besoin  d'être  protégée  contre  la  concurrence  des  blés  étrangers. 
Cette  protection  ne  devait  pas  cependant  consister  dans  un  re- 
doublement d'activité  de  la  part  des  cultivateurs  pour  obtenir 
de  leurs  terrains  plus  de  blés  et  à  meilleur  marché,  mais  dans 
l'œuvre  fiscale  et  réglementaire  du  gouvernement.  Les  contrées 
ainsi  protégées  par  les  droits  d'entrée  sur  les  blés  étrangers  ont 
continué  à  produire  des  blés  chers  et  peu  abondants,  tandis  que, 
laissées  à  elles-mêmes,  après  quelques  instants  de  crise,  elles  au- 
raient, ou  intensifié,  ou  transformé  leurs  cultures. 

C'est  ainsi  que  Font  entendu  les  Anglais.  Ils  cultivent  très  peu 
de  blés  maintenant;  mais  le  peu  qu'ils  cultivent  est  obtenu  dans 
des  conditions    capables  de    soutenir  la   concurrence  des  blés 
étrangers,   puisqu'en    Angleterre    on   a   poussé  le   rendement 
moyen  de  l'hectare  emblavé  au  chiffre  remarquable  de  26  hec- 
tolitres, ce  qui  abaisse  considérablement  le  prix  de  revient  de 
chaque  hectolitre.    L'agriculture  anglaise  peut  ainsi  s'adonner 
à  d'autres  cultures  qui  ont  moins  à  craindre   la  concurrence 
étrangère.  En  attendant,  les  Anglais  exportent  à  l'étranger  leurs 
produits  manufacturés  et  en  obtiennent  en  échange  tout  le  blé 
dont  ils  ont  besoin,  à  aussi  ])on  marché  que  possible.  En  effet, 
pendant  que  la  France  a  importé  en  1896  des  céréales  pour  une 
valeur    de   136  millions    de  francs,  et    l'Italie  pour   123    mil- 
lions, l'Angleterre  en  a  importé  pour  1.325  millions,  et  il  ne  pa- 
rait pas  que  l'agriculture  anglaise  se  soit  trouvée  mal  de  ce  ré- 
gime. 

Depuis  1871,  nous  avions,  en  Italie,  un  droit  de  douanes  sur  les 
blés  de  1  fr.   VO,  ce  qui,  à  la  rigueur,  pouvait  ne  pas  encore 


438  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

passer  pour  un  droit  protecteur.  La  France  se  trouvait  à  peu 
près  dans  les  mêmes  conditions  par  TefTet  du  droit  de  statistique 
et  de  la  surtaxe  d'entrepôt.  La  loi  de  1883  porta  en  France  à 
3  francs  le  droit  de  douane  sur  les  blés,  et  la  loi  italienne  du 
21  avril  188T  Féleva  aussi  à  3  francs.  La  loi  française  du  28  mars 
188T  augmenta  le  droit  à  5  francs,  et  l'Italie,  se  hâtant  d'imiter 
la  France,  porta  aussi  son  droit  à  5  francs,  le  12  juillet  1888.  A 
mesure  que  le  temps  passe,  l'uniformité  des  deux  législations 
devient  toujours  plus  rigoureuse  et  les  intervalles  pendant  les- 
quels elles  observent  un  traitement  différent  se  raccourcissent 
toujours.  En  1894-,  c'est  l'Italie  qui  prend  l'avance  dans  l'accrois- 
sement du  droit,  qui  est  élevé  à  7  francs,  le  21  février.  Huit  jours 
après,  le  28  février,  la  France  porte  aussi  son  droit  à  7  francs. 
Mais  c'est  l'Italie  qui  veut  avoir  le  dernier  mot  en  rehaussant 
encore  le  droit  à  7  fr.  50  le  10  décembre  1894. 

Les  faits  les  plus  indéniables  ont  démontré  que  l'agriculture 
n'a  rien  gagné  à  ce  régime.  En  effet,  son  degré  de  perfection  ne 
se  mesure  pas  à  la  production  des  blés  par  rapport  à  sa  pro- 
duction totale,  mais  par  rapport  à  son  rendement  par  hectare. 
Lorsque  le  rendement  de  l'hectare  emblavé  est  élevé,  c'est  un 
signe  infaillible  que  les  autres  branches  de  l'agriculture  prospè- 
rent de  même  Or,  pendant  ces  dernières  années,  tandis  que 
l'Angleterre  parvenait  au  rendement  de  26  hectolitres  par  hec- 
tare, la  France  n'a  pu  arriver  qu'à  17  hectolitres  et  l'Italie  a  tout 
à  fait  rétrogradé  du  rendement  déjà  très  bas  de  11  hectolitres 
en  1878  au  rendement  intime  d'une  moyenne  de  9  hectolitres! 

Il  est  clair  que  la  protection  a  entravé  les  progrès  de  l'agri- 
culture en  France,  et  qu'en  Italie,  elle  l'a  fait  rétrograder  tout 
de  bon.  Grâce  à  l'effort  individuel,  le  sol  anglais  est  devenu 
plus  fertile  que  le  sol  français,  qui  est  devenu  à  son  tour  plus 
fertile  que  les  plaines  des  Fouilles  et  de  la  Sicile.  Le  résultat  dé- 
finitif, quant  au  problème  des  subsistances,  n'est  pas  moins  éton- 
nant :  en  effet,  la  France  et  l'Italie,  qui  ont  tant  protégé  leur  pro- 
duction de  blés,  se  sont  cependant  trouvées  cette  année 

...  fort  dépourvues 
Ouand  la  bise  fut  venue. 


LA    DISETTE    EN    ITALIE.  \'i\) 

Encore  une  analogie  frappante  entre  les  deux  pays  :  lorsque 
nous  en  sommes  venus  aux  extrémités  de  ce  printemps,  les  deux 
gouvernements  n'ont  trouvé  d'autre  moyen  pour  parer  à  la  di- 
sette que  de  supprimer  les  fameux  droits  protecteurs.  La  France 
s'y  est  décidée  le  2  mai;  l'Italie  le  ï  mai  1808,  à  \H  heures  de 
distance  I 


II 


Mais  le  remède,  qui  a  sufli  à  peu  près  en  France,  a  été  insuffi- 
sant en  Italie,  où  il  a  été  appliqué  trop  tard  et  où  la  révolte  des 
affamés  n'a  pu  être  réprimée  que  par  l'intervention  de  la  force 
armée.  En  France,  la  mesure  a  été  prise  à  temps  et  parait, 
malgré  tout,  avoir  suffisamment  réussi.  En  Italie,  la  tendance 
communautaire  bien  plus  accentuée  a  abouti  à  des  résultats  plus 
funestes,  et,  pour  coml^le  de  malheur,  la  disette,  au  lieu  de  désil- 
1er  les  yeux  des  citoyens  et  du  gouvernement  sur  les  effets  meur- 
triers du  système,  les  a  portés  à  s'y  enfoncer  plus  avant;  la  di- 
sette a  donné  aux  tendances  communautaires  l'occasion  de 
s'accentuer  plus  fortement,  de  mettre  bas  leur  masque,  de  mon- 
trer clairement  quelles  aboutissaient,  en  bas,  au  socialisme 
révolutionnaire,  à  l'anarchie  dans  la  rue,  en  haut,  au  socia- 
lisme d'État. 

Lorsque  l'on  compare  les  difl'érents  efiets  de  la  cherté  du  pain 
en  France  et  en  Italie,  il  ne  faut  pas  oublier  que  la  pauvreté  ita- 
lienne avait  déjà  réduit  à  320  grammes  par  jour  la  ration 
moyenne  de  froment  mise  à  la  disposition  de  chaque  individu  . 
tandis  que,  en  France,  cette  ration  dépassait  533  grammes.  Lors- 
que la  cherté  des  blés  est  survenue ,  le  Français  a  pu  réduire  sa 
ration  de  blés;  l'Italien  ne  Fa  pas  pu.  C'est  aussi  par  cette  raison 
que  la  France  a  pu,  sans  graves  inconvénients,  attendre  jusqu'au 
commencement  de  mai  pour  abolir  le  droit  d'entrée  sur  les  blés; 
tandis  que,  pour  l'Italie,  cette  mesure  a  été  trop  tardive  quoique 
précédée,  le  23  janvier,  par  la  réduction  d'un  tiers  du  droit 
d'entrée.  Dès  le  mois  de  décembre,  nous  avions,  en  Italie,  des  prix 


-440  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

de  famine;  de  tous  côtés  l'alarme  fut  donnée  et  les  socialistes,  qui 
alors  demandaient  à  grands  cris  l'abolition  totale  du  droit  d'en- 
trée, ont  eu  depuis  la  chance  inouïe  de  voir  les  événements 
leur  donner  raison. 

La  question  était  d'autant  plus  grave  que  l'impôt  protection- 
niste est  doublé  en  Italie  d'un  système  fiscal  des  plus  cruels, 
qui  rend  encore  plus  insupportable  le  droit  d'entrée  sur  les  blés. 
Il  faut  encore  ajouter  la  baisse  du  papier-monnaie,  qui  aurait 
déjà  suffi  à  elle  seule  pour  agir  dans  un  sens  protectionniste 
sur  le  prix  des  blés.  Le  papier-monnaie  perd  maintenant  en 
Italie  de  7  à  8  pour  cent,  et  comme  les  droits  de  douane  doi- 
vent être  aussi  payés  en  or,  le  change  représente  à  lui  seul  une 
surcharge  d'environ  2  francs  sur  le  prix  total  d'un  hectolitre 
de  blés.  Droit  de  douane,  change  sur  le  papier-monnaie,  oc- 
trois municipaux  sur  les  farines  et  une  foule  d'autres  petits  im- 
pôts payés  par  tous  ceux  qui  participent  au  commerce  et  à  la 
fabrication  du  pain,  donnent  environ  quinze  centimes  d'impôts 
sur  chaque  kilogramme  de  pain  en  Italie.  Et  comme  le  prix 
ordinaire  du  pain  est  chez  nous  de  35  centimes  le  kilogramme, 
cela  fait  que  le  peuple  italien,  sur  sept  bouchées  de  pain,  en 
avale  trois  d'impôt.  Voilà  ce  c^ui  s'appelle  un  pain  amer! 

Un  pareil  état  de  choses,  outre  le  mal  matériel  qu'il  engendre , 
a  aussi  l'inconvénient  très  grave  d'enfoncer  encore  plus  dans 
le  cerveau  du  peuple  la  conviction  que  c'est  le  g'ouvernement, 
que  ce  sont  les  riches  qui  se  sont  associés  dans  une  espèce  de 
pacte  de  famine  pour  faire  renchérir  le  prix  des  subsistances. 
L'impôt  indirect,  quand  il  est  si  excessif,  ne  se  dérobe  plus  à  l'œil 
du  consommateur  ;  lorsque  le  peuple  réussit  à  s'apercevoir  de  la 
chose,  il  croit  surprendre  en  flagrant  délit  les  riches  affameurs  ; 
jamais  il  ne  suppose  que  les  classes  aisées  sont  les  premières  à  en 
souffrir.  On  peut  suivre  exactement  la  naissance  et  la  marche 
de  ces  idées   dans   les  dernières  émeutes  italiennes. 

Les  troubles  ont  éclaté  d'abord  dans  les  petites  communes 
rurales,  où  le  jeu  de  la  machine  fiscale  est  plus  évident  pour 
les  consommateurs,  qui  se  nourrissent  en  grande  partie  de  den- 
rées qu'ils  ont  produites  eux-mêmes  et  dont  ils  connaissent  très 


LA    DISETTE   EN    ITALIE.  44i 

bien  le  prix  de  revient,  qu'ils  peuvent  comparer  exactement  à  la 
surcharge  d'impôt.  En  Italie,  toutes  les  communes,  même  les 
plus  petites,  ont  une  lourde  charge  d'octroi,  dont  une  partie 
considérable  est  absorbée  par  l'Etat.  Quoique  dans  les  plus  pe- 
tites communes,  dites  ouvertes,  l'octroi  ne  soit  pas  perçu  à  l'en- 
trée du  village,  mais  seulement  chez  les  débitants  au  fur  et  à 
mesure  qu'ils  introduisent  les  denrées  dans  leurs  débits,  ce  mé- 
nagement n'est  pas  suffisant;  c'est  peut-être  une  forme  plus 
vexatoire  du  recouvrement  de  l'impôt.  Que  ce  soit  une  commune 
ouverte,  où  l'octroi  est  ainsi  perçu,  que  ce  soit  une  commune  fer- 
mée^ où  l'octroi  est  perçu  aux  barrières,  toujours  est-il  que  le 
paysan  rencontre  beaucoup  plus  souvent  que  l'habitant  de  la 
ville  les  bureaux  et  les  fonctionnaires  de  l'octroi  sur  son  che- 
min, et  qu'il  a  avec  eux  des  contacts  bien  plus  désagréables  et 
bien  plus  fréquents.  Les  habitants  des  grandes  villes  peuvent 
seuls  passer  des  mois  entiers  sans  avoir  aucune  occasion  de  s'a- 
percevoir directement  de  l'existence  de  l'octroi.  Le  fonctionnaire 
et  le  bureau  de  l'octroi  deviennent  une  espèce  d'obsession  quoti- 
dienne pour  l'habitant  de  la  campagne.  Puis  ces  paysans  com- 
mencent tous  à  lire  quelque  peu;  juste  assez  pour  apprendre 
par  les  journaux  que  l'octroi,  si  gênant,  n'est  pas  le  seul  impôt 
qui  pèse  sur  le  pain,  qu'il  y  en  a  un  autre  plus  fabuleux,  qui  est 
perçu  à  la  frontière.  L'aversion  pour  l'impôt  croit  ainsi  tous  les 
jours  ;  le  paysan  acquiert  une  notion  très  nette  du  fait  que  c'est 
l'impôt  qui  fait  renchérir  le  pain.  Le  jour  où  la  faim  le  tour- 
mente plus  qu'à  l'ordinaire  il  sait  à  qui  s'en  prendre;  il  se 
rue  sur  le  bureau  de  l'octroi,  sur  les  fonctionnaires  de  cette 
agence  maudite;  il  brûle,  il  tue,  il  se  retourne  ensuite  sur  les 
soi-disants  riches,  qu'il  confond  avec  le  gouvernement  :  le  pil- 
lage lui  parait  le  moyen  plus  expéditif  pour  remettre  la  main 
sur  ces  subsistances  si  chères. 

Des  émeutes  de  ce  genre  ont  été  innombrables  en  Italie, 
surtout  dans  le  Midi,  pendant  cet  hiver.  Il  n'y  a  pas  besoin  d'en 
raconter  plusieurs ,  elles  sont  toutes  semblables. 


442  LA   SCIENCE    SOCIALE. 


III 


Lorsqu'une  de  ces  émeutes  éclate  dans  une  commune  rurale, 
quelques  paysans  sont  emprisonnés  et  condamnés;  le  maire 
donne  sa  démission,  souvent  le  conseil  municipal  est  dissous. 
Mais,  quoi  qu'il  arrive,  la  municipalité,  la  sous-préfecture,  le  gou- 
vernement et  les  particuliers  s'en  émeuvent;  ils  pensent  à  mé- 
nager ces  pauvres  gens.  Alors  l'octroi  sur  les  farines  est  suspendu; 
on  donne  du  travail  aux  besogneux;  on  distribue  des  subsides 
aux  plus  indigents.  Tout  calcul  fait,  la  population  de  la  petite 
commune  rurale  pense  qu'on  lui  a  donné  satisfaction,  elle 
trouve  son  compte  à  l'affaire.  Ces  gens  sont  encore  plus  con- 
vaincus d'avoir  raison;  ils  se  préparent  à  recommencer  à  la 
première  occasion. 

Le  bruit  de  l'événement,  son  exemple  contagieux  se  répand 
dans  les  communes  environnantes,  au  chef-lieu  de  l'arrondisse- 
ment et  au  chef-lieu  de  la  province.  Nous  entrons  dans  la  se- 
conde phase  du  mouvement  :  l'agitation  des  villes  de  provinces, 
qui  s'engagent  en  des  révoltes  plus  graves  par  le  nombre  des 
personnes  qui  s'y  mêlent,  par  l'importance  des  bureaux  que  l'on 
attaque,  des  particuliers  que  l'on  pille.  C'est  l'émeute  de 
Faenza,  de  Bari,  de  Foggia,  qui  se  sont  toutes  soulevées  pendant 
la  seconde  quinzaine  d'avril. 

Finalement,  la  contagion  s'étend  aux  grandes  villes,  où  le  bas 
peuple  se  demande  pourquoi  on  ne  lui  donne  pas  le  pain  à  aussi 
bon  marché  qu'aux  habitants  des  campagnes.  Nous  sommes  à  la 
troisième  phase  du  mouvement.  C'est  positif  qu'à  Naples,  le 
30  avril,  l'agitation  a  éclaté  à  la  suite  des  vociférations  d'une 
femme  du  peuple,  une  sorte  de  Théroigne,  Maria  Auliano,  sur- 
nommée a  f emmena  grossa  {\b.  grosse  femme),  qui  criait  dans  la 
rue  à  ses  compagnes  que  le  prix  du  pain  n'aurait  jamais  baissé 
à  Naples  sans  l'incendie  et  le  pillage  comme  à  Bari  et  à  Fog- 
gio.  Cette  femme  a  été  depuis  emprisonnée;  mais  l'événement 
démontra   qu'elle   disait  juste.   Il   n'y   avait  rien    à   espérer  de 


LA    DISETTE    EN    ITALIE.  443 

la   prévoyance   des   autorités  sans   ces    stimulants   énergiques. 

En  ellet,  la  municipalité  de  Naples  s'alarma  de  ces  désordres  dès 
les  premiers  jours  qu'ils  éclatèrent;  lajunte  municipale,  sous  Té- 
pouvante  des  hurlements  des  femmes  et  des  enfants  déguenillés 
qui  retentissaient  de  la  rue  dans  la  salle  des  séances,  s'apprêta 
à  proposer  au  conseil  municipal  de  voter  sur-le-champ  un  subside 
d'un  demi-million  pour  donner  au  peuple  le  pain  à  bon  marché. 
Mais  voilà  que  la  chose  parait  apaisée  ;  la  police  et  la  force  ar- 
mée sont  parvenues  à  avoir  raison  de  la  horde  de  femmes  sales  et 
criardes;  la  junte  reprend  son  aplomb,  la  délibération  est  tenue 
en  suspens.  Mais  le  lendemain  le  vacarme  recommence  de  plus 
belle;  la  populace  commence  a  piller  les  boulangeries;  les  bou- 
langers, qui  voient  s'approcher  les  hordes  menaçantes,  ferment 
leurs  boutiques,  ou,  faisant  bonne  mine  à  mauvais  jeu,  distri- 
buent eux-mêmes  à  ces  gens  le  pain  qui  est  sur  le  point  d'être 
pillé.  La  municipalité  est  de  nouveau  frappée  de  terreur  et  elle 
lâche  tout  de  suite  son  demi-million,  que  le  jour  précédent  elle 
avait  hésité  à  donner.  La  chose  est  annoncée  cette  fois  en  toute 
solennité. 

Cette  histoire  s'est  passée  sous  mes yeuxà Naples:  mais,  d'après 
ce  que  j'ai  entendu  dire  et  d'après  ce  que  j'ai  lu  dans  les  jour- 
naux, il  en  a  été  à  peu  près  de  même  dans  toutes  les  munici- 
palités italiennes  entre  la  fin  d'avril  et  les  premiers  jours  de 
mai.  Partout  il  y  a  eu  de  ces  largesses  inspirées  bien  plus  par 
la  crainte  que  par  la  charité  ou  par  un  ordre  d'idées  bien 
claires  sur  le  système  de  gouvernement.  C'était  bien  la  cherté 
des  blés  que  l'on  avait  désirée;  après  tant  de  sacritîces  accom- 
plis pour  l'obtenir,  on  en  fait  d'autres  pour  s'y  soustraire! 

Cependant  toutes  ces  mesures  sont  insuffisantes  à  rétal)lir  l'ordre . 
Les  succès  ont  enhardi  la  populace;  elle  a  commencé  par  de- 
mander le  pain  à  bon  marché,  maintenant  elle  veut  l'avoir  sans 
payer  rien  du  tout!  Les  cerveaux  populaires  ne  connaissent  pas 
de  moyens  termes;  lorsqu'ils  sont  lancés,  ils  veulent  aller  jus- 
qu'au bout.  Ils  ont  bien  compris  que  c'est  l'impùt  qui  produit 
la  cherté  du  pain  ;  mais  leur  intelligence  bornée  ne  sait  pas  re- 
connaître la  limite  de  l'abaissement  du  prix  que  l'on  peut  ob- 


444  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

tenir  par  la  suppression  de  l'impôt.  En  cela,  le  peuple  des  grandes 
villes  se  montre  plus  ignorant  que  celui  des  campagnes.  Celui- 
ci  commence  par  envahir  les  bureaux  de  l'octroi  et  par  demander 
l'abolition  des  octrois  sur  les  farines.  Le  peuple  des  grandes 
villes,  qui  ne  comprend  pas  bien  la  chose,  commence  par  se 
porter  en  masse  sous  les  fenêtres  de  la  mairie,  sous  celles  de  la 
préfecture.  Il  est  certain  qu'il  ne  discerne  pas  exactement  les  deux 
causes  de  la  cherté  du  pain  :  l'octroi  sur  les  farines,  le  droit  de 
douane  sur  les  blés. 

Toujours  est -il  que  ces  mesures  de  condescendance,  ces  lar- 
gesses annoncées  en  grande  solennité  furent  insuffisantes  à  ré- 
tablir Tordre.  Les  troubles  éclatent  et  se  répètent  partout  en 
Italie  du  l^""  au  6  mai,  et  ils  sont  toujours  de  plus  en  plus  vio- 
lents. Les  troupes  doivent  commencer  à  se  servir  de  leurs  armes; 
le  gouvernement  rappelle  successivement  au  drapeau  plusieurs 
classes  de  réservistes.  Les  bourgeois,  qui  commencent  à  craindre 
pour  leur  vie  et  leurs  biens,  applaudissent  à  ce  déploiement  de 
forces,  qui  en  effet  devient  indispensable.  Mais  le  rappel  des 
réservistes  crée  une  autre  cause  de  mécontentement,  surtout  en 
Lombardie,  où  la  population,  très  riche  et  très  laborieuse,  est 
très  agacée  de  voir  que  le  service  militaire  enlève  tant  de  bras 
au  travail.  Les  socialistes  s'en  mêlent.  Le  ministère  Rudiui,  qui 
avait  beaucoup  caressé  les  socialistes  pendant  ces  deux  derniè- 
res années  et  avait  laissé  croître  tranquillement  leur  force  d'or- 
ganisation, se  voit  tout  à  coup  trahi  par  ses  singuliers  amis. 
Milan,  la  riche  Milan,  qui  s'était  tenue  tranquille  jusque-là,  se 
révolte  justement  à  cause  du  départ  des  réservistes;  cette  fois,  ce 
ne  sont  plus  des  désordres  causés  par  des  multitudes  incohéren- 
tes; il  y  a  une  organisation,  très  imparfaite  il  est  vrai,  mais  très 
réelle;  les  barricades  s'élèvent  dans  les  rues  en  un  clin  d'œil; 
les  ouvriers  chôment  en  masse  pour  assaillir  les  troupes.  C'est 
quatre  jours  de  batailles  rangées  dans  les  rues  de  Milan  ;  il  faut 
à  plusieurs  reprises  se  servir  du  canon,  ouvrir  des  brèches  dans 
les  murailles  d'un  couvent,  le  prendre  d'assaut;  mais  il  se  trouve 
miraculeusement  vide  de  révoltés,  qui,  lorsqu'ils  ont  vu  entrer 


LA    DISETTE   EN    ITALIE.  445 

les  soldats,  se  sont  enfuis  par  des  chemins  souterrains.  Le  mou- 
vement va  s'élargissant,  les  émeutes  recommencent  de  plus  belle, 
mais  on  ne  comprend  plus  [)ourquoi,  ni  contre  qui,  puisque  le 
peuple  a  maintenant  son  pain  à  bon  marché,  et  que  ni  la  répu- 
blique ni  le  socialisme  n'ont  un  plan  assez  mûr  pour  remplacer 
le  gouvernement  existant.  On  dirait  que  c'est  toute  la  charpente 
de  l'ordre  social  qui  craque  et  menace  de  s'écrouler.  Cet  état 
de  convulsions  violentes  s'étend  à  presque  toute  l'Italie  et  on  ne 
peut  parvenir  à  y  mettre  un  terme  que  par  les  répressions 
sanglantes  et  la  proclamation  de  Tétat  de  siège.  Cette  période 
dure  du  7  au  12  ou  13  mai;  ensuite  les  choses  paraissent  com- 
mencer à  rentrer  dans  leur  état  normal. 


IV 


Mais  au  prix  de  quels  sacrifices! 

Ces  états  de  siège  ont  tout  à  coup  étranglé  cette  liberté  qui 
faisait,  en  Italie,  notre  orgueil  et  était  jusqu'à  ce  moment  le 
seul  avantage  réel  que  notre  patrie  avait  pu  tirer  de  son  nou- 
vel état  politique.  L'absolutisme  du  gouvernement  militaire  est 
implanté  partout  et  laisse  partout  à  sa  suite  un  triste  cortège 
de  ressentiments  et  de  mauvaises  habitudes  gouvernementales. 
La  censure  rétablie;  les  journaux  supprimés;  les  correspondan- 
ces interceptées;  tous  les  principes  de  Tordre  constitutionnel 
bafoués,  foulés  au  pied.  La  liberté  de  conscience  est  atteinte  en 
même  temps  que  la  liberté  politique,  car  le  gouvernement,  pour 
paraître  libéral^  feint  de  s'attaquer  au  parti  clérical  comme  au 
parti  socialiste.  Les  associations  religieuses  sont  dissoutes  par  la 
policp;  les  évéques,  les  curés,  les  prêtres  sont  insultés  et  persé- 
cutés comme  ennemis  de  la  patrie.  On  se  croirait  presque  sous 
le  régime  de  la  Terreur,  qui  ré-na  autrefois  en  France.  Les  fi- 
nances publiques  dans  un  désarroi  plus  grand  encore  qu'aux  dé- 
buts de  la  crise,  soit  par  l'ctl'et  des  dépenses  militaires,  soit  par 
l'eil'et  de  l'argent  distribué  au  peuple,  soit  par  l'elfet  de  la  sup- 
pression du  droit  d'entrée  sur  les  blés,  soit  par  la  suppression 

T.    XXV.  ,., 


440  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

dim  grand  nombre  d'octrois  sur  les  farines,  soit  enfin  par  le 
rendement  amoindri  de  tous  les  autres  impots. 

Tandis  que  le  Ministère,  par  un  brusque  revirement  de  sa  po- 
litique, emprisonnait  les  socialistes  qu'il  avait  caressés  jusqu'à  la 
veille,  les  municipalités  italiennes  s'abandonnaient  inconsciem- 
ment à  une  vraie  orgie  de  socialisme  d'État  dans  le  but  de  pour- 
voir à  la  disette  par  des  moyens  qui,  à  la  longue,  ne  peuvent, 
que  l'aggraver.  Les  extravagances  socialistes  votées  en  France, 
en  mai  1892,  par  le  conseil  municipal  de  Roubaix,  et  dont  les 
délibérations  durent  être  annulées  par  le  préfet  du  Nord,  ont  eu 
dans  ce  dernier  mois  de  mai  leur  réalisation  inattendue  dans 
toutes  les  communes  d'Italie. 

Voici  ce  qu'elles  ont  fait. 

On  a  commencé  par  l'abolition  des  octrois  sur  les  farines, 
adoptée  presque  partout  où  l'émeute  a  éclaté.  C'était  une  dispo- 
sition très  juste  en  soi-même,  qui  est  pourtant  devenue  un  acte 
de  faiblesse  déplorable,  lorsqu'on  a  donné  à  cette  mesure  l'air 
d'une  concession  extorquée  par  la  révolte  et  non  d'un  acte  de 
prévoyance  administrative;  la  manière  de  donner  vaut  plus  que 
ce  qu'on  donne,  a  dit  Racine. 

Ensuite ,  puisque  la  suppression  de  l'octroi  ssur  les  farines  ne 
suffisait  pas  à  ramener  immédiatement  une  baisse  dans  le  prix  du 
pain,  et  comme  les  espérances  et  les  convoitises  populaires  ne  s'en 
contentaient  pas,  on  a  essayé  de  fixer  un  maximum  pour  la  vente 
du  pain.  Mais  voilà  que  les  boulangers  menacent  de  s'ameuter  à 
leur  tour;  alors  on  propose  de  leur  rembourser  la  diflerence 
entre  le  prix  courant  et  le  prix  maximum.  C'est  vite  dit,  mais 
c'est  très  difficile  à  exécuter.  Nombre  de  boulangers  tentent  de 
frauder  la  municipalité,  en  faisant  apparaître  comme  vendue  une 
quantité  de  pain  supérieure  à  la  réalité.  Alors  la  municipalité 
installe  elle-même  direclement  des  boulangeries  et  des  ventes 
de  pain.  Vol,  gaspillage  des  employés  de  la  municipalité;  fraudes 
des  meuniers  qui  vendent  la  farine  à  la  commune;  impossible  de 
continuer  deux  jours  ce  système.  On  reprend  les  pourparlers 
avec  les  boulangers  que  menacent  encore  le  chômage  et  l'é- 
meute. On  établit  un  contrôle  plus  rigoureux  sur  les  ventes  du 


LA    DISKTTE    K\    ITALIE. 


it 


pain  dont  il  faut  leur  rembourser  la  différence;  en  plusieurs  com- 
munes, pour  empocher  la  fraude  des  boulangers,  on  aboutit  à 
l'idée  singulière  de  Iwibrer  chaque  morceau  de  pain  au  fur  et  à 
mesure  que  Ton  paye  la  différence  de  prix  que  la  municipalité 
s'est  engagée  de  fournir.  Et  voilà  que  nous  avons  la  satisfaction 
d'avoir,  après  le  papier  timhrr,  \e  pain  timbré.  Est-ce  un  comble 
de  bureaucratie?  Mais  une  semblable  surveillance  coûte  trop  cher 
et  est  trop  encombrante.  La  municipalité  pense  alors  à  acheter 
elle-même  la  farine  et  à  la  revendre  à  un  prix  inférieur  aux  bou- 
langers, pour  qu'ils  puissent  vendre  le  pain  à  35  centimes.  Voilà 
que  la  municipalité  se  transforme  de  boulanger  en  meunier. 

Toutes  ces  mesures  ont  si  bien  réussi  à  gaspiller  les  deniers 
publics  que  la  ville  de  Naples  n'a  plus  d'argent  pour  paver  le 
semestre  d^intérêt  de  sa  dette  et  qu'elle  a  dû  recourir  à  la  Ban- 
que de  Xaples  pour  effectuer  un  emprunt.  Et,  malgré  tout,  le 
pain  devient  chaque  jour  plus  mauvais,  de  sorte  qu'on  en  est  au 
même  point  qu'au  début,  car  si  le  pain  coûte  moins  il  est  de 
qualité  inférieure.  Le  désordre  a  été  tel  que,  pendant  une  journée 
entière,  nous  avons  été  tous  réduits  ^upain  bis  au  pain  érjalité; 
on  ne  vendait  plus  que  le  pain  de  35  centimes;  pas  moyen  de 
trouver  du  pain  blanc  même  à  un  franc  le  kilogramme!^ 

D  autre  part,  il  n'y  a  pas  de  promesse  extravagante  que  l'on 
ne  fasse  au  peuple  pour  le  tenir  calme.  Des  subsides,  des  emplois, 
des  travaux  publics,  tout  est  promis  sans  aucun  souci  delà  pos- 
sibilité de  tenir  ces  promesses.  Le  reproche  que  l'on  a  l'habi- 
tude de  faire  au  gouvernement,  c'est  justement  celui  qu'il  mérite 
le  moins  :  on  lui  reproche  d'avoir  restreint  le  nombre  des  em- 
ployés et  de  n'avoir  pas  assez  dépensé  dans  les  travaux  publics 
qui  devaient  donner  un  gagne-pain  aux  indigents.'  iN'est-ce  pas 
là  le  cri  du  cœur  des  communautaires?  Le  gouvernement  est 
très  sensible  à  ce  reproche.  En  réponse,  il  laisse  annoncer  par 
les  journaux  que,  à  Naples  seulement,  il  y  aura  cette  année  pour 
cinq  millions  de  travaux  publics!  Jugez  par  là  ce  qu'il  promet  à 
l'Italie  tout  entière! 

Je  puis  maintenant  clore  ces  notes  par  la  phrase  célèbre  des 


448  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

scolastiques  :  quod  erat  demonstranchim ,  c'est  ce  qu'il  fallait 
démontrer.  Je  me  proposais  ,en  effet,  cle  démontrer  que  l'idée 
communautaire  constitue  l'essence  du  protectionnisme.  Lorsque 
la  disette  survient,  la  force  des  choses  pousse  à  des  mesures  d'un 
caractère  communautaire  encore  plus  accentué,  qui  aboutit  tout 
à  fait  au  socialisme. 

L'idée  communautaire  est  Yalpha  et  Voméga  de  cette  triste 
histoire. 

Je  pense  aussi  que,  quoique  la  question  du  protectionnisme, 
cUi  mercantilisme,  du  colbertisme,  soit  des  plus  vieilles  que  l'on 
puisse  imaginer,  elle  n'avait  pas  encore  été  envisagée  au  point 
de  vue  des  graves  atteintes  qu'elle  porte  aux  principes  de  la  li- 
berté individuelle.  Elle  exagère  surtout  l'idée  que  le  prix  des 
subsistances  soit  une  affaire  qui  puisse  être  réglée  par  le  gouver- 
nement, plutôt  que  par  le  libre  jeu  de  la  concurrence  des  efforts 
individuels.  C'est  pourtant  un  point  bien  essentiel  et  que  les 
idées  maîtresses  de  l'auteur  de  la  Supériorité  des  Anglo-Saxons 
éclaircissent  merveilleusement. 

Giulio    FlORETTI. 


LE  YOORUIT 


UN  TYPE  SOCIALISTE  DE  SOCIÉTÉ  COOPÉRATIVE 


COMMENT  LE  VOORUIT  S'ATTACHE  LE  COOPÉRATEUR  (1) 

Le  «  Vooruit  »  a  été  fondé  à  Gand,  en  1881 ,  par  quelques 
ouvriers  socialistes,  grâce  à  une  avance  de  2,000  francs  que  leur 
fit  le  Syndicat  des  Tisserands.  Les  fondateurs  n'étaient  guère  que 
trois  ou  quatre  cents;  mais  le  nombre  des  coopérateurs  s'est 
accru  dans  de  telles  proportions  qu'après  dix-sept  années  d'exis- 
tence, la  société  réunit  près  de  6.000  adhérents.  En  même  temps 
qu'elles  obtenaient  ce  succès,  les  entreprises  du  Vooruit  se  mul- 
tipliaient. Elles  forment  aujourd'hui  un  ensemble  d'institutio«s 
de  genres  très  différents,  et  les  services  que  rend  cette  société  ne 
se  bornent  pas  à  ceux  qu'on  est  en  droit  d'attendre  d'une  coopé- 
rative. 

Le  Vooruit  comprend  d'abord  des  établissements  de  commerce 
et  les  ateliers  de  fabrication  qui  en  sont  l'indispensable  complé- 
ment. Tels  sont  la  boulangerie,  les  épiceries,  les  magasins  de 
lingerie  et  de  tissus,  la  maison  d'habillement,  la  cordonnerie, 
l'ébénisterie,  les  ateliers  de  serrurerie  et  de  poèlerie,  le  dépùt  de 
charbon  et  enfin  les  pharmacies.  Tout  cela  rentre  dans  le  do- 
maine propre  aux  coopératives  de  consommation. 

Le  Vooruit  abrite   encore  des  institutions  de  délassement  et 

(1)  Notre  collaborateur  M.  Victor  MuUer  avait  été  ciiargé  par  le  Musée  social 
d'une  enquête  purement  documentaire  sur  le  Vooruit.  Cette  nouvelle  rédaction,  faile 
spécialement  pour  la  Revue,  a  été  mise  au  point  de  la  Science  sociale. 


450  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

d'instruction.  Il  a  créé  des  salles  de  réunion,  des  salles  de  fêtes, 
des  cafés,  un  gymnase,  des  écoles  de  coupe,  des  écoles  de  con- 
férences. Il  a  organisé  une  bibliothèque  et  il  publie  un  journal. 
Il  a  établi  des  œuvres  de  prévoyance,  telles  que  caisse  d'épargne, 
caisse  d'assurance  contre  les  maladies  et  pensions  de  retraite.  Il 
s'attache  enfin  à  répartir  ses  affiliés  en  groupe  professionnels  et 
provoque  ainsi  la  création  de  syndicats. 

Quand  on  envisage  le  Vooruit  dans  cet  ensemble  de  rouages, 
on  peut  en  donner  une  définition  exacte  et  complète.  C'est  un 
organisme  politique  du  parti  socialiste  en  Belgique  qui  s'appuie 
sur  la  coopérative  de  consommation  pour  gagner  des  recrues  et 
qui  s'efforce  de  retenir  ses  adhérents  et  de  les  dominer  complète- 
ment en  s'attachant  à  répondre  à  tous  leurs  besoins  matériels  et 
moraux. 

La  coopérative  de  consommation  se  place  donc  à  la  base  du 
Vooruit  et  en  forme  la  pièce  principale.  On  pourrait  résumer  en 
trois  mots  sa  fonction  essentielle  :  elle  sert  d'amorce  au  public; 
elle  recrute  et  discipline  une  armée  de  partisans;  elle  fournit  au 
parti  socialiste  des  ressources  en  argent  après  lui  en  avoir  pro- 
curé en  hommes. 

Il  nous  a  paru  intéressant  d'étudier,  à  la  lumière  de  la  Méthode, 
u«ie  institution  qui,  en  ces  derniers  temps,  a  occupé  si  souvent 
l'attention  publique  et  de  rechercher  les  causes  de  sa  puissance 
et  de  son  succès. 

Disons  d'abord  que  rien  n'est  plus  facile  que  l'accès  du  Vooruit. 
Un  droit  d'entrée  de  1  fr.  25,  telle  est  la  seule  obligation  pécu- 
niaire imposée  aux  adhérents;  encore  la  coopérative  s'arrange- 
t-elle  de  façon  à  n'en  point  faire  sentir  le  poids  :  elle  attend,  pour 
percevoir  cette  cotisation ,  qu'une  répartition  de  bénéfices  lui 
permette  de  la  déduire  de  la  part  qui  revient  au  membre  nou- 
veau venu. 

Suivons  ce  nouveau  venu  à  travers  la  coopérative  :  il  va  mettre 
en  œuvre  ses  rouages;  en  le  considérant,  nous  pourrons  nous 
rendre  parfaitement  compte  de  l'organisation  de  cette  institu- 
tion, des  causes  réelles  ou  factices  de  sa  puissance,  et  nous  faire 
à  ce  sujet  une  opinion  aussi  exacte  qu'impartiale. 


LE    VOORLIT.  -451 


I 


Si  le  pain  tient  une  large  place  dans  l'alimentation  de  la  fa- 
mille ouvrière,  il  semble  acquérir  une  importance  toute  parti- 
culière au  sein  de  la  population  flamande.  Dans  les  Flandres,  non 
seulement  les  paysans  ignorent  l'usage  de  la  viande,  mais  les 
ouvriers  des  villes  eux-mêmes  n'en  font  qu'une  consommation 
très  minime.  Se  contentant  de  prendre  une  fois  par  semaine,  tout 
au  plus,  un  peu  de  viande  de  porc,  ils  se  nourrissent  principale- 
ment de  froment  et  de  pommes  de  terre.  La  vie  de  fabrique,  en 
obligeant  fréquemment  l'ouArier  à  emporter  de  chez  lui  des  ali- 
ments pour  les  consommer  à  l'usine,  n'a  fait  que  donner  au  pain 
une  place  plus  considérable  dans  le  régime  de  la  population 
gantoise  (1).  Tout  ce  qui  touche  au  prix  et  à  la  qualité  de  ce  pro- 
duit a  donc  une  importance  capitale  dans  cette  ville  flamande. 

Il  est  assez  naturel  dès  lors  que  l'ouvrier  ait  songé  de  bonne 
heure  à  s'assurer  aux  meilleures  conditions  possibles  une  res- 
source alimentaire  d'un  si  fréquent  usage.  Comme  l'organisation 
actuelle  du  travail  ne  lui  permettait  plus  d'être  son  propre  bou- 
langer, on  comprend  qu'il  ait  pensé  à  s'associer  à  ses  compa- 
gnons pour  se  refaire  un  pain  à  lui.  Aussi,  plusieurs  boulangeries 
coopératives  avaient-elles  vu  le  jour  à  Gand  bien  avant  qu'il  fût 
question  du  Vooruit.  Lorsque  d'anciens  partisans  de  1'  «  Inter- 
nationale »  se  réunirent  pour  fonder  la  société  que  nous  étu- 
dions, c'est  par  la  fabrication  du  pain  qu'ils  débutèrent  à  leur 
tour.  Quels  que  soient  les  développements  que  leur  institution 
ait  pris  par  la  suite,  c'est  actuellement  encore  par  la  vente  de  ce 
produit  que  la  coopérative  socialiste  répond  le  plus  sûrement  aux 
besoins  des  consommateurs;  c'est  par  là  qu'elle  s'est  attaché 
presque  toute  sa  clientèle.  Le  boulangerie  lui  a  fourni  jus- 
qu'ici des  ressources  beaucoup  plus  considérables  que  n'im- 
porte laquelle  de  ses  entreprises.  On  jugera  de  son  importance 

(1)  Gand  compte  environ  150.000  habitants.  L'industrie  principale  consiste  dans  la 
filature  et  le  lissage  de  la  toile  et  du  coton. 


-452  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

par  les  renseignements  suivants.  En  1896,  la  coopérative  a  vendu 
i. 5^9.108  kilogrammes  de  pain  et  elle  a  perçu  de  ce  chef  une 
somme  de  819.357  francs.  Or  la  recette  totale  effectuée  par  l'en- 
semble de  ses  établissements,  en  y  comprenant  la  boulangerie, 
Qe  dépassait  pas  2.027.039  francs.  La  vente  du  pain  procure  donc 
à  elle  seule  plus  des  2  5  des  ressources  du  Vooruit.  Nous  verrons 
d'ailleurs,  par  la  suite  de  cette  étude,  que  le  placement  de  ce  pro- 
duit a  été  réglé  de  telle  sorte  qu'il  forme  le  premier  rouage  de 
l'organisation  du  Vooruit  et  qu'il  influe  directement  sur  le  succès 
des  entreprises  annexées.  Il  importe  donc  de  l'étudier  dès  le  début. 
Tous  les  dimanches,  les  affiliés  de  la  coopératives  reçoivent  la 
visite  d'un  employé  du  Vooruit.  Cet  employé  est  connu  sous  le 
nom  de  «  Kaartjes  dragers  »,  porteur  de  carte,  ou  encore  sous 
celui  de  «  visiteur  »  (1).  Il  est  muni  de  petits  jetons  en  métal  de 
forme  octogone;  chacun  d'eux  représente  exactement  le  prix  au- 
quel le  Vooruit  livre  le  pain  d'un  kilogramme  aux  coopérateurs, 
c'est-à-dire  30  centimes.  Ces  jetons  constituent  pour  les  socié- 
taires la  seule  monnaie  qui  puisse  servir  à  payer  le  prix  du 
pain  ;  ils  leur  sont  livrés  au  comptant.  Les  affiliés  en  achètent  en 
proportion   du   nombre   de   pains   qu'ils  comptent  consommer 
durant  la  semaine  ;  mais  rien  ne  les  empêche  de  s'en  procurer 
davantage.   Cette  première  opération  terminée,  le  porteur  de 
cartes  inscrit  sur  le  livret  de  l'aftilié  le  nombre  de  jetons  qu'il 
vient  de  lui  délivrer;   il  laisse  ainsi  au  client  une  reconnais- 
sance des  débours  que  celui-ci  vient  de  faire  au  profit  de  la  coo- 
pérative. Lorsque  tous  les  matins  le  porteur  de  pain  se  présente 
à  domicile ,  il  suffira  au  coopérateur  de  lui  remettre  autant  de 
jetons  qu'il  désire  recevoir  de  pains,  et  il  les  obtiendra  immé- 
diatement. Au  cas  même  où  il  viendrait  à  manquer  de  la  mon- 
naie spéciale  à  la  Société,  il  pourrait  cependant  se  faire  servir  en 
payant  directement  au  porteur  30  centimes  par  pain.  Ces  der- 
nières dépenses  lui  seront  comptées,  et  lui  vaudront  une  part 
correspondante  dans  les  bénéfices,  s'il  a   soin   de  réclamer  au 
porteur  des  reçus  spéciaux. 

(1)  Au  début,  Ifis  bons  de  pain  étaient  représentés  par  des  cartes;  de  là  le  nom 
donné  aux  visiteurs,  nom  qui  n'a  pas  cbangé  «vec  la  nature  des  bons. 


LE    VOORLIT.  453 

Tel  est,  clans  ses  grandes  lignes,  le  système  adopté  par  le  Voo- 
rait  pour  assurer  le  service  rapide  de  la  clientèle,  faciliter  le 
contrôle  de  la  vente  et  garantir  les  droits  de  ses  affiliés  aux  répar- 
titions éventuelles  de  bénéfices.  La  suppression  de  toute  opération 
de  change  entre  les  porteurs  de  pain  et  les  coopérateurs,  la 
simplification  qui  en  résulte  dans  les  comptes  journaliers  de  la 
Société  avec  ses  employés  sont  autant  de  mérites  propres  à  cette 
organisation.  Aussi  a-t-elle  été  empruntée  par  la  plupart  des 
coopératives  socialistes,  en  Belgique.  Celles-ci  l'ont  reproduite 
dans  ses  grandes  lignes,  la  modifiant  plus  ou  moins  suivant  les 
conditions  particulières  d'organisation  et  de  milieu  dans  les- 
quelles elles  se  trouvaient. 

C'était  quelque  chose  sans  doute  que  de  donner  plus  de  rapi- 
dité et  de  simplicité  au  service  par  la  mise  en  œuvre  d'une  ingé- 
nieuse combinaison.  xMais  ce  n'est  là  après  tout  que  le  moindre 
des  avantages  de  l'emploi  des  jetons.  Celui-ci  devait  avoir  des 
conséquences  autrement  importantes  et  décisives.  Il  allait  exercer 
une  influence  directe  sur  le  succès  commercial  et  sur  la  prospé- 
rité financière  du  Vooruit. 

Mais^  pour  le  comprendre  et  pour  bien  saisir  le  rôle  qu'il  a  joué 
à  cet  égard,  il  faut  considérer  les  choses  d'un  peu  plus  près. 
Nous  devons  rechercher  tout  d'abord  quel  pain  achète  le  coo- 
pérateur,  fixer  ensuite  la  valeur  réelle  de  ce  produit  et  observer 
enfin  dans  quelles  conditions  s'opère  la  remise  des  bénéfices 
répartis  entre  les  affiliés.  Une  fois  ces  divers  points  bien  éclaircis 
et  saisis,  nous  tiendrons  en  main  la  clef  de  l'organisation  com- 
merciale et  de  la  puissance  politique  de  la  coopérative  socialiste. 

Le  Vooruit  fabrique  plusieurs  sortes  de  pains,  tous  du  poids 
uniforme  d'un  kilogramme.  Ce  sont  : 

Le  pain  de  froment  00.  vendu  à 0,21      (1) 

—  —        00  avec  corinthes  à 0.31 

—  —         0  o,-:o 

—  —  0  avec  corinthes  à 0,26 

de  méteil  à 0,18 

—  —  avec  corinthes  à. 0,20 

(I)  Ces  prix  et  les  suivants  sont  conformes  aux  cours  du  mois  daoùtl897.  Au  dé- 


454  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

On  pourrait  croire,  en  parcourant  ce  tableau,  que  la  boulan- 
gerie coopérative  doit  répondre  à  des  goûts  très  divers,  qu'elle 
réunit  une  clientèle  variée,  réclamant  des  produits  dillerent^ 
suivant  les  exigences  particulières  de  chacun.  Il  n'en  est  cepen- 
dant rien.  Tous  les  coopérateur s  achètent  le  même  pain,  celui  de 
froment  00,  et  ce  pain  est  le  seul  qui  s'échange  contre  les  jetons. 
Les  autres,  fabriqués  en  très  petit  nombre,  se  paient  directement 
en  argent.  Ils  forment  une  quantité  négligeable;  nous  n'avons 
pas  à  nous  y  arrêter. 

Lorsqu'on  observe  ce  qui  se  passe  autour  de  soi,  on  s'aperçoit 
que,  même  dans  le  choix  du  pain  usuel,  les  consommateurs  ap- 
portent des  exigences  très  différentes.  Le  degré  de  cuisson,  l'a- 
bondance de  la  croûte,  la  blancheur  de  la  mie,  la  légèreté  ou  le 
rassis  du  pain,  etc.,  sont  autant  de  points  qui  divisent  à  l'infini  les 
goûts  des  consommateurs.  De  là,  pour  le  boulanger,  la  néces- 
sité de  conformer  ses  produits  aux  désirs  multiples  de  sa  clien- 
tèle, en  se  livrant  à  une  fabrication  variée.  Or  cette  diversité  dans 
la  préparation  et  la  production  du  pain  entraîne  notamment 
deux  résultats.  Elle  empêche  la  fabrication  en  grand;  elle  main- 
tient les  petits  boulangers  et  tend  même  à  en  développer  le  nom- 
bre. Si  le  Yooruit  s'était  trouvé  en  présence  de  consommateurs  à 
exigences  très  diverses,  il  n'eût  pu  ni  réunir  une  grande  clien- 
tèle, ni  se  rendre  indépendant  de  la  fabrication  à  la  main.  Sa 
boulangerie  fût  restée  peu  importante  et  ne  lui  eût  donné  que 
des  bénéfices  peu  considérables.  Mais  la  nature  même  du  pubUc 
auquel  il  s'adressait  l'affranchit  de  ces  entraves.  Les  importants 
établissements  fondés  à  Gand  pour  l'industrie  textile  ont  réuni 
dans  les  murs  de  cette  ville  et  à  ses  portes  une  grande  popula- 
tion ouvrière  (1).  Le  Yooruit  s'est  recruté  dans  ce  milieu  une 
clientèle  bien  homogène^  à  la  fois  simple  dans  ses  goûts  et  nom- 
breuse. A  de  semblables  consommateurs,  il  était  possible  de  faire 

but  de  l'année,  le  pain  de  froment  00  était  vendu  à  0,18  le  kilogramme  ;  une  hausse 
des  farines  survenue  depuis  et  devenue  très  intense  en  septembre  a  considérablement 
augmenté  les  prix  antérieurs.  Actuellement  encore  le  pain  se  vend  0,25.  Celte  augmen- 
tation entraîne  pour  le  Vooruit  des  conséquences  très  désavantageuses;  on  en  jugera 
par  la  suite. 
(1)  Les  diverses  manufactures  occupent  près  de  30.000  ouvriers. 


LE   VOORUIT.  455 

adopter  un  pain  uniformément  le  même  pour  tous,  pourvu  qu'ils 
trouvassent  avantage  à  s'y  tenir.  Or,  pour  des  gens  à  moyens 
d'existence  restreints,  l'avantage  le  plus  considéré  est  la  modicité 
du  prix.  Il  était  facile  de  leur  donner  satisfaction  sur  ce  point, 
car  produit  uniforme  et  produit  à  bon  marché  vont  de  pair.  En 
effet,  la  production  portant  sur  un  seul  et  même  genre  de  pain 
pouvait  emprunter  les  grandes  méthodes  industrielles.  L'opéra- 
tion, rendue  uniforme,  cessait  d'être  forcément  liée  au  travail 
manuel.  Il  devenait  avantageux,  et  bientôt  il  fut  nécessaire,  pour 
suffire  aux  besoins  grandissants  de  la  consommation,  de  faire  ap- 
pel à  la  vapeur  et  de  mettre  la  production  sous  le  régime  du 
grand  atelier  :  toutes  choses  impossibles  quand  on  est  réduit  à 
servir  une  clientèle  locale  à  goûts  variés. 

La  vapeur  produisit  son  effet  ici.  comme  partout  ailleurs. 
Grâce  à  son  concours,  le  pain,  fabriqué  en  grande  quantité  et  à 
un  moindre  prix  de  revient  que  celui  des  boulangers  concur- 
rents, fut  livré  aux  coopérateurs  à  des  conditions  très  avanta- 
geuses. La  concurrence  des  petits  débitants  était  dès  lors  vain- 
cue et  cette  victoire ,  en  faisant  disparaître  des  producteurs 
rivaux,  élargissait  le  champ  de  la  coopérative. 

Le  succès  du  Yooruit  paraissant  tenir  avant  tout  au  bon  mar- 
ché de  ses  produits,  il  semble  inexplicable  qu'au  lieu  de  livrer 
son  pain  au  prix  indiqué  par  ses  tarifs,  soit  à  21  centimes,  il  le 
fasse  payer  30  centimes,  puisque  en  somme  c'est  à  ce  prix  qu'il 
délivre  les  jetons  destinés  à  se  le  procurer.  11  est  vrai  qu'après 
trois  mois  il  rembourse  la  différence  entre  la  somme  perçue  et  la 
valeur  marchande  du  pain.  Mais  c'est  là,  à  première  vue,  une 
mesure  bizarre,  sans  avantage  manifeste,  et  qui  parait  de  na- 
ture à  contrarier  les  intérêts  les  plus  évidents  de  la  coopérative. 

Elle  semble  devoir  entraver  singulièrement  le  recrutement 
d'une  clientèle  qui  se  laisse  guider  avant  tout  par  la  considé- 
ration du  bon  marché. 

Il  n'en  est  cependant  rien;  les  faits  sont  là  pour  le  démontrer. 
Depuis  la  fondation  de  la  coopérative,  ses  recettes  n'ont  fait 
qu'augmenter  d'année  en  année,  et  le  nombre  de  ses  membres 
n'a  cessé  de  s'accroître  d'une  façon  presque  ininterrompue.  En 


456  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

1887,  la  Société  comptait  2.3i2  adhérents,  et  au  l""  janvier  1898 
elle  en  réunit  5.971.  Quant  aux  affaires  de  la  boulangerie,  elles 
faisaient  durant  le  même  temps  des  progrès  pins  sensibles  en- 
core. Au  début  de  cette  période,  1.482.280  pains  avaient  été 
vendus  clans  Tespace  d'un  an  et  en  1897  la  coopérative  en  avait 
placé  i. 549.108.  La  vente  du  pain  à  un  prix  surélevé  n'a  donc 
empêché  ni  l'extension  continue  de  la  clientèle,  ni  les  progrès 
parallèles  de  la  boulangerie. 

Or,  c'est  là  précisément  ce  qu'il  s'agit  d'expliquer. 
Pourquoi  le  Vooruit  fait-il  payer  à  ses  membres  une  sorte  de 
surtaxe  sur  le  pain ,  à  charge  de  la  leur  restituer  après  un  cer- 
tain délai? 

Quel  est  l'intérêt  de  cette  combinaison ,  à  quelles  nécessités 
répond- elle? 

La  surélévation  du  prix  du  pain  n'a  pas  été  établie  en  vertu 
d'un  plan  préconçu.  Elle  découle  d'un  fait  historicjue.  Elle  ré- 
sulte de  la  survivance  du  tarif  primitivement  adapté  à  la  situa- 
tion économique  qui  l'avait  imposé  au  début.  Si  le  prix  des  je- 
tons n'a  pas  suivi  dans  une  baisse  parallèle  les  modifications  de 
l'état  du  marché,  c'est  que  son  maintien  au  taux  antérieur  s'est 
trouvé  répondre  à  la  fois  à  un  besoin  particulier  des  coopérateurs 
et  aux  intérêts  de  la  coopérative.  Reportons-nous  à  quelques  an- 
nées en  arrière,  et  nous  verrons  apparaître  ce  double  caractère. 
Il  importe  donc  de  serrer  les  faits  de  très  près  et  de  nous  re- 
porter un  instant  vers  le  passé. 

Lorsque,  en  1881,  la  boulangerie  coopérative  fît  son  apparition, 
le  prix  du  pain  était  beaucoup  plus  élevé  qu'aujourd'hui.  Les 
jetons  utilisés  dès  les  premiers  moments  par  la  Société  naissante 
furent  livrés  à  ses  affiliés  à  35  centimes  pièce.  Ce  prix  corres- 
pondait alors  à  l'état  du  marché  gantois.  Par  la  suite  les  fa- 
rines baissèrent,  les  conditions  du  commerce  devinrent  plus  favo- 
rables, et  le  chiffre  fixé  d'abord  finit  par  dépasser  de  jour  en  jour 
plus  sensiblement  la  valeur  courante  du  pain.  Les  coopérateurs 
ne  s'en  plaignaient  cependant  pas  et  les  progrès  du  Vooruit  al- 
laient en  s'accentuant.  Toutefois,  en  1893,  pour  rendre  l'accès 
de  la  Société  plus  facile,  l'administration  de  la  coopérative  jugea 


LE    VOOHUIT.  i.j7 

opportun  d'abaisser  le  tarif.  Elle  proposa  de  vendre  désormais 
les  jetons  à  30  centimes;  à  ce  prix,  notons-le,  ils  restaient  en- 
core fort  au-dessus  de  la  valeur  marchande  du  kiloe-ramme  de 
pain  (1).  iMais  au  dire  du  gérant,  M.  Anseele,  dont  je  liens  ce 
récit,  la  réforme  préconisée  ne  se  réalisa  pas  sans  i)eine.  L'as- 
semblée générale  des  coopérateurs  réunie  pour  la  discuter  ne 
semblait  guère  disposée  à  s'y  rallier,  et  il  ne  fallut  pas  moins  de 
toute  rinfluence  de  la  direction  pour  faire  adopter  le  nouveau 
tarif. 

Cet  événement,  en  apparence  anodin,  met  en  présence  les  in- 
fluences diverses  qui  concourent  à  donner  aux  jetons  une  valeur 
artificielle  et  forcée.  L'opposition  des  coopérateurs  à  l'abaisse- 
ment du  prix  des  jetons,  le  soin  de  l'administration  du  V^ooruit  de 
leur  conserver  une  valeur  sensiblement  supérieure  à  celle  du 
pain,  montrent  clairement  que,  de  part  et  d'autre,  il  y  avait  in- 
térêt réel  à  maintenir  ces  jetons  à  un  taux  élevé. 

Quel  est  donc  cet  intérêt? 

Et,  tout  d'abord,  pourquoi  le  coopérateur  s'opposait-il  à  une 
réduction  de  tarif  qui  paraît  être  tout  à  son  avantage? 

L'observation  de  la  famille  ouvrière  nous  donne  la  solution  de 
cette  première  question.  Le  prix  surélevé  du  pain  répond,  chez 
l'ouvrier  gantois,  à  un  besoin  particulier  cV épargne  dont  il  assure 
la  pleine  satisfaction  plus  efficacement  que  ne  pourrait  le  faire 
toute  autre  institution. 

Le  gain  de  la  semaine,  ou  de  la  quinzaine,  permet  ordinaire- 
ment à  l'ouvrier  de  faire  face  aux  dépenses  courantes  que  né- 
cessitent l'alimentation  de  sa  famille  et  les  soins  quotidiens  du 
ménage.  Mais  il  n'en  est  plus  de  même  lorsqu'il  s'agit  de  pro- 
céder à  des  acquisitions  plus  coûteuses,  comme  sont  celles  des 
objets  d'habillement.  Le  renouvellement  des  vêtements  nécessai- 
res aux  membres  de  la  famille  entraine  pour  celle-ci  des  frais 
relativement  considérables.  La  portion  du  salaire  restée  disponi- 
ble étant  des  plus  minimes  est  impuissante  à  y  suffire.  Il  faut 
bien  alors  prendre  quelque  chose  sur  les  gains  des  autres  se- 

(1)6  centimes  environ. 


4oS  LA    SCIENCE    SOCULE. 

maines  pour  suppléer  à  rinsuffîsance  des  ressources  du  mo- 
ment. C'est  ainsi  que  l'ouvrier  se  voit  obligé  à  faire  des  prélève- 
ments réguliers  sur  sa  rémunération  hebdomadaire  et  de  les  accu- 
muler afin  de  pourvoir  à  des  besoins  futurs.  C'est  là  l'épargne  î 
Or,  pour  être  indispensable,  cette  épargne  n'est  pas  des  plus 
aisées  à  constituer.  Elle  suppose  un  certaiu  degré  de  prévoyance, 
un  regard  toujours  fixé  sur  un  avenir  inconnu.  Elle  demande 
une  attention  incessante  à  la  direction  du  ménage  et  une  ordon- 
nance bien  entendue  de  ses  dépenses.  C'est,  hélas!  par  là  que 
pèchent  la  plupart  des  familles.  Mais  en  admettant  même  que  les 
économies  nécessaires  se  réalisent  sans  trop  de  difficulté ,  l'ou- 
vrier qui  est  parvenu  à  se  constituer  cette  réserve  n'est  cepen- 
dant pas  encore  arrivé  au  bout  de  ses  peines.  Pour  atteindre 
son  but.  il  devra  dans  la  suite  se  refuser  mille  jouissances  qui 
s/oÔrent  à  lui.  Sacrifice  souvent  pénible  !  car  les  sommes  épar- 
gnées ont  mis  le  chef  de  famille  en  état  de  satisfaire  ses  désirs, 
et  les  plaisirs  qui  le  tentent  ont,  sur  les  besoins  toujours  problé- 
matiques de  l'avenir,  l'avantage  d'un  intérêt  certain  et  actuel. 

Pris,  comme  tout  ouvrier,  entre  cette  nécessité  d'économiser 
et  le  désir  de  jouir  immédiatement  du  produit  de  son  travsdl. 
le  Gantois  ne  se  sent  pas  toujours  de  force  à  résister  efficacement 
aux  tentations  qui  l'assiègent.  Et  comme  il  se  rend  très  bien 
compte  du  danger  qu'il  court  s'il  reste  livré  à  lui-même,  il 
cherche  à  s'armer  contre  ses  propres  penchants  d'une  aide 
extérieure. 

Si.  en  se  prêtant  à  recevoir  les  dépôts  infimes,  les  Caisses 
d'épargne  favorisent  la  prévoyance  populaire,  elles  ne  font  ce- 
pendant pas  disparaître  les  difficultés  que  rencontrent  tous  ceux 
qui  veulent  économiser.  Elles  ne  s'ouvrent  même  qu'à  ceux  qui 
les  ont  déjà  surmontées.  Pour  en  user,  il  faut,  en  elfet,  avoir 
préalablement  fait  acte  d'épargne^  c'est-à-dire  avoir  soustrait 
quelque  chose  à  la  consommation  immédiate  en  vue  de  le  faire 
servir  à  un  besoin  futur.  Comme  il  ne  reste  plus  alors  qu'à  dé- 
poser en  lieu  sur  et  à  faire  fructifier  les  sommes  amassées,  on 
peut  utiliser  ce  mode  de  placement.  Une  élite  de  plus  en  plus 
nombreuse  y  recourt  aujourd'hui;  mais  qu'importe  à  la  plupart 


LE    VOORLIT.  439 

des  ouvriers  une  institution  qui  s'ollre  à  conserver  leurs  économies 
lorsqu'ils  ne  parviennent  pas  à  eu   réaliser? 

Combien  toutefois  leurs  dispositions  à  cet  égard  se  modifieraient, 
si,  suppléant  à  rinsuffisance  de  leur  formation,  cette  institution 
se  chargeait  de  percevoir  rlh-mrnip  sur  les  dépenses  journa- 
lières de  la  famille  des  sommes  modiques,  mais  qui  en  s' ajou- 
tant les  unes  aux  autres  formeraient  une  réserve  et  fourniraient 
au  moment  voulu  le  surcroit  de  ressources  désiré  !  Résisterait-on 
à  une  combinaison  qui  procurerait  à  tous  les  avantages  de  l'é- 
pargne sans  exiger  par  contre  ni  la  prévoyance  minutieuse  ni  les 
sacrifices  volontaires  qu'elle   comporte  ordinairement?... 

Le  système  des  jetons,  combiné  avec  le  prix  surélevé  du  pain 
et  les  remises  périodiques  aux  affiliés  est  précisément  venu 
rendre  ce  service  inouï  au  coopérateur  gantois.  En  effet,  en  li- 
vrant à  30  centimes  un  pain  qui  en  vaut  de  18  à  21  seulement, 
la  coopérative  socialiste  prélève  près  de  50  %  en  sus  de  la  valeur 
de  ce  produit.  Elle  conserve  durant  trois  mois  au  moins  les 
sommes  amassées  de  cette  manière,  puis  elle  les  restitue  à  ses 
affiliés.  Elle  épargne  donc  en  leur  place^  d'une  façon  purement 
automatique,  sans  leur  demander  autre  chose  que  de  la  dépense. 

Cette  merveilleuse  adaptation  du  mécanisme  de  la  vente  du 
pain  à  un  besoin  particulier  du  milieu  gantois  a  contribué  pour 
une  si  large  part  au  succès  de  la  boulangerie  coopérative,  que 
les  établissements  qui  se  sont  fondés  après  elle  pour  lui  faire 
concurrence  n'ont  pas  hésité  à  s'approprier  le  système  qu'elle 
avait  inauguré. 

C'est  ainsi  que  la  Société  anonyme  le  «  Volksbelang  »  (1)  fait 
payer  32  centimes  par  jeton  (2),  quitte  à  restituer  à  ses  membres, 

(1)  La  Volksbelang  (Bien  du  Peuple),  est  une  pure  entreprise  commerciale.  Elle 
s'adresse  à  la  clientèle  populaire,  et,  pour  l'attirer,  lui  accorde  les  mômes  avantages 
que  le  Vooruit. 

(2)  Les  consommateurs  non  affiliés  au  Volksbelang  reçoivent  le  même  pain  que 
les  membres  de  cette  Société,  au  prix  de  22  centimes  seulement.  11  en  est  de  même  au 
Vooruit  et  cela  s'explique.  Comme  le  client  etran,uer  à  la  Société  n'a  pas  droit  aux 
remises  et  aux  répartitions  des  bénéfices,  on  doit  lui  vendre  les  produits  au  prix  cou- 
rant, sinon  il  ne  les  achèterait  pas.  Or,  la  Société  a  intéiét  à  se  l'attacher.  Les 
achats  de  cet  étranger  augmentent  son  chillro  d  alVaires  et  par  conséquent  ses  béné- 
fices. 


400  LA    SCIENCE   SOCIALE. 

après  un  délai  de  trois  mois,  10  centimes  par  pain.  Et  cette  me- 
sure est  loin  de  nuire  à  son  succès  :  le  Volksbelang  l'emporte 
aujourd'hui  sur  le  Vooruit  par  l'importance  de  sa  fabrication  (1). 

La  même  mesure  a  été  adoptée  par  la  coopérative  des  Démo- 
crates-Chrétiens ((  Het-Volk  »,  mais  avec  une  modification  qui 
achève  de  mettre  en  lumière  le  caractère  vraiment  populaire 
du  prix  surélevé  des  jetons. 

Cette  Société  vend  le  même  pain  à  deux  prix  différents  :  à 
21  centimes,  prix  courant,  et  à  30  centimes  prix  du  Vooruit. 
Or,  sur  les  1.380  affiliés  qu'elle  réunissait  en  1897,  1.050  d'en- 
tre eux  achetaient  leur  pain  au  taux  le  plus  élevé.  —  Et  une 
personne  très  au  courant  des  dispositions  de  l'ouvrier  gantois 
m'affirmait  c[ue  «  si  Het-Volk  se  mettait  à  vendre  uniformé- 
ment le  pain  au  prix  courant,  cette  coopérative  verrait  dispa- 
raître du  jour  au  lendemain  la  plus  grande  partie  de  la  clien- 
tèle ». 

Il  n'y  a  donc  pas  de  doute  à  cet  égard.  En  s'affiliant  à  l'une 
de  ces  institutions,  la  plupart  des  ouvriers  gantois  songent  bien 
plus  à  profiter  d'un  moyen  automatique  qui  leur  est  offert  de 
s'assurer  un  surcroît  de  ressources  en  vue  de  certaines  échéan- 
ces importantes,  qu'à  faire  de  la  coopération  proprement  dite. 
Aussi,  lorsque,  laissant  la  boulangerie  derrière  nous^  nous  pas- 
serons aux  autres  établissements  du  Vooruit  qui  ne  leur  offrent 
plus  —  avec  la  régularité  de  l'achat  hebdomadaire  des  jetons  — 
la  même  facilité  d'économiser  petit  à  petit  et  pour  ainsi  dire 
insensiblement,  nous  verrons  les  sociétaires  se  comporter  tout 
autrement  qu'ils  ne  l'avaient  fait  jusque-là. 


(1)  Durant  la  dernière  semaine  de  mars  1887,  il  avait  débité  97.647  pains,  soit 
3.600  de  plus  que  la  coopérative  socialiste;  à  la  même  époque,  à  la  (in  de  juillet,  il 
livrait  près  de  115.000  pains  à  la  consommation. 


LE   VOORUIT.  461 


II 


Un  besoin  d'épargne  I  Voilà  donc,  en  définitive,  ce  qui  atta- 
che le  Gantois  au  prix  surélevé  du  pain.  Mais  quel  intérêt  la 
coopérative  peut-elle  avoir  à  son  maintien? 

Sans  compter  qu'il  y  a  toujours  utilité  à  répondre  aux  désirs  de 
la  clientèle  que  Ton  veut  s'attacher,  quand  bien  même  ils  se- 
raient étrangers  au  commerce,  le  Vooruit,  de  son  côté,  tirait  un 
double  profit  de  cette  combinaison. 

Un  premier  avantage  résulte  pour  lui  de  l'emploi  des  épar- 
gnes amenées  dans  sa  caisse  par  le  jeu  automatique  des  jetons; 
un  second,  de  la  forme  sous  laquelle  il  les  restitue. 

De  même  que  nous  avons  observé  plus  haut  la  famille  ou- 
vrière pour  découvrir  les  mobiles  du  coopérateur,  considérons 
maintenant  Torganisation  intime  du  Vooruit  et  voyons  ce  qui 
se  passe  entre  le  chef  de  famille  et  la  coopérative  à  laquelle  il 
s'est  affilié. 

Au  début  de  chaque  trimestre,  l'assemblée  générale  des  coo- 
pérateurs  se  réunit  et  fixe,  sur  la  proposition  du  gérant,  le  prix 
réel  du  pain  pour  les  trois  mois  suivants.  Ce  prix  étant  arrêté  à 
l'avance,  chaque  sociétaire  sait  immédiatement  ce  qui  doit  lui 
revenir  à  la  fin  du  trimestre  sur  la  somme  de  30  centimes 
payée  en  acquit  des  jetons.  La  portion  qui  lui  fait  retour  sur  le 
prix  de  chaque  pain,  s'appelle  la  «  ristourne  ».  La  coopérative 
la  remet  aux  affiliés  à  la  fin  du  trimestre,  après  avoir  dressé  les 
comptes  de  la  boulangerie.  C'est  ce  qu'elle  appelle  la  u  réparti- 
tion des  bénéfices  ».  Mais  le  lecteur  ne  s'y  trompera  pas,  ce  qui 
se  passe  en  réalité  n'est  point  ce  que  ces  derniers  mots  semblent 
annoncer.  Le  Vooruit  rend  à  ses  membres  ce  qu'il  leur  a  pris 
en  sus  de  la  valeur  du  pain,  et  voilà  tout  !  Il  ne  partage  pas  des 
bénéfices,  il  restitue  simplement  un  dépôt. 

Or,  la  détention  momentanée  de  ce  dépôt  assure  à  la  coopéra- 
tive un  profit  considérable.  Il  est  aisé  de  s'en  rendre  compte. 
En  livrant  contre  30  centimes  un  kilogramme  de  pain  qui  n'en 

T.  XXV.  34 


462  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

vaut  que  21  (1),  la  coopérative  prélève  9  centimes  sur  Tache- 
teur  à  chaque  opération  de  vente  qu'elle  fait.  Ce  prélèvement  se 
répétant  sur  chaque  pain  vendu  durant  les  treize  semaines  du 
trimestre,  il  se  forme  dans  la  Caisse  du  Vooruit  un  capital  im- 
portant. La  production  hel^domadaire  de  la  boulangerie  étant 
de  97.000  pains,  prèsde  115.000  francs  sont  mis  chaque  trimestre 
à  la  disposition  de  la  coopérative,  et  elle  en  a  gratuitement  la 
jouissance. 

Ainsi  donc  le  sociétaire  ne  se  contente  pas  de  payer  son  pain 
avant  même  de  l'avoir  reçu  ;  il  avance  encore  à  la  coopérative  un 
capital  proportionné  à  l'importance  de  ses  fournitures,  et  il  n'en 
réclame  point  d'intérêt.  Il  lui  fait  à  titre  purement  gracieux  le 
prêt  d'un  fonds  de  roulement  qui  se  trouve  en  rapport  constant 
avec  l'impulsion  que  ses  achats  impriment  à  l'affaire. 

Si  l'on  considère  après  cela  les  conditions  dans  lesquelles  s'ef- 
fectue la  vente  du  pain,  on  reconnaîtra  que,  avec  le  concours  de 
cette  combinaison  ingénieuse,  elles  font  à  la  boulangerie  coopé- 
rative une  situation  commerciale  privilégiée.  Car  ici  non  seule- 
ment le  commerçant,  qui  est  le  Vooruit,  reçoit  le  paiement  immé- 
diat des  marchandises  qu'il  débite,  mais  il  ne  doit  remplir  ses 
engagements  vis-à-vis  de  ses  fournisseurs  qu'après  un  terme  de 
plusieurs  mois.  Vendant  au  comptant,  trouvant  dans  ses  opéra- 
tions même  de  vente  le  capital  roulant  nécessaire  à  son  fonction- 
nement, recouvrant  enfin  le  prix  des  fournitures  livrées  avant 
même  de  les  avoir  payées,  il  a  sur  ses  concurrents  les  négociants 
l'avantage  énorme  d'éviter  presque  tous  les  aléas  qui  sont  re- 
cueil habituel  du  commerce.  Cela  est  vrai,  et  vrai  sans  restric- 
tion, pour  la  boulangerie  tout  au  moins;  car  nous  verrons  plus 
loin  que,  dans  les  établissements  où  l'écoulement  des  marchandi- 
ses est  subordonné  au  choix  préalable  de  clients,  il  n'en  est  pas 
tout  à  fait  ainsi  (2). 

(1)  Ce  prix  n'est  pas  le  plus  bas  qui  ait  eu  cours;  antérieurement  à  l'époque  de  mon 
enquête,  le  pain  s'était  vendu  moins  cher;  il  fut  pendant  un  certain  temps  à  18  cen- 
times le  kilogramme. 

(2)  Dans  la  boulangerie,  en  eflfet,  toutes  les  farines  acquises  par  le  commerçant 
passent  indistinctement  dans  les  pains  fabriqués  qui  sont  distribués  aux  clients. 
Mais  pour  les  autres  marchandises  chacun  des  consommateurs  choisit  entre  divers 


Li:  vooRuiT.  4G,'J 

Si  le  Vooruit  doit  en  grande  partie  une  situation  aussi  avanta- 
geuse à  la  surélévation  du  prix  du  pain,  le  mode  de  payement 
qu'il  a  adopté  pour  le  remboursement  des  épargnes  dont  il  a  le 
dépôt  va  lui  procurer  de  nouveaux  profits.  Une  comparaison 
le  fera  nettement  ressortir. 

Tandis  que  le  Volksbelang,  qui,  à  Texemple  du  Vooruit,  vend 
le  pain  fort  au-dessus  de  sa  valeur  marchande,  rembourse  après 
trois  mois  et  en  argent  les  10  centimes  qui  forment  la  «  ris- 
tourne »,  le  Vooruit  procède  tout  autrement.  Il  remet  à  ses  affi- 
liés des  ((  bons  à  valoir  »  sur  ses  divers  magasins,  jusqu'à  con- 
currence des  sommes  dues. 

Or,  il  importe  de  le  remarquer  tout  d'abord,  en  olfrant  à 
ses  adhérents  leur  remboursement  en  marchandises,  le  Vooruit 
ne  leur  rend  pas  toute  la  somme  qu'il  en  a  reçue.  Le  commerçant 
qui,  se  trouvant  débiteur  de  100  francs  vis-à-vis  d'un  de  ses 
clients,  prendrait  dans  ses  rayons  des  marchandises  pour  cette 
somme  et  les  lui  remettrait  en  paiement,  ne  dépenserait  pas 
100  francs  pour  se  libérer.  Il  bénéficierait  de  la  différence  entre 
le  prix  de  revient  et  le  prix  de  vente  des  fournitures  qu'il  offre  en 
acquit  de  sa  dette.  Au  lieu  de  supporter  entièrement  l'obligation 
de  restituer  qui  lui  incombe,  le  Vooruit  en  rejette  donc  une  bonne 
partie  sur  le  client  :  c'est  là  un  moyen  très  simple  d'en  alléger  le 
poids.  Mais  si  la  coopérative  trouve  à  cette  petite  opération  un 
profit  pécuniaire,  celui-ci  n'a  pour  elle  qu'une  importance  secon- 
daire en  présence  du  résultat  final  de  cette  combinaison.  Le  grand 
service  qu'elle  en  veut  tirer,  c'est  d'amener  le  client  de  la  bou- 
langerie à  se  fournir  également  à  ses  autres  établissements  com- 
merciaux. Or  c'est  là  un  effet  infaillilile  1  Car,  munis  de  leurs  bons 
d'achats,  les  coopérateurs  ne  peuvent  réaliser  leur  u  ristourne  » 
qu'en  procédant  à  de  nouvelles  acquisitions  aux  comptoii's  du 
Vooruit.  Voilà  comment  celui-ci  s'assure,  en  dc/initive,  loué  le 
profit  des  épargnes  quil  fait  pour  le  compte  de  ses  affiliés. 

Est-ce  là  un  avantage  considérable?  voici  qui  permettra  d'en 
juger. 

objets  différents  les  uns  des  autres,  et  qui  n  ont  pas,  comme  le  pain,  la  propriété  de 
répondre  tous  indifféremment  aux  goûts  de  l'acheteur. 


4G4  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

Durant  Tannée  1896,  les  remises  faites  aux  affiliés  s'élevèrent 
à  437.234  francs  (1). Cette  somme  est  formée,  à  52.000  francs  près, 
parla  «  ristourne  »  sur  le  pain  ;  elle  dépasse  les  recettes  de  la  maison 
de  nouveautés  du  Vooruit  qui  est  principalement  appelée  à  pro- 
fiter de  la  réalisation  des  remises  ;  elle  équivaut  enfin  à  environ  la 
moitié  du  chiffre  d'affaires  réalisé  par  l'ensemble  des  établisse- 
ments coopératifs,  la  boulangerie  exceptée. 

Le  maintien  du  prix  des  jetons  à  une  valeur  supérieure  à  celle 
du  pain  n'assure  donc  pas  seulement  un  fonds  de  roulement  au 
Vooruit,  il  concourt  en  raison  même  de  son  importance  à  l'ex- 
tension du  commerce  des  autres  entreprises  de  la  Société.  Car 
plus  le  prix  du  pain  est  élevé,  plus  aussi  est  considérable  le  chiffre 
d'affaires  effectué  par  les  établissements  qui  sont  appelés  à  livrer 
la  contre-valeur  de  la  «  ristourne».  C'est  ainsi  que  par  le  seul  jeu 
delà  vente  du  pain,  le  Vooruit  constitue  une  clientèle  à  ses  autres 
établissements  :  moyen  infaillible  de  les  achalander!  L'effet  utile 
qu'a  pu  avoir  cette  mesure  sur  l'extension  commerciale  de  la  coo- 
pérative gantoise  apparaît  clairement  si  l'on  compare  la  situa- 
tion des  succursales  du  Vooruit  à  celle  des  établissements  ana- 
logues des  autres  coopératives  belges.  Là  où  la  remise  sur  le  pain 
est  peu  élevée,  le  commerce  des  autres  produits  ne  prend  qu'un 
développement  médiocre.  Cette  règle  se  vérifie  notamment  à  la 
Maison  du  Peuple,  de  Bruxelles,  qui  vendant  le  pain  au  cours  nor- 
mal ne  peut  remettre  à  ses  adhérents  qu'une  part  de  ses  béné- 

(1)  Ces  remises  se  décomposent  ainsi  : 

Premier  semestre  1896  : 

Sur  la  boulangerie 201.805  fr.  13 

Sur  la  cordonnerie 5.155  fr.  13 

Sur  les  épiceries 7.645  fr.  20 

214.605  fr.  46 
Deuxième  semestre  1896  : 

Sur  la  boulangerie 182.785  fr.  68 

Sur  la  maison  de  nouveautés.. 26.864  fr.  30 

Sur  la  cordonnerie 5.175  fr.  20 

Sur  les  épiceries 7.803  fr.  62 

222.628  fr.  90 

On  remarquera  que  les  remises  sur  la  maison  de  nouveautés  ne  sont  délivrées  qu'à 
la  (in  de  l'année  pour  les  deux  semestres. 


LE    VOORIIT.  465 

fices.  La  remise  qu'elle  leur  fait  ne  dépasse  point  deux  centimes 
par  pain.  Aussi,  bien  que  les  bons  d'achat  remis  aux  affiliés  ne 
soient,  en  fait,  utilisables  qu'aux  seuls  comptoirs  de  mercerie,  lin- 
gerie et  tissus,  l'établissement  qui  réunit  ces  divers  services  n'a 
guère  pris  d  extension  et  ne  paraît  pas  très  prospère  (1).  Durant 
les  dix  derniers  mois  de  l'année  1896  la  vente  n'y  a  produit  que 
123.000  francs,  le  tiers  à  peine  de  ce  que  faisait  la  maison  de 
nouveautés  du  Vooruit  en  s'appuyant  sur  une  clientèle  inférieure 
de  moitié  à  celle  de  la  coopérative  bruxelloise. 

Voilà  qui  achève  d'éclairer  le  véritable  caractère  du  rembour- 
sement de  la  ristourne  en  bons  de  marchandises.  C'est  une  com- 
binaison imaginée  par  le  Vooruit  pour  retenir  une  clientHe  qui 
lui  échapperait  s'il  ne  se  l'attachait  par  des  moyens  artificiels. 

La  conduite  distincte  adoptée  à  cet  égard  par  chacun  des 
deux  importants  établissements  que  nous  avons  comparés  plu- 
sieurs fois  déjà,  met  bien  en  relief  la  nature  différente  du  succès 
de  l'un  et  de  l'autre,  et  la  valeur  respective  des  procédés  auxquels 
ils  ont  eu  recours.  Si  le  Volksbelang,  tout  en  accordant  les 
mêmes  avantages  que  le  Vooruit,  remet  en  argent  le  montant  de 
la  ristourne,  s'il  n'use  d'aucune  mesure  artificielle  pour  attirer  la 
clientèle  à  ses  succursales,  c'est,  vraisemljlablement,  parce  que 
l'acheteur,  servi  à  son  gré,  s'y  rend  spontanément.  Cela  revient 
à  dire  que  le  Volksbelang  réussit  jf>ar  son  aptitude  même  à  com- 
mercer. 

Si,  par  contre,  la  coopérative  socialiste  essaye  de  ramener  par 
force  à  ses  magasins  des  affiliés  qui  semblent  ici  vouloir  se  dé- 
rober, c'est  apparemment  parce  qu'elle  ne  parvient  pas  à  les  sa- 
tisfaire et  aies  retenir  par  les  procédés  ordinaires. 

Sur  le  point  de  franchir  le  seuil  des  magasins  coopératifs,  nous 
pressentons  que  le  Vooruit  s'y  révèle  insuffisant  et  nous  consta- 
tons son  infériorité  vis-à-vis  des  grandes  entreprises  qui,  créées 
dans  r intérêt  personnel  de  leurs  fondateurs  et  en  vue  dr  leur  en- 

(1)  La  Maison  du  Peuple  n'a  pas  encore  établi  de  maison  d'IiabillemtMif  proprement 
dite,  comme  le  Vooruit.  Mais  elle  a  fondé  un  établissement  qu'elle  désigne  du  nom 
de  «  magasin  d'aunages  »  et  qui  met  en  vente,  outre  les  articles  de  mercerie,  de  bon- 
neterie et  de  lingerie,  les  étoffes  d'un  débit  courant. 


466  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

inchissement,  ne  disposent  que  des  moyens  naturels  jiour  attire?' 
la  clientèle  et  pour  atteindre  ainsi  à  la  fortune. 

Si,  avant  d'entrer,  nous  jetons  un  regard  sur  le  coopéra- 
teur^  attaché  déjà  par  des  liens  divers,  nous  commençons  aussi 
à  entrevoir  l espèce  particulière  de  puissance  et  de  force  qu'ac- 
quiert le  Vooruit  comme  groupement  d  hommes  et  partant  comme 
organisme  politique,  jmr  V effet  même  des  contraintes  artificielles 
employées  pour  retenir  la  clientèle.  Car  désormais  le  coopérateur 
n'a  plus  toute  sa  liberté.  C'est  un  acheteur  qui.  satisfait  ou  non, 
est  forcé  de  revenir  chez  son  fournisseur.  Une  fois  eugagé  dans 
la  voie  où  Tentraine  le  mécanisme  de  la  vente  du  pain,  il  ne 
peut  plus  ni  reculer  ni  s'arrêter  en  route.  Pour  trouver  une 
issue,  il  doit  passer  par  Tune  des  succursales  du  Vooruit  et  y  faire 
de  nouvelles  acquisitions. 

Payeurs  par  anticipation,  bailleurs  de  fonds  gracieux,  les  affi- 
liés de  la  boulangerie  coopérative  sont  donc  devenus  les  clients 
obligés  des  magasins  du  Vooruit. 

Nous  allons  les  v  suivre. 


III 


Nous  avons  vu,  au  début  de  cette  étude,  c[ue  le  Vooruit  a  créé 
de  nombreux  établissements  commerciaux.  Les  plus  importants 
sont  des  épiceries  au  noml^^re  de  six.  quatre  pharmacies,  un  vaste 
magasin  comprenant  la  mercerie,  la  lingerie,  les  tissus  et  les 
effets  d'habillement,  magasin  auquel,  pour  plus  de  facilité,  nous 
donnerons  le  nom  de  «  maison  de  nouveautés  »,  enfin  un  dépôt 
de  charbon  et  une  cordonnerie  (1). 

Ces  succursales  jouissent  toutes  d'une  organisation  semblable. 
Que  nous  pénétrions  dans  une  épicerie  ou  dans  la  cordonnerie, 
ou  que  nous  visitions  la  maison  de  nouveautés,  nous  nous  trou- 

(1)  Le  Yooriiit  n'a  pas  créé  de  l)oucherie.  Quelques  coopératives  belges  ont  tenté 
cet  essai,  mais  il  n'a  pas  donné  les  résultats  quon  en  attendait.  Les  établissements 
de  cette  sorte  vivent  très  péniblement  en  général,  quand  ils  ne  mettent  pas  régulière- 
ment en  perte  leurs  fondateurs. 

Certaines  coopératives  ont  récemment  établi  une  brasserie;  le  Vooruit  ne  les  a  j^as 
suivies  non  plus  dans  cette  voie. 


LE   VOORLIT.  iOT 

verons  donc  en  présence  d'un  même  mécanisme.  Mais  c'est  au 
lendemain  de  la  délivrance  des  remises  aux  affiliés  que  nous  au- 
rons le  plus  de  chance  de  le  voir  mettre  en  œuvre  ;  car  à  cette 
époque  nous  sommes  sûrs  de  rencontrer  dans  les  magasins  de 
nombreux  acheteurs.  Ils  s'y  présentent  munis  de  leurs  bons  d'a- 
chat et  les  remettent  en  paiement  des  objets  dont  ils  font  l'acqui- 
sition. Si  ces  marchandises  dépassent  la  valeur  à  laquelle  l'acheteur 
a  droit,  celui-ci  en  parfait  le  prix  en  argent  (1).  Ce  compte  réglé, 
l'employé  préposé  à  la  vente  lui  délivre  une  reconnaissance  de  ses 
dépenses  (2).  L'affilié  peut  ainsi  calculer  la  somme  qui  lui  revien- 
dra à  la  fin  du  semestre.  Car,  comme  cela  se  pratique  pour  le 
pain,  le  sociétaire  a  droit  à  une  remise  fixe,  proportionnée  à  ses 
débours.  Toutefois,  au  lieu  d'être  laissée  à  la  décision  de  l'as- 
semblée générale  des  coopérateurs,  cette  remise  est  réglée  par 
les  statuts;  elle  est  définitivement  arrêtée  à  6  0/0  du  montant 
des  achats.  Mais  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  toutes  les  acquisitions 
n'y  donnent  pas  droit.  Seules  les  dépenses  faites  aux  comptoiiN 
de  la  maison  de  nouveautés,  de  la  cordonnerie  et  des  épiceries 
procurent  cet  avantage.  Quant  aux  pharmacies,  au  dépôt  de 
charbon,  aux  buffets  des  salles  de  réunion,  ces  succursales  n'ac- 
cordent aucune  remise. 

Le  Vooruit  profite  de  l'occasion  de  la  remise  sur  les  achats  faits 
aux  divers  magasins  pour  donner  un  nouvel  essor  à  son  com- 
merce, comme  il  a  profité  du  remboursement  de  la  ristourne  sur 
le  pain,  pour  s'assurer  le  profit  des  dépenses  auxquelles  cette 
épargne  était  destinée.  Au  lieu  de  rendre  les  6  0/0  promis  en 
une  somme  d'argent,  il  délivre  à  ses  affiliés  des  bons  réalisables 
à  ses  comptoirs  de  marchandises. 

(1)  Et  c'est  en  fait  ce  qui  arrive  le  plus  géncraleineut.  11  est  bien  rare  que  la  ris- 
tourne à  laquelle  un  membre  adroit  équivale  juste  à  la  valeur  des  achats  ([u  il  a  faits. 
La  coopérative  s'assure  ainsi  un  chifFre  d  affaires  supérieur  à  l'importance  des  remi- 
ses qu'elle  consent. 

(2)  Voici  comment  les  choses  se  pratiquent.  Le  coopérateur  indique  le  numéro  de 
son  livret  à  l'employé  préposé  à  la  vente.  Celui-ci  l'inscrit,  avec  le  prix  qu'il  vient  de 
recevoir,  sur  un  livre  à  souches  dont  les  feuillets  sont  séparés  les  uns  des  autres  par 
une  feuille  de  papier  décalque.  L'annotation  sur  la  souche  remise  au  coopérateur  se 
reporte  donc  sur  la  page  attachée  au  livre.  Chaque  jour  les  employés  de  l'administra- 
tion centrale  reportent  dans  des  registres  spéciaux,  sous  le  nom  de  chaque  sociétaire, 
la  mention  des  débours  faits  la  veille. 


468  LA   SCIENCE   SOCIALE. 

Ainsi  donc,  non  seulement  l'achat  du  pain  amène  le  coopéra- 
teur  à  faire  certaines  dépenses  aux  magasins  du  Vooruit,  mais 
les  acquisitions  auxquelles  Taffdié  procède  pour  retrou  ver  la  contre- 
valeur  de  la  ristourne  lui  donnent  droit  à  des  remises  nouvelles 
qui  l'entraineront  à  leur  tour  dans  d'autres  débours  dont  la  coo- 
pérative doit  profiter.  En  sorte  que  Taffilié  ne  peut  jamais 
épuiser  complètement  les  droits  que  lui  créent  sans  cesse  les 
achats  elTectués  dans  le  but  de  réaliser  ses  bons.  Le  client  sim- 
pliste, qui  voit  dans  toute  remise  un  bénéfice,  se  fait  ainsi 
prendre  dans  une  sorte  de  mouvement  perpétuel.  Et  il  lui  serait 
malaisé  de  s'y  soustraire ,  car  l'espoir  de  tirer  intérêt  de  ses 
achats  le  pousse  à  s'y  obstiner  indéfiniment.  Tel  est  le  mécanisme 
ingénieux  imaginé  par  le  Vooruit  pour  s'assurer  la  clientèle  de 
ses  affiliés.  Reste  à  savoir  jusqu'à  quel  point  il  y  a  réussi.  Nous 
le  rechercherons  dans  un  prochain  article. 

{A  suiiTe.) 

Victor  MuLLER. 


i  i 


DU       LIEU  "  AU  THEATIIE 

ET  DE  LÀ  MISE  EN  SCÈNE 

A  PROPOS  DE  ((  CYRANO  DE  BERGERAC  » 


Le  mot  (c  spectacle  »,  employé  pour  désigner  une  pièce  de 
théâtre,  et  le  mot  «  théâtre  »  lui-même,  considéré  dans  son  sens 
étymologique,  signifient  soit  une  chose  que  Ton  regarde,  soit  un 
iieu  où  l'on  va  pourvoir.  Le  choix  de  ces  deux  expressions  sem- 
ble indiquer  que  les  représentations  théâtrales,  dans  la  pensée 
de  ceux  qui  les  ont  désignés  ainsi,  n'étaient  pas  seulement  un  di- 
vertissement pour  l'oreille,  mais  encore  et  surtout  une  attrac- 
tion pour  les  yeux.  Une  pièce  a  beau  avoir  sa  valeur  propre,  elle 
ne  triomphe  que  par  la  manière  dont  elle  est  présentée.  De  belle 
prose  ou  de  beaux  vers  sont  déjà  quelque  chose.  Joignez-y  de 
beaux  décors;  son  succès  n'en  est  que  plus  assuré.  Avant  de  sa- 
voir ce  qui  va  se  passer,  le  spectateur  voit  forcément,  en  etlet, 
oîi  la  chose  se  passe.  Le  fait  sur  lequel  l'auteur  dramatique  a 
construit  son  œuvre  s'accomplit  dans  un  lieu^  ou  se  déroule 
dans  plusieurs.  Ce  lieu  ou  ces  lieux  sont  les  premiers  objets  qui 
viennent  frapper  l'attention  du  spectateur  et  prendre  rang  parmi 
les  motifs  obscurs  qui  détermineront  son  jugement.  11  n'est  donc 
pas  inutile  d'étudier  à  part  ce  côté  de  l'art  dramatique,  et  la  pièce 
de  M.  Edmond  Rostand,  déjà  analysée  de  tant  de  manières,  mais 
non  au  point  de  vue  particulier  qui  nous  préoccupe,  nous  en 
fournira  l'occasion. 


470  LA   SCIENCE   SOCIALE. 


Tous  ceux  qui  ont  vu  jouer  la  pièce  ont  admiré  le  soin  pour 
ainsi  dire  infini  avec  lecjuel  on  la  jjrésentait  extérieurement; 
ceux  même  c]ui  n'ont  pu  y  assister  peuvent  se  rendre  compte 
du  fait  à  la  simple  lecture,  par  la  seule  façon  dont  l'écri- 
vain prévoit  les  circonstances  physicjues  où  évolueront  ses  ac- 
teurs. 

Ce  qui  frappe  avant  tout,  lorsqu'on  ouvre  la  brochure  où  est 
publiée  la  pièce,  c'est  le  luxe  de  détails  avec  lequel  Fauteur  dé- 
crit à  l'avance,  au  commencement  de  chaque  acte,  le  lieu  où  va 
se  passer  l'action.  Nous  croyons  fort  n'avoir  jamais  rien  vu  de 
plus  minutieux  dans  ce  genre.  Victor  Hugo  lui-même,  dans  ses 
drames,  était  plus  sobre  d'indications  topographiques  et  déco- 
ratives. Voici,  pour  en  juger,  celles  qui  précèdent  le  premier 
acte  à^Hernani  : 

«  Saragosse.  —  Une  chambre  à  coucher.  La  nuit.  Une  lampe 
sur  la  table.  Dona  Josepha  Duarte,  vieille,  en  noir,  avec  le  corps 
de  sa  jupe  cousue  de  jais,  à  la  mode  d'Isabelle  la  CathoHcjue... 
Elle  ferme  les  rideaux  cramoisis  de  la  fenêtre  et  met  en  ordre 
cjuelques  fauteuils.  On  frappe  à  une  petite  porte  dérobée  à 
droite.  Elle  écoute.  On  frappe  un  second  coup.  » 

Voici  maintenant  pour  le  deuxième  acte  : 

«  Saragosse.  —  Un  patio  du  palais  de  Silva.  A  gauche,  les 
grands  murs  du  palais,  avec  une  fenêtre  à  balcon.  Au-dessous 
de  la  fenêtre,  une  petite  porte  à  droite,  et,  au  fond,  des  maisons 
et  des  rues.  —  Il  est  nuit.  On  voit  briller  çà  et  là,  aux  façades 
des  édifices,  quelques  fenêtres  encore  éclairées.  » 

La  désignation  du  local  où  se  déroule  l'acte  troisième  ne  tient 
pas  plus  de  place  : 

«  Le  château  de  Silva  dans  les  montagnes  d'Aragon.  —  La 
galerie  des  portraits  de  la  famille  de  Silva  ;  grande  salle  dont 
ces  portraits,  entourés  de  riches  bordures  et  surmontés  de  cou- 


DU    «    LIEU    »    AU    TIIKATRE.  Mi 

ronnes  ducales  et  crécussons  dorés,  font  la  décoration.  Au  fond, 
une  haute  porte  gothique.  Entre  chaque  portrait,  une  panoplie 
complète.  Toutes  ces  armures  de  siècles  différents.   > 

A  l'époque,  ce  soin  pris  par  le  poète  de  renseigner  le  cos- 
tumier et  le  peintre  des  décors  parut  excessif,  et  ou  l'en  railla. 
Pourtant,  ces  renseignements  sont  brefs,  si  on  les  compare 
à  ceux  que  nous  trouvons  aujourd'hui  dans  Cyrano  de  Ber- 
gerac. L'espace  nous  manque,  on  le  conçoit,  pour  accumu- 
ler les  exemples.  Transcrivons  toutefois  ce  début  du  premier 
acte  : 

«  La  salle  de  l'Hôtel  de  Bourgogne  en  16i0.  Sorte  de  han- 
gar de  jeu  de  paume  aménagé  et  embelli  pour  des  représenta- 
tions. 

«  La  salle  est  un  carré  long.  On  la  voit  en  biais,  de  sorte  qu'un 
de  ses  côtés  forme  le  fond,  qui  part  du  premier  plan,  à  droite, 
et  va  au  dernier  plan,  à  gauche,  faire  angle  avec  la  scène  qu'on 
aperçoit  en  pan  coupé. 

((  Cette  scène  est  encombrée,  des  deux  côtés,  le  long  des  cou- 
lisses, par  des  banquettes.  Le  rideau  est  formé  par  deux  tapisse- 
ries qui  peuvent  s'écarter.  Au-dessus  du  manteau  d'Arlequin, 
les  armes  royales.  On  descend  de  l'estrade  dans  la  salle  par  de 
larges  marches.  De  chaque  côté  de  ces  marches,  la  place  des 
violons.  Rampe  de  chandelles. 

«  Deux  rangs  superposés  de  galeries  latérales.  Le  rang  supé- 
rieur est  divisé  en  loges.  Pas  de  sièges  au  parterre,  qui  est  la  scène 
même  du  théâtre;  au  fond  de  ce  parterre,  c'est-à-dire  à  droite, 
premier  plan,  quelques  bancs  formant  gradins  et,  sous  un  esca- 
lier qui  monte  vers  des  places  supérieures  et  dont  on  ne  voit 
que  le  départ,  une  sorte  de  buffet  orné  de  petits  lustres,  de  va- 
ses fleuris,  de  verres  de  cristal,  d'assiettes  et  de  gâteaux,  de  fla- 
cons, etc. 

«  Au  fond,  au  milieu,  sous  la  galerie  des  loges,  l'entrée  du 
théâtre.  Grande  porte  qui  s'entrebâille  pour  laisser  passer  les 
spectateurs.  Sur  les  battants  de  cette  porte,  ainsi  que  dans  plu- 
sieurs coins  et  au-dessus  du  buffet,  des  affiches  rouges  sur  les- 
quelles on  lit  :  La  Clorise. 


472  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

«  Au  lever  du  rideau,  la  salle  est  dans  une  demi-obscurité, 
vide  encore.  Les  lustres  sont  baissés  au  milieu  du  parterre,  atten- 
dant d'être  allumés.  » 

Cette  fois,  la  configuration  des  lieux  est  méticuleusement  dé- 
crite, et  l'on  ne  voit  pas  trop  ce  que  l'auteur  pourrait  dire  de 
plus.  Il  est  clair  qu'il  a  tout  prévu,  qu'il  «  voit  »  sa  pièce  dans 
un  cadre  bien  déterminé,  et  non  dans  un  autre.  La  droite,  la 
gauche,  le  fond,  le  premier  plan,  le  second  plan,  tout  a  sa  forme, 
ses  attributs  particuliers,  sa  manière  d'être  exposé  au  spec- 
tateur. Nous  savons  que  la  scène  doit  se  présenter  en  «  pan 
coupé  »  et  que  le  buffet  doit  être  orné  de  «  vases  fleuris  ». 
L'auteur  à'Heimani,  on  le  voit,  n'atteignait  pas  à  cette  préci- 
sion. 

De  même,  au  cinquième  acte,  après  une  consciencieuse 
description  du  parc  d'un  couvent,  nous  lisons  la  phrase  sui- 
vante : 

«  C'est  l'automne.  Toute  la  frondaison  est  rousse  au-dessus 
des  pelouses  fraîches.  Taches  sombres  des  buis  et  des  ifs  restés 
verts.  Une  plaque  de  feuilles  jaunes  sous  chaque  arbre.  Les  feuil- 
les jonchent  toute  la  scène,  craquent  sous  les  pas  dans  les  allées, 
couvrent  à  demi  le  perron  et  les  bancs.   » 

Et,  un  peu  plus  loin  : 

«    Des  feuilles  tombent.  » 

C'est  la  faute  du  spectateur,  après  cela,  s'il  ne  comprend  pas 
qu'on  est  en  automne,  et  le  simple  lecteur,  qui  n'a  pas  vu  repré- 
senter la  pièce,  a  la  satisfaction  de  se  faire  une  idée  aussi 
exacte  que  possible  de  ce  qu'il  aurait  vu  s'il  avait  assisté  à  la  re- 
présentation. 

Voilà  donc  un  procédé  à  la  mode,  et  un  procédé  —  remar- 
quons-le —  qui  s'est  de  plus  en  plus  acclimaté  dans  nos  mœurs 
dramatiques  depuis  le  commencement  du  siècle.  Pour  mieux  en 
mesurer  la  portée,  il  n'est  pas  inutile  de  rapprocher  cette  mise  en 
en  scène  de  celle  qu'afïcctionnaient  les  auteurs  classiques  au  dix- 
septième  siècle.  On  ne  saurait  passer  plus  complètement  d'un 
extrême  à  l'autre. 

Chez  les  classiques,  le  lieu  de  la  scène  se  trouve  indiqué  en 


DU    «    LIEU    ')    AU    THÉÂTRE.  47.'} 

une  ligne,  à  la  suite  de  rénuniération  des  personnages,  lesquels, 
on  le  sait,  sont  toujours  peu  nombreux. 

Voici  l'indication  pour  Andromaquc  : 

«  La  scène  est  à  Butlirote,  ville  d'Kpire,  dans  une  salle  du 
palais  de  Pyrrhus.  » 

Pour  BritannicHS  :  «  La  scène  est  à  Home,  dans  un  chambre 
du  palais  de  Néron.  » 

Pour  Bajazet  :  «  La  scène  est  à  Constantinople,  autrement  dite 
Byzance,  dans  le  sérail  du  Grand  Seigneur.  » 

Pour  [phigénie  :  «  La  scène  est  en  Aulide,  dans  la  tente  d'A- 
gamemnon.  ». 

Pour  Phèdre  :  «  La  scène  est  k  ïrézène,  ville  du  Pélopon- 
nèse.  » 

Pour  Athalie  :  «  La  scène  est  dans  le  temple  de  .ïérusalem, 
dans  un  vestibule  de  Tappartement  du  (irand  Prêtre.  » 

Telle  est  la  manière  dont  Racine ,  pour  ne  citer  que  lui ,  nous 
introduit  dans  le  lieu  où  doit  se  passer  Faction.  Quel  est  Iç  style 
de  ces  palais?  Quel  est  l'ameublement  de  ces  salles?  Qu'y  a-t-il 
au  premier,  au  dernier  plan?  Est-ce  Tété  ou  l'hiver?  Pousse-t-il 
des  fleurs  ou  tombe-t-il  des  feuilles?  Racine  n'en  dit  rien ,  parce 
qu'il  n'en  sait  rien  lui-même,  ou  plutôt  parce  que  cela  lui  est 
absolument  égal.  Cela  lui  est  tellement  égal,  ainsi  qu'à  sa  gé- 
nération, que  la  couleur  locale  n'existe  ni  dans  les  décors  ni 
dans  les  costumes.  L'idée  de  séduire  le  spectateur  par  ce  genre 
d'attraction  n'entre  pas  —  que  cela  nous  étonne  ou  non  — 
dans  le  cerveau  de  ces  gens-là,  qu'on  ne  peut  pourtant  accuser 
de  manquer  d'intelligence.  L'action  se  passe  à  un  endroit 
quelconque,  et  les  personnages  ont  des  costumes  quelconques.  Si 
deux  mots  concis  nous  informent  de  la  ville  et  du  palais  où  le 
poète  nous  transporte,  c'est  parce  que  la  nature  humaine  ne  sau- 
rait s'affranchir  de  l'espace.  L'indication  donnée  est  comme  «n 
sacrifice  fait  à  regret  à  une  nécessité  importune.  Du  reste,  le 
poète  n'entend  pas  que  son  œuvre  ait  l)esoin,  pour  être  com- 
prise, de  ces  avertissements  accessoires,  sortant  de  la  foruie 
poétique,  et,  presque  toujours,  dès  les  premiers  vers,  l'un 
des  personnages  s'arrange  pour  nous  faire  comprendre,  d'une 


47  i  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

façon  brève   et  naturelle,   en   quel    lieu  nous  nous  trouvons. 
«  Qui  Teùt  cru...  w 

s'écrie  Oreste  au  début  à' Androynaque, 

Qu'après  plus  de  six  mois  que  je  favais  perdu, 
.4  la  cour  de  Pyrrhus  tu  me  serais  rendu? 

Début  de  Britannicus  : 

Quoi!  tandis  que  Xéron  s'abandonne  au  sommeil, 
Faut-il  que  vous  veniez  attendre  son  réveil? 
Qu'errant  dans  le  palais,  sans  suite  et  sans  escorte. 
La  mère  de  César  seule  veille  à  sa  porte? 
Madame,  retournez  dans  votre  appartement. 

Début  de  Bajazet  : 


ACOMAT. 


Viens,  suis-moi:  la  sultane  en  ces  lieux  se  doit  rendre. 
Je  pourrai  cependant  te  parler  et  t'entendre. 


GSM  IN. 


Et  depuis  quand,  seigneur,  entre-t-on  dans  ces  lieux 
Dont  l'accès  était  même  interdit  à  nos  yeux? 

On  comprend  suflisamnient  qu'il  s'agit  d'un  sérail. 
Dans  Iphi génie,  le  poète  nous  apprend  du  même  coup  que  nous 
sommes  en  Aulide  et  que  c'est  le  matin  : 

A  peine  w?i  faible  jour  vous  éclaire  et  me  guide. 

Vos  yeux  seuls  et  les  miens  sont  ouverts  dans  V Aulide. 

Le  second  vers  de  Phèdre,  le  premier  vers  d'Alha/ie  nous  ap- 
prennent également  tout  ce  que  nous  devons  savoir  sur  le  cadre 
de  ces  deux  pièces  : 

Le  dessein  en  est  pris.  Je  pars,  cher  Théraraène , 
Et  quitte  le  séjour  de  Vaimable  Trczene. 

Oui.  je  viens  dans  son  temple  adorer  rÉternei. 

Qu'on  ne  voie  pas  là  un  simple  hasard.  Nous  avons  multiplié 
nos  citations  précisément  pour  montrer  que  le  poète  agit  confor- 


DU    «    LIEU    »    AU    THÉÂTRE.  ^l75 

mémcnt  à  une  méthode.  Il  veut  que  ces  vers  seuls,  avec  l'indica- 
tion indispensal)Ie  des  personnages  qui  doivent  les  prononcer, 
suffisent  à  renseigner  Tiiiipresario  sur  la  façon  dont  il  doit 
présenter  la  pièce  au  public. 

Nous  parlons  de  l'indication  des  personnages  qui  prennent  part 
à  l'entretien  dramatique.  Là  encore,  le  procédé  contemporain  ne 
ressemble  pas  au  procédé  classique.  Si  nous  prenons  Horace  ou 
Andromcu/ue,  par  exemple,  nous  trouvons,  en  tête  de  chaque 
couplet,  un  nom  propre,  et  rien  de  plus,  sauf  en  quelques  cas 
assez  rares,  où  il  est  nécessaire ,  pour  l'intelligence  même  de 
l'action,  de  préciser  une  attitude.  Ainsi,  après  l'imprécation  de 
Camille,  Corneille  nous  prévient  en  deux  mots  qu'Horace  met 
l'épée  à  la  main  et  poursuit  sa  sœur  derrière  le  théâtre.  Dans  Bri- 
lannicus,  au  moment  où  les  supplications  de  Burrhus  à  Néron 
deviennent  plus  pressantes,  l'auteur  glisse  cette  parenthèse  :  «  Il 
se  jette  à  genoux  ».  C'est  dans  AtJialie,  au  moment  où  Joas  appa- 
raît sur  son  trône ,  que  se  trouve  la  plus  longue  et  la  plus  com- 
plète indication  du  théâtre  classique.  Elle  tient  quatre  ou  cinq 
lignes.  Encore  certaines  éditions  ne  la  mentionnent-elles  pas 
et  se  contentent-elles  de  ces  quatre  mots  :  «  Le  rideau  se  tire  ». 
On  devine  sans  efforts  que  c'est  Joas,  avec  un  cortège  raison- 
nable, qui  se  trouve  derrière  le  rideau. 

Feuilletons  au  contraire  Cyrano  de  Bergerac.  A  chaque  instant, 
le  nom  propre  du  personnage  qui  va  parler  est  accompagné  d'un 
exposé  de  son  attitude,  de  son  geste,  de  renseignements  sur  son 
ton  de  voix.  Cueillons  au  hasard  quelques  exemples  : 

CYRANO,  surgissant  du  parterre,  debout  sur  une  chaise,  les  bras  croisés,  le 
feutre  en  bataille,  la  moustache  hérissée,  le  nez  terrible. 

CYRAiNO,  descend  de  sa  chaise,  s'assied  au  milieu  du  rond  qui  s'est  formé  , 
s'installe  comme  chez  lui. 

CYRANO,  frapppant  dans  ses  mains. 

CYR^VNO,  gracieux,  toujours  assis. 

CYRANO,  tournant  sa  chaise  vers  le  bourgeois,  respectueusement. 

CYRANO,  tournant  sa  chaise  vers  les  loges,  galant. 

CYRANO,  ôtant  son  chapeau,  et  saluant  comme  si  le  vicomte  venait  de  se 
présenter. 

CYRANO,  fermant  une  seconde  les  }eux. 

CYRANO,  achevant  son  macaron. 


476  LA  SCIENCE    SOCIALE. 

Nous  pourrions  continuer.  Mais  ces  sortes  d'annotations  au 
commencement  des  couplets  ne  sont  pas  les  seules.  Il  faut  y 
joindre  celles  qui,  entre  deux  couplets,  expliquent  les  jeux  de 
scène,  notent  les  mouvements  de  chaque  personnage.  Ces  expli- 
cations figurent  généralement  entre  parenthèses. 

(Tableau.  Cercle  de  curieux  au  parterre,  les  marquis  elles  officiers  mêlés  aux 
bourgeois  et  aux  gens  du  peuple;  les  pages  grimpés  sur  des  épaules  pour 
mieux  voir.  Toutes  les  femuies  debout  dans  les  loges.  A  droite,  de  Guiche 
et  ses  gentilshommes.  A  gauche,  Ragueneau,  Le  Bret,  Cuigy.  etc.). 

(Tous  rapprochent  leurs  escabeaux,  se  groupent  autour  de  lui,  tendent  le  col. 
Christian  s'est  mis  à  cheval  sur  une  chaise.) 

^Silence.  Tout  le  monde  se  lève  lentement.  On  regarde  Cyrano  avec  terreur. 
Celui  ci  s'est  interrompu,  stupéfait.  Attente.) 

Il  faut  donc ,  pour  satisfaire  l'idéal  de  l'auteur  moderne ,  que 
les  pages,  en  tel  endroit,  soient  «  grimpés  sur  des  épaules  »,  et 
que  Christian,  en  tel  autre  endroit,  se  mette  «  à  cheval  sur 
une  chaise  ».  Inutile  d'insister  sur  la  différence  qui  existe  entre 
cet  état  d'esprit  et  celui  d'un  Racine,  uniquement  préoccupé  de 
ses  vers  et  de  son  action  dramatique.  Cette  différence,  déjà  si 
sensible  dans  ces  détails  cjue  les  littérateurs  jugent  générale- 
ment trop  mesquins  pour  les  relever,  éclate  encore  dans  le  soin 
que  prend  l'un  d'encadrer  ses  cincj  actes  dans  un  même  décor, 
et  dans  l'affection  que  professe  l'autre  pour  les  multiples  change- 
ments de  lieux,  qui  épargnent  à  l'écrivain  des  combinaisons  la- 
borieuses, et  contribuent  à  divertir  le  spectateur. 

Voilà  longtemps  que  les  manuels  de  littérature  traitent  la 
question  des  «  trois  unités  »,  et  résument  les  raisons  esthétiques 
alléguées,  soit  par  les  tenants  du  système  classique,  soit  par  les 
défenseurs  du  théâtre  romantique,  duquel  procède  sans  conteste 
la  pièce  de  M.  Edmond  Rostand.  Nous  n'avons  point  à  prendre 
parti  dans  la  querelle,  bien  refroidie  d'ailleurs  depuis  quelque 
temps.  Nous  chercherons  seulement  à  découvrir  s'il  n'existe  pas, 
entre  ces  particularités  de  mise  en  scène  qui  séparent  le  théâtre 
contemporain  du  théâtre  qualifié  de  classique,  un  certain  lien 
de  parenté,  et  si  on  ne  peut  les  expliquer  par  le  même  ordre 
de  causes. 


DU    M    LIEU    »    AU    TFIÉATHE.  47' 


II 


Pluralité  de  lieu  (1),  description  minutieuse  des  décors,  indi- 
cations aussi  complètes  que  possible  sur  le  costume  et  l'attitude 
des  personnages,  introduction  de  scènes  à  effet,  où  les  figurants 
jouent  un  grand  rôle  et  où  l'on  cherche  à  frapper  l'œil  du  spec- 
tateur pour  rendre  plus  intense  l'émotion  issue  naturellement 
du  drame  :  toutes  ces  innovations  de  notre  siècle  —  vaguement 
ébauchées  durant  le  siècle  antérieur  — procèdent  tout  d'abord  de 
la  même  préoccupation,  qui  est  de  rendre  les  représentations 
dramatiques  plus  aptes  à  réussir,  en  ne  négligeant  pour  cela  au- 
cun des  moyens  accessoires  qui  peuvent  aider  à  leur  succès.  Tel 
un  écrivain,  auteur  d'un  ouvrage  illustré,  fait  en  sorte  que  les 
gravures  et  la  couverture  de  son  livre  engagent  le  public  à  le 
feuilleter.  Tel  encore  le  peintre,  dans  l'espoir  que  plus  de 
gens  regarderont  son  tableau,  a  soin  de  lui  donner  un  cadre 
magnifique,  destiné  à  accrocher  le  regard. 

Lorsqu'on  y  songe  bien,  cette  tendance  parait  si  naturelle  que 
l'on  s'étonne  de  voir  des  écrivains,  comme  ceux  du  dix-septième 
siècle,  négliger  volontairement  ce  moyen  d'exciter  la  curiosité. 
En  fait,  pour  ne  parler  que  de  l'unité  de  lieu,  nous  constatons 
que  cette  prétendue  règle  a  été  violée  chez  presque  tous  les 
peuples,  même  à  l'époque  où  elle  s'affirmait  chez  certains  autres 
avec  le  plus  de  rigueur.  Shakespeare  ne  la  connaît  pas  en  Angle- 
terre, et,  si  Lope  de  Véga  la  connaît  en  Espagne,  il  fait  prati- 
quement comme  s'il  ne  la  connaissait  pas.  La  cause  en  est,  pour 
ce  dernier^  qu'il  sait  d'avance  l'opposition  que  ferait  le  peuple 
à  l'introduction  d'un  art  dramatique  nouveau.  Le  public,  en  Es- 
pagne comme  en  Angleterre,  manifeste  donc  une  préférence 
marquée  pour  les  pièces  où  l'on  a  le  plaisir  de  voir  se  transfor- 
mer le  cadre  où  évolue  l'action.  Et  ce  goût  se  retrouve  chez  les 

(1)  Nous  ne  parlons  plus  de  la  pluialiléde  temps,  qui  va  do  pair  avec  la  pluralité 
de  lieu,  puisque  suivre  un  héros  d'un  endroit  à  un  autre,  c'est  le  suivre  presque  tou- 
jours dans  les  différentes  phases  d  une  aventure,  ou  même  de  toute  sa  vie. 

T.  ixv.  35 


478  LA    SCIENCE    SOCIALE. 

anciens  Hindous,  comme  chez  les  Français  du  3Ioyen  Age,  spec- 
tateurs des  Mystères  de  la  Passion.  Cette  unanimité  de  préfé- 
rence dans  des  races  absolument  différentes,  et  qui  ne  se  sont 
pas  influencées  mutuellement,  nous  avertit  que  nous  ne  sommes 
pas  en  présence  d'un  fait  local,  diï  à  des  causes  purement  lo- 
cales, mais  à  une  loi  générale,  que  nous  pourrions  formuler 
ainsi  :  Lorsqu'une  société  se  trouve  dans  les  conditions  néces- 
saires à  Téclosion  d'une  littérature  théâtrale ,  et  que  ce  divertis- 
sement comporte  des  représentations  dune  certaine  étendue, 
cette  société  est  portée  à  préférer,  comme  plus  divertissantes, 
les  pièces  où  la  variété  des  décors  et  les  combinaisons  de  la  mise 
en  scène  viennent  ajouter  leur  attrait  à  celui  du  drame  propre- 
ment dit.  Telle  est  la  tendance  naturelle ,  fondée  sur  Tamour 
du  divertissement.  On  aime  mieux  le  «  plus  »  que  le  «  moins  ». 
Reste  à  savoir  si  d'autres  particularités  sociales,  en  tel  ou  tel 
pays,  ne  viendront  pas  mettre  obstacle  à  l'accomplissement  de 
cette  loi. 

Ces  particularités  peuvent  être  un  simple  embarras  matériel. 
Les  changements  de  décors,  la  complication  de  la  mise  en  scène, 
l'organisation  savante  de  figurations  à  effet  sont  choses  c[ui 
coûtent  cher,  et  qui  peuvent  ne  pas  être  à  la  portée  de  tous  les 
directeurs  de  théâtres.  Il  y  a  là  un  luxe  comme  un  autre ,  et  les 
sociétés  d'où  tout  luxe  est  proscrit  doivent  évidemment  s'en 
passer. 

Ce  qui  est  plus  rare  et  plus  étonnant,  c'est  de  voir  des  sociétés 
riches  et  civilisées,  comme  l'Athènes  de  Périclès,  la  Rome  d'Au- 
guste et  la  France  du  dix-septième  siècle,  faire  preuve  à  ce  point 
de  vue  d'une  sobriété  extraordinaire,  et  dédaigner  ce  moyen 
pourtant  si  facile  de  charmer  les  yeux  des  spectateurs.  D'autres 
causes  que  la  parcimonie  doivent  être  ici  invoquées.  Ces  causes 
sont,  pour  la  Grèce,  l'origine  religieuse  du  théâtre,  et,  pour  les 
imitateurs  des  Grecs,  Latins,  Français  de  la  Renaissance,  Italiens 
et  Portugais  modernes,  une  sorte  de  gageure  esthétique  soute- 
nue par  la  très  intense  éducation  littéraire  de  ceux  qui  se  livrent 
à  Fart  dramatique,  ainsi  que  de  la  partie  vraiment  influente  de 
leur  public. 


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